‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 13 sur 119 · ANNE DE BRETAIGNE · texte numérisé non relu

ANNE DE BRETAIGNE

c parlant d'elle morte, on disoit que c'estoit «autant reoouveller de deuils et rej^rets pour ctoutes ces personnes, et aussy pour ses servîcteurs domestiques, qu'elle aymoit uniquement. «Elle fut fort religieuse et dévote. Ce Fut elle ^qui la première fit la fondation des BonscHomities, dîct autrement Minimes; et en com- «mença Teglise desdicts Bons-Hommes près de «Paris , et puis après celle de Rome, qui est si «belle et noble, et où j'ay veu qu*il n'y avoit I de receus aucuns religieux que François. » - .^ Voylà, de mot en mot, les superbes obsèques de ceste reyne, sans rien en changer de Tôrîgioal, de peur de faillir, ne pouvant dire mieux. Elles sont toutes pareilles à celles de nos roys que j*ay veues et leues, et à celles du roy Charles IX où j'estois,que la reyne sa mère voulut faire belles et magnifiques , encor que les finances de France fussent lors courtes pour y despendre tant, à cause du partement du roy de Poulongne, qui en avoft avec sa suite beaucoup gaslé et emporta.

Certes, je trouve ces deux ènferremens quasy tous semblables, fors eh trois choses. L'une, queceluy de la reyne Anne fut plus superbe; Tautre, que le tout alla si bien d ordre et si sagement , qu'il n^ eut aucune division ny contestation de rangs , ainsy qu'il arriva à celuy du roy Charles; car,* son corps estant prest à partir de Nostre-Damc,la^ cour de parlemeiat eut quelque picque de presseaûce avec la noblesse de TEglisé, d'autant qu*elle alleguoit tenir la place du roy qu'elle representoit du tout en tout eh Fabsence du roy, qui estoit hors du royaume : sur quoy il y eut une grande princesse de par le monde , que je sçay bien , et qui luy louchoît dé fort près , et ne la veux nommer, qui alla arguer et dire a qu'il ne se falloit aesmerveîller sî, durant le vivant du roy, leS tsedîiious et troubles avoient eusi grand vogue, «que tout mort qu'il estoit il esmouvoit, brouililoit et troubloit encor.» Helas ! il h'en pouvoit mais, le pauvre prince! ny nûort ny vivant. Oa sçait assez qui ont esté les autheurs dès séditions et de nos guerres civiles. Geste princesse, qui prononça ces mots , despuis Ta trouvé bien à dire, et Ta bien regretté. L^autre chose et demiere , est que le corps du roy fut quitté, estant à Feglise dé Saînct-Lazarè , de tout lè gnmd convoy , tant des princes , seigneurs ,

cour de parlement , et de ceux de Teglise et de la ville , et ne fut suivi ny accompaigné que du pauvre M. de Sirozzy, de Fiimel et moy, et deux autres gentilshommes de là chambre , qui ne voulusmes jamais abandonner nostre maistre tant quUl seroit sur terre. Il y avoit aussy quelques archlers de la garde, chose qui faisoit grand pitié à voir, dans les champs. Sur le tard, et huict heures du soir en juillet, en fallut porter le corps et ceste effigie si mal accompaignée.

Estant à la croix , nous y trouvasmes tous les religieux de Sainct-Denys qui Tattendoient ; et, avec cérémonies de Teglise à ce requises, fut honnorablement mené à Sainct-Denys, où ce grand M. le cardinal de Lorraine le récent fort devotieuscment et honnorablement, ainsy qu'il sçavoit bien faire.

La reyne fut fort en colère de quoy tout ce grand convoy n'avoit passé outre, ainsy qu*elle entendoit, fors Monsieur, son fils, et le roy de Navarre, qu'elle tenoit comme prisonniers. Le lendemain pourtant, ils ne faillirent pas, avec très-bonne garde, en coche, et capitaines des gardes avec eux , de se trouver au grand service solemnd , avec lé grand convoy et compaignie d'auparavant; chose qui fut fort pitoyable à voir.

Après disner , la cour de parlement envoya dire et commander à M. le grand aumosnier Amyot de leur aller dire grâces après disner , comme au roy; lequel leui* fit response qu'il n'en fèroît rien , et que ce h'éstoit point devant eux qu'il les debvoit dire. Ils luy en firent faire deux commandémens consécutifs et menasses ; ce qu'il refusa encore, ct^alla cacher pour ne leur respondre plus : mais ils jurèrent qu'ils ne partiroiént de là qu'il ne vinst ; mais, ne s>stant peu trouver, ils furent contraincts de les dire eui-mesmes, et se lever, avec des menasses grandes quMls firent, et injures qu'ils debagouiérent contre ledict aumosnier, jusqu'à l'appeler marault et fils de bouchier. J'en vis tout le progrès; et sçay bien tout cé qiié Monsieur me commanda d'aller parler à M. le cardinal pour appaiser le tout , d'autant qu'ils avoient fait commandement à Monsieur , comme eux represéntans le roy , de leur envoyer le grand aumosnier qui ne se pouvoit trouver, et M. le cardmal leur en alla parler; mais il û^ gaigna

VIES DES DAMES ILLUSTRES

rien , se tenans tousjