‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 10 sur 119 · A SON ROY OU A SON BIENFAICTEUR · texte numérisé non relu

A SON ROY OU A SON BIENFAICTEUR

J'estois un jour en une houneste compai{;nie d'bonnestes seigneurs et dames ; et ainsi qu'on se rencontre à discourir, parmy ceslionnestes personnes , de plusieurs subjecls, nous vinmes à tomber sur monsieur de La Noue, duquel on ne se peut assez saouler de dire les biens, les vertus, les valeurs et les mérites qui estoient en luy ; si bien qu'il fut tenu estre resté le plus grand capitaine que nous eussions aujourd'hui en France. On conta comment, estant sorti de page d'avec le roi Henry son maistre, il fit son apprentissage sous luy, et de ses voyages qu'il fit en Picardie et frontières de Flandres, où luymesme estoit tousjours général et conducteur de ses armées. Aussy les plus vieux capitaines ne luy eussent sceu rien apprendre soubs un si bon maistre et guerrier, puisque soubs meilleur il ne pouvoit. Ledit seigneur de La Noue apprit donc là ses rudimens de guerre, puis s'en alla en Piedmont avec M. d'Amville, comme j'ay dict ailleurs, où il se trouva en plusieurs combats, et mesmes en un qui fut faict au pont de Sture, où il y eut une defFaicle de cinq cens Espaignols naturels, qui le fit fort valoir et estimer.

Nos guerres civilles estant survenues, il se mit à suivre le party de la religion, de laquelle il esloit grand zélateur; et aussy que M. l'admirai, voyant sa suffisance, l'a voit attiré pour autant se descbarger de son grand faix , ainsi qu*il le servit très-bien et le soulagea fort ; car dès -lors il commençoit à estre bon capitaine, d'autant qu'il ayraoil fort à lire, et ce quil lisoit il le praliquoit très -bien quand

il estoit en sa charge de guerre; et aussy qu'il en aymoit fort à discourir, comme je l'ay fort ouy attentivement bien souvent, et appris de luy-mesme au voyage d'Escosse que nous fismes lorsque nous allasmes conduire la pauvre fouereynede France martyrisée ^

La seconde guerre venue, il fit un grand service à son party; car messieurs le Prince, l'admirai et d'Andelot, ayant assiégé le roy dans Parisà demy, eux estans dans Sainct-Denis, ils donnèrent la charge à M. de La Noue d'aller surprendre Orléans; ce qu'il fit facilement par le moyen du baillif Grelot et ceux de la ville, qui estoient quasi tous la pluspart partisans de la religion; mais il restoit la citadelle, qui eS' toit bonne et bien munie d'artillerie, qui fouettoit ceux de la ville, il ne fout dire commeut. Mais M. de La Noue la battit et l'assaillit si bien, qu'à la longue d'un mois ou trois sepmaines , l'emporta, cependant que les autres amusoient le roy et ses forces, qui ne put la secourir; car s'il les eust divisées pour y aller, ils ne demandoient pas mieux.

Les troisiesmes troubles revindrent puis après, où mondict seigneur de La Noue fit encor mieux ; car, ayant M. d'Andelot, un autre grand capitaine, avecsoy, et toutes les forces huguenot tes de la Bretaigne, Normandie , le Mayne , le Perche, l'Anjou et autres provinces, falut passer II rivière de Loyre, estant M. de Montpensiei d'un costé et M. de Martigues de l'autre. Nonobstant , la passèrent bravement sans grande

^ Marie Stuart, reioe dtcotie,

M. DE LA NOUE

perte de leurs gens , et une bien grande de la troappe de M. de Martigues, car il perdit son enseigne, M. d'Ourcbes de Dauphiné, brave et vaillant gentilhomme sMI en Fut oncques, et fort mon amfjduquel la perte emporta plus que tout ce que M. d^Andelot peust perdre. La rivière sepassadonc en despit de tout obstacle, M. d*Andelot y travaillant d*un costé et M. de La Noue de Tautre. Toutes ces forces huguenottes estant assemblées, elles prindrent Sainct-Jehan,Ck)gnac, Xainctes, Pons , Blaye, Angoulesmes et plusieurs autres.

Monsieur, frère du roy, nostre gênerai, emmena son armée ; si bien qu'en un an il leur livra deux battailles , celle de Jarnac, et Tantre deMontcontour, es quelles toutes deui M. de La Noue fut pris en vray homme de guerre, encor qu'en celle de Jarnac luy Fallut combattre ayant la fièvre quarte. Les princes et M.radm'ral estant allés en Gascogne et l^anguedoc, il demeura avec le comte de La Rochefoucant en Xainctonge, Angoulmois, Poictou et autres pays de leur conqueste, gouverneur; dont il s'acquîcta bien, car il deflit Puygaillard, qui avoit six ou sept cens chevaux , et le régiment des gardes qui s^estoit sauvé dans Lusson, qu'il prit à sa mercy ; là où il usa d'une grande courtoisie de guerre, car il le renvoya avec toutes ses armes, enseignes et tabourins, comme point vaincu : de quoy Fut fort loué dun chacun, et le vis fort louer à la reyne et au roy, comme de chose inouye et peu advenue.

La paix se fit; et le comte Ludovic de Nassau alla Faire ses entreprises en Flandres, demandant pour son second M. de La Noue : et firent proo pour un commencement , mais ils eurent en barbe ce grand capitaine le duc d'Albe, qui lesempescha soudain de parachever leur besogne, et leur emporta Valanciennes par le moyen de la citadelle qu'ils n'a voient pas ; et puis les alla as* si^er dedans Mons en HHynaut,oùledict comte esiant tombé malade, ce fut à M. de U Noue à supporter le Faix du siège de tout; mais, n'en pouvant plus. Fut contraint d'en sortir par une très-belle et honnorable composition, avec pourtant une très grande admiration et estime qu'il laissa de luy au duc d'Albe et à toute son armée.

Le massacre de la Sainct-Barihelemy sVslant en8oivy,ful envoyé quérir jusques en Flandres par nostre roy, pour l'envoyer à La Rochelle et

la solliciter de luy rendre son obeyssance (cccy est une autre paire de manches, et longues à coudre, que j'espère dire ailleurs et à propos); mais il n'y put rien gaigner, et fallut qu'il en sortist sans rien foire, sinon d'avoir donné une bonne leçon et instruction pour se bien deF- Fendre, qu'elles nous cousterent la pcrtexle vingt mille hommes; car quand il y entra ils estoient au bout de leur rollet, ainsi que luy et eux m'ont dicl.

