M. PS LA NOUS
chçtjf^e et misérable , san^ aucune récompense. Avons-nous eschappé la guerre, et la paix soit, voilà la justice qui nous Fait consommer toqs nos biens en procès. Le moindre delict que nous faisons, nous sommes exécutés ignominieusement ; nous sommes bourellés par mille tourmens, nous sommes bannis, et nos biens proscrits et confisqués; bref, nous sommes subjects ù mille ii^ures; et si nous avons faict quelques services, les voilà oubliés, comme furent ceux de Themistocles, Goriolanus, Sertorîus, Lucullus, Scipion , et une infinité d'autres.
Que feroit donc là-dessus un gallant homme, brîive, vaillant et courageux? c'est de faire comme eux, et prendre les armes, et s'en repentir, et user de pesme ingratitude. Il n'y eqt que le bon homme Scipion, lequel, je croy , sll eust ei4 la mesme vigueur et force, lorsqu'en sa belle et fleurissante jeunesse il entreprit le voyage d^Affrique, il en eust fait dire dans Rome et ailleurs; et eust bien autant remué que Goriolanus et Sertorius, et leur eust bien fait maudire leur ingratitude. Et pour parler d'exemples de nostre temps, que pouvoient moips faire ces quatre braves frères Strozzes, et ces vaillans hommes les seigneurs Petro, Paolo , Toussin, les capitaines Mazîn, Bernardo, San-Petro Ciorso, Jehan de Thurin, bref, une infinité d'autres bannis , tant de Fleurance que d'ailleurs, si-non de faire ce qu'ils firent, que de se retirer en f rance et fa'ire au pis qu'ils purent contre leur nation, et là chercher leur vivre» e| là le trouver, puisqqe leur patrie leur desnyoit , et sauver leur vie qu'on vouloit leur oster par cruels tourmens?
Je sçay hiçn qu'il y a aucuns zélateurs de la patrie, çeren^oqieux et consciencieux , qui ont tenu çestç proj>o$itiojQ : que certainement ils pquvQiei^t ef viter le danger préparé , et fuyr la fureur de ^ patrie et de la souveraineté irritée, qi^i ne dure pQurtaqt pas tousjours, et se tenir coy, ^ vivre en repos, et tenir les mains liées , afia de (ilonner occasion à leur supériorité de s'appaiser et leur user après de clémence, voyant I4 dejMian^ireté de leur doux naturel et paisible^ actioi\$. Vrayment, voylà de braves pbiiosopihes scrupuleux! Leurs fièvres quartainesl Et cependant que je feray ainsy du sot et du reformé, qui me nourrira? Au lieu qu 'exposant mon espée au vent, elle me dcmne bien
à manger, et une très-belle et bonne réputation ; et , la tenant à l'abry et couverte d'un foureau, je meurs de faim et vis comme unebeste, sans gloire et sans honneur.
Qu'cust faict M. de Bourbon, s'il n'eust faict ce qu'il fit? Enfin il fust esté prisonnier, et luy eust-on faict son procès et couper la teste, comme on avoit faict au connestable de Sainct Paul, et deshonnoré pour jamais, et luy et les siens: au lieu qu'il est mort très-glorieux, si jamais grand mourut, ayant vengé ses injures et offenses, pris son roy en baltaille rangée, qui le vouloit faire mourir ; et fut bien receu , et trouva des courtoisies aux pay$ estrangers, que le sien propre luy avoit desnyéçs. En quoy est bien vra^y ce qu'op disoit anciennement :
omne iotum font patna est, ut piscibus œguor.
G'est-à-dire :
Toute terre est terre, et tout iNiyt est pays, et pareil et tel» à 110 ywm gdolRQX, o^pme foule mer l'ca euv RoisioiMU
Ces exemples pourtant que je viens d'alléguer, ce n'est pas pour une maxime que je veuille tenir qu'à chaque coup on doive estre ingrat à sa patrie et à ses supérieurs, et se révolter pour la moindre mousche qui leur vole devant le nez. Mais il faut meurement songer et considérer les occasions et les subjects, et faire comme fit le feu prince de Ciondé, Charles * de Bourbon, tué à la battaille de Jarnac, lequel, lorsqu'il cuyda estre attrapé dans sa maison de Noyers, que M. deTavannes disoit tenir la Leste dans les toilles, et ne restoitqu'à la lancer et la prendre, il se sauva à grandes traittes avec toute sa famille, se retirant tant qu'il pouvoir, et sans s'arrester à La Rochelle; et là commença à tourner teste , et prit les armes ; et , pour sa deffense, il disoit que: tant qu'il avoit peu, et qu'il avoit trouvé terre, il avoit fuy ; mais , ayant trouvé la mer , et ne la pouvant traverser ny Viager comme les poissons, il avoit esté contraint de s'arrester, de peur de se noyer passant plus outre, et se revirer au mieux qu'il put. U eust biei;]^ mieux valu possible qu'il n'eust tenté rhazard, et se fust embarqué et tiré plus outre, car il ne fust pas esté tué six mois après, comme
* Logys.
QUATRIESME DISCOURS
il fut. Bienheureux sont aucuns qui peuvent patienter en ces choses-là , et d'autres bien malheureux sont-ils aussy.
C'est assez parlé de ces ingratitudes, parlons Mil peu des recognoissances , et comme ils sont plus louables. J'ay euy raconter à une personne {grande : que le grand roy François, grand certes en tout, ne fut point si rigoureux, ny ne voulut point tant de mal, comme Ton diroit bien, aux serviteurs de feu M. de Bourbon qui le suivirent hors de France en son adversité. Quand on les luy amenoit , pris ainsy qu'ils passoient pays pour suivre leur maistre, il les interrogeoit simplement où ils alloient, et, après leurs responses, qu'ils suivoient leur maistre, sans autrement s'estomaquer, il disoit à ceux qui les avoient pris, ou bien à d'autres qui crioient : ToHe, lolle, crucifige ! (comme il y en a tousjours de telles gens, et s'en trouvent assez pour faire des bons valets) «Ce serait charge de faire a mal à ces pauvres gens ; ce sont pauvres ser- «viteurs et officiers de leur maistre, qui les a nourrit très-bien; ils le vont trouver pour c vivre, que s'ils l'abandonnoient, ils mourroient « de faim ailleurs : moy-mesme ne leur en dona nerois pas, n'en estant la raison, ny aussy pour al'oster aux miens pour le donnera eux. Paraquoy , qu'ils se retirent , ils sont à louer pour «leur loyauté. n El par ainsy , se fondant sur de très-bonnes raisons, il n'exerça que peu de rigueurs de justice envers eux,ny mesmes envers les plus coupables, ny les plus grands, auxquels il pardonna, comme au seigneur de Sainct-Vallier, estant sur l'eschaffaut , et de La Vauguyon et l^uys d'Ars.
Qui plus est , il s'en servit d'aucuns, comme il fit de M. de Pomperant , lequel estoit tenu grandement à M. de Bourbon, à cause qu'il avoit tué à Ambroise le seigneur de Chissay, l'un des gallands et mignons de la cour. Et ainsy que ledict Pomperant fut cherché par-tout, n'estant bon à donner aux chiens, pour la hayne que luy portoient le roy et les seigneurs et damesde la cour, à cause de ce meurtre, M. de Bourbon le recela dans son logis (car lors les logis des grands princes estoient sacrés) et le fit esvader secrettement,si bien qu'on n'en entendit plus parler, si-non au bout de quelque temps, qu'il fallut à M. de Bourbon luy-mesme s'esvader et s'enfiiyr de France. Ledict seigneur de Pompe-
rant le servit et le seconda si bien, qu'il le sauva hors de France heureusement par sa vaillance, resolution et prévoyance, ainsy que le récite très-bien M. du Bellay en ses Mémoires; si que y possible, sans luy M. de Bourbon eust couru une très-grande fbrtune. Et par ainsy, luy , brave et généreux, recognut le bien de sa vie à l'cndroict de son bienfaicteur par un service signalé , avec plusieurs autres , ne labandonnant jamais en ses guerres et adversités. Après la battaillede Pavie, le roy ayant cognu et esprouvé sa grande loyauté , après l'avoir envoyé deux fois en Espaigne pour sa prison vers l'empereur , M. de Bourbon vivant pourtant, le roy le prit en grâce et en son service, le remit en ses biens et luy donna honneurs et grades; car il le pourveut d'une compaignie d'hommes d'armes, de laquelle il s'acquitta trèshonnorablement et vaillamment au royaume de Naples, où il mourut en servant son roy loyaument, et aussy fidellement en portant la croix blanche comme il avoit faict M. de Bourbon portant la croix rouge.
Voilà l'humeur qu'eut ce grand roy de se servir d'un tel serviteur, si plein de gratitude et si recognoissant. 11 n'en fit pas de mesmes à l'endroict d'un serviteur dudict M. de Bourbon, chery et très-aymé et favory de son maistre; je ne le nommeray point. Il estoit père d'un grand d'aujourd'huy,et qui a un bon grade en France^. Gestuy serviteur , et son premier valet de chambre , sçachant tous les secrets de son maistre , d'autant qu'il se fioit en luy comme en Dieu, alla descouvrir au roy toutes les menées et manigances de son maistre de poinct en poinct , en luy monstrant le double de tous ses mémoires et instructions ; de telle façon que, si le roy n'eust esté bon et sage roy, il mettoit la teste de son maistre sur un eschaffiaut : mais le roy le voulut gaigner par douceur , comme il fit à Chantelle , lorsqu'il luy parla à son lict , faisant du malade. Certainement du premier abord le roy fit bonne chère à oe serviteur ingrat , et l'estima pour ce coup; mais despuis et luy et toute sa cour l'estimèrent meschant, ingrat , ingratissime , importun et très-odieui. Se trouvant une fois eux deux dans la chambre
* Ce aerviteur, que Brantôme ne veut point nommer, est le père du maréchal de Matignon.
M. DE LA NOUE
de la reyne, luy et Pomperaot, et devisans ensemble, le roy, les seigneurs, les gentilshommes et les dames les rcgardans, disoient tous d'une voix assez haute : « Il y a bien diffè* ireoce de ces deux-là, l*un pour avoir esté •traistre et très-ingrat à son maistre, et l'autre (très-loyal et recognoissant , et très-homme de tbien.» Et n'y avoit ny petit ny grand qui n'abhorrast Tun et n'estimast beaucoup l'autre et ne Tadmirast.
Et si le roy a bien estimé le sieur de Pomperant pour sa générosité de bon et recognoissant naturel, l'empereur, de son cosié, en fit bien de mesmes à plusieurs serviteurs et honnestes gentilshommes dudict M. de Bourbon; car, ayant perdu leur bon maistre, ne sçacbant où se retirer, luy ayant recognu en eux leurs fidélités, loyales actions et amitié envers leur maistre, les relira à soy et s'en servit, et s'en trouva trèsrbien; et si bien les resoompensa tous, qu'il n'y eut aucun qui demeura pauvre. Gesdits gentilshommes, des plus remarqués, esloient les sieurs de La Mottae des Noyers , Le Peloux , TAliiere, Montbardon, Luringe, des Guerres eiLaChapelle-Montmoreau; de tous ceux- là je n'ay veu que le seigneur des Guerres à Naples , la première fois que j'y fus, et qu'il vint faire la révérence à feu M. le grand-prieur de Lorraine , fort honneste gentilhomme certes. Il avoit bien six mille escus d'intrade à Gazé, et estoit marié à Naples. Ce La Chapelle-Montmoreau estoit un gentilhomme, mon voisin, que je n'ay point veu; mais j'ay ouy raconter à deux de ses frères qui i'allerent veoir en Espaignepar cinq ou six fois , et l'y virent si honoré et si enricby , que , les voyant , il les pria de ne se dire ses frères , à cause qu'ils esloient très-mal en poinct , car je croy qu'ils n'a voient pas tous ensemble deux cens livres de rente ; et donna à sesdicts frères assez de moyens , mais c'estoient des desbauchés qui brouillèrent et consommèrent tout à leur retour. Du despuis j'ay veu aucuns titres de luy, par lesquels il paroîssoit qu'il avoit, ou en estât chez Tempereur, ou en pensions, ou en banques, plus de douze mille ducats de revenus. Il mourut à Nancy , ayant esté envoyé ambassadeur par l'empereur son maistre vers Tallesse de madame sa niepce, et est enterré audict Nancy aux Gordelliers, dans une petite chapelle à main droite en entrant,
UANTOVI. IL
ainsy que m'ont dict sesfireres, lesquels ont laissé perdre tout par fiante d'aller sur les lieux , et aussy qu'ils n'avoient point trop d'esprit : leur frère leur avoit tout emporté avec luy. J'y ay veu d'aussy beaux papiers et titres, que, s'ils fussent tombés entre les mains d'un habile homme, il fust esté riche de plus de cinquante mille escus.
Voylâ comme l'empereur sceut très-bien remarquer et recognoistre les bons cœurs de ces gens de bien : que s'ils fussent esté autres, il ne .s'en fust jamais servy ny ne les eust jamais estimés; car ces grands, encor qu'ils fiissent pour le commancement bonne chère aux traistres et aux ingrats à leurs bienfaicteurs, et leur monstrent quelques signes de benivolance, si est-ce que puis après ils s'en mocquent , ils ne s'y fient point et ne les esliment jamais.
