‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille. abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de Bourdeille (volume 3)Chapitre 98 sur 267 · OE8AR BORGIA · texte numérisé non relu

OE8AR BORGIA

Pour retourner enccir à nos autres grands capitaines, que je ne veux encor délaisser, Ma* cbiavel et ses bons averlans on adbo^ans ont fort loué Gassar Borgia , et mis au rang des grands capitaines, comme certes en aon vivant il Ta iaict paroistre par aueuns beaux exploiets^ Yoyez-en les histoires italiennea et autres , et mesmes Guichardin. Et pour ce je ne veux faillir à le eolloquer en ce rang , tant parmy les Italiens que les Espaignols.

Il fut fils de Roderigo Borgia , natif de Va^ lenee , et<puispape nommé Alexandre ^ Ce Gnsar Ait ftiict cardinal par le chapeau de son père, qu'il eut après la création de son papat. Il se fit partisan de la France , où il se maria avecquei mademoiselle d'Albret, Tune des belles filles

> Le manuscrit ajoute : «Et quel pape! Dieu le sçait a ses effecis Tout monstre ; tesinoing les bons tours, veur je dire meschans , qu'il fit à nostrc roy Charles VIII , ei la confédération qu'il eut avee le Turc mismes , eoftlsa tout dev«r 4*un ehrestien.

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de la coar , y nourrie , comme j'en parle ail* leurs en un discours de cela. Il eut cent lances des ordonnances du roy Louys douzie^me, bien entretenues. Il eut la duché de Valantinois avecques grosse pension. Il fit en son temps du bien et du mal, comme jediray.Sondict père eut un fils aisné qui fut Faict cardinal , et eut le chapeau de son père après esire créé pape. Mais se faschani de la robbe , et ayant la fantaisie dressée aux hautes conceptions et entreprises du monde, la quitta; et portant envie àsondict frère, que le père eslevoit de tout ce qu'il pouvoit en Testât temporel , le fist une nuict, par de meschans garnimens ses semblables , à ce aposlés , tuer et jetter dans le Tybre ; dont le pape en conçut une extresme fascherie pour tel scandale et misérable tour. Il dissimula pourtant le faict , et ayda à ce Gssar ce qu'il peut pour le faire grand du monde ; et commança de plain abord à exterminer en la Romaigne et terres du patrimoine de Sainct Pierre tous ces petits seigneurs particuliers et tyrans, qui pilloient et ruynoient tous leurs pauvres. |>euples et subjects par une infinité de concussions, rançonnemens et pillerie ; si qu'enfin il les mena si bien et beau qu'il les reduisist au petit pied. 11 reduisist la Romaigne, Boulloigne, Ravenne , Givita Gastellana , qu'il fortifia par le moyen de son père de telle sorte, et la ville et chasteau , que je pense n'avoir veu jamais place de terre ferme plus forte que celle là. Si bien que les Femiccis, qui auparadvant la tenoient en subjection , n'osèrent oncques plus remuer ny lever la teste. Plusieurs autres places remitil en Testât ecclésiastique ; et ne se parla oncques plus après de ces petits tyranneaux, dont l'église luy en eut ceste bonne obligation.

A propos de ces tyranneaux , il faut que j'en die ce mot. Et en voulez-vous un plus grand ? Quasi en ces mesmes temps, que Sigismond Malatesta, seigneur d'Ariminy, grand homme de guerre certes , mais très mal condictionné , qui, ne se contentant pas de faire mille maux tux hommes, il s'adressa à ses propres femmes? La première fot fille du comte de Gannignolla, qui luy porta un très beau et grand mariage, belle et bien honneste. Après •on père mort, il la répudia. Mais passe celuy-là; car il fit mieux envers elle qu'il ne fit à la ieomde, fille de Nicolas d'Est, duc de Ferrare,

très sage femme, bonne et chaste; fl la fit mourir de poison. La troisième fut fille de Francisque Sforce, duc de Milan, une très belle femme aussy ; pour combler la mesure de ses meschancetés il Tesirangla de ses propres mains.

Or, si la fortune eust ry autant à ce Valentin sur la fin que sur le commancement, ne faut doubler qu'il eust tout gardé pour luy , et faict fort petite part de tout son butin à M. Sainct Pierre, tant il estoit ambitieux et avare.

On dict que le dragon se faict et se forme d'un gros serpent, devorable qu'il est, en dévorant et mangeant plusieurs autres serpens et serpenteaux. Et, pour ce, on donna à cedict Gafisar pour devise un dragon dévorant plusieurs serpens , avec ces mots ; Unius compendium^^ alterius stipendium ^ Ainsy devint et accreut jadis Rome par les ruynes de la ville d'Albe; et ainsy ledict Gaesar devint opulent et enrichy des despouilles de ces tyranneaux. Et le pouvoit on brocquarder de mesmes comme fil le roy Louys XI une fois Tun de ses capitainef., qui en ses guerres avoit picouré quelques calices et vieilles reliques d'église d'or et de perles et pierreries: il en fit faire un fort beau et riche collier, qu'il portoit ordinairement au col. Et ainsy qu'il parut un jour devant Sa Majesté et sa cour, il y eut aucuns courtisans qui voulurent toucher ledict collierdevantluy ; ils'escria aussy tost : Hàl ny touchez pas, ce sont reUcques : vous seriez excommuniés. De mesmes eust-on peu dire des despouilles qu'avoit gaignées ledict Gesar sur Teglise, qu'il fit paroistre en plusieurs façons, et mesmes en une que je vays dire.

Il faut donc sçavoir que lors qu'il vint en France pour esponser madamoiselle d'Albrci, comme j'ay dict , et qu'il fit son entrée à la cour du roy Louys douziesme pour lors estant à Chinon (j'en ay trouvé et veu le discours dans le thresor de nosire maison assez bien escrit, et en ryme telle quelle pour ce vieux temps et assez grossière; et pour ce je ne m'en suis icy voulu ayder, car elle pourroit importuner le lecteur; mais je Tay mise' en prose au plus clair et net langage) , qu'il entra ainsy le mercredy dix-huictiesme jour de décembre mil quatre cent quatre-vingt-dix et huict.

Premièrement au devant de luy M. le car-

* Le malbcur de l'un fait le tiopbeur de Taulre.

CiESAR BORGtA.

dinal de Roao ^ M. de Rayastain, M. le seneschal de Thoulouse, M. de Glermont , accoropaignés de plusieurs seigneurs et gentils hommes de la cour, jusques au bout du pont pour luy foire compaignie à son entrée. Devant avoil vingt-quatre mulletsfort beaux, chargés de bahus , cofFres et bouges (ainsy porte Torigioal), couverts decouverturesrouges,avecques les escussoiis et armes dudict duc. Après venoient vingt et quatre autres mullets avec couverts de rouge et jaune my parties, car ils portoient la livrée du roy, qui estoit jaune et rouge ; j*ay veu la reyne Marguerite d^aujourd'huy , sa petite fille ^ , les porter longtemps par ses pages et lacquays. Suivoient après douze mullets avec les couvertes de satin jaune, barrées tout à travers. Puis venoient dix mullets ayant couvertes de drap d'or, dont Tune barre estoit de drap d'or frisé, et fautre ras; qui sont en tout soixante dix par compta. Quand tous les mullets furent entrés dans la ville , ils montèrent tous au chasteau.

Et après vindrent seize beaux grands cour* siers, lesquels on tenoit en main , couverts de drap dor rouge et jaune, ayant leurs brides à la genetle, et à la coustumedu pays, dict ainsy Toriginal. Item^ après venoient dix huict pages , chascun sur un beau coursier, dont les seize estoient vestus de velours cramoisy, et les deux autres de drap d'or frisé. Pensez que c'estoienl, disoitle monde, ses deux mignons, pour estre ainsy plus braves que les autres. Plus, par six lacquays estoient menées, comme de ce temps Ton en usoit fort, six belles mulles richement enharnaschées de selles, brides et harnais, tous complets, de velours cramoisy , et les lacquays vestus de mesmes.

En après venoient deux mullets portans coffres, et tous couverts de drap d'or. Pensez , disoit le monde, que ces deux-là portoient quelque chose de plus exquis que les autres , ou de ses belles et riches pierreries pour sa mastresse et pour d'autres , ou pour quelques bulles ci belles indulgences de Rome, ou pour quelques sainctes reliques, disoit aussy le monde. Puis après venoient trente gentils hommes, vestus de drap d'or et d'argent. C'estoit trop

* Rouen, Georges d'Amboiie, premier ministre de NiisXlL

• Arrièro-peOte-fiUe.

petite troupe aussy, disoit la cour , veu le grand attirail précèdent. Il en falloit, pour le moins, cent ou six vingts, vestus à la mode dé France, les autres à celle d'Espaigne.

Itmi, avoit trois menestriers, c'est asçavoir deux tabourins et un rebect (dont l'on en usoit fort de ce temps), comme aiigourd'huy font les grands seigneurs d'AUemaigne et généraux d'armées, qui usent de leurs cymballes quand ils marchent , ainsy que fit le baron Dosnes ^ par grand ostentation; mais ce brave grand M. de Guyse les luy cassa, et en fit taire le son à sa grand'honte. J'ay veu ce grand roy de Navarre Anthoine, père à nostre roy, en user de mesmes, à l'imitation d'AUemaigne, lorsqu'il fut lieutenant gênerai du roy Charles neiiviesme, quand il marchoit, ce qu'il faisoit beau voir, à la guerre, sonnans tousjours devant luy; et nous en donnoit beaucoup de plaisir en chemin, qui nous en soulageoit d'autant. On disoit que le duc de Saxe luy en avoit faict présent. Pour retourner encor à la musique dudict Gssar Borgia, ces deux tabourineurs de cy dessus estoient vestus de drap d'or, ainsy qu'esloit la coustume de leurs pays« dict le texte de l'original, et leurs rebecs accoustrés de fil d'or; et aussy les instrumens estoient d'argent avec de grosses chaisnes d'or; et alloient lesdicts noenestriers entre lesdicts gentils hommes et le duc de Valentinois , sonnans tousjours.

Item, quatre trompettes et clairons d'argent^ richement habillés, sonnans tousjours de leurs instrumens. Il y avoit vingt quatre lacquays, tous vestus de velours cramoisy my-party de soye jaune; et estoient tout autour dudict duc,, près duquel estoit M. le cardinal de Roan, qui Tentretenoit.

Quant audict duc, il estoit monté sur un: grand et gros coursier, harnaisché fort richement, avecques une robbe de satin rouge et: de drap d'or myparty (je ne puis pas bien comprendre, quant à moy, ceste (^çon d'estoffo^), et bordée de force riches pierreries et grosses perles. A son bonnet estoient, à double rang, cinq ou six rubis, gros comme une grosse fève, qui monstroient une grande lueur. Sur

« Violon.—* DcDhona.

■ Apparemment que celte robe éloit I bandes, Vmzé$ drap d'or, et l'autre de laUn rouge.

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le rebras de sa barrette avoit aussy grande quantité de pierreries , jusques à ses bottes, qui estoient toutes lardées de cordons d'or et bordées de perles,

Et un collier, pour en dire le eat, Qui Taloit bien ireaXe mille ducati.

Ainsy porte la ryme.

Son cheval, qu'il chevauchoit, estoit tout chargé de feuilles d'or, et couvert de bonne orfeu vrerie, avecques force perles et pierreries. Outre plus, il avoit une belle petite mulle pour se pourmener par la ville, qui avoit tout son harnais, comme selle, bride et polirai, tout couvert de roses de fin or, espois d'un doigt.

Pour faire la queue de tout, y avoit encor ringt quatre mullets avec couvertes rouges, ayans les armoyries dudict seigneur, avecques aussy force cariage de chariots qui portoient force autres besoignrs, comme licts de camp, vaisselle, et autres choses.

Aloiy entra, pour avoir bruîct et nom, Ledict seigneur au chasteau de Cbioon.

dict la ryme.

Voyià Téquipage du gallant, dont je n'ay rien changé du langage de Toriginal.

Le roy estant aux fenestres le vit arriver. Dont ne faut doubler qu'il ne s'en mocquast, et luy et ses courtisans « et ne dissent que c'estoit trop pour un petit duc de Valentinois.

Je croy que le roy Louys XI > en eust bien dict son mot, et bien brocardé avec sa robe de bure, et son chapeau de laine velu, et son image de plomb de Nostre-Dame y attaché. Et sur ceste vanité de parades j'en vays faire une petite digression dont il me souvient.

Nostre roy dernier, Henry troisiesme, foisanl un jour la diète à Sainct Germain en Laye, où il s'estoit retiré à part hors de sa cour, qu'il avoit laissée à Paris avecques la reyne sa mère, un. jour moy y estant pour luy demander un petit don duquel on m'avoit donné advertissenient , il me fit cet honneur de me laisser entrer en sa chambre à son disner, Thuyssier luy ayant demandé congé, ainsy qu'il le permettoit à plusieurs et non à tous. Je le vis disner : où estoit M. d'Arqués, ne faisant qu'entrer en faveur, despuis M. de Joyeuse. Durant son disner il se mit à parler de la grande despense que * Le maDuacrit lijoitte : tLe non nmiim.*

faisoient les gentilshommes de son royaume , et principalement ceux de sa cour ; que biln qu'il fist de grands dons à sa noblesse « et non pas encor tant qu'il voudroit, que pourtant il ne falloit pas qu'elle en abusast, et mlst tant en despences si superflues et excessives qu'elle faisoit, tant pour les habillemens que pour les grands trains de leur suite , de chevaux , d'oyseaux , de chiens , et autres choses; car il falloit espargner au bon temps de la paix ; et quand viendrait un voyage, et un bon affaire de guerre, il falloit alors despendre bien à propos, en luy faisant service et à tout le royaume. Et sur ce il s'adressa à M. d'Arqués; et luy monstra et reprima quatre mullets qu'il avoit d'ordinaire, tant de grands chevaux, couriaus, oyseaux et chiens, et qu'il falloit se retrancher désormais de tout cela; et sur ce luy allégua le train du roy Charles son Irere et de luy, l'un estant duc d'Orléans, et l'autre duc d'Angoulesme, qui n'avoient tous deux que six mullets et quatre petites hacquenées pour leurs montures, et demy-douzaine de couriaus pour leurs escuyers. Il allega aussy avoir ouy dire â la reyne sa mère : que le roy François son grand père, qui commença les pompes et les grandes magnificences, n'eut jamais que douze mullets, tant de sa première que seconde chambre; et M. le Dauphin, avant qu'il fust maryé, n'en avoit que quatre; puis luy et madame la Dauphine en eurent dix, M. d'Orléans n'en eut pas plus aussy que de quatre; mesmes il dict que son train estoit trop grand, et qu'il le vouloit retrancher. Bref, le roy en fit un ample discours , adressant tousjours sa paroile à Arques, d'une si belle façon et grâce (car il l'avoit très bonne , avec l'éloquence qui luy estoit fort familière et diserte), qu'un chascun des assistans admira et loua fort cesteremonstrance, qui estoit fondée sur la vérité et toutes bonnes raisons, non sans que ledict Arques en rougist et n'en fust un peu estonné.

Aucuns disoient : «Qui eust jamais creu que «ce grand roy, remply de toute grandeur, iiaberalité et magnificence, se fust mis ainsy sur aTœconomie, le règlement et la parcimonie! «Ah! que cela ne durera guieres; il est trop gea nereux, libéral et magnifique. sGomme de vray il ne peut encommencer en luy pour donner exemple aux autres, ny régler Arques ny ses

CiBSAR

uitTii fiivoM ; car il les remplit de si grande doos el bîeDs faicU , qu'un seul d'eux avoit et menoit plut grand train que ne firent jamais les roys François, Henry, et autres eofans de France.

Si oe grand roy eust faict ce règlement, il eust faictbeaucoup pourluy et pour sa noblesse; car, et quelle raison que tant de seigneurs , et petits et grands, veuillent imiter les princes du temps passé, voire les surpasser? nous eb voyous à la cour par milliers. Je me souviens, moy estant petit garçon , nourry en la cour de ceste grande reyne de Navarre Marguerite (soubs ma grand-mere , sa dame d'honneur et seneschalle de Poictou), ne luy avoir jamais veu que trois mullets de cofFre, et six de ses deux liclieres, la première et la seconde. Bien avoit-elle trois ou quatre chariots pour ses filles. Aiiyourd'buy on ne se contente pas de si peu , ny hommes ny femmes; c'en est le moindre de mes soucis. Bien qu'on me pourroit objecter d'avoir fakt ceste digression, je ne l'ay faicte que pour autant déprimer la vaine gloire et la bombance sotte de ce duc Valantin; auquel pour retourner, je veux conter sa fin.

Après qu'il eut faict des siennes , et usé de ses tours inconslans et peu assurés de sa fby , il se fit liayr à nostre roy , qui estoit son principal appuy, et puis au pape Jules ; et ne sçacbant où se recourre, il envoya au grand capitan pour luy demander un passeport et sauFconduict pour l'aller trouver en seureté à Naples, et conférer avec luy de beaucoup de choses. L'autre luy envoya fort librement, bon et ample. Où estant, et luy proposant de grands desseins pour s'emparer de toute la Toscane , un jour luy ayant donné le bon soir en sa chambre pour se retirer en la sienne , et ledict Gonsalvo l'ayant embrassé de bon cœur par un beau semblant, fut aussy tost en sortant de la chambre constitué d retenu prisonnier dans le chasteau ; et envoya-on à l'heure mesmes en son logis oster et prendre le saufconduict qu'il luy avoit donné auparavant (il n'estoit point besoin de Faire ceste cerimonie). Et pour excuse ledict Gonsalvo dict : que le roy Ferdinand son maistre luy avoit mandé et commandé de le retenir prisonnier, et que son commandement pouvoil plus que son sauf-conduict, parce que la seureté qui se bailloit de Tauthorilé du servîlciir ne va»

BOROIA.

loit rien si la volonté da maistre ne Ja ratifhrit. Mesmes luy reprocha que , ne se contentant de ses meschancetés passées , il alloit allumer (selon les dessains qu'il avoit entendu de luy) un feu qui alloit embraser et ruyner toute Tlulie. Quelle conscience dudict Gonsalvo, et sur qnoy fondée ! Car, s'il eust peu usurper et surprendre pour luy et pour son maistre, il Teust feict sans doubte ny aucun scrupule.

Encessauf-conduictsplusieursydoiventbien regarder comment ils les donnent et les reçoivent. J'en faicts un discours sur ce subject en celuy de M. de Nemours, Jacques de Savoye. Enfin il n'y a que de les avoir des roys , supérieurs et grands souverains ; car ils sont subjects à revocquer ceux que leurs serviteurs donnent. Et se doibvent reigler à un traict que fit le duc Sforce, le dernier duc de Milan , lequel , banny de son estât et réfugié à Venise, obtint par le moyen du pape , des Vénitiens et autres de ses amis , un sauf-conduict de l'empereur pour le venir trouver à Bouloigne à son couronnement, sans se fier à aucun que luy eust peu donner Anthoine de Levé , pour lors gouverneur de Testât, ou autre de ses capitaines. Et ainsy qu'il fit la révérence à Sa Majesté, il tira son sauf-conduict de sa poche; et le luy présentant, il luy dict : « Gssarée Majesté, voyià t mon sauf-conduict qu'il vous a pieu me donner c pour venir à vous et me jetter à vos pieds pour «vous rendre compte de mon innocence. Lors «que je vous le demanday, ce n'estoit pour au- « cune mesfiance que j'eusse de vous et de vostre «généreuse bonté , vertu et miséricorde ; mais «je me desfiois de vos capitaines et généraux «qui m'ont faict tant de tort , et m'en eussent «faict de mesmes, m'esiantmis en chemin sans «vostre seureté, bien qu'ils me vouloient don- «ner la leur; mais j'ay eu plus de fiance en «la vostre. A ceste heure que je suis près de «vostre personne et très Impériale Majesté , je «ne crains rien , et n'ay besoing plus de sau^ « oonduict ; et pour ce je le vous rends , me te* «nant en toute franchise estant près de vous. » L'empereur trouva ce traict fort beau , et Ten ayma d'advantage , et luy remit sa duché qu'il ne garda guieres ; car il mourut tost après , comme j'ay dict ailleurs; et si fit plus, luy donna une très belle et honneste femme, Christine de Danemarcky l'une des belles et I

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nesles dames du monde, dont je parle ailleurs. Voyià comme le sauf-conduict de Tempereur servit bien à ce duc, et celuy de Gonsalve mal au duc Valentin. Pourtant il n'y a que bien tenir sa fby, en quelque façon que ce soit. Pour régner f comme disoit Gaesar, cVst une grande tentation de la rompre; mais pour osier la vie ^un pauvre diable desjà abattu de la fortune, ou luy faire espouser une prison perpétuelle , comme vouloit faire le roy d'Arragon, Gonsalve fit mal. Et y alla de sa réputation ; car Thonneur d'un grand capitaine, voire de tout autre, est un grand cas ; et là où il marche il faut fermer les yeux à tout, si ce n'est qu'on veuille s'armer du dire que c'est raison, par la volonté de Dieu, que : à qui rompt sa foy, on la luy peut rompre sans reproche; ainsyque ce Valentin fut fort louché de ce vice en son temps en plusieurs endroicts, desquels, sans en alléguer tant, je ne diray que celuy qu'il fit au petit roy Charles huictiesme en allant à Naples. Luy ayant juré et donné sa foy si inviolable, avec celle de son père le pape Alexandre ' , il la luy rompit et le quicta tout à plat. Un autre plus grand et énorme fit-il ; c'est qu'ayant assiégé Astor, seigneur de Faence, dans sadicte ville, et prise par composition , la vie et bagues saulves de luy et des siens , soubs umbre d'un bon traictement pour quelques jours, et après en avoir abusé et gaslé vilainement , estant d'une extresroe beauté et jeune garçon, il le fit secrètement mourir, et plusieurs autres des siens. Quelle vilaiuic ! Bajazet ayant pris Gonstantinoble, après avoir abusé et violé l'impératrice et ses filles , et prostituées à d'autres , les fit aussy mourir meschamment.

oyià comme il en prit à ce Valantin; car ayant tant de fois rompu sa foy aux uns et aux autres. Dieu voulut qu'on luy en fist de mesmes. Et croy que sa vie eust couru fortune , ce me dit une fois un vieux bon homme, maistre de la poste de Médina del Gampo, lequel , me monstrant la rocque où avoit esté emprisonné Jedict Valantin, et serré fort estroîctement, me dict : Seflor, par aqui se salira César Borgia par gran milagro^. Gomme de vray ce fut un grand miracle, car s'en estant subtile-

* Le manuKcrit ajoute : cOn autre grand paijure. >

* Monsieur, par là se sauva très miraculeosement Caeiar Borgia.

ment devallé par une corde de ce grand précipice S il s'enfuit au royaume de Navarre, vers le roy Jehan son beau-frere; et grand cas aussy de s'estre ainsy saulvé par le beau mitan de toute la Gastille. Toutesfois ledict maistre de poste me dict que quelque sien esprit fiimilier y avoit opéré , tenoit-on pour lors en Gastille.

Estant donc en Navarre comme désespéré, le roy Louys douziesme ne le voulant recevoir plus, pour ne desplaire au roy d'Arragon, et qu'il estoit mal content de luy, il se mit à faire la guerre conlre l'Espaignol au camp de Viane, place du susdict royaume , où il fut tué d'une zagaye par les ennemis sortant d'une embuscade, non sans avoir bravement et vaillamment combattu. En quoy furent trompés force François, Italiens et Espaignols, d'avoir faict une fin si belle et honorable , que l'on cuydoit un jour misérable et honteuse par Tespée de justice, pour expier les maux et les cruautés qu'il avoit faicts en sa vie. Il est à présumer que Dieu eut miséricorde de luy par quelque repentance qu'il en fit. Ainsy sa bonté toute divine s'estend aussy bien sur les mauvais que sur les bons, selon qu'ils la reclament et font repentance.

Or , pour finir ces derniers propos contre ces violateurs de foy, je vous raconterai une action admirable du pape Sixte ^, le plus redouté pape pour la justice en toute l'Italie qui fut jamais. Duquel et de sa soeur ayant esté faict un Pa.squin, vestu d'une chemise fort sale, se plaignoit qu'elle n'estoit point blanche, et que sa lavandière Ta voit quicté pour se faire duchesse. Il disoit cela par

* On conte aussi que certain moine étaol venu trouver en prison le Valentinois , qui demaudoil un confesseur , le prisonnier tua ce moine , et se sauva déguisé des babils 4x1 mort Voyez Luih. CoUoq,^ eic. 63 de la 2® parUe.

> Cette portion de phrase est du réviseur, quia retranché aussi ce paMaf];e qu'on lit dans le manuKril : • L^ rof Louis Xi ayant faicl assiéger Jacques d'Armaignac. duc de Nemours, par M. de Beaujeu etTbamieguy du Chastel , luy s*eslant rendu la vie saulve à eui , qui la iuy promirent, n*en voulut nullement tenir la composition ny ratifier leur foy , et ne laissa pour cela â luy faire trcncher la teste. A ce bon roy tout luy estoit permis, et «voit sa dispense de tout , bien qu'il ne ftist jamais â Aome pour l'obtenir du pape, ainsy que fit Cbarieuiaicnc, comme j'en parle ailleurs. A grand peine ce bon roy eust fiiict le traicr, sur le poinct de sa foy donnée, que fit un de ces aosle pape Sixte.»

JEHAN-JACQUES TRIVULSE.

ee que la Meor du pape, n'avoit pas longtemps qu'on Tavoit veoe lavandière et laver le linge; et le pape Posta de ce mestier et la fit duchesse, comme de vray il avoit raison de Tanoblir. Il fut si en collere qu*il fit foire un bandon que : quiconque sçauroit Tauteur de ce pasquin ou Tauroit faict luy-mesmes , en luy révélant qu'il luy donnoit la vie saulve et dix mille escus. L'auteur fut si impudent et si cupide du lucre, que luy-mesmes se vint accuser à Sa Sainctelé, et luy dire franchement qu'il Ta voit iaict, et demander son salaire promis par le bandon. Le pape, le regardant, luy dict: «C'est raison. « Ce que je f ay promis je te le tiendray ; et pour c la vie je ne voudrois te fausser la fby . Parquoy «je te donne la vie; et viste : qu'on luy donne «les dix mille escus : mais aussy ce que je ne ct*ay promis je le tiendray , qui est qu'on luy «coupe le poing et la main qui a si mal escrit, «afin qu'il te ressouvienne de n'escrire jamais «plus parolles si scandaleuses et touchans de si «près.» Force grands personnages n'eussent pas si estroictement^en un tel faict si scandaleux et injurieux, gardé leur parolle. Et pour ce fiiut louer ce grand pape , monstrant en cela qu'il importe beaucoup souvent à garder et rompre sa foy, et qu'il y va de la conscience, de la grand conséquence et de l'honneur d'aller à rencontre, ainsy que j'en faicts un discours ailleurs assez beau , et remply de beaux et bons exemples de nos temps.

LE SEIGNEUR JEHAN -JAGQUES TRIVULSE.

Le seigneur Jehan-Jacques Trivulse fut un grand capitaine italien, toutesfois très bon François, et qui fit de très grandes monstres d'armes pour le service de la France , pourtant mal recogneu du roy François premier, qui , ayant oonceu quelque léger soubçon contre luy, par la suscilation de M. de Lautreq qui luy porta de l'envie, le desfavorisa fort de ses bonnes grâces; de telle façon que ledict roy estant un jour à Chartres, et par un matin tournant de la messe , s'estant faict porter ledict Jehan-Jacques dans une chaire (estant fort

* Le manuscrit dit : < EfFrontéroeot. ■

boiteux , goutteux et altainct de quatre-vingts ans, et fort cassé des grandes corvées de guerre qu'il avoit faict et souffert en sa vie) , ainsy que le roy vint à passer sans faire semblant de l'avoir veu , ledict Jehan-Jacques s'escriant, luy dict : «Sire, ah! Sire , au moins un «mot d'audience ! » Le roy, tournant la teste de l'autre costé, ne le voulut ouyr. Dont ce bon homme conceut si grand despit, que de là il s'alla jelter dans le lict et n'en leva jamais jusques à ce qu'il fut mort. Et comme durant sa maladie on en dict la cause au roy, touché en sa conscience, il l'envoya visiter; mais pour «toute responce ildict : «Helas il n'est plus «temps: son desdain qu'il m'a usé et mon des- « pit ont desjà faict leur opération en moy; je suis « mort. » Le roy puis après en fut fort marry , et s'excusa fort de ne l'avoir bien recogneu en ses services notables qu'il avoit faict aux roys Charles huict , Louys douze et à luy mesmes.

M. de Lautreq fut cause de sa desfaveur, comme j'ay dict, par le moyen de madame de Ghasteau-Briand, sa sœur, que le roy aymoit. Aussy, quelque temps après. Dieu permit qu'il eust sa venue après qu'il eut perdu Testât de Milan. Et tout ainsy que le roy ne fit cas dudict Jehan- Jacques, et le desdaigna tant de ne vouloir parler à luy, de mesmes le roy en usa envers M. de Lautreq; car, voulant faire ses excuses de la perle de Milan , Sa Majesté ne le voulut voir ny ouyr que par seconde personne , dict-on , pour le commancement , et après tellement quellement il parla à luy.

Ainsy ces deux personnes furent traictées de mesmes façon , selon la volonté de Dieu; mais à l'un le despit luy transperça le cœur, et mourut; et l'autre traisna quelque temps après, non sans en porter longuement le desdain et le despit sur l'ame; car ces deux subjects sont deux maux certes incurables à un homme généreux.

Ce brave capitaine donc , le seigneur Jacques mourut ainsy. Et dict on de luy que lors qu'il voulut mourir, il avoit ouy dire à quelques philosophes que les diables hayssoient fort les espées et en avoient grand frayeur, et s'en fuyoient quand ils les voyoient blanches en l'air et flamboyer. Tel fut l'advis de la Sibylle quand elle mena iEneas aux enfers, et qu'elle le vit à l'entrée de la porte avoir peur de messieurs les diables. «Non, non, dict elïe^

VIES DES GRANDS CAPITAINES

n'aye point peur; lire seulement ton espée : Faginaque eripe ferrum, » Aussy ledict seigoeur Jehan- Jacques, fondé sur telle opinion, lors qu'il voulut mourir, il se fit mettre son espée sur le lict toute nue près de luy,et, tant qu'il peut, il la tint en lieu de croix comme les autres ; et de vray Tespée porioit la croix sur elle et luy servoit d'autant; et aussy que, cependant qu'elle renvoyeroit les diables, luy voyant aiosy en la main, eussent peur et ne s'approchassent de luy pour luy enlever et emporter son ame avecques eux; et par ainsy ne s'en osans approcher de luy, elle eust loysir de s'eschapper et passer par la porte de derrière, et s'envoller visle eu paradis. L'invention et la ruse n'en eust pas estée mauvaise s'il eust peu tromper de cesie façon ces messieurs les diables, qui se meslent de tromper les pauvres humains.

Voyiè donc ce grand capitaine mort, ayant ordonné que son corps fust porté ensepvelir à Milan ; ce qui fut faict ; et fort honorablement. Sur sa sépulture fut mis : Hic qmescit qui nunquam quiei^ii; c'est-à-dire: «Icy repose a qui nereposa jamais. » M. de Mootluc, après sa mort, et sur son exemple, a pris ceste devise, ainsy qu'on la voit dans son livre.

L'occasion principalle qni esmeut le roy à disgracier ledict seigneur Jehan-Jacques, fut qu'il s'estoit fiiict recevoir bourgeois des cantons des Suisses. Que pouvoit-il moins faire, qu'ayant perdu la bonne grâce et l'appuy de la France, il falloit qu'il en cherchast ailleurs. Mais le roy le cognoissant homme prompt , remuant et de peu de repos , il craignoit qu'il fist quelque mauvais remuement avec ces gens prompts et légers de ce temps contre luy et sa duché de Milan , voire au cœur de la France. S'il se doubtoit de cela , il avoit raison de se desfier de luy.

Le roy Louys douziesme n'en eut pas telle desfiance quand il luy donna le gouvemeneol absolu de sadicte duché. Et quand on luy re»* monstra qu'il feisoit faute de donner une teUe charge à un homme estranger, et qui estoit de la patrie, et mesmes sur une nouvelle conqueste, il respondit : qu'il se seatoit si assuré de sa fidélité et pnidhommie , qu'il avoit det|}à tant bien manifestée au roy Charles biiictiesme, qu'il croyok fort bien quîl ne hiy feroU hm

bon; et quand bien il l'entreprendroit, il se lenoit assez puissant et courageux pour luy rompre la teste, et au duc de Milan, s'il se conferoit avec luy. D'advantage , le naturel de ce roy estoit fort de Taymer; et avoit grand crédit auprès de Sa Majesté, jusques là quil le fit son compère, ayant tenu sur les fonds sa seconde fille , madame Renée de France, despuis duchesse de Ferrare; qui luy fut un tel honneur, qu'un des plus grands princes de la chrestientés'en fust fbrt contenté et bien glorifié.

Yoyià enfin ce grand capitaine, après plusieurs beaux exploicts iaicts de sa main et de sa cervelle, mort en Taage de quatre-vingts ans.

Lxvn.

THtODORBTRlVCLSE.

Il eut un cousin qui fut Théodore Trivulse « marquis de Pisgueton < , gênerai du roy d'Espaigne premièrement, puis des Vénitiens, après du roy François premier; qui, pour ses valleurs et mérites , commanda pour le roy en Italie ,^ et fit si bien que le roy le fit chevallier de son ordre , et puis mareschal de France , après gouverneur de Lyon, comme l'avoit esté aussy auparavant Jehan-Jacques : et tous deux se comportèrent si bien en ceste dernière administration de ville, que le peuple en demeura fort content. Ce Théodore mourut le mesmes jour de sa nativité , aagé de soixante quinze ans. Le roy luy fit de grands biens, et à son frère le cardinal Trivulse , et le fit evesque de Perigueux.

LXVIU.

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