Ce siège nous porta la paix qui ne dura guieres, car, le roi de Poulogne s'en estant allé en son nouveau royaume, les armes se prindrent au mardy-gras, en Normandie, M. le comte de Montgommery en cheF, et en Xainctonge et Guyenne, M. de La Noue chef; où pourtant il Fut grandement blasmé des siens mesmes, de n*avoir secouru jamais ceux de Lusignan assiégés, d'un seul homme, non pas d'une seule allarme, en trois mois que le siège dura; et j'en ay veu plusieurs soldats qui estoient dedans s'en plaindre, disans : «M. de La Noue nous a fort «bien noués, mais il nous a mal desnoués.» Mais, pour cela, il ne le Faut mésestimer, car possible il n'ayoit pas le moyen ; si a-t-on veu des places secourues de nostre temps pourtant, et plus roalaysées que celle-là. Je m'en rapporte à ce qui en est ; je luy en ay veu dire des raisons alors que ce siège duroit, m'ayant le roy despesché de Lyon vers luy, lorsqu'il Fut de retour de Poulogne, pour ouvrir quelques propos de paix.

Or , ayant Monsieur, frère du roy , concea quelques mécontentements contre Sa Majesté , et soufflé par les huguenots , qui n'avoient plus un grand chef, et qui avoient pris à propos ceste occasion de mécontentement, il s'en alla de la cour. M. de La Noue, dès le siège de La Rochelle, avoit commencé à le débaucher : je sçay ce que luy en dis, me doubtant bien de quelque chose, et qu'il y avoit quelque anguille soubs roche ; mais il me nyoit tout; et tant plus qu'il me Faisoit ces protestations, je luy repliquois tousjours (car nous estions très-grands amys, et la pluspart du temps couchions ensemble) qu'il mettrait ce prince à mal. Enfin , le voylà aux armes et hors de la cour. M. de l^ Noue In va trouver vers le Poictou avec ses forces, où je le vis rt luy ramenteus bien ses anciennes proîestations qu'il me faisait devant La Rochelle ; mais la reyne inere, qui esloil toute bonne etiPè*Ragc, ne

QUATRIESME DISCOURS

cessa jamais qu'elle n'eust accordé les deux frères; si bien que le roy de Navarre, s'en estant aussy desparty delà cour quelques six mois après Monsieur, fut eslu chef général de la religion, comme luy appartenoit , puisqu^il en estoit des Fermes , et veu sa grandeur. M. de La Noue l'assista tousjours si bien en ces guerres de Gascogne , que luy, qui esloit jeune prince , et peu pratiqué aux armes, mais pourtant vif et de gentil esprit et courageux, moitié de son instinct et moitié de ce qu'il voyoit faire à M. de La Noue, Timitoit; et fit si bien, que c'est aujourd'hui un des grands capitaines et roys et princes de la chrestienté.

Le roy de Navarre, la paix venue, le fit surintendant de sa maison , qui estoit un très grand honneur pour luy ; mais ayant tsii appelle par le prince d'Orange et les Estats des Pays-Bas, sur le resonnement de son nom et de ses beaux faits, qui s'espandoient par-tout, fut esleu par eux leur mareschal-general de camp , et supplié de l'accepter, avec de beaux partis et appoinctemens qu'ils lui presentoient. Il quicta cette surintendance ; et luy , qui n'estoit si bon ceconome comme bon guerrier , changea le ménage avec la guerre, qui luy estoit plus propre; ainsy que le roy François I sceut très-bien remonstrer une fois à feu M. de La Palliée , dit mareschal de Gbabanes, lequel, désirant (à son advenement à la couronne) recompenser M. de Boissy, qui avoit esté gouverneur de son enfance, et ne sçachant estât en son royaume plus propre pour luy que celuy de grand-maistre, pria M.de La Pallice de luy resigner Testât de grand-maistre qu'il avolt eu du roy Louys XII, et qu'il le i^roit en eachange mareschal de France, estant bien plus de raison que luy, qui toute sa vie avoit manié les armes, eust un estât qui luy fust plus convenable à sa profession, à son mestier et exercice , qu'un autre où il n'avoit jamais esté bien ny advenant : ainsy, par ces belles raisons, Teschange se fict. J'ay dit cecy ailleurs, mais c^est tout un.

M. de La Noue en fit de mesmes, lequel quitta le bureau et la marmite, et l'économie du roy de Navarre pour aller guerroyer en Flandres. M. de Strozze et moy le vismes partir de France; et , sans M. de Strozze , je m'estois desbauché et résolu d aller avec luy ; mais il me retint , et me pria de n'y aller point. Que maudicte soit l'heure

que je le crus ! car je serois maintenant mort avec gloire, ou je vivrois plus heureux que je ne suis. Ce n'est pas la première fois que mondict sieur de Strozze a retardé aucunes bonnes fortunes qui se sont présentées à moy ; mais je Taymois tant, quildisposoit de moy comme il voulolt.

Voyiâ donc M. de La Noue en Flandres, où il f u t receu avec une très-grande joye, allégresse et admiration de tous les Éstats, qui pour lors avoient une armée de cinquante mille combattans. Et vint bien à poinct d'avoir recouvert pour ce coup un si grand capitaine, d'au(afit que dom Juan d'Austrie leur donna pour un maUn une camisade si chaude et si serrée, que , sans la bonne conduicte et l'assistance de M. de La Noue , et la vaillance de sept ou huit cens François qui se trouvèrent là, qui ne faisoient qu'arriver, toute leur armée estoit deffaicte, comme les Espaignols le soeurent très-bien dire.

Je ne conteray point les beaux exploicts d'armes qu'il afaicts, les beaux combats, les belles rencontres, et sur-tout les prises de villes fortes et imprenables qull a emportées par surprises, par escalades, voire en plein jour, et mesme celle où il prit le comte d'Aiguemont , bien jeune alors en tout, mais despuîs qui s'estdit bien faict, ainsy qu'il le monstra dernièrement en la battaille d'Yvry , où il mourut à la teste de ses trouppes , aussy vaillamment que jamais homme mourut en guerre; et fit bien paroistre qu'il estoit fils de père, et que, s'il eust vescu autant que luy , se fust rendu esgal à luy, car il estoit vaillant; et tout vaillant, avec le temps^ et si nature luy donne le loysir de vivre, se fait grand capitaine, comme je le tiens des grands.

Enfin, comme Mars est tousjours douteux autant que dieu qu'ayent jamaii inventé lès poètes, tourna la chance à M. de La Noue , et fut pris en une rencontre petite ; petite Tappelle-je, car il n'avoit qu'une poignée de gens : et de cesie rencontre et prise (de laquelle j'espère parler ailleurs) estoit chef le marquis de Richebourg, autrement dict le marquis de Ranty, lequel^ au commencement que M. de La Noue alla en Randres (ainsy que je le tiens de plusieurs capitaines qui estoient avec luy), estoit fort nouveau, suivant le party des Estats, et, apprenant ses principales leçons de M. de La Noue, se rendit en un rien si bon capitaine , qu'il est mort (ayant changé sa robe) l'un des bons que le roy d'Espaigne eust là4>as. B

M. DE LA NOUÉ

mourut àcéstccstâcaded'Anvers;j'espere eh parler ailleurs, pour eslre Tune desbolles choses qui aye esté Faîcte en ces guerres civilles gauloises.

Ledict inarc|uis ne traictâ moodict sieur de La Noue à sa prise comme il dèvoit, et comme le disciple le devdit i son maistre; et fit fort peu de cas ae luy , comme de Tibcognu à Tincognu. Pour fin , il Fut livré à TEspaignol , qui le met en une prison si estroicte , qu'il n'en sceut jamais sortir qu'au bout de cinq ans et demy , qu'il Fut délivré par le moyen de messieurs de Guyse et Lorraine , où il y eut de très-grandes cérémonies, que, sans ces deux princes , mal aysement il Fust sorty. Je le sçay aussy bien qu^homme de France , pour eii avoir parlé à Feu M. dé Guyse pour luy assez de Fois ; et la première Fois ce Fut à la chanibre de la reyne à Sainct-Maur, après la roule de M. de Strozzé vers le Portugal.

Estant donc sorty, et accomply quelques solemnités promises en sa délivrance , Tobcasion se présentant pour servir le roy, partit de Sedan avec quelques trouppes, et, se joignant avec quelques partisans du roy (comme avec M. de Longueville le gênerai^ et qui pour son aagè promettoit.d'estre un jour aussy grand capitaine quaucun àe ses généreux ancestres), il vint droit à âeniis,que pour lors M. d'Aumale tenoit estroictenient assiégé; et, encor qu'il Fust beaucoup plus tort . M. de La Noue ne refusa le combat et luy livra la battaille, si bien mise en ordre, si bien arrangée et si bien conduicte, qu*il la gaigne,et donne la chasse audict M. d'AumdIe et à ses gens, luy en deFFaict grande quantité morts par terre , et levé le siège dé Senlis : ce qui ne Fut pas un petit service et léger (aict au roy, d'autant que M. du Mayne, accompagné d'une armée de quinze mille hommes , tous enragés , désespérés de la mort de leur brave M. de Guyse, et tous enHambé^ pour venger sa mort , avoient donné dans les Faubourgs de Tours, les avoient Faussés, et fait une grande escorne an roy , ,qui n'estoit assez bastant de forces, encor qu'il se Fust aydé de Frais de celles du roy de Navarre ; car volohtiers on quitte un vieil ennemy, et s'ayde de luy pour se venger du nouveau. Et M. du Mayne tenant la campaigne, estant bravigant, car c'est la plus belle chose qu'il aye Faicte eh céste guerre, et sur le poinct de Faire encor quelque chose de nouveau et de plus beau, comme d'empescher Sa Majesté

de passer la Loyré, et le cogner de deçlt, les nouvelles vîndrent de ceste battaille de Senlis gaignéè par M. de La Noue : non que je vetlilîe dire que M. de La Noue seul l'âye gaignée , cat* je Feroîs tort du brave M. db Lohguevllle et autres braves seigneurs qui estoleni avec luy; mais oii ne ^auroit nyer qu'il n*en Fust bien Tautheur du gain, à causé de sa grande suFllsance et le bel ordre qu'il y n)it.

Ces nouvelles estant donc arrivées au camp de M. du Mayne, et les Parisiens espouvantès Ae ce grand choc de Fortune , mandèrent viste à M. du Majne, et le pressèrent de rebrousser et d'aller â eux ; ce qu'il luy Fallut Faire, estant sur le poinct le plus beau de ses aFFaires, ce (}ui donna le temps et loisir au roy de se redhesser, se t'enForcer, et passer la rivieire à Gergeàu qu'il força, ti ti^a droit à Paris, â sa ttial heure trèsgrande, car il y Fut tué.

Or, ainsy que j'allois disant et publiant les louanges, valeurs et vertus de ce grand M de La Noue , il y eut une personne de la compâignie, que je ne nommeray point , ny son sexe , mais bien sa qualité, qui estoit grande et haUte, et avec cela fort spirituelle, et sçavoit les aFfeIrcs du monde , qui me prit par la main et m'arresta , ne voulant permettre que j'en parachevasse le cours, et nie dit : «Cei^taiilemetlt, M. de La cNoué ne se sçâurbit tant louer comme ses me- «ri'tes le portent; mais quand Ton considérera «ses ingratitudes, dont il a eu le blasme d'estre «tort remply , il se trouvera Fobt estratigement a souillé, et si bien, que taht de belles vertus «qu'il porte sur luy ne l'en scauroîent nullement «laver; cër il Faut dire que c'est Ife plus Ingrjlt «gentilhomme que jamais tiasqiiit eh France. » Et ceste personne disôît qu'elle le tenoll ainsj' du roy et de la rejne.

Aux premiers troubles, il se banda dû tbut cotitreles petits etl Fans du roy son maistre, qui Tarriit nourry pa^^, dymé, eslevé et tort thërl ; ttiësmte que le plus souvent 11 ne Faisbit guWi'es partie à la paulme qu'il n'J^ appëllâst La Noue, car fl estoit des plus adroits et flarfaifctS , hiesmes (tu'dn ne parioit qUe des reveh de M Noue , (JUi cëHes estoient beaui, bien tirés et de bôhrie grâce, et d'une terrible force; si bien qU'Il le fai^it Mgnoistrè pit Ions teiix de sa cour en tertiils de paix et en temp^ de guerre : s'il rortipoit Urte lance, il plibllolt ({tïiï en avoit rompu tt-ois j qui

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certes estoît un grande bonté et faveur de

maistre, et grande obligation au subject. Pour recompence, il fit la guerre du tout en tout à ses enfans mineurs.

La seconde guerre, il y retourna encor, et prit Orléans , comme j'ay dict. Aux troisiesmes troubles, il fut pris à la battaille de Jarnac, duquel M. de Monipensier, indigné à toute outrance contre les huguenots pour leur religion , et pour luy avoir fait de frais quelques petites galanteries à la prise de la ville de Mirebeau, sollicitoit fort la mort; mais, Monsieur, pour lors notre gênerai, luy sauva la vie, aussi bien là comme à la battaille de Montcontour, où il fut pris pour la seconde fois.

Du despuis, après le massacre de la Saînct- Barthelemy, le roy l'envoya quérir en Flandres, sortant du siège de Mons en Haynaut , le remit en sa grâce, le remit eu ses biens, en ce qu il aille à La Rochelle et persuade aux habitans de rentrer en leur deue obeyssance : ce qu*il ne fit point , mais leur persuada le contraire. De plus, continuant ses mesconnoissauces, il fut un des principaux ministres qui persuada à Monsieur , estant à La Rochelle (cela est bien vray) , de s'esmouvoir et de s'en aller de la campaigne de M. son frère; mais le coup fut rompu (j'en dirois bien les occasions) jusques à ce que les armes se prindrent au mardy-gras,quemondict Sieur, frère du roy, et le roy de Navarre, furent descouverLs en leurs mentes à la cour, et par ce espiés et tenus de près, tant par la providence du roy Charles que de la reyne. Et de tout en estoit causeM.de La Noue, pour en faire jouer le jeu , qui pourtant, nonobstant que ces deux grands princes fussent prisonniers, luy ne laissa à mouvoir et faire tousjours guerre, et trouver inventions et moyens pour faire sortir Monsieur de la oour , qu'il alla trouver et persuader beaucoup de choses ( comme Monsieur Fa dit despuis ) contre le roy et l'Eslat , sans la bonté de Monsieur et la sagesse de la reyne mère, qui le mit d'accord avec le roy son frère, et le remit si bien , qu'oncques puis ne s'arma contre luy.

Mais le roy de Navarre prit sa place, où M. de La Noue l'assista tousjours à faire la guerre contre son roy, jusqu'à ce que, sentant quelques remords de conscience en soy , pour se parjurer aï f ouvent et estre ingrat contre Sa Majesté,

que j'ay ouy dire par gens qui le tenoient de luy, qu'il prit la resolution de ne plus guerroyer sa patrie et son roy, ains ailleurs aller porter son ambition (car il en a eu plus qu'homme du monde, je dis d'honneur, mais non guieres de grandeurs et de biens) en pays estranger. Parquoy, s'en alla eu Flandres, où y ayant guerroyé quelque temps assez heureusement et glorieusement , fut enfin prisonnier de guerre et confiné dans une prison si obscure, si estroicte et si misérable , qu'il n'en altendoit que d'heure à autre la sentence de sa mort, sans aucun espoir d'en sortir, non plus qu'un pauvre criminel serré dans un cachot, jusqu'à ce qu'au bout de cinq ans et demy M. de Lorraine, qui l'avoit cognu à la cour fort familièrement, et fort aymé, et joué souvent ensemble, eut compassion de luy, et traicta et moyenna si favorablement sa délivrance à l'endroit du roy d'Espaigne, qu'il l'obtint contre tout espoir humain. Ce grand M. le duc de Guy se n'y espargna de son costé ny sa faveur ny son labeur, ainsy qu'il n'a sceu s'engarder d'en dire et confesser la vérité dans son manifeste et déclaration qu'il a faicle sur sa prise des armes pour la deflense des villes de Sedan et Jamets, frontière du royaume de France, et soubs la protection de Sa Majesté. La substance de ces paroles est donc telle : «Que monseigneur le duc de Lorraine, «outre autres seurelés, s'obligeoit ao royd^Es- «paigne , pour luy, de la somme de cent mille « escus, et en son deffaut, un prince d'Allemagne «ou un canton des Suisses : que je luy oonsi- «gnerois aussy mon second fils pour un an en «ostage à sa cour: davantage, que ledict sieur, « et mondict sieur le duc deGuyse, promettoient, « par un escril à part , signé de leur main, que «je ne porterois les armes contre le roy d'Es- «paigne. De tous lesquels liens les Espaignols « me lièrent comme s'ils eussent eu à craindre «qu*un petit soldat comme moy vinst lost ou « tard à altérer le cours de leur victoire : duquel vpensement j'estois très éloigné, et ne tendoit «mon affection qu'à parvenir jusques en ma « maison pour m'y reposer et rendre grâces à «Dieu de ce qu'il m'avoit tiré de l'ombre de la «mort et du sepulchre. Estant arrivé en Lor- «raine, jecommuniquay avec lesdicts princes, «pour sçavoir s'ils me vouloîent gratifier de «ceste obligation; ce qu'ils m'accordèrent très-

M. DE LA NOUE

cliberslemeat, moyennant que Sa Majesté TrèscGbrestienne le consentist, vers laquelle j'allay, «et ne pus obtenir son consenteœenr , si-non «qae je luy promisse de ne porter les armes «sans son exprès commandement et consentecment, ce que j'accorday : et tout aussy tost «elle escrit à monseif^neur le duc de Lorraine « qu'il pouvoît respondre pour moy au roy d'Es- «paigne; ce qu'il fit avec ces conditions : que «je luy obUgerois cent mille escus sur tous mes a biens pour gage de son obligation , à quoy je asaUsfis; après, que je luy promettois de ne «porter armes contre luy et son Estât, ce que «je luy promis aussi, en cas que cela ne contre- «vinst en ce que je devois d'obeyssance , de « servitude et de fidélité à la couronne de France «et an roy mon souverain seigneur. Le tout «parachevé, je me despartis desdicts princes , «ayant esté benignement accueilly d'eux, et «m'en allay à Genesve, où je choisis ma de- « meure pendant ceste misérable guerre. Au «bout de deux mois, mon fils, que je retiray «d^auprës du roy de Navarre, arriva vers moy, «et Tenvoyay en ostage à Nancy, où il a receu «de la courtoisie tant qu'il y a demeuré.»

Un peu avant ces paroles escrites , il en dit d*autres qu'il faut bien escrire aussi, qui sont telles : «La première cause du bénéfice de ma «délivrance fut la bonté de Dieu qui se souvint «de mon affliction; la seconde, le prisonnier «que je tenois, pour lequel je fus eschangé, qui «estoit de beaucoup plus grand prix que moy; «et la tierce, l'obligation de cent mille escus, «faicte parle roy de Navarre sur ses biens de «Flandres, pour la seureté de ma promesse de « ne porter jamais les armes contre le roy d'Es- «paigne en ses pays.»

Or, sur toutes ces paroles, réplique M. de Lorraine: que, pour la première cause de la délivrance attribuée à Dieu, il passe cela fort aysement, d'autant que, sans la bonté divine, tous les effects humains sont très- inutiles et vains; et quant à la seconde touchant l'eschange, c'est sçachans tous, et M. de La Noue ne le sçauroit desnier, ou sa femme ou autres personnes qui ont négocié pour luy, que, sans les entremises et prières de luy, l'eschange ne se fuat jamais fait, car le roy d'Espaîgne ne le voulut, ny noslre roy ny nostre reync, qui estoit fort proche du prisonnier, qui soMiciloit

fort et ferme la délivrance de son lurent , mais nullement l'eschange.

Et moy Branlhome, qui escris cette histoire, j'en puis porter asseuré tesmoignage; car, comme amy intime que je suis dudict M. de La Noue, j'en parlay au feu roy à Sainct-Maur, un peu advant les nopces de M. de Joyeuse , et le suppliay pour ayder sa liberté. S m'en refusa tout-â-trac, et me dit semblables mots : « La « Noue m'a si souvent rompu sa foy , et si mal crecognu les grâces et les plaisirs que je luy ay «faicts, que jamais il n'en recevra de moy.» J'en suppliay la reyne sa femme, allant un jour à la messe à Sainct-Maur; et M. de Mercuer estant au dict Sainct-Maur un jour assis près de luy dans la chambre de la reyne mère, qui me firent semblables responses, me reprochans fort son ingratitude, encore que je la rebattisse de tout ce qu'il falloit. Estoit avec moy un solliciteur dudit de La Noue , qui estoit un grand homme blond , qui n'avoit à la cour autre recours qu'à moy. Je ne sçay s'il vit, mais luy, lisant cecy , m'en pourra desmentir.

Il y avoit aussy un autre poinct : que le roy d'Espaîgne ne vouloit nullement la libertédudict M. de La Noue , ainsi qu'il paroist bien par la longueur du temps qu'il Ta tenu en prison , et par les liens estroictsdont ledict sieur de L.a Noue advoue estre lié en sa capitulation, estant le naturel du roy espaignol de se craindre et je se defFaire, en quelque façon qu'il pu i^e , d'un grand dTpitaine qui luy soit ennemy et peut nuyre, tesmoings le prince d'Orange et autres, et aussy de gaigner et de rechercher celuy qui beaucoup luy peut servir. De façon qu'il ne faut nullement doubter que , sans les grandes importunités et prières de M. de Lorraine et de M. de Guyse , auxquels il portoit grande amitié et faveur, et les vouloit gratifier en tout ce qu'il pouvoit pour s'en servir en plus grand besoing, comme il a fiaict despuis de M. de Guyse , malaysement fust-il jamais sorty ; jusques-là que l'on a tenu long-temps , et en Espaigne, et en France, et en Flandres, qu'il ne se pouvoit trouver aucun eschangé , pour fiiire avec M. de La Noue, sur sa délivrance, quelque grand seigneur espaignol , flamand , italien , fust , ton le prince de Parme , s'il venoil i estre pris.

Voilà donc comment sa délivrance estoit du tout désespérée sans M. de Lorraine, ainsi qu'il

QUATRÏESME DISCOURS

ne se put engarder de le dire par ces mots en sadicte déclaration : a Je sçay bien, dit-il , que a je suis accusé d'estre ingrat envers mon bienci faîcteùr , â cause que je porte les armes contre «lui; mais c^est en defTense que je ne puis cabandooner,sansestreconvaincudeplusgraQde «ingratitude envers mon pays et mon roy. » Voilà donc comment il appelle M. de Lorraine son bienFa Jeteur, et confesse une petite ingratitude , craignant une plus grande.

Quant aux cent mille escus qu'il allègue eslre la troisiesme cause de sa délivrance ^ ce sont abus, car ils sont autant en la bourse du roy d'Espaigne comme cent grains de mil dans la bouche d^une truye j et que se soucie ce grand et riche roy de cent mille escus^ puisqu'il en a tant de tous costés ^ qu'une si petite somme ne luy est jamais en ligne de compte, ny mesmes tumbée en ses cofFres P de sorte que ^ si M. de La Noue les a livrés, ce qui n'est encore, ledict roy les a distribués et donnés liberalJement aux uns et aux autres, et mesmes à ceux qui Ta voient pris et tenoient en garde , encore qu*il les enst bien auparavant recompensés : mais les recompenses de ce prince ft Tendroict de ceux qui les ont méritées ne portent point de bornes. Et si sadicte Majesté a fiait coucher dans les articlesde la capitulation lesdicls cent mille escus, c'a esté plustost pour ces raisons que j'ay dictes, ou pro formé (eommt Ton dit), que pour autre cause, ny pour les mettre dans les cofFres de son espargne. Et jamais homme d^esprit qui entend tes afPaires du roy d'Espaigne ne tiendra ceste ma:time : que c'estait pour les consigner dans ses cofFhes ny pour s'en prévaloir.

Outre toutes ces raisons, ledict M. de La Noue dit : que M. de Bouillon venant à mourir à Gencsve ^ après la routte de sa grande et incroyable drmée qu'il avoit emmenée en France, il pria ledict M. de La Noue^ qui estoit là pour lors résidant , de prendre la tutelle de madamoiselle de Bouillon ^ sa sœur estant pupille; ce qu'il accepta ti*ès volontiers 4 plus certes par k désir qu'il avbit de Faire desplaisir à M. de Lorraine ( ainsi qu'il le monstra ) que pour curiosité du bien et de la personne de la fille ; car d'obligation à M. de Bouillon n'en avoit-il aucune, si-non qu'ils estoient d'une mesme religion : car d'avoû* sollicité pour sa liberté, d'avoir respondu pour sa rançon , comme M. de

Lorraine , rien moins que cela. Davantage , il sçavoit bien que M. de Lorraine Faisoit la guerre aux terres de la fille, et lenoit Jamets assiégé. Ce n'estoit donc que pour endommager M. ie Lorraine, et luy Faire la guerre de gayeté de cœur. Encore, s'il y Fust esté contraint, ou de force, ou de crainte, ou de parenté , ou d'obligation, ou autre chose, ou bien que de longtemps avant il eust esté chargé de cëste tutelle , certainement il avoit quelque occasion et raison de s'en acquitter et faire valoir, et s'ayder des raisons des jurisconsultes , qu'il allègue tant en sa déclaration, par lesquelles le tuteur est obligé et lié estroictement pour son pupil ou pupille. Mais, sur la plus chaude colle qu'il venott de recepvoir des bienfaicts de M. de Lorraine, il s'est allé charger de ceste charge, afin d^avoir meilleure couleur pour couvrir sa mecoghoissance.

Il est bien vrai qu'il monstra, par apparence et quelques efFects Feincts, qu^il vouloit faire accord entre ces deux maisons de Lorraine et Bouillon , qui de longue-main s'eii veulent à cause de leurs biens naturels de ëotiillon, jadis aliénés si honnorablement par leiir brave ayeul Gbdefroy pour la guerre saincte ; mais snubs main il entretenoit tousjours le brazier, comme il parut : car luy estant recherché par H. de Lorraine du vray moyen pour à jamais rendre ces deux maisons amyes et uiiies, de fairele mariage entre M. de Vaudemotit, troisiesme fils de M. de Lorraine, beau et gentil jeune prince, il en fit response telle qu'elle Idy pleut,' par un très maigre mot; mais pourtant après il ne se peut engarder de dire qu'il seroit bieîl à desloysir d accorder ce mariage, veu qu'ils estoient divers de religion, et que jamais il île i'accorderoit â personne quelconque qu'il ne fust de la sienne. S'il fust esté accordé avec ce prince de Vaudemont pourtant, il eust fait unoéUvtë bon et pie, pour avoir mis eh paix ces deux maisons. Voilà les raisons que M. de Lorraidé alleglie.