Je me soubviensque, lorsque M. de Montmorency d'annuy ^ fut contraint de s'armer contre le roy en Languedoc, lorsqu'il tourna de Poulogne, il dict à ses serviteurs et gentilshommes: «Messieurs, vous voyez comme je suis pressé «et oontrainct de prendre les armes contre mon «roy, ce que j'ay fiiy tout ce que j'ay peu; je «les prends certes à mon grand regret, non «pour agresser, mais pour me deffendre. Je «sçay que parmy vous autres il y en peut avoir «quelqu'un à qui l'ame et la conscience peuvent «picquer de faire comme moy et de s'armer «à rencontre de son roy, chose fort difficile à «digérer; par-quoy tous ceux qui sont atteints «de ces remors et qui ne voudront demeurer «avec moy et s'en aller, je les puis asseurer que «pour cela je ne leur voudray mal, ny leur «feray aucun tort ny desplaisir, et en serois «bien marry. Tant s'en faut, que je les feray «conduire seùrement où ils voudront : et à ceux «qui voudront demeurer avec moy et courir ma «fortune, je leur auray une grande obligation, «et se ressentiront de moy en tout ce que je pour- «ray de la bonne fortune qui me voudra rire.»
De ceux qui voulurent demeurer avec luy le nombre en fot plus grand que des autres qui s'en osterent d'avec luy et s'en allèrent ; dont il y en eut deux que je ne nommeray point , qu'il y avoit long-temps qui avoient esté de sa maison; entre autres un (je ne dirai point de
« D*aajourd*huy, c'est-à-dire M. d*AiiiviIle , devenu connestable.
QUATRIESME DISCOURS
quelle naiion, car on le poorroit oognoiâtre et le blaamer , ce que je ne veux , car il estoit fxirt mon amy), il y avoit trente ans quHI servoit le œaistre. Quand ils vindrent à la cour et se présenter au roy , luy donnant à entendre que \ comme ses très-humbles subjects et serviteurs, ils s'esloient despartb d'avecques leor maistre et de ses factions, veu qu'il se bandoit contre Sa Majesté, le roy les receut certes avecques un bon visage; mais je sçay bien ce que je luy en vis dire par-après , et se mocquer deux à part , et les tenir par trop ingrats et de peu de cœur : et non luy seulement, mais toute la cour, les blasmaet les monstra au doigt, pour avoir ainsy abandonné leur maistre en son bon besoing, soubs ceste légère couleur qu'ils ne vouloient point avoir le renom et nom de révoltés contre leur maistre.
Lorsque Monsieur s'en alla mesconlent de la cour, j'en sça y plusieurs qui en firent de mesmes, et ne le voulurent suivre ni courir sa fortune, alleguans tou^oursce vieil dict-on, qu'ils ne vouloient aller contre le roy. Quand il alla aussy en Flandres la première fois contre Topinion du roy , il y en eut aussy qui l'abandonnèrent et qui ne le voulurent suivre , disans qu'ils ne vouloient aller contre la volonté du roy; mais je vous jure que le roy, ny la reyne, ny toute la cour, ne les en estimèrent nullement et n'en firent nul cas, et se mocquoient d'eux : car je sçay bien que la reyne m'en nomma un qui se fit deffendre au roy exprès, dont il en fot bien mooqué et fouetté de belles parolles, à mon ad vis. J'ay veu fort bien tout cela et en parle comme très^certain , car j'estois de la pariie moy-mesme pour leur donner des fessées; et les appellions les conscientieux d*eau douce, et les dévots et religieux reaiiisies, et les Ifons secoureurs de leurs maistres et bienfaicteurs en leurs nécessités.
C'est aussy un vraye follie d'avoir ces sottes scrupules, que d'estre ainsy du tout fidèle an service du roy et si attaché qu'on le prefore à tout autre; car je voudrais bien sçavoir: voyià un pauvre diable qui n'est oognu du roy non plus que le plus estranger de Turquie , qu'il vinst laisser et abandonner son bienfaicteur qui Tayme, le cognoist, pour aller au service du roy -qui n'en fera compte : que doit-on dire de luy, si-non que c'est un sot? Aussy à la battaille de
Jarnac fut pris un brave et vaillant genliltiomnie appelle M. de Gorbozon , frère second de M. le comte de Montgommery. Ainsy que Monsieur, nostre roy Henry despuis, luy eut dit qu'il falloit qu'il quittast son party et fist service au roy , il luy respondit .'«Certainement, monsieur, du a temps que M. le prince de Condé mon maistre a vivoit, j'eusse plustost choisy mille morts que de a l'avoir quitté et luy et son party, encor que je avoyois bien que je faillois, et luy aussy gran- «dément , de se bander ainsy contre son roy : et cme pardonnez si je le dis; mais è ceste heure, «puisqu'il est mort et que je n'ay plus de maistre «ny de bienfaicteur qui me doibve tenir liéàsoy <t par ces petites obligations , s'il plaist au roy me «pardonner, et à vous aussy, monseigneur, de 8 me* prendre pour serviteur , je vous serviray a aussy fidèlement comme j'ay foict mon premier «maistre.» 11 dit cela à Monsieur, et devant tout le monde , qui luy en sceut on très-bon gré; et luy et toute l'assistance l'en estimèrent fort : si bien que Monsieur le prit à son service, avecques beaucoup de protestations de le bien servir. Et quant à moy, je pense qu'il est permis de Dieu de prendre et suivre son mieux là où on le trouve. Quelques années avant, aux premières guerres , un gentilhomme de Xainctonge , nommé Saincte-Foy, ayant esté faict créature de M. le prince et son lieutenant de sa compaignie de gens-d'armes, et à qui il avoit despart y de ses honneurs et beaucoup de ses moyens ; et enoor qu'il fust riche gentilhomme, si est-ce que M. le prince l'ayant advancé, poussé et fiiictcognoistre et valloir, il le vint à quitter à Orléans, soubs le prétexte de dévot realliste , et vint trouver le roy au bois de Vincennes , avec d'autres qae je ne nommeray point , mais non obligés audict prince. Il y fut si mal-venu et trouvé si odieux, et du roy de Navarre, pour avoir ainsy abandonné son frère, et de tout le monde, et on en fit si peu de cas , que de despit il se retira en sa maison avec sa patente et sauve-garde do roy, que personne ne voaloit voir , ait moins peu , non pas ses amys. Et qnant h ceux de son party, ils luy portèrent une telle hayne et inimitié , qu^ils ne cessèrent jamais , jusqu'à ce qu'un jour, retournant de La Rochelle, où il estoit maryé avecques la fille héritière de madame de Laneret, bourgeoise, le guettèrent en chemm et le tuèrent.
M. DE LA NOUE
Yoylà enfin comme il en prend aux ingrats ; m, quelque belle couleur qu'ils puissent trouver en leur faict , ils sont lousjours rejettes de toutes bonnes et honnestes compaignies : et faut bien dire qu1Ls sont en rancune de tout le monde , qu'eux-mesmes se bayssent et ne se peuvent .-lymer ; et le plus grand desplaisir qu'on leur sçauroit fiaire , c'est de les appeller ingrats ;et couff «seront plustost qu'ils sont subjects à toutes autres impertecdons que tachés de ce vice. Ge qui n'advient pour autre chose, si-non de ce que rîDgraiitude est inexcusable ; car, faillira Tobligation que Ton a , ce vice est trop deshonneste , et ne sçauroit se couvrir d'aucune chose. Ainsy demeure tousjours toute nue, si bien qu'elle est contraincte de monstrer partout sa honte et aa vergogne; au lieu que lesautres vices se peuvent quelquefois pallier et couvrir de quelque manteau, sinon vray, du moins approchant de quelque couverture.
Et ce qui est cause aujourd'hui qu'il y a tant d'ingrats et que l'on ne se soucie point de ce vice et péché,. c'est qu'il ne porte point de punition quant et soy, comme plusieurs autres , et aussy qu'un tel mesfaict ne peut recebvoir peine qui le puisse esgaller. Les Egyptiens jadis en sont esté fort ennemys de telles gens, et ne les puoissoient autrement, $i-non qu'il lesfaisoient ciyeret publier partout pour infâmes, afin que personne ne leur fist plus aucun plaisir, estimant peine condigne k l'ingratitude d'un amy de les luy fbire perdre. Tous les Perses , comme dit Zenophon , ne trouvoient parmy eux aucun vice plus blasmable que ceste maudicte ingrati- (Qde, et chastioient fort rigoureusement ceux qoi en estoient touchés.
Il y en a aucuns qui tiennent que , comme la trahison ne peut estre assez punie, aussy l'in* gratitude ne peut estre assez blasmée et en horreur à tout le monde, estimans ces deux vices siconjoincts ensemble, que l'on peut dire que tout traistre est ingrat ; car, comme le traistre n'est autre chose que faillir de foy promise ou deue ^ Qoe personne, aussy estre ingrat n'est autre cbose que faillir à Tobligation que Ton a . et se doibtà cause d'un plaisir. Ge malheureux Judas , P trahit Jesus-Christ son bon maistre, fut et tnistre et ingrat tout ensemble; ingrat, pour avoir si mal recognu le bien et Thonneur qu'il ioy avoitfiûct de l'avoir receu en sa tant honno-
rable, belle et saincte compaignie , là oft il eatoi plus heureux qu'il ne luy appartenoit ; et traistre, pour ravoir trahi et livré à la mort. Qne £igna4-il par là, si*non pour le monde, que I Juifs , après s'en estre servis , se mocquerent de luy , l'eurent en mespris et horreur ? et quand il leur rendit leur argent, ils n^en firent compte comme de ce qui estoit. Et quant à Dieu, il fut condamné de luy aussy tost , et misérablement envoyé aux enfèrê.
Je voudrols bien sçavoir quelle tant grande louange acquit Brutus pour avoir tué Gaesarson bienfaicteur, qui l'avoit tant aymé, tant favorisé et monstre ce qu*il sçavoit de la guerre en celle de la Gaule. Encor dict-on qu'il estoit son fils, pour l'avoir engendré éde Servillia, qu'il entretenoit. Ge ne fut pas tout , il luy sauva la vie dans la battaille de Pharsale, l'ayant recommandé à tous ses soldats et ceux de son camp, sur-tout de luy sauver la vie et le luy emmener vif ;ceqtti fut fâict, dont ilent une joyeextresme : et pour recompense de tant de biens, luy conjura sa mort, luy bailla quasy les premiers coupa , se fondant sur une sotte opinion qu'il y alloit du service de la patrie et de la respublique et de son grand interest. Vrayment ouy ! Que la patrie puis après luy fit de grands biens et re»compenses I 11 s'en alla de la ville comme un meurtrier et banny , seul et desguisé, et luy et ses compaignons, l'un passant par une porte , et l'autre par l'autre. Toutesfbis, au bout de quelque temps , ils assemblèrent quelques grandes forces, qui furent cause du livrement de la battaille de Phtlippes , où luy se tua misérablement ; et avecques luy de tous les autres conjurés n'en eschappa un qui ne mourust misérablement. Voyià la rescompense de mes ingrats, quelque prétexte qu'ils ayent d'estre tant zellés à leur patrie ; et n'y eut à la fin aucun qui ne les mesestimast tous. Gomme, certes, un si gallant homme qne Gaesar ne debvoit estre ainsy traicté par les siens ; et pour un si lasche traict Brutus en eut de belles offrandes de sa patrie pour rescompense de son ingratitude envers son bienfaicteur.
Gharles 1 , roy des deux Sicilles , duc d'Anjou, et frère au roy sainct Louys, ayant en sa prison Henry d'Espaigne, qui luy avoit esté très-ingrat des bienfaicts receus de luy, et l'ayant recueilly qu'il ne sçavoit où aller f caj
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son frère Tavoit chassé d'Espaigne), pour rescompense le quitta, et s'alla accoster de 0)rradin , et Tassister le jour de la battaille qu'il perdit; ne le voulut punir de mort, pour luy avoir donné la vie, par les prières de Tabbé de Mont-Gassin, sainct religieux, mais le fit attacher par le col comme une beste , et mettre dans une cage de fer, et le fit pourmener par toutes les villes du royaume, servant de spectacle à tout monde, et de risée. Ainsy fut-il rescompensé de son ingratitude, et bay et mocqué dun chascun.
De nostre temps, en nos guerres civilles troisiesmes, il y eut un certain Montravel, natif de la Brye, gentilhomme (à ce que Ton disoit ), mais en cela pourtant derogea-t-il à sa noblesse, lequel , pensant faire un grand service au roy , enireprit et résolut de tuer M. de Mouy, qui Tavoi t nourry page et eslevé et poussé aux armes ; et de faîct il le fit, car après la battaille de Montcontour perdue pour les huguenots, ainsy que M. de Mouy eut choisy pour soy la ville de Nyort, comme d^autres firent d'autres villes pour rompre le cours de la victoire de leurs ennemys, et s'estant allé pourmener hors de la ville pour la contempler et voir la force et la foiblesse, voicy venir ce Montravel, monté sur un bon cheval , résolu, qui donna un coup de pistoile à son maistre, le trouvant tout désarmé ; et puis se sauve au camp de Monsieur, nostre gênerai, auquel il se présente et raconte son beau coup. A Tinslant il fut assez bien venu , et de Monsieur, et d'aucuns du conseil et autres ; mais pourtant si fut-il abhorré de tous ceux de nostre armée, si bien que personne ne le vouloit accoster, pour avoir ainsy si perfidement et proditoirement tué son maistre et son bienfaicteur, encor qu*il eust fait un grand service au roy et à la patrie pour leur avoir exterminé un ennemy très-brave et très-vaillant, et qui, après M. Tadmiral(car M. d'Andelot estoit mort), n'y en avoit point de pareil pour leur nuire. Et luy fot commandé de se retirer en sa maison, comme ne se fiant nullement en luy; car qui fait de tels coups en faict plusieurs autres, jusqu'à ce qu'on renvoya quérir pour tuer M. Tadmiral , comme assassineur ; mais il le faillit; et ne fut pas mort de sa main sans d'autres qui réparèrent sa faute au massacre de la Sainct-Barthelemy.
Que devint-il, pour fin, ce Montravel? Il çut deux compaignies telles au siège de La Rq-
chelle, où il perdit ses escrimes, et ne put pas bien jouer de celle du garde-derriere , car je ne vis jamais homme si estonné en siège que cestuy-là ; et peu se trouvoit en factions , si-non à garder quelque chetif quartier qui luy estoit donné; et quand il vouloit se fourrer parmy les avtres compaignies, un chascun le foyoit comme la peste. Après il vint à la cour, où il deman doit tousjours quelque chose, et par importunité l'obtenoit, craignant qu'il ne fist aux autres ce qu'ils luy avoient faict faire ; et de faiict il ei t pension, comme si ce fust esté le tueur du roy, non pas pour tuer le roy, mais gagé par Sa Majesté pour tuer les autres. Il eut de plus le privilège d'aller dans Paris et le Louvre, jusques dans la chambre du roy, tousjours couvert et armé de pistolies, luy sixiesme, d'autant qu'il estoit menacé; mais pourtant quand il entroit dans la chambre du roy nul ne le vouloit accoster. Un chascun le detestoit et abhorroit,mesmes le roy dernier Henry 111 , si bien qu'il lui fil deffendre sa chambre; et n'y vint plus, sinon dans le Louvre, mais estonné, la veue basse et la carre d'un tel homme qu'il estoit. Enfin M. de Mouy aisné fils, brave et courageux genliW homme, ne pouvant plus traisnersi long-temps la mort du père sans estre vengée, trouvant ce Montravel dans la rue, l'attaqua si furieusement qu'il le tua; mais le malheur fut qu'un des satellites dudlct Montravel lira un coup de pétrinal audict M. de Mouy, dont il mourut, et n'eut le loysir de jouyr du fruit de la vengeance, sinon que la gloire luy en demeura immortelle après sa mort. Voylà comme il en prend à telles gens et fort justement.
Or, advant que finir ce discours d'ingrats, cl comme il ne leur est bienséant d'oublier et ne recognoistre leurs bienfaicteurs, pour le plus beau de \ous exemples j'allegueray cestuy-cy , qui se trouve aux histoires de Savoye. Le comte Edouard de Savoye, le jour de la battaille de Varcy, qui fut donnée entre luy et le Dauphin de Viennois, où il fut pris par un seigneur d»* Dauphiné, nommé Aubîerjour de Maleys; maÎN. parce qu'il ne pouvoit le garder seul, le se) gneurde Tournon apercent comme ledict comte se vouloit deffaire de luy et combattoît tousjours; courut avecques sa rouppe, et arresteront tous deux ledict comte prisonnier; lequel, comme ils se mettoient en debvoir de le desannefi et luj
M. DE LA NOUE
oster son armet, le jeune seigneur de Boselet, accompaigoé du seigneur d'Antremont, le recourut d^entre les mains d'Auberjour et du seigueur de Tournon ; lesquels, voyans leur proye s'enlever de leurs mains, s'escryereut à haute voix : qu'on leur donnast secours, et envoyèrent un trompette à messire Albert , seigneur de Sassonnage, luy dire qu'il picquast avec sa trouppe pour ayder à reconquérir le comte de Savoye leur prisonnier qu'on avoit recouru, lofais le seigneur de Sassonnage, portant grande amitié et debvoir au comte Edouard, fit la sourde oreille, feignant d'estre empesché ailleurs contre ses ennemys ; dont fut recouru ledict comte, et emmené en lieu de seureté par ses gens. Or bat noter qu*un peude temps auparadvant, ledict seigneur de Sassonnage, estant ambassadeur en France, avecques charge de demander une fille au roy en maryage pour M. le Dauphin son seigneur, tumba en un grand inconvénient et danger de sa vie, pour avoir tué le seigneur d'Aigreville , grand-maistre d'hostel de France , qui avoit respondu audictde Sassonnage, que le roy n'estoit délibéré de donner sa fille à un tel pourceau qu'estoit le Dauphin son maistre; pour laquelleresponseledici deSassonnage mitFespée au poing et tua ledict grand-maistre : dequoy le roy indigné commanda aussy tost de le pi*endre et en fiiire l'exécution du meurtre; ce qui eust estéfiiict, et eust eu ledict Sassonnage la teste (renchée, n'eust esté le comte Edouard de Savoye, qui pour lors estoit à la cour de France, qui le fit esyader et sauver , et luy donna moyen d*esviter la fureur du roy. Ainsy le seigneur deSassonnage, ne voulant estre ingrat àrendroit deceluy dont il tenoit la vie, donna aussy moyen audict comte de se sauver de la battaille. Et n'est, par ainsy, nul plaisir perdu entre les gens de bien. Je croy que guieres ne se trouvera un plus beau exemple de belle reconnaissance que cestuy-là, et ne sçauroit-on assez louer ledict seigneur de Sassonnage.
Un autre bel exemple avons nous de Noradin , Soudan de Damas, lequel, un jour que Baudouin, roi de Hiérusalem eut faict quelques courses sur les Sarrazins et Arabes, et eut faict un grand butia sur eux , tant de biens que de personnes, doDt entre autres s'y trouva la femme du Soudan ; et ainsy qu^ilse retiroit chargé de son butin, ladicte femme vint à accoucher en plein chemin;
il luy fit assister de tout ce qu'il put en ses couches, et luy fit alletter (ne pouvant mieux) son enfant par une chamelle qui ne venoit que d'avoir un fan , et puis la fit reconduire et rendre en seureté à son mary. Ce Soudan, au bout de quelque temps, recognoissoit ceste gracieuseté et courtoisie , sauva la vie audict Baudouin dans une place assiégée desdicts Arabes; et si fit bien mieux, car, quelques années après, ledict Baudouin venant à mourir sans enfans, ordonna par sa dernière volonté que son corps fust porté de Baruth à Hiérusalem pour y estre inhumé, là où il fut fort pleuré et regretté, tant des siens que des estrangers qui s'y trouvèrent. Aucuns des principaux du conseil de Noradin s'efforcèrent de luy persuader de courir sus aux chrestiens, et qu'il n'y fit jamais meilleur , cependant qu'ils s'amusoient aux pleurs et à l'enterrement de leur roy ; mais Noradin ne le voulut jamais , tant pour les vertus de ce grand roy qu'il admirait , et qu'il ne vouloit qu'on le perturbast en son enterrement, que pour la recognoissance de la courtoisie passée : et ainsy laissa aux vivans célébrer les obsèques de leur roy. Quelle bonlé de barbare , qui efface force chrcstiens que je sçay ! A grand peine M. de La Noue eust-il foit à l'endroict de M. de Lorraine comme fit ledict sieur de Sassonnage , quand il l'eust tenu ainsy à sa mercy, veu que de loing il l'abbayoit et luy nuysoit le plus qu'il pouvait.
En nos guerres civilles, en la battaille de Jarnac , le feu comte Gayasse , brave et gallant gentilhomme italien, qui s'estoit trouvé en plusieurs bons affaires pour le service du roy, et mesmesau siège de Sienne avecques M. deMontluc, et mourut en Dauphiné (lorsque le roy Henry III tourna de Poulogne) en titre.de marescbal de camp, et fut tué en une rencontre ; il fot soupçonné, et non à tort, d'avoir sauvé M. deTeligny,qui par cas estoit tumbé entre ses mains; mais, d'autant qu'il avoit receu plaisir de luy, le voulut recognoistre en une si belle occasion : par-quoy le fit esvader, sans sonner mot, tout bellement du champ de battaille, et le conduisit hors du vainqueur, sans en vouloir faire sa parade au gênerai et à l'armée, comme plusieurs pleins de vaniié et ingrats eussent faici, ny sans crainte d'en estre repris ny en estre en peine; car il ne luy alloit rien moins (|ue de la ieaic ."cur le droict de la
QUATRIESME DISCOURS
(guerre. Mon&ieur, nostre gênerai , le sceut comme par une suspicion sourde; car il y avoit joué son jeu seur et sans bruit , si bien que par aucune vive apparence ny conjecture vraye on n'en eust rien sceu juger sainement ; si n'en fut-ii inquiété nullement du gênerai , ains en fut loué, et de luy et des gallants de Tarmée, €C fort estimé , pour avoir esté si bien à Fendroict de son amy.
Le marquis de Ricbebourg, autrement de Renty, n'en fit de mesmes à Tendroia dudict M. de La Noue; car encor quil luy eust obligation de tout ce qu'il sçavoit de la guerre dèslors qu'il alla en Flandres (j'ay escrit cecy , s'il me semble, ailleurs^), quand il fut pris on ne le recognut nullement, jusques à hire fort peu de cas de luy et le rudoyer, et parler fort bravaschement è luy, et s'en servir au lieu où il le mena en forme de triomphe , non de magnificence, mais de risée et de desdain; et dict-on que , luy ayant esté remonstré par aucuns de ses privés à le traicter plus honnorablement, et selon son mérite et sa fortune , et l'obligation qu'il luy avoit, il n'en fit aucun cas, si-non , je pense, que tout ainsy que ledict M. de La Noue avoit fàict à sa patrie et à son roy et autres, il estoit nécessaire et très-juste qu'on luy en fist de mesmes.
Pompée usa de pareil à l'endroict dePerpenna, lequel, après qu'il luy fut mené prisonnier, le fit mourir tout incontinent; ne méritant en cela d'estre blasmé ny condamné d'ingratitude, comme mal recognoissant des bons services, tours et plaisirs que ledict Perpenna luy avoit faicts en Sicille , ainsy comme aucuns le chargeoient ; mais plustost doibt estre loué de grande magnanimité , pour avoir sauvé toute une respubliquequece mescbant homme accusoit par des papiers qu'il monstra à Pompée, qu'il ne voulut voir pourtant, qu'il avoit retiré de Sertorius; aussy que ce maraut ne meritoit de vivre, pour avoir tué son gênerai et son capitaine, qui valoit plus que luy, et duquel il avoit receu une infinité de plaisirs et de courtoisies.
11 faut que je fasse ce petit conte d'un de nos françois, qui fut le cardinal Balue, du temps du roy Louis XI. Son premier advancement fut qu'il fot simple valet de l'evesque d'Angers, de la maison de Beauveau , dont j'en ay cognu
^ Ci dessus , vers le commencement de ce discours.
la race bonne et noble. Il fut eslevé par luy en biens et grandeurs , et puis le donna au roy Louis XI, qui aymoit fort les gens subelins d'esprit; et, pour ce qu'il le trouva à son gré, le fit evesque d'Evreux et puis cardinal. Estant monté si haut , comme ingrat s'oublia , et en son Dieu et ses maistres. Il commença premièrement en Dieu, et puis en son maistre premier, dont il fit de si meschants rapports faux au roy, qui croyoit légèrement, qu'il adjousta foy à ses parolles; et, par frauduleuses informations qu'il fit faire, il fit desclarer inhabile à l'evesché , et se fit par conséquent ( cela s'entend) conférer par le roy ladicte evesché. Ainsi il deflSt son premier maistre et bienlàictenr; et puis il fut (raistre au roy, son second maistre, par mille trahisons qu'il luy fit, et io* telligences qu'il avoit avecques le duc de Bourgoigne et autres ses ennemys ; dont il luy fit espouser une prison fort estroicte et rigoureuse pour onze ans, non sans soupçon de |)oison,à la mode de ce roy , qui sçavoit ainsy chastier ses gens traistres et desloyaux ; ce qui fut bien employé : et ainsy devroit-on faire à tous les infidèles et ingrats; le monde en seroit plus net qu'il n'est.
Or, voylà comme il prend mal aux ingrats, et très-bien aux recognoissans , et selim la volonté et permission de nostre Dieu, lequel abhorre et maudict les uns , et ayme et bénit les autres , mesmes que nous encourons son indignation et courroux lorsque nous luy sommes ingrats , et ne recognoissons les biens qu'il nous a faicts; etgaignonssa grâce lorsque nous les recognoissons, en nous recommandant fort dans ses sainctes loix; et sa saincte église aussy nous commande expressément de prier Dieu pour nos bienfaicteurs. Et aussy que de tout temps immémorial , voire après la création du monde, les bienfaicteurs sont advant les roys , cela est assez notoire ; et , d'autant que l'antiquité va devant les roys. J'alleguerois force autres autborités et exemples sur ce subjed; mais je n'aurois jamais foict , et aussy que le champ en est si beau, si plantureux, qu'il y faut un meilleur agriculteur, et plus excellent que moy, pour le bien cultiver, agencer, adomer, et embellir de belles parolles.
Voylà le discours qu'en fit ceste honneste personne que j'ay nommée. Et quant à moy,
M. DE LA NOUR
Bran! Iiome, qui escrips et fais ce livre ^ certai- t ncmeni je puis bien dire que j'ay eu ma part des meecognoissances de M. de la Noue aussy bien que les autres; car je me puis vanter qu'il n'a eopas un de aes amys qui Tait plus servy durant sa prison, ny plus sollicité, ny pris mieux la parolle pour luy, que moy, et , n'en desplaise à feu M. de Strozze , son intime amy, qui n'en osa jamais parler au roy ny à autres grands , comme moy ; et que si encor M. de La Noue veut dire la vérité, il pourra confesser comment un soir, en se voulant retirer du Louvre fort tard , quelque temps ad van t qu'il allast en Flandres, Tam*» bassadeur d'Espaîgne , qui avoit bien sceu comment il vouloit aller là faire quelque chose qui ne valoit guieres , contre le roy son maistre , ayant dressé une fricassée et une partie pour le (aire tuer, en allant de làTeau au fauxbourg Saioct-Germain , en son logis , et luy en ayant scea radvis très-certain , il ne fut accompaîgné d'aacons que de moy et mes gens , encore qu'il enst là des amys; mais ils firent les sourds et recréas ; et le menay sain et seur en sondict logis delà Teau , sans qu'on osast nous attaquer nullement, encor que nous trouvasmes quelques gens de rencontre, qui n'estoient là pour bien faire. Enfin je pense quMl n'a trouvé amy plus fidèle que moy, ny qui luy ait plus aydé et servy, ny durant , ny debors sa prison.
Poar resconopense, en estant hors, il vint à la conr pour faire la révérence à son roy et luy parler des conditions de sa liberté ; et moy, n'y estant pas pour lors , ne me fit qu'envoyer des simples recommandations par M. du Preau , aujonrd'huy gouverneur de Ghastelleraud , que j'ay nourry page , fort brave et vaillant jeune homme , et bien accomply en plusieurs vertus, et qni a conquis son gouvernement par son espée. n est vray qu'il luy dit que , mais qu'il se fust reoognu et revenu à soy, estant encore tout estonné en France , qu'il m'escriroit et me remercieroit des offices que luy avois faicts en prison ; mais c'a esté celuy-là duquel despuis n'ay sceu aucunes nouvelles , suivant en cela son naturel. Si faut-il que je Teicuse pourtant , et que je die de luy qu'il ne luy faut imputer cette imperfection à défectuosité de cœur, car il n'en fut oncqoes un si noble et généreux ; mais tel est-il nay, et aussy que le grand zelle qu'il portoit à sa religion luy avoit tellement atteint l'ame , qu'il
eust oublié toutes choses pour la servir et maintenir , ainsy que plusieurs autres religieux de ceste mesme ordre comme luy en ont faîct de mesmes , jusqu'à oublier le respect des pères et mères qu'ils leur doibvent; non que je les veuille tous comprendre en général soubs cette règle et opiniastreté d'heresie , car il y en a prou qui ne l'ont observée.
Entre lesquels j'en ay cognu un qui estoit un gentilhomme du Languedoc, brave et vaillant s'il en fut oncques , nommé M. de Gremian, qui fut celuy qui prit Aigues*Mortes, le roy estant en Avignon à son retour de Poulogne , et à sa barbe, et à sa plus grande colère , qu'il vouloit du tout exterminer ceux du Languedoc, pour l'inimitié qu'il portait à M. de Montmorency. Je l'ay veu autrefois cornette de M. d'Acier, lorsquMl mena cette grande trouppe de gens de guerre à M. le prince en Xainctonge. Ce M. Gremian donc, encor qu'il fust jeune fou, scalabreux et huguenot à bander et racler , et ennemy mortel des catholiques, si est-ce qu'il porta tel respect et honneur à son père , que jamais il n'entreprit guerre là où il «çavoit son père M. de Gremian ( qui estoit aussy un brave et vaillant gentilhomme) estre en présence. Si bien qu'une fois ayant entrepris sur une ville du Languedoc , dont ne me soubviens du nom , et de faict l'ayant prise par escallade , ainsy qu'il entrait dans la place de la ville, il sceut que son père estoit dans ladicte place, qui rallioit ses gens pour rembarrer ses ennemys : aussy tost ayant sceu que le perc estoit là , il ramassa ses gens , et les en retourne par le mesme chemin qu'ils estoient tous venus , disant qu'il aymeroit mieux mourir que se trouver en aucun endroict où il pourroit nuire à son père le moins du monde , ou à son honneur ou à sa vie ; et par ainsy se retire, encor que son père ne Tespargnast point là où il pouvott luy faire guerre ; non pourtant qu'il ne Taymast comme père, mais il estoit si bon catholique, qu'il fermoit les yeux à tout, ce que ne faisoit pas le fils, du moins à l'endroict de son père ; en quoy il est fort à louer, autant pour cela que pour ses vaillantises* .Te croy qu'il est encor en vie et dans Aigues- Mortes, qu'il a fort bien gardé despuis encontre plusieurs entreprises ; car c'est une des aussy fortes villes de France, et d'aussy grande con.séquence.
QUATRIESME DISCOURS
J'ay fiiîct ceste disgression pour servir de fin, et pourtant , estant venue à propos, je ne Tay voulu 0 ubiier , car possible une autrefoisne m'en fusse-je pas souvenu si bien; et, en matière d^escrire, il faut prendre les traictsde la plume, soit au bond , soit à la volée, ainsy qu'ils vien-
nent, sans en perdre l'occasion , earellenese recouvre quand on veut ; aussy que la mémoire tergiverse si deçà , si delà , qu'elle ne vient pas tousjours au giste comme l'on veut. Voicy donc la fin de ce discours que je crains estre par trop long.
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CINQUIESME DISCOURS
D'AUCUNES RETRArCTES DE GUERRE
qu'ont FAICTBâ AUCUNS GRANDS CAPITAINES,
ET COMMENT ELLES VALEINT BIEN AUTANT QUELQUESFOIS QUE LES œMBATS.
J'ay souvent ouy dire à de grauds capitaines et généraux d'armées, que les retraictes belles et les demesiemens de combats méritent bien autant de louanges que les exécutions, chose n^estant si difficile en guerre que celle-là. Et le capitaine qui faict une belle retirade devant son ennemy, est bien autant à estimer que celuy qui le combat; d^autant, disoîent-ils , que le moindre capitaine qui aura du cœur peut combattre et bien se retirer. Sur lequel subject nous en avons une infinité d'exemples, tant antiques que modernes. Et d'autant que j'ay protesté de n'en produire point d'antiques, pour estre trop communs et sceus d'un chascun , je n'en produiray que de nos modernes; et pour le premier, j'en preudray un du marquis de Pescayre , don Fernando d'Avalos. Ce brave marquis donc ayant chassé les François de Testât de Milan, avecques M. de Bourbon ; et ayant esté persuadé et fort pressé par luy pour passer en France, il vint à son très^and regret en Provence , quasy en despit de luy, porque sabla bien, decia ël, que la naturaleza de todos ios desterrados es toi, que convidados de una muy pequeha esperanza, fàcUmente se envuelven en quai* quiera dificuUad ; y que , en Ios principios de las cosas, no mieden ningunpeligro con la razon ; y que nuxjror locura nopodia ser que, con un capiton desterrado, que en pu* blicojuicio habia sido condenado portraydor, X ^^ ^^ P^^ exército , emprender de combatir un reyno riquisiino en donde Ios Franceses, aficionados al nombre real.
estaban acostumbrados , no solcunente por amor naiurai, pero quasi por servit obedien-^ cia, à série fieles, y aun quasi adorar el rostro de su rey, como si fuese una gran deidad oculta; abonUnando grandemente el nombre de traydor, y no habiendose jamas rebelado alguno de elles jamas con-- Ira su rey legilimo. Pero, confiando en el vedor de sus soldcuios y dnimo, emprendià la guerra,y pasà *•
Et d'abordade allèrent assiéger Marseille, gardée si bien par ceux qui estoient dedans qu'ils y firent très-mal leurs besoignes. Et s*y voulant opîniastrer, le roy eut loisir de s^armer et aller à rencontre d'eux , faisant si bonne diligence, y ayant premièrement envoyé M. de Longueville et luy après, qu'il fallut à M. de Bourbon et au marquis songer à faire leur retraicte el à grands pas pour estre si vive-
^ Parce, disoit-B, que le naturel des hoiimiei bannit de leur patrie est tel, que, oonTîés d'une peiiie espérance, facilement t'embrouillent en quelque difficulté que ce soit, et jamais, au commencement des cboxes, ne mesurent les périls avec la raison; et qu*il n'y avoit folie plus grande qu'avec un capitaine l>anny et déclaré en plein jugement traître, et avec petites forces, s'embarrasser et entreprendre de faire la guerre dans un royaume où les François, très affiectionnés au nom royal, avoient accoustumé, non-seulement par amour naturel, mais quasi par vile servitude et commandement, à estre £deles, voire quasi adorer le visage de leur roy, comme si c'estoit quelque déité occulte; abominant grandement le vilain nom de traîstre, desquels n'en avoit eu d'auaine mémoire qui se ftast rebellé de ion roy légitime. Toutesfois, se confiant en la valeur et muraice de ses soldats Q entreprit la guerre et passa
CINQUIESME DISCOURS
ment poursuivis par le roy et ses forces, que ce fbt à eux à faire si grandes et vilaines traictes par ces chemins raboteux de ces hautes, et horribles à voir seulement montaignes , des Alpes, qu'on en ouyt jamais parler de telles.
De tal manera, dicen los Espafloles, que ios soMados, en veinte y très dias de viage, hicieron su camino con tanta presteza y Daciencia, que , estando quasi todos sin zapatos , se cubriéron los pies desollados con cueros recientes de animales. Y,porque la artiileria non podia can inar, el marques con un fuego hizo romperia, y pusb los pe-dazos del métal en bestias de carga ;y por eso , aunque trajese consigo mas de doce mille carruages à bestias de carga , no dexô un solo bagage de soldado en camino tan largo y enojoso ,y €tst todos sanos y salvos llegàron à Pavia, lugar de toda seguridad, y pasàron el Po^,
Toute ceste diligence et belle retraicte est digne à estimer en la ftiçon de laquelle le roy les pressoit , et telle qu'entrant par une ^rte dans Milan, son ennemy passoit par l'autre. Le marquis se monstra là un très-habile et grand capitaine» Aussy dit-on de luy que de sa nature n'estoît grand vanteur, mais ne se peut engarder qu'il ne s'en vantast et en flst une grande ostentation, comme disent les Espaignols.
De esta sola hazafla y retirada, que en ninguna cosa /lié semejante à huyda , de gran admiracion dicen que acostumbraba gloriarse el marques de Pescara, siendo en otra manera muy comedldo en blasonar de si mismo, caliando con singular modestia las cosas que le traian loor; dando à entender que d e-staba contente solo con aquel fruto de gloria que ténia puesto en la propria conciencia, el quai florecia dichosa--
1 De telle manière , duent les Espaignols , que les soldats, en vingt- trois journées de voyage, firent leur chemin avec Uot de prestesse et de nécessité, qu'esuns tous quasi sans souliers, étaient contraincu d'envelopper et couvrir leurs pauvres pieds, tout espinés et esgraiîgnés, de quelques cuirs ftucts de fraisches peaux de bestes. Et» parce que TartUlerie ne pouToit suivre , le marquis la fit rompre avec du feu , et en fit mettre les pièces du métal sur des bestes de charge : et. encore qu'il eust en son camp et tirast après lui plus de douze mille bestes de charge et de carreage, il ne demeura en chemin un seul cfaetif bagage de soldat; et ainsi Mins et Muves arrivèrent à Pavie , lieu de seureté, et passèrent le Po.
mente mas en boca agena que en propria ^ Et certes , il fialloit bien que ce brave marquis estimast bien ceste retraicte pour un grand exploict de guerre , puisque ses beaux combats il taisoit, et en ceste retraicte ne se pouvoit garder qu'il ne se louast grandement, comme tous grands capitaines l'ont louée , et surtout M. le connestable 3, qui aydoit fort à luv donner la chasse pour ce coup.
Une autre belle retraicte fit ce brave Philibert de Ghasion , prince d'Orange , le non-pair de la Flandres de ce temps-là, lorsqu'il se retira si bravement après avoir faict tous les beaux debvoirs de guerre avecques une fort petite armée sortiedu sac de Rome : car encor qu'elle y fust entrée grande, si n'en sortit-elle de mesmes, estant le naturel des soldats, après s'estre enrichis d'un grand butin , se desbander et s'en aller ; pour attirer au combat M. deLautreqc , deux fois plus fort et plus puissant que luy , s'estant campé devant sa barbe à Troye, dans la Fouille, pour lui empcscher le chemin de Naples , et M. de Lautreq ne Payant voulu combattre ny recevoir à la battaille, encor qu1l eust très -grande apparence de la victoire, et eust respondu : a Je a ne puis donner la battaille, sans y perdre beaua coup de gens de bien , mais je les aurai la corde «au col; D d'autant qu'il attendoit Horace Baglion , qui amenoit les vieilles bandes noires de lehan de Medicis, qui estoient le principal, voire tout le nerf de son armée. Ce qu'ayant sceu , Philibert, la nuicl d'enire un vendredy et samedy fit mettre toutes les campanes ' des mulets dans les coffres, et sans sonner trompettes ny tambours deslogea , prenant le chemin des bois droict vers Naples; et laissa M. de Lautreq planté et campé avec sa bravade el jactance gasconne et son altier rudoyement , qui portoient grands dommages certes à ses grandes vertus en jurant son obé, car c'estoil son
t De oeseul faictetrettrtde, qui en nulle cboeeneftil pareUie à une ftaite, comme d'une chose de ffrande admiration, on dit que le marquis de Pescayre s'en souloit fortslorifler; estant autrement fort arresté à parler el blaxonner de soy-mesmc , taisant avec une grande mo* destie les choses qui luy Uroient à touange : donnant i entendre quMl estoit assez seul content avec le fruit de gloire qu'il tenoit en sa propre oonscience, lequel flcurissoit mieui et plus heureusement en la bouche d*antruy qu'en la sienne.
* De Montmorency.
* Clochettes ou sonnettes.
D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE
serment ordinaire. II envoya après, quelque gendarmerie et cavallerie; et donnèrent sur la queue, et en défirent quelques-uns, mais bien peu pour ce coup. Il fit la leçon à ce grand capitaine. Encor dict-on que , sans qu'il s'apperceut d'une apparence de mutinerie parmy les Espaîgnols, lansquenets demandans leurs payes, ainsy qu'ils firent en arrivant à Naples , ledict prince eust pris une autre resolution , mais possible ne Fustelle esté si louable que ceste retraicte.
J*ayouy dire à aucuns anciens que, lorsqu'il fallut à Tadmiral Bonnivet abandonner du tout Testât de Milan, y ayant esté très-mal mené de messieurs de Bourbon et de Pescayre , et des soldats impériaux, à la retraicte qu'il luy fellut faire à Romagnono , que firent messieurs de Bayard et Vandenesse qui en avoient la charge , estant ledict admirai Bonnivet blessé , et se faisant porter en litière, s'ils n'y fussent esté tués, que la retraicte s'en alloit estre des plus signalées. Dès qu*ils furent morts , un chascun perdit conir, ayant perdu leurs principaux chtts et appuys, et s'en allèrent tous à la desbandade et en desordre ; de sorte que les impériaux en eurent tel marclié qu'ils voulurent. Et disent les Espaignols qu'ils leur prirent sept pièces d'artillerie, que les soldats menèrent dans Milan, bien ramées et couvertes de feuilles d'arbres , en signe de grand triomphe. Tant que messieurs de Bayard et Vandenesse demeurèrent en vie, tout alla bien, et se retiroient nos François tousjours en fuite de loup ; mais leur mort apporta tout deuil , tout malheur et tonte confusion. On dit que M. l'admirai en ayant donné totale charge de ceste retraicte à M. de Bayard (M. du Bellay y met M. de Sainct-Pol , mais l'e^spai* gnol ne faict mention que de messieurs de Bayard et Vandenesse) , luy recommandant sur^ tout l'artillerie qu'elle ne fust prise, M. de Bayard luy respondit : a Monsieur, j'eusse fort « désiré que le roy et vous m'eussiez donné ceste a charge en fortune plus prospère et heureuse a que Tadvanture me traicte; je feray en sorte « que tant que j'auray la vie , je la deflfendray c si bien que l'ennemy n'en triomphera point. i» Et aînsy qu'il le dit il le tint très-bien, demeurant tonsjours serré, sur la queue , et rendant tousjours quelque gentil combat. Mais le malheur fut qu'il eut une grande mousquetade dans l'espaule , qui le força de la douleur de
mettre pied à terre: et soudain, ayant esté assisté des siens , et le voulant desarmer et porter sur des picques (car il n'y avoit soldat qui ne Taimast et ne Fhonorast plus que le gênerai), il pria chascun de se retirer et sauver, a Car, c quant à moy, dit-il, je veux mourir dans le a champ oô j*ay combattu , n'estant bien séant à a un grand homme de guerre de mourir autreament qu'armé de toutes ses armes.»
Et ainsy que les soldats espaignols , poursuivant la victoire, le voyant estendu , luy demandèrent qui il estoit , et qu'il se rendist : «Ouy, dit-il, je me rends à M. le marquis de a Pescayre ; » dont tous les espaignols commencèrent à le louer grandement, disans :
Que se maravillaban mucho del gran juicîo de tan valeroso hombre , el quai sabiendo muybien que lasuprema autoridad del gobierno estaba enpoder de don Carlos de Lanoy , y del daque de Borbon, quisiese antes rendlrse al marques que à ellos; dando à entender que el renombre de guerra ganado con valor verdadero, y con Iiechos illustres, era muy mas noble y honrado, que no el que se gana con eljuego de la fortuna amorosa^y con el soberbio favor de los reyes del mundo *.
M. le marquis aussy le receut fort honnorablement , et luy bailla des gardes pour l'avoir en recomir.andation que no recibiese ninguna vîolencia ni injuria de ninguno soldado auariento, à ignorante, porque era menés* ter que persiguîese los enemigos '.
Ledicl marquis le voyant en tel estât, s'cscrla aux soldais : Ea ! soldados, Victoria tenemos; porque es muerto el capltan Bayardo 3. Et luy fil tous les honneurs du monde pour si peu de vie qu'il luy resloit , et les meilleurs Iraicie-
* QuMls s'emerreUloîpnt fort du grand jugement d'oa •i valeareox homme, lequel içacliani bien que la iupréme aulhorité dugouvernemenl «pparienoit à don Charles de Lanoy el M. de Bourbon, néanmoins il aima mieux se rendre au marquis qu'aux autres, sçachant bien que le renom de la guerre, galgné par une vraie venu cl par Ulusiret Faicta» est plus honnorableqoe oeluy qui se gaigrie par le jeu de la foi lune amoureuse, ou par la superbe faveur des roys.
• Qu'il ne receut nulle violence ni injure d'auran soldat avare ou ignorant de Tari de la guerre ; car il luy ffallott poursuivre Tennemy.
» Soldais, nous avoia ia vicloire , puisque le câpilaioe
Bayard est mort.
99 CINQUIESME DISCOURS
mens ; ayant commandé luy faire tendre un pa-
villon fort superbe sur le champ mesme, et un lict pour se reposer; et mourut ainsy sans jamais se desarmer.
Y asi muriô armado en et campo, como lo habia siempre deseado ^
Après sa mort , le marquis honora son corps de superbes obsèques, et le renvoya aux siens honnorablement , qui l'emmenèrent en France. Ce fut lors qu'il dicl à M. de Bourbon ces belles parolles que M. du Bellay a mises dans ses Mémoires, Car , ainsy que M. de Bourbon poursuivoit Tennemy, et passant auprès de M. de Bayard, et le voyant en si piteux estât, luy dict : a Monsieur de Bayard, j'ay grand^pitié de vous. » Lequel luy respondit : a Mais moy, Monsieur, «de vous, qui combattez contre vostre Dieu, a vostre roy et vostre patrie; et moy, je meurs oies armes à la main pour les deffendre. d
Je suis esté un peu long en cest incident , et crains qu'on ne me coulpe ^ de m*es(re ainsy extravagué. Toutesfois , parlant si bien de ce grand personnage, tout peut passer sous ceste belle monstre.
Et , pour retourner encor à nos retraictes , auxquelles tend nostre discours, pour en parler de celle que le feu roy François fit devant Landrecy : Landrecy ayant esté assiégé par l'empereur fort furieusement d'une très-grande puissance (car il avoit dix-huit mille Espaignolsdes vieilles bandes, six mille Ânglois, selon le concordat entre luy et le roy d'Angleterre, et treize mille chevaux, tant de ses vieilles ordonnances de Naples, des Pays-Bas et des ClevoLs) ; le roy résolut de secourir ceux de dedans , qui avoient si bien faict que rien plus, tant à se bien deffendre qu'à bien assaillir. Aussy leans y avoit-il deux bons chefis , le capitaine La Lande et M. Desse. Il dresse donc une armée, mais non si forte que celle de l'empereur, et vient à sa barbe avitailler et renforcer sa place ; et non sans en advertir l'empereur ; car le jour advant, assez près de Landrecy , fit tirer une volée de canon à toute son artillerie, pour faire signal à la ville qu'il n'en estoit pas loing, et leur donner courage. Et, s'approchant le lendemain , enviCaille , renforce, faict ce qu'il veut ;
< Et limi Boiimt tout armé dans le camp, oomme U tvoit toujours Mubaité.
* (^'on ne m'accuse.
et puis se met sur sa retraicte , menant l'a? antgarde, et laissant sur la queue et larriere-garde M. le Dauphin son fils , qui pensant une fois donner battaille comme il desiroit (car il estoit du tout courageux et homme de main) , Sadicle Majesté tourna bride soudain pour secourir : mais il n'en eut grand besoin^, car l'empereur, ayant desbandé Ferdinand de Gouzague, son lieutenant général , pour aller après avecques tou (e sa cavallerie légère, et quelq ue barquebuserie espaignolle , pour les amuser en attendant le gros qu'il menoit , ne fut rien faict , sinon quelque petite escarmouche , où le seigneur d*Andouin , fort favorisé de M. le Dauphio , fut tué, et quelques autres, pour s'e:$tre adventurés mal à propos , comme un jour je Touys conter à M. Tadmiral. Nonobstant, le roy se retira parmy les bois à Guyse, ayant faict ce qu'il avoit voulu fort heureusement, et n'ayant rien perdu. Et ce fut à Tempereur à se retirer en son camp, et puisa lever totalement le siège de Landrecy. Pour conclusion , le roy secourut sa ville à la barbe d'un grand empereur, et enfin se demesla de battaille, et se retira : ce qui ue fut peu de rcsputation pour luy, toutes choses bien pensées; et fut estimé , non-seulement des siens, mais des estrangers, qui affirmoient avoir esté la plus belle chose quM fit jamais. En quoy faut noter une chose de ces deux grands princes, en laquelle ils trompèrent tous ceux de leur armée; car l'un et l'autre publioient parmy leurs gens qu'ils vouloient donner battaille. Le roy, pour dire tout haut ^ qu'il vouloit voir si Tempereur estant en personne, seroit aussy heureux en battaille comme il avoit esté par ses lieutenans à La Bicoque et à Pavye, et que c'estoit chose qu'il avoit le plus souhaicté de l'y voir, et de s'attaquer de sa personne à la sienne , s'ils se pouvoient rencontrer. De l'autre costé , l'empereur , au partir de Gueldres, avoit faict du brave, et s'estoit vanté qu'il iroit jusqu'à Paris pour voir ce qu'on y faisoit ; mais ny l'un ny l'autre ue firent ce qu'ils avoient dict. Voyez quelles ostentations de princes qui ne firent que donner dans le vent ! Aussy faut-il bien souvent qu'en telles choses ils bravent plus et fassent peu, tiennent mines bravasches et pleine de vanité : car cela importe, ainsy
> Parce quMl disoit tout haut.
D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE
que j'ay ouy dire à de grands capitaines, encor que la honte leur tombe sur le front de n'avoir joint leur effet avec leurs parolles. Mais ces princes et les grands sont subjects à boire plus de honte en telles choses que les petits ; et ne leur en chaut ^ mais en quelle façon, ou en honneur, ou en deshonneur, ils parviennent à leurs fins; et qui gaigue est le plus honnoré.
J*ay ouy dire à plusieurs que feu M. le connestable avoit projette son dessein déjà retraicte de Saincl-Quentin du tout sur cest exemple du roy que je viens de dire, s'y voulant du tout conformer : mais il ne la fit pas de nuict, ains de plein jour; qui fut sa perte, si Ton veut croire les grands capitaines , et mesmes M. de Montluc, qui en a très-bien escrit dans son livre, où il lient la maxime que le capitaine qui se relire de nuict n'en est pas pour cela subject à la huule, mais plustost s«n ennemy , qui , pensant le trouver le lendemain au malin, n'y trouve que la place vuide, et demeure avecques autant de nez, et bien trompé. J'ay veu plusieurs en excuser M. le connestable , mettant un grand blasme sur le mareschal de camp qui estoit pour lors, que je ne nommeray point, pour n'avoir jette mille ou douze cens arquebusiers sur quelque passage , qui eussent donné à songer au comte d'Aiguemont, qui n'avoit que de la cavallerie, et mesmes ces pistoliers qui craignent l'arquebuserie , que le roy avoit refusée par l'opinion de M. le connestable , qui les desdaigna fort ; mais ce furent eux qui ayderent beaucoup et servirent à nous battre. Si mondict sieur le connestable se fust gouverné comme le roy François, il eust acquis toute pareille louange, pour avoir envitaiUé Sainct- Queotin bravement à la teste ^ d'une grande armée et beaucoup plus foible que son ennemy.
La retraicte de M. de Montigan et de Boissy, à Brignolles, pour n'estre fa ici e à propos, ny à chaux ny à sable, comme l'on dit, les fit tomber entre les mains de Ferdinand de Gonzague , à leur honte et perte de leurs gens.
La route de M. le mareschal Strozzy, l'un des grands capitaines de nostre temps, à Sienne , faisans la retraicte , advint , pour en ne Tavoir faicte de nuict , ainsy que M. de Montluc luy avoit très*bien conseillé.
* Importe.
•Vue
M. l'admirai d'Annebaut, après avoir envitaillé Tberouanne, avoit faict un très-beau coup, si les jeunes gens qu'il avoit menés avecques luy, des gallants de la cour , n'eussent voulu taster ce que sçavoit faire Tennemy jusques dans leur camp, qui se mit en armes, les mit en route , et prit le chef, M. d*Annebaut, prisonnier, et autres.
Long-temps advant en estoit arrivé de mesmes du règne du roy Louys XII , en ceste mesme place, et pour mesme subject d'envitaillement, qui fut très-bien faict et au contentement et louange de tous. Mais au retour des matines, comme l'on dit , et à la retraicte, pensant estre invincibles et que l'ennemy ne les oseroit suivre veu la vaillance qu'ils avoient monstrée, et le desdaignant , se mirent à se retirer joyeusement, chantans , causans et ayant laissé leurs grands chevaux pour monter surdeshaquenécs et bestes d'amble pour aller mieux à leur ayse estant fatigués de la course. Lors ils furent chargés de l'ennemy si à Timproviste et si furieusement, qu'ils furent conlraints, non de se retirer, mais de fuyr à bon escient : dont le mot qu'on en dict, (ajournée des espérons, d'autant que leurs espérons leur servirent plus que leurs lances , où furent pris M. de Longueville, dict M. de Dunois, M. de Bayard et d'au* très grands capitaines, qui treslous oublièrent leurs leçons. M. de Pinnes , gouverneur de Picardie , en estoit chef.
Si faut-il que je fasse un conte, cependant qu'il m'en soubvieni, pour descendre du majeur au mineur, qui est assez plaisant. Du temps de nos guerres ci villes que Poictiers fut assiégé par les princes huguenots et M. l'admirai , il y eut un certain jeune gentilhomme de par le monde, que je ne nommeray point; car il m'appartient, et de fort grande maison. Il estoit en sa jeunesse fort coustumier de faire tousjours un peu du sot, et autant qu'homme qui fust en sa contrée et pays de Vaches; mais pourtant avecques cela estoit très-vaillant. Il avoit eu la compaignie de son père, au moins la moitié, par résignation. Pour envie qu'il eut de faire parler un peu de luy à son commancement de gendarme, il demanda à Monsieur , frère du roy , pour lors noslre gênerai , d'aller jusques au camp de l'ennemy pour le recoijnoistre et y feire quelque raflade. Monsieur, qui se doubtoit de quelque raict de son mestier , luy donna licence. Il y vi
94 CINQUIESME DISCOURS
de fort gaye humeur, et de fàict donna bien
rafle de quelques gens, fait quelques légères rapines, si bien pourtant et avecques tel esclandre, qu'il mit tout le camp huguenot en allarme, et en armes et à cheval. Il fut enfin poursuivi d'une grosse troupe de François et de reystres ; mais luy , au lieu de faire une belle tirade et grande cavalcade, s'en alla repaistre et dormir à trois petites lieues du camp seulement, pensant avoir faict un beau coup. Les poursuivans, en ayant eu si-tost nouvelles , le pensant aller lancer jusqu'à sept ou huit lieues, en eurent très-bon marché, le trouvèrent et le prindrent dans le lict Irés-aysement à trois lieues; dont la risée en fut très-grande au camp de l'un et de l'autre. Et quand on luy demandoit ce qu il pensoit faire, il respondoit seulement : a Je pena sois faire ce que j'ay faict, et ne peusois pas «qu'on me deust suivre plus loing qu'à une «lieue de là, m'estant approché si près d'eux.» Si vous asseure-je pourtant que despuis il s'est rendu vaillant et bon homme de guerre , car il en est de race. Voylà une belle retirade, ou, pour mieux dire, coyonade ou caguade.
Or, si nous louons les grandes armées et conducteurs d'icelles pour leurs retraicies en un grand bloc gênerai , nous en avons aussy aucuns particuliers, c'est-à-dire en petite troupe. Et commançons à une poignée de sept à huict cens Ëspaignols , qui se sauvèrent de la bat- (aille de Ravenne, lesquels, après qu'ils eurent veu la totale fin de la battaille à leur très-grand dommage, résolurent de se retirer et sauver leur vie; et marchant en bon ordre, serrés et résolus, M. de Nemours, qui ne se sentoit encor bien assouvi du grand past et festin qu'il avoit faict tout le long du jour sur le sang répandu de tant d'ennemys, voyant que le dessert de ces Ëspaignols s'en alloit tout entier sans en taster; et à sa veue, part la teste baissée avecques seulement vingt ou vingt-cinq qui estoient restés avecques ; et quoiqu'aucuns luy criassent: «Monseigneur , soubvenez- vous de ce «que vos bons capitaines, qui ont suivi la vic- «toire , vous ont prié de les attendre , et de ne «bouger du camp, et de tenir ferme jusqu'à «leur retour, et que vous leur avez si saincte- «tementjuré et promis,» il n'en voulut rien croire ny faire ; mais tout courageusement et tout haut cria : « Âh ! qui m^aymera si me suive ,
«et donne.» Ces Ëspaignols, qui le virent venir, luy crièrent :
Ea ! monseflor, somos pobra gente desbaratada. Dexadnos ir par nuesira mala adventura,x se contenta vuestra excelencla de la Victoria, que no sera mas illustre por nos perdery matar ^
Mais M. de Nemours, ne se contentant, donne dedans, où il fut tué et plusieurs des siens, et les autres blessés à mort et trouvés entre les morts, comme M. de Lautreq.
Gela faict, lesdicts Ëspaignols, sans s'estonner et s'amuser, tirent de longue, et enfilent le chemin le long d'un grand canal , marchant en très-bon ordre, et vindrent à rencontrer messieurs Louys d'Ars et de Bayard tournans de la chasse, lesquels bien las, et ne sçachant rien de leur gênerai, s'advancerent à ces Ëspaignols, faisant bonne mine; car ils n'eussent sceu leur faire grand mal , d'autant qu'eux et leurs chevaux estoient si recreus d'avoir chassé si loing , qu'ils furent très-ayses quand aucuns capitaines ëspaignols s'advancerent , qui dirent les mesmes paroUes qu'ils avoient dictes à M. de Nemours, celant pourtant sa mort. M. de Bayard, qui parloit bon espaignol, et qui les avoit longtemps pratiqués, et estoit la mesme courtoisie, et qu'ils n'en pouvoient aussy plus , leur dit : «Allez-vous-en donc, messieurs, à la bonne «heure. Vous aurez la courtoisie jusques au «rendre; mais ouvrez-vous et fendez, et lais- «sez-nou9 passer, et si nous voulons avoir vos «enseignes,» qu'ils luy donnèrent aussy tost et à grande joye. Et passant tous au travers, et s'entr&saluaiit les uns les autres très-courloise* ment , s'entredirent adieu , et chacun tira son chemin. Mais les nostres, arrivant dans le champ de battaille, et sçachant la mort de M. de Nemours donnée par lesdicts Ëspaignols, se repentirent bien de la courtoisie donnée.
Il n'est pas possible d'ouyr parler d'une plus belle retirade, quasy semblable à celle que firent six ou sept mille soldats romains (encor fantil parler un peu des antiques puisqu'ils ont esté si braves, et les mesler un peu parmy noas
^Ab! monseisfneur, nous sommes pauvres gens,! deray perclus et sans puissance. Laissez-nous aller par noire maie adyenture, et coruentez-vou» de la victoire, que vous ne rendrei pas plus Ulustre pour nous deffût, tuer et perdre.
D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE
antres) cscbappés de la sanglante battaille de Ganoea; leaquela, après avoir faict jusqu'au dernier debvoir, et combattu jusqu'à rextremité, oonsiderans ne pouvoir plus servir, sinon d*au« tant augmenter les morts et ensanglanter d'autant la battaille, se résolurent de se demesler du eombat et se retirer où bon la fortune les oonduiroit; comme ils firent et en très-bel ordre, sentant mieux leurs vainqueurs que leurs vaincus. Ce que pourtant ceux de leur ville n'approuvèrent, avant esté loing des coups et sous la cheminée, jugeant â leur ayse les choses autrement qu*elles ne se oonduirent là à Tœil et a Teffisct ; et , comme résolus censeurs et réformateurs jusques au bout des ongles. Ces messieurs firent de grandes indignités à ces pauvres soldats, leur faisant faire, advant que tourner à leur service, plus de pénitences que ne firent jamais les hermites du Calvaire , de Spoletie, ou du Moot-Serrat. Et pourtant tels gentils soldats estoient beaucoup à estimer de s'^estre ainsy retirés ; et ne fout doubler qu'Annibal , s'il les eust peu tous faire massacrer, l'eust faict trésvoloDtiers; mais les voyant se retirer en si belle contenance, reigle et ordre, il les laissa là; possible , s'ils fussent allés en déroute , les eustil chargés et mis en pièces.
Eu nos seconds troubles, après la journée de Meauxi par les huguenots au roy, et qu'ils se furent jettes dans Saiuct-Denys, le roy commanda à M. de Strozzy, maistre de camp tant seulement des dix enseignes de la garde du roy, lesquelles pourtant alors n'estoieut point près sa personne , mais les avoit envoyées aux frontières de Picardie en garnison , de les aller quérir et mener dans Paris à son secours, où il estoit à demi assiégé. M. de Strozzy y alla ; et d'autant que ces dix oompaignies estoient la force principale du roy, et sur laquelle il s'appuyoit le plus , pour estre tous vieux soldats choyais et quasy la plospart qui avoient commandé on dignes de commander, comme quasy tous ont faict despuis, M. le prince et M. l'admirai , encor qu'ils aymassent naturellement M. de Strozzy, détachèrent aussy tost M. de Mouy Saint-Fal avecques douze cens chevaux pour Tailer deffaire, quoy qu'il fust ; car c*estoit une dangereuse petite troupe pour eux. M. de Mouy ne i^aillit pas de les aller rencontrer entre Abbe- Tille et Amyens; et les trouvant marcbans eu
vrais gens de guerre, serrés, résolus et entournoyés de tous costés de bons chariots qui marchoient tousjours en forme de barricade, ne les osa attaquer ny nullement enfoncer, qu*il se fist quelque petite et légère escarmouche de chevaux huguenots pour les attirer hors de leurs charrettes. Mais ces braves capitaines et soldats, tirant tousjours harquebusades bien à propos, ne laissoient à marcher, et M. de Mouy de les cavalier en attendant son bon, ou qu'il les trouvast les moins du monde desbandés ou estonnés. Enfin M. de Strozzy et ses capitaines et soldats se retirèrent si bien, en tournant tousjours la teste vaillamment l'espace de huict jours, qu'approchant de Paris, M. de Mouy fut contrainct de les quitter à huict lieues de ià et les donner au diable, et s'en aller d'un costé et eux de l'autre; et ainsy arrivèrent à Paris, n'estant que cinq cens seulement , cinquante par compaignie. M. de Strozzy m'a dict que beaucoup et une infinité de soldats de Picardie s'estoient voulu jetter dans sa trouppc, si bien qu'il l'eust agrandie de plus de mille hommes ; mais il ne le voulut jamais, pour ostentation qu'il vouloit avoir d'est re si bravement passé, et s'estre retiré avecques une si petite troupe, et aussy qu'il avoft si grande fiance et asseurance de la valeur de ces cinq cens soldats , qu'il pensoit estre invincible, et qu'il n'en tenoit pas un de tous eux pour lasche et poltron, et qu'Us eussent combattu jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Au lieu que s'il en eust pris d'autres nouveaux, il n'eust fallu que quelques poltrons pour gaster tout et mettre tous les bons en peine et en de* sordre, ainsy que cela s'est veu souvent. Enfin les voylà arrivés à Paris par la porte neuve, avecques un grand estonnement du roy, de sa cour, de son armée et de ceux de Paris, pensant résolument qu'ils avoient esté tous deffalcts, ainsy que les nouvelles fausses en avoient couru, et qu'on avoit sceu qu'on estoit allé au-devant d'eux pour les despescher et deffaire.
Voylà une très-belle retraicte pour n'estreque harquebusiers et quelque peu d'halebardiers (car les compaignies en portoient lors), fiiicte à la barbe de douze cens choysis, conduicts par un des vaillans hommes de France parmy les plaines de Picardie , favorables pour les chevaux, et mal pour Tharquebuserie, et chevallés l'espace de huict jour». L'admiration en fol
CINQUIESME DISCOURS
très-grande et une joie extresme au roy, qui les voulut voir tous, et les fit passer dedans le Louvre, les embrasser et faire bon visage; et leur ayant commandé leur logis, voulut qu'ils se raFraischisseut et de deux jours n'allassent à la i;'uerre qu*ils ne fussent reposés ; mais le lendemain allèrent voir i'ennemy, qui les cognut aussy tost au son et bruict de leurs bonnes harqnebuses et à leur valeur: et trois jours après i! partit de Saiact-Denys , tirant vers la Lorraine, et nous les suivismes.
J'ay ouy dire despuis à M. de Mouy que jamais il n'avoit veu de plus braves capitaines et soldats, ni plus asseurés que ceux-là; louant sur-tout M. de Strozzy qu'il n'eust jamais peu croire en son jeune aage qu'il eust pu conduire si bien une telle retraicte. Et d'autant que les capitaines méritent estre nommés, cognus et recommandés à la pa^^terité, je les vais nommer : M. de Strozzy, maistrede camp; le capitaine Bordas de Dace, son lieutenant ; le capitaine Gharrion; le capitaine Gosseins; le capitaine Torcés ; le capitaine Nevillian ; le capitaine Gouas l'aisné ; le capitaine Gadillau ; le capitaine Gouas le jeune ; tous Gascons ; le capitaine Gabanes, Auvergnat, et le capitaine Hirromberry, Basque; qui sont, je pense, tous morts à ceste heure, et pense les avoir veus tous quasy mourir. Je crois que le capitaine Bordas vit cncor.
Aux premières guerres, les bons soldats se rangeoient la pluspart du costé des huguenots, à cause de quelque bandon qui fut faict à la cour contre les capitaines qui demandoient leurs payes dues et rescompensesdes services passés ; de sorte que , pour un temps, ils nous surpassèrent en nombre de soldats vieux et bons. De Mets partirent un jour cinquante soldats de la religion (car ils y fleurissoient ft>rt ), en dessein et resolution de se rendre dedans Orléans, quoy quMl fust. Quand ils furent vers Verdun, M. Despan eut langue comme cinquante soldats es* loient partis de Mets , et s'en venoient passer dans son gouvernement (car ilestoit lieutenant du roy en l'absence de M. de Nevers, auparadvant comte d'Eu), et tiroient droict vers Orléans. Il amasse soudain ce qu'il peut et à la hasie pour les aller deffaire. Ces pauvres cinquante soldats eu ayant eu le vent, résolurent, quoy qu'il fust , de passer ; marchant nuict et '
jour, font de grandes traictes, de petits repas et courts repos. M. d'Espan les suit tant qu'il peut, et les attrape. Eux le voyant venir se jettent dans un moulin qu'ils trouvèrent à propos et à la bonne advanture (fortune avde tousiours aux vailians et courageux) , se rembarrent, se remparent, se fortifient, tirent force barquebusades, et si vaillamment, que quelquespetîts harquebusiers qui estoient là, pensez quelques fiollans, n'osèrent approcher, ny la cavallerie non plus. Enfin la nuict arrive et sépare le combat. M. d'Espan se retire à quelque bourg prochain pour reposer et repaistre, laisse quelque chetif corps de garde, pensant les attraper le lendemain. Nonobstant ils sortent, combattent, faussent le corps de garde qui s'estoit mis au devant d'eux, marchent toute la nuict. Le lendemain au jour rencontrent aucuns paysans assemblés avec leur tocsin , les raflent , comme un foudre et orage rafle un champ de bled. Enfin , après avoir bien eu trente allarmes et rencontres, se retirent , et arrivent à Orléans tous sains et sauves, fors trois qui demeurèrent tués; et racontant leur fortune à M. le prince, à messieurs l'Admirai et d'Andelot, leur couronnel, les ravirent, et un chascun qui les ouyt, en une merveilleuse admiration de leur fortune, et de leur vaillance, et de leur retraicte.
Ainsy sauvés, il furent par après si bien venus, traictes et respectés, que j'ay ouy dire à feu M. de Tellgny qu'un jour le bandon estant faict de ne toucher plus à la démolition de l'église de Saincte-GroiXy qui est un œuvre très-admirable, ainsy que M. d'Andelot passoit devant et en ouyt le bruit , il entra dedans et y trouva trois soldats faisans encor ravage, et, de colère, leur remonstra la deffense qui en avoit esté faicte, et qu'ils seroient tous pendus. Ainsy que le bourreau fut venu pour l'exécution, il y en eut deux des trois qui dirent : « Monsieur, sau- «vez-nous la vie. Nous sommes des cinquante «soldats de Mets qui vous sommes venus troua ver, et avons si bien faict et tant paty et corn- «battu pour l'amour de vous.» M. d'Andelot dit aussy tost : «Estes-vous de ceux-là? la vie «vous est sauve.» Et le tiers, qui n'en estoit pas, fut pendu pour donner exemple.
Voyià une retraicte belle celle-là, et de grand hazard et de grand'peine , veu le petit nombre de gens qu'ils estoient , et tous compaignons
D'AnCUNES RBTRAICTES DE GUERRE
ensemble sans avoir aocan qai leur ooounaiidast , si-non un caporal que d'eux-meames ils esleurenu
Dernièrement en oeste guerre de la ligue que le baron Dona < vint en France avec oeste grosse armée composée de cinquante mille estrangiers, tant Allemands que Suisses et autres, plus qu'il y a long-temps que pour un coup entra en France , et quelques François parmy eux tous, menaçant, plus que ne fit jamais Rodomont quand il passa de la Barbarie vers nous, de la destruire et rujmer de fonds en comble, comme il parut à son commencement par les grands feux qu'il alluma en la I/Nrraîne et Bourgogne , sis'en fallut-il beaucoup deson espérance et Furieuses menaces; car ce vaillant M. deGuyse, luy fisilsant maintenant teste, maintenant le costoyant, le mena si beau par tant de fatigues qu'il lui donna, et par les combats, comme auprès de Montargis et Anneau, que tout ce grand peuple qu*il avoit conduit fut réduit à rien ; et fut contraint, avec messieurs de Bouillon et de La Marche, fieres, de composer avec le roy, et tirer vers leur pays avec une composition telle quelle. J'ay vea un homme qui estoit alors avec M. de La Noue. Il les vit arriver avec cinq cens chevaux seulement à Genesve, bien mallotreux, du reste de leur naufrage.
Or, M. de Ghastillon , fils de ce grand admirai, et qui commençoit desjà i le suivre de près en ses valeurs et vertus , si par trop tost il ne fàst esté prévenu de sa mort naturelle, qui pourtant fut advancée d'un coup qu'il avoit receo an st^e de Chartres , ne voulut jamais signer oeste composition : tant s'en faut , qu'il répugna et contredit tout ce qu'il peut, jusqu'à leur h\re de grands affronts et reproches d'honneur, à ce que j'ay ouy dire à ceux de leur party. Il se résolut de les laisser jouyr i pleine joye de leur composition , et la solemniser par beaux festins et carroux dans le camp du roy ; et luy, prend quelques cens chevaux des siens qu'il avoit menés da Languedoc, et autant d'harquelMisiers , et se met sur sa retraicte, et tire chemm sur le passage de Loyre , et advise gaigner d'où il estoit party, nonobstant qu'il ftast poursuivi et couru à force, car on luy en vooloit â cause du père. M. de Manddot, gou-
* DeDfaooa.
vemeur de Lyon , se trouve à Faudevant , et Passant M. de Ghastillon le soutient, et combat A vaillanmient que la perte va plus grande du costé de Mandelot que du sien, passe la rivière et se conduit là où il vouloit, aprte avoir battu les fanges et combattu le mauvais temps l'espace de douze ou quinze jours.
Certes, j'ay ouy parler à de grands capitaines que oeste retirade est des plus signalées , et qu'il paroissoit bien qu'il avoit estudié la vie de M. l'admirai son père; lequel, en tant de battailles qu'il a données en nos guerres civiles, et perdues quant et quant, en a fiiit ses retraictes si belles et si signalées, et mesmes en celle de Montcontour, tout blessé qu'il estoit, que quasy on ne sçavoit que plus louer, ou les beaux exploits d'armes qu'il y feisoit, ou ses « retirades. Ceux qui ont veu les retraites de Dreux, de Sainct-Denis, de Jamac, de Mont* contour, en sçauront bien que dire ; et que si la fortune luy estoit contraire en la battaille, pour le moins la demesloit-il bien , et s'en retiroit si bonnorablement, qu'on ne sçauroi t lui reprocher qu'il eust pris l'espouvante et s'en fost foy , comme ont foict beaucoup de capitaines après leur battaille perdue, dont les livres sont tous pleins. Tant s'en faut , qu'après la battaille de Dreux, ainsi que nous pensions tout gaigné pour nous et tout perdu pour eux , les voicy venir sur les quatre heures du soir, huict jours avant Noël, à nous, environ cinq cens chevaux seulement qu'ils estoient, que, sans la vaillance et sage prévoyance de M. de Guyse , je ne sçay que c'en fost esté , et y en eut bien d'esionnés. Et après le coup fait , et voyant qu'il n y faisoit bon, prindrent congé de nous (et qui avoit mal , à son dam ), et puis se retirèrent. Je m'estonne qne nos histoires de nostre temps sont esté si desloyales ou ignorantes qu'elles n'ayent touché ces choses.
M. le mareschal de Bié est fort à louer que , quand les Anglois sortirent de Boulongne pour luy donner la battaille auprès du fort de Montreau, il avoit avec luy le régiment du comte Reingrave , celuy des François et des Italiens. Gomme lesennemisdiargerent nostre cavallerie, elle se mit en route; et voyant ledict sieur le desordre des gens de cheval, il s'en courut au battaillon des gens de pied , et leur dit : < O ! mes
camys, ce n*est pas avec la cavallerie que j'ee»
98 ClNQUlfiSME
a perois de çaigner la battaille , car c'est avec a vous;» et tait pied à terrée; et prenant upe picque d'un soldat auquel il l)ailla'son dieval, se flt oster seâ espérons, et commença sa re- (raicte droîct i Ardelot. Lesennemys ayant chassé la cavallerie, toùrnans à luy , il demeura quatre heures ou plus sur sa retraicfe, ayant les gens de cheval Tune fois devant, une autre à costé , et leurs gens de pied sur la queue: mais ils ne Fosereut jamais enfoncer) et jamais il ne fit cinquante pas qu^il ne fist teste aux enûemis , estant en Fàage de soixante et dix ans.
Ce brave, Taillant, et le plus accompli prince du monde, M. de Nemours, en fit de mesmes à la journée de Meaux, où le roy Fut assailly du prince de Gondé , de M^ Tadmira^, jusqu^â quinze cens chevaux, bons et bien choisis : qui, mettant pied à (erre , dit aux Suisses : a Cest avec vous, âmes amis, que je veux combattre et mourir. «Sus, marchons, et ne vous souciez. Ils ne sont «pas gens pour nous, car nous nous relireroos « en despit d'eux , et si sauverons nostre roy et «maistre. » Ce qu^ils firent par la traite d'un bon jour entier, et jamais les autres, ny à costé, ny devant, ny derrière., ne les osèrent attaquer. Ils ont dit despuis qu'ils ne le vouloient ( mais ainsy dit le renard des poulies ) ; c'est à sçavoir , car ils n'estoient pas là pour enfiler dés perles. Et aucuns m'ont bien dit que bien servit la contenance de M. de Nemours.
Nous avons de Frais un très-beau traict du prince de Parme. Après avoir levé le siège de Rouen et pris Gaudebec ( ce que j'espère déduire ailleurs ^ ) , il n'y eut homme du party du roy qui ne dist , afifermast et jurast que Sa Majesté ayant recueilly toutes ses forces qui luy accouroient et affluoient de toutes parts , montant à neuf mille chevaux , le prince de Parme estoit acculé et perdu et reduict du tout à demander , pieds et bras liés , au roy miséricorde ou passage. J'ay veu une infinité de gens qui me faisoient enrager de ces propos ; et m'estonnoift contre eux qui Eaisoient profession de porter les armes, d'estre si grossiers d'avoir ceste opinion. Et là-dessus ledict prince se moeqoe d'eux, fait un pont de batteaux sur ceste large rivière de Seyne, qui semble là plustost une petite mer qu'une rivière ( cas esmerveil-
* Geto n§ •*€•( poim trouvé.
lable ! ) , et passe, luy et toute son armée; et tout bléssë qa^il estoit se retire dans Paris avec si belle ordonnance de battaille qu*on ne luy sceut jaiiais que faire , si-non luy donner sur la queue et deffaîre quelque cent chevaux, et ravager un assez grand bagage qui ne pouvoit suivre le camp. Je ne sçay comment Ton doit appeler cela, si-non une très-belle retraite d'un grand capitaine, et fort louable. J'en dirois une infinité d'autres, mais je n^aurois jamais faict. 11 ne se faut pas tant opiniastrer et durer sur un mesme subject; Faut varier.
Or, pour Faire une belle fin et la bien couronner, j'acheveray par une très-belle retraicte que fit M. de Guyse à ceste entrée de grosse armée du baron Dona que j'ay dict cy-devant, lequel, pour un grand capitaine qu'on sçait qu'il estoit, fit un grand pas de clerc. Car tout conquérant qui entre en un pays pour conquérir doit tousjours, quoy qu'il soit, chercher à combattre; et celuy qui est pour la deffense, & ne la recevoir, quand mesmes il verroit un très-beau jeu, si ce n'est par contrainte ou nécessité , ou apparence de grande victoire. Aussy M* de Guyse, qui estoit grand capitaine , luy foisoit oublier sa leçon et à tous ses reystres.
Le faict est donc tel de M. de Guyse duquel je veux parler. Luy, voulant reoognoistre quoy qu'U fust leur armée, et ayant envoyé messieurs de Rosne et de La Routte pour aller charger quelques reystres qui ayoient passé un pont, du haut d'une colline il vit clairement Tannée ennemie et la retraicte des siens , avec apparence qu'ils ne se demesleroient pas aysement ; et estoit conseillé de tous ceux qui estoient avec luy de se retirer , n'ayant forces bastantes pour recueillir seschevaux-l^ers^ny mesmes pour soustenir un si grand faix, n'estant point armé oy bien monté ( car il estoit ailé seulement sur un courtaut , et tout desarmé, en dangier de se perdre , loing de deux lieues de son armée , demeurée sans chef ny commandement), et qu'il verroit plustost l'ennemy sur ses bras prest à le charger f que d'avoir receu le coounandement de se mettre en ordonnance. A toutes oes remonstranoes il fit lors response d'un très4)rave guerrier, et pleine de hardiesse. < Je sçay, dit- « il , adressant la parole à M. de La Cbastre , et « recognois en quels termes sont nos affaires ; à «quoy il se peut pourvoir par hardiesse et pm-
D'AUCUNES RETRAICTES DE dUERRE
edenee.fie feray un traict que j'ay eo la faaU^i- « sie. Je prends la,charge de faire cesle retraiclie; att vous, aile; domaer ordre à Tarmée, et reii- « rez nosfbrceSjdaDS ce deatroict du pont à Sainat- « Vincent; et Tordonnez pour me recevoir, et «renneiny aus&y , a'ii nous suit jusquea-là. >»
Or j il faut noter que comme c'est la coustume, principalement des François plus que de nulle autre DjUiop, dea'^dvancer tousjours sans commandement et à la desbandade, qui sur bidet f qui sans armes , il s'en trouva alors assez qui cuyderent apporter de la confusion et du desordre ; et à la vérité « sans la présence de M. de Guyse i/il y eU: enst eu k bon escient. Mais ce prince n'estant pas moins heureux que valeureui j avec tel amour et affection parmy les siens, se présenta à la teste de ses chevaux-légers, Tespéeap poing, en pourpoint, sur un courtaut ^ parlant aux uns en italien , aux autres en fran^^is, nommant et appelant les capitaines par leurs noips , les exhortant d[e ne s'estonner point, et de crQûy qu'il les conserveroit ou qu'il ae perdroit avec «ux, et qu'ils fissent seulement ce qu'il diit>it;
Sa présence ^ son authorité eut tant de pouvoir sur ttute ceste trouppe, que chascun d«mettca ferme ims crainte du daugier, et attentif à ses coBunandemens, se tetirant auprès de li^y sur Je baut d'iuicosteau, faisant teste à l'armée easemyequi pa^it à la 6k Sjur le pont dePeligny; et firent par leur, bonoe mine et contenance tenir bride aux plus advancés jusqu'à ce qu'il fist SA rrtraite, poussé par un gros ost de sq^t cornettes de reystres qui marcboient furieuseasent, et devant eux trois cens chievanx françois, et six an ae|^ vingts barquebusîers à cheval qui commeaçaient à monter la colline « qui estoit si roide qu'un cheval qui Teust montée au trot se fhsi mis bors d'haleine. Ge qui donna temps et Imsir audiet seigneur de Guyse d'effectuer ce tnâcldont il avait parlé. Se retirant environ dix ou doMie pas en arrière , les ennemys perdait veue de biy ^ et prenant tenqM à propos , il tooraa tout court sur la main gauche, à la droite des ennenûs, et gaigna par un petit vallon un gué de la rivière de Modon , où il y avoit m moulin , et passa la rivière sur le costé d'où venoit et marchoit l'armée des huguenots , s'estant tQiite leur cavallerie tellement advancée pour venir à l'allarme et secours des premiers ,
qu'il ne restpit à Ç^f^te ^(U/epe.çmf d^ ^^9^.flP> ixe le ppuvoiei\t py airre^^r, ny]siijivre,ny qf . &(iser. Et , coulait ie hûfft ide Ja £ivj«re , se n^it au pas à faire sa re^^raicte ai sçn afsç, repassant . vers les siens à m^ gué à ciaq <;ens pas de sa place de battaille.
Les huguenou ayant gaigné }e haut de /a colline d'où estoit party M. de Guysç, içt voyant ceste cavallerie si pires de leurs ^sses de là la rivière d'où ils venoient , furent bien estonnés , et ne ^ peurent de prime face imaginer que ce fussent autres que les leurs. Néanmoins, la chose bien rccognue I ils se mirent à.lçsppursuivre; mais, arrivant allégué où avoit pas^ mondict sieur de Guyse^ il s'y trouva dix qu douze barquebusiers du sieur de La Chastre , qu'il avoit mis dans un moulin, qui sepvirept grandement, le débattant et gardant avec telle résolution et opiniastreté, qu'ayant tuéquelqu^ bommes qui s'advanoçrent d'essayer de passer les premiers, les autres tindrent bride, atteudanjB leurs barquebusiers; lesquels mettanspied à terre, forcèrent le moulin, prirent ou tuèrent tout ce qui estoit dedans ; et y moururent ces braves soldats bravement et honnorablement , vendanjS bien leur vie et chèrement à leurs ennemys, faiçai^ un grand service, donnais, loisir par leur perte audict sieur de Guyse de gaigner {dus de chemin. Si M. le connestable, à sa r^traicte de Sainct>Quentin, eust mis aussy des barqufebusiers dans un moulin qui estoit là prés, il ne ae fust perdu. Cest ce que les gr^ds capitaines tiennent ausq^ qu'il faut foire; quelquesfois pmire et bazarder une petite trouppe : et ne la faut espargner pour en sauver u^e grande.
Et ainsy se rendit M. de Guyse, s^^ns aUçr l^tts viste que le pas, à la place de h^t\^ïe,4^ son armée, qui estoit fort bien logée ^n m wtroit entre 1^ vignes et la rivière de :Mq4M « ayant le logis du pont Sainct-Vincent à lokis.^Et notez que l'armée de mondict sieur de Guyiiê ne montoit pas à phis de six mille bommes, iay«gt en leste à combattre ceste grosse armée co^Kp^sée de cinquante miUe hommes, et à leur barbo et nez se retirer ai bravement. En quoy faut admirer l'asseuranoe , le jugement, la resolution, la vaillance et la conduicle de ce grand capitaine, qui n'a voit pas encore atteint Taaçede quarante ans. Que maudites soient les misera
CINQUIESME DISCOURS
Ues et détestables main» qui le massacrèrent et Postèrent i nostre Firance ! Que s'il estoit ores en vie, elle ne serolt la proye des estrangîers , comme die est maintenant, et mesmes des Allemands, qn*Q avoit si bieo estrillés.
Mais où troavera-on et lira-on une telle retraicte iaicte par le beau mitan de ses ennemis P Encôr que le grand Feu M. de Guyse , son père , en fist quasy une pareille devant Paris, aux premières guerres, lorsque les huguenots le vindrent par forme assi^r : et nous voulans fiaiîre parade de leurs reystres , que M. d^ Andelot avoit amenés de frais, conduicts par le marescbal Dais, il fiit donné charge à M. Genlys d'en prendre quelques quinze cens, et venir charger quelques oompaignies de gendarmes qui estoient pour lors en garde , et quelques harquebusiers et chevauxlegers , vers les faubourgs de Sainct-Marceau et de Sainct-Jaoques. Je ne nommeray point les oompaignies , car elles y flrenf très-mal , et fuirent très-bien , au grand regret et despit de M. de Guyse , qui, ayant feit mettre ses Suisses en battaille par de là ses tranchées , et bordées dliarquebusiers, et M. le prince de Joinville, son fils , laissé avec eux, qui estott tant jeune que rien plus ; mais pourtant il suivoit par tout M. son père (tant dès-lors monstroît-il ce qu'il debvoit estre un jour ) : et , sortant de la tranchée , alla faire un grand cerne , et , prenant les ennemis en queue, les chargea si furieusement, n'ayant seulement que deux cens chevaux des gentilshommes de la cour , de sa suite et de sa cornette , qu*ii les fausse , les ouvre , les escarte , et passe par le mitan , et fait halte après , et puis se retire flroidement , sans que les autres s'osèrent rallier pour les venir charger , ainsy qu'il les attendoit : et se retira le petit pas dans sa tranchée, où il parla bien à ces messieurs les gendarmes et chevalliers fuyards, leur reprochant leur fuite, et leur disant tout haut ( car j'estois avec luy et Fouys) : «Ah ! gens-d*armes de France, prenez la c quenouille, et laissez la lance.»
U estoit lors monté sur son bon cheval morel ^ des beaux genêts et bons qui sortist il y a longtemps du royaume deNaples; et, en descendant , il le loua fort , et dit que , pour le jour de la battaille, il n*en vouloit pas de meilleur , ny d*autre. Ce que Tennemy ayant soeu , et pensant
• Noir,
qu'il y fost monté , mirent tous leurs esprits et leurs efforts pour le tuer à la battaille de Dreux : mais il avoit changé d'opinion ; car il prit le bay Samson, grand coursier fort, qui avoit servi plus de trois ans d'estallon à E^lairon , où il tenoit son haras : et son escuyer italien , nommé Hespany, estoit monté sur le morel , qui , pour avoir esté pris pour fou M. de Guyse , mourut de plus de vingt coups de pistollels.
Geste disgression pourroit estre fascheuse à aucuns , et à d'autres possible que non : mais je veux mettre toutes les circonstances , afin qu'on ne me trouve menteur. Ge fht lors qu'il dit aussy aux Parisiens, qui estoient un peu effrayés de se voir à demy assiégés : c Je vous garderay, « mes amys , du mal ; mais de peur je ne puis : > tenant ce mot du roy François, qui dit de mesmes aux Parisiens, lorsque l'empereur Charles Y vmt et s'approcha d'eux vers Ghasteau-Thierry.
Mais pour retourner à la retraicte de M. de Guyse dernier, qu'il Fapprist de M. son père , ou qu'il l'ait foicte ou inventée de sa teste , c*est la plus belle qui se fit et se fera jamais. Et croy que ceto luy vint de sa seule teste et de son seul esprit ; car il en avoit tout ce qu'il Falloit , voire pour en revendre , et de vaillance, de quoy à une autre fois nous en parlerons. Je fais donc fin , après avoir dit qu'il me semble qu'à la baltaille de Trebie , il y eut dix mille soldats romains , qui , ayant perdu la battaille , passèrent au travers et au beau mitan de leurs ennemis , et se sauvèrent et se retirèrent bravement , à leur barbe, dans la ville de Plaisance. Possible que roondict sieur deGuyse, qui lisoit et estudioit tous les jours, ou se souvenoit de loing, ou avoit leu de frais le conte, qui luy ayda bien à propos pour le coup à sa vaillance, à sa oonduitte et i son gentil esprit et brave courage.
Froissart , racontant de la battaille de Nicopoly , que donnèrent les Ongres et les François > , dit que, parmy les François, il y eut deux esGuyers de Picardie très-vailians , qui, puis après , se peurent bien dire vrais chevalliers, lis s'estoient trouvés en maintes rencontres , et eu estoient partis en leur honneur. L'un s^appelloit Guillaume Den, et l'autre Le Borgne de Monquel. Ces deux donques, combattans par force
* Dam le quatrième livre de ses Chromquei.
D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE
(Tarmcs^t vaillance, passèrent ootre les battailles, et retoornerent en la battaille par deux fois bravement et vaillamment, où ils firent force apertises d'armes (ainsy parle-il); mais, voulant monrir en un si sainct conflit, se firent là tuer, n est à présumer que, puisqulls a volent aiQS7 passé et repassé par ces deux fois outre
les battailles en bien combattant , qu'ils pouvoient Faire une aussy honorable retraicte que là mourir. Voilà comment ces Romains ne firent pas si bien que ces deux François , encore pourtant qu'ils soient fort à louer.
Or c'est assex de oeste matière et aubject parlé
DES DAMES
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