Quant à M. de Guyse, M. de La NbUe confesse et advoue danis sa dèclàratîoil lliy avoir pareille obligation qu'à ÏA. dé Lorraine. 11 lé peut bien dire, selon les effects qui s'eil èont ensuivis. Et croy que c'a esté luy qui le premier en a ouvert le propos de sa délivrance, et le premier travaillé , et vais dire comment. Environ deux ans devant qu'il sortist estoit allé tlû

M. DE LÀ NOUE

gentilhomme italien aux bains de Spa, lequel estoit à M. de Gnyse, non pour besoing qu'il eust d y aller , mais pour y conduire une maistresse dont il estoit serviteur. Je ne puis pas bien me souvenir du nom, je Tay oublié; mais il rstoit de haute taille et noiraud. Son chemin fut de passer par Limbourg où estoit M. de La Noue prisonnier. H luy prit envie de sonder s'il pourroit entrer dans le chasteau; et ayant fait sçavoir au capitaine que c'estoit un gentilhomme qui estoit à M. de Guyse , et Ferrarois, et qu'il demandoit à luy baiser les mains et voir le chasteau , si son plaisir tel estoit, le capitaine ayant entendu ses qualités le fit entrer aussy tost ; car s'il fust esté François ou à un autre qu'à M. de Guyse , la porte luy eust esté fermée. Estant donc entré, après avoir salué le capitaine et l'avoir entretenu , et veu à plaisir le chasteau et la forteresse qui est très-belle, que le duc Charles, dernier de Bourgogne) avoit foîct basiir, il le mena voir M. de La Noue , lequel pour lors avoit esté eslargy , et ne tenoit si estroicte prison ny cruelle comme auparavant. Et, s'eslant mis i l'arraisonner, M. de La Noue, sçachant qu^il estoit à M» de Guyse , le pria de luy dire qull eust pitié de luy et qu'il l'aydast ft le tirer de ces teneb^e8et misères, s'asseurant qu'il n*y avoit ny roy ny prince en la chresticnté qui le penst faire, si non luy ^ pour la belle opinion et estime qu'avoit le rdy catholique de luy, et la tfrabde faveur et flmitié qu'il luy portoit ; que bien difficile serôit la chose s'il ne l'obtenolt de luy, car il le sçavoit bien ; et que s'il luy plaisoit Sa Majesté supplier pour luy et sa liberté, qu'il l'obtiendroit facilement : que si sa bonté esioit telle et si genei'euse envers lliy que de Tobllger de ceste délivrance, qu'atout jamais il employéroit sa vie, ses moyens pour luy faire service ; et que quand II auroit parlé à luy, qu'il luy nonstrcrott âii doigt ^ et qu'il ouvrirait les moyehs par lesquels il luy en pourroit fair^ beflocdnp.

Ce gentilhomtaie ne ftilllit, aussy tost tourné en France et à ta ooui* (qui estoit alors à Sainct<* Maor ), rapporter toutes ces paroles à M. de Guyse , lesquelles mondict seigneur me fit cest honneur de me dire, à moy, dis-je , Branthome, qui escris cecy, d'autant qu'il m'aymoit, et me tenoit pour son serviteur assez privé, et me le dit de telle façon. Un jour qu*il entrait en ta

chambre de la reyné mère du roy, et ce geniilhomme après luy, Thuyssier de chambre de ladicle reyne, nommé M. de Virard, autrement dict Gorge , qui avoit esté à madame de Nemours , me dit : a Voilà un gentilhomme qui vient de «voir M. de U Noue vostre grand amy, qui «vous en dira des nouvelles, et ce qu'il a apoporté de sa prison à M. de Guyse. »

Alors moy, voyant M. de Guyse à la ruelle du lict de la reyne, et fort à desloysir, je vins à luy et dis : « Monsieur, vous avez sceu des noua velles de M. de La Noue par un gentil homme «qui Ta veu ? — Ouy , mon fils ( encore que je «fusse bien esté son père; mais il m'appeloit a ainsi quelquesfois), me respondit M. de Guyse a fort familièrement , j'en ay sceu ; » et me raconta tous ces mesmes propos que j'ay cy-dessus escrits. Alors je luy dis librement : « Mona sieur, et vous qui estes si généreux , brave et a vaillant, ne voulez -vous pas faire quelque «chose pour vos semblables? M. de La Noue «l'est tel : vous le sçavez, vous l'avez veu aux «affaires ; obligez-le à vous par un tel bienfaict. » 11 me respondit : « Je le voudrais bien , mon «grand amy, car le pauvre homme, qui est «un si grand capitaine, me fait pitié; mais je «m'asseure que le ray m'en voudrait mal ; car «il ne Tayme point, et se plaint fort de luy, et «si s'entend avec le roy catholique pour ta «grande longueur et détention de sa prison. — « Vous avez raison , monsieur, luy repliquay-je , «car je suis esté si hardy d'en parler à Sa Ma- «jesté, qui m'a rabroué bienloing, médisant «que c'estoit un ingrat , et qu'il estoit bien là où «il estoit et là où il luy falloit, et que je ne luy «en parlasse plus. Toutesfois , contiuuay-je à «M. de Guyse luy dire : Ne laissez pour cela, « monsieur, à vous employer pour cest houneste « homme ainsy captif misérablement ; Dieu et le « monde vous en sauront bon gré , et si l'obli- « gérez à vous immortellement ; et pourrez faire «cela soubs bourre, si finement et excottement «que Ton n'en sentira que le vent. » M. de Guyse, alors me regardant d'un bon œil : « Laissez faire, «dit-il, nous ferons quelque chose si nous vi- « vons. » Et despuis me disoit souvent : « Je croy, « monsieur de Bourdeille (car il m'appelloit tous- « jours ainsy), que nous ferons quelque chose «pour nostre homme; j'y ai mis desjà de bons «fers au feu.»

QUATRIESME DISCOURS

Je crov qu'il s*y employa bien aussy pour M. de La Vallée, qui avoit esté gentilhomme de ia chambre de M. le cardinal de Lorraine , et son grand gouverneur autrefois, et appartenoit de quelque chose à monsieur ou à madame de La Noue : et si, quelque tempsavant, il avoit employé ledict M.deGuyse, au massacre de la Sainct-Barthelemy, pour les enFans dudict M. de La Noue qui a voient esté faicts prisonniers, pour lesquels ledict M. de Guyse s'employa , ainsi qu'il mêle dit une fois aux Thuilleries. J'allègue tous ces noms et circonstances , afin qu'on ne me trouve point menteur ou controuveux.

Enfin tant y a, mondict sieur de Guyse a si bien servy M. de La Noue en cecy, qu'il le faut dire lo premier autheur,et M. de Lorraine. Je ne sçay comment il n'a recognu ce bienfaict à l'endroict de M. de Guyse despuis. Je pense qu'il n'eut loysir de luy esire cognoissant; car le pauvre prince vint à estre tué A Blois. Bien est vray que messieurs de Lorraine et de Guyse estoient si proches, si unis, si alliés en ceste guerre, que qui frappoit l'un frappoit l'autre : et, à ce que j'ay ouy dire à une personne, mondict sieur de Guyse n'en estoit guieres content; mais il ne le publioit pas, car il esloit très-sage et retenu prince. Il n'y a eu que M. de Lorraine qui s'en soit ressenty , et M. d'Aumale à la battaille de Senlis,où M. de La Noue luy cousta bon. Voilà , en sommaire, les bienfaicts de ces deux princes et les mescontentemens de l'un et de l'autre.

Sur ce discours , il y eut un gentilhomme en la compaignie que j'ay dit qui prit la parole, car il sçavoit très-bien dire, et avoit un très-bon esprit, qui, alléguant les raisons de M. de La Noue qu'il met en sa déclaration , se mit à proposer une question , et à la defFendre fort et ferme: à qui Ton est plus tenu , ou à son bienfaicteur, et à faire pour luy, ou à sa patrie et à son roy, et pour eux s'employer. M. de La Noue , dit-il, a porté pour ses plus belles raisons qu'il sçait bien qu'on l'accusera d'estre ingrat envers son bienfaicteur , à cause qu'il porte les armes contre luy; mais c'est eu defFense qu'il ne peut abandonner sans estre convaincu de plus grande ingratitude à son pays et à son roy. Voyià donc comment il se convainc d'ingratitude, puisqu'il nomme l'autre plus grande ingratitude : et allègue ce brave bastard d'Orléans , La Hire et

Poton, qui defFendirent si bravement le royaumt de France qui estoit tout en bransle et combustion. D— « Vraiement ! il en doit bien faire la petite bouche, de sa patrie et de son roy, dit le gentilhomme! cela seroit bon si jamais il n^avoit porté les armes et contre sa patrie et contre l'un et l'autre , et contre son roy qu'il faut chèrement chérir, et luy qui estoit des plus vaillans et meilleurs chefs de la trouppe, s'il n'eust aydé à les ruyner, et les mettre du tout en bransle. Sans cela , ses raisons seraient trèsbonnes et nullement dissimulées, et luy dijjne de s'accomparer en loyauté à ces braves capitaines, qu'il a mis en avant pour son mirouer , s'il eust fait comme eux , qui , de leur vie , né desgainerent l'espée contre leur roy et leur patrie; comme a faict M. de La Noue , qui, par l'espace de vingt ans, n'a faict que tremper la siennedansles entrailles de ses plus fidèles nourissons. Et , quand tout est biendict, il n'avoit si grande obligation , ny à son roy, ny à sa patrie , qu'il le chante si haut ; car , l'un et l'autre l'ont désiré cent fois mort, s'il eust eu autant de vm. Et croy fermement que , sans feu M. de Mariigues, aux deux battailles que j'ay dict ci-devant, où il fut pris , il eust passé le pas ; mais M. de Martiguesdisoit tousjoursau roy, qui estoit alors Monsieur, nostre gênerai : « Monsieur, vous asçavez que je vous ay tousjours dict que jamais «je ne vous parlerois ny importunerois pour «huguenot du monde, si-non pour mooBrea ton ( ainsy appeloit-il tousjours M. de La <i Noue ). Sur-tout je vous demande sa vie » , qui luy estoit librement octroyée, pour les mérites dudict sieur de Martigues:par-quoy, tout ainsy que Monsieur estoit la cause efficiente à luy sauver la vie , M. de Martigues estoit la mouvante : et pour recompense, sur la fin de ses jours il entreprit et prit la charge du roy pour aller en Bretaigne faire la guerre à outrance à sa femme, à sa fille et à son gendre, que j'ay ouy dire à plusieurs de sa religion , lesquels sçachant l'obligation qu'il avoit à ce seigneur, ne devoit pour tous les biens du monde prendre ceste dûrge du roy, ainsy s'en excuser justement , et ailleara aller ^ire la guerre. Aussy dit-on que par juste jugement de Dieu , comme par fatale punition, il fut tué à la première ville qu'il entreprit , qui estoifdu principal patrimoine dudict seigneur de Martigues, qu'on nomme Lambalie. Aussy on

M. DE LA NOUE

dit qu'il en prophétisa sa mort , allant en ce voyage ; a car , disoit- il , je m'en vais mourir à c mon giste , comme le bon lièvre. » Son coup luy fut à la teste , qui estoit d'une harquebusade ; et n'en faîsoit compte ; mais au bout de trois jours il mourut. Vous diriez que les mânes toutes guerrières et bouillantes de M. de Martigues, comme il estoit quand il vivoit, s'irritèrent et s'armèrent de telle façon contre luy.

Or, pour tourner à nostre question entreprise, après avoir tout bien considéré , quelle obligation pouvons-nous avoir i nostre patrie si grande, qu'elle nous fasse tant oublier toutes les autres, ou nos bienfaicteurs sur-tout ? car, et qui sommes-nous en nostre natale terre , si-non un vray excrément d'ycelle, qui nous produit et jette hors de ses entrailles comme un vray excre- Doent? Y a-t-il donc tant à nous autres de luy estre obligés? Je voudrois bien sçavoîr quelle obligation peut avoir une ordure ( en révérence parlant de ceux et celles qui m'oyent ) à nostre corps , pour l'avoir jette hors de soy ? Tant s'en faut , que le corps est plus obligé à Testron de s'en estre jette librement , que d'eslre demeuré dedans pour l'infecter davantage et luy porter et causer quelque grosse maladie. Estans donc tels excremens, telles ordures et pourritures jettées de là , nous ne luy avons pas plus d'obligation pour nous jetter dehors, que pour nous recepvoir dedans quand nous sommes morts. Encore sommes-nous plus tenus à elle lorsqu'elle nous reçoit et nous enterre, pour nous délivrer de tant de maux que nous pâtissons en ce monde, que lorsqu'elle nous y produit , pour y tant endurer, pâtir et travailler.

Les législateurs et les rois, les communautés et respubliques, pour se conserver, sont allés trouver ces inventions, qu'il n'y avoit rien si beau et si honnorable quedeffèndre la patrie et mourir pour elle et pour eux. Certainement il est vray, et rien n'est plus doux, comme dit Horace, dulce pro patriâ mori, c'est-à-dire , mourir pour le pays. Mais aussi , d'y estre si esCroictement liés que l'on en doive quitter tous autres debvoirs et obligations, ce sont abus.

Les Romains , qui ont esté les premiers qui ont fait valloir ceste couslume , et qui l'ont tant louée et approuvée, s'en sont bien fourvoyés autrefois; tesmoin^s Goriolauus, Serlorius,

Sylla , Marins , César, Pompée, Anthoine , Brutus, Cassius, et une infinité d'autres autheurs et fauteurs de guerres civiles; non que je veuille dire qu'ils firent bien de destruire et ruyner leur patrie; mais, plusieurs en ont eu très-grandes occasions de faire à rencontre d'elle , qui a esté autant subjecte aux mescognoissances et ingratitudes que tous autres pays; tesmoings ces pauvres CorioIanus,Sertorius, LucuUus, Scipion, et une infinité d'autres, desquels les noms seroient trop longs à descrire.

Ce que je dis des patries, il s'en peut dire de mesme des roys , lesquels, pour le plus grano artifice qu'ils sont allés trouver pour se maintenir et agrandir , c'est d'avoir inventé que nos vies estoient à eux, desquelles ils s'en servent, et de nous , comme de monnoye d'or et d'argent , qu'ils font trotter, aller, virer, tourner, depositer de la mesme façon les uns comme les antres; et, après qu'ils en ont faict, ils nous plantent»là , et ne s'en soucient plus ; ain.<;y que je me plaignois d'un prince qui m'estoit tenu et à qui j'a vois faict deux bons services. ^ Ne sça veza vous pas, dit-il, que ces grands, quand ils oontf^ict des personnes, ils les quittent?» Ce qui ne se doit pas faire pourtant ; car roy et subjects sont nomina relata, tn françois noms relatifs, ce disent les dialecticiens; c'est-à-dire , qui sont conjoincts et qui se rapportent ensemble; car, tout ainsy que le subject est tenu de servir son roy, aussi le roy est tenu d'aymer, maintenir et caresser son subject. ^

Il est bien vray pourtant, et pour en parler plus sainement , que le subject est plus estroictement lié à son roy. Toulesfois , le roy ne le doit abandonner en sa nécessité , ny gourmander ou tyranniser; autrement il met en desespoir le subject de faire beaucoup de choses qu'il ne devrait ny ne voudrait ; ainsy que fut contrainct ce grand prince de Melfe, lequel , après avoir faict, luy premier, et quasi le dernier du royaume de Naples,ce que bon , loyal et vaillant subject pouvoit faire, assailly dans sa ville pillée et forcée , et luy pris prisonnier, jamais ne pouvant obtenir de l'empereur un seul denier pour payer sa rançon , fut contrainct d'avoir recours au roy François, de la lui demander et la guigner ainsy, en se soubmettaut à son service, et, se desgageant du gage, dudebvoiret hommage de fidélité qu'il debvoit à son prince, porter les

rs QUATRIBSME DISCOURS.

\p^ arqiey poqr luï, qu'il Rorta si heureuseiueiit

et ^i vaillamip^nl e( ^deiement, qu'il ea fut faict f^nrescbal dp France et gpuverueur de Piedroont, jp priacipal ^^ys pour lor$ de la France, et autant scalat)i*€ux, et où il debvoil estre commis un de$ fidèles subjec^ natifs propres de la France; qui esioit cause qu'on irpi^voiit eçtrange ifoe telle ç^lectîQQ, là en un pays estrangc ; et pourtant luy s'en acquitta mieux, et avec plus de loyauté qu'un naturel ^t propre françois. Si tellç occasion de se révolter ne fust esté juste, et qu'on l'eust trouvée, pour ingratitude ou trahison, jamais le roy ne s'en fuse servy de ceste

lacoQ.

Un peu auparavant luy, en avpit Fait de mesoi^s don Pedro de Navarre, qui le prit dans Melfe; lequel, après avoir faict beauc(uip de services à sa patrie et à ses roy8,tant en Barbarie contre les Infidèles, que contre les Gbrestiens, venant à estre pris à Ravenne, p'ayant pu finer d'un seul denier pour se délivrer de captivité, il fut oontrainct de quitter son parly, embrasser celuy du roy François. J'en alleguerois une infinité d'autres exemples , et mesmes de ceux de Milan et de Maples, lorsque nos derniers roys les te- Doient. Quand ils les sont venus à perdre et à changer de fortune, ont changé de volontés , et pris l'occasion de victoire ; et n'ont point advisé si Naples et Milan appartenoient de juste droict à nos roys ; car et qu'eussent-ils faict? Ils eussent quitté leur pays et leurs maisons, et s'en fussent venus mourir de faim en France, ainsy que j'ay veu les princes de Salerne, les ducs de Somme, d'Âtrie, le comte de Gajazze, le seigneur Julio Brancazzo,et une infinité d'autres que j'ay veus à uostre cour , faisans à tout le monde plus de pitié que d'envie , et qui mouroient quasi de faim, comme niourut ainsy le prince de Salerne, qui mourut ne laissant après soy pour se faire enterrer, comme je vis. Et n'eusI-Û pas mieux vahi qu'ils n'eussent bougé de leur patrie et maisons, el s'accommoder au temps et au vouloir du sort ?

Lorsque le petit roy Charles VIll prit Naples, le seigneur Ursin , qui avoit receu une infinité de plaisirs de la maison d'Ârragon , estoit abstrainct de plusieurs liens de foy, d'obligation, d'honneur et de conjonction de sang, estant gênerai de toute l'armée royalle, et conneslable de tout le royaume de Naples ; néanmoins ,

voyant qu'il ne pouvoit pas bien sauver le roy son bieqfaieteur, ny se garantir des armes victorieuses de France, et ne trouvant expédient à s'engarder d'aller en ruyne avec luy, consentit, ^vec une grande merveille des François mesmes, que ses enfans s'accordassent avec les François, et fissent service au roy de France. A cela nécessité les y contraignoit ; estans ces propres interests de telle nature, qu'ils font oublier les plaisirs, tant grands qu'ils soient, pour remédier i eux.

Peu après, ledict roy Charles venant à perdre ledict royaume, Fabricio et Prospero Gulonna, qui avoient receu tant de biens et d'honneurs du roy Charles , contraints de la mesme nécessité , et du désir de se conserver en leurs Estats et biens, ils s'accordèrent avec Ferdinand, et Tallerent servir, et luy aidèrent à conquérir son royaume , aymans mieux laisser leur bienfaiçteur seul que se perdre avec luy, dont pourtant n'en furent trop estipiés. Encor que ces ingratitudes que je viens d'alléguer ne fussent licites, elles furent excusables.

Autant en firent les Angevins , c'est-à-dire ceux qui tenoient le party d'Anjou ou de France à Naples , lesquels contraints s'aooomBMidereBt au temps et à la fortune , suivirent le party d'Arragon, qui pourtant, quelques annéns après, n'en furent pirement traictés du roy Louy XII lorsqu'il les reconquit ; ains les reprit tous en grâce et en faveur , voyant bien qu'ils n'avoient desvoyé par malignité ny par bon gré; car tels ingrats faillans amsy sont abhorrables par-tout. Par ainsy , M. de La Noue fost esté excusable s'il eust esté pressé de ces nécessités, comme ces autres que je viens d allouer pour exemples. J'en alleguerois plusieurs autres, mais je n'aurois jamais faict.

Par-quoy, poiur retourner eicor aux obligations qu'aucuns publient et célèbrent tant que nous devons à nos pays el à nos souverai* nelés , en quoy peuvent-elles estre si grandes? Ventre-non pas de ma viel nous ne sommes pas plustost nays que nous en recepvons plus de maux, de misères, de tourmens, que de plaisirs et bienfaicts. Si nous sommes en la guerre, il faut prodiguer nos vies et nos biens pour un morceau de pain : si nous les perdons, nous n'en avons autre chose que cela; si nous eschappons , la pluspart du monde en demeure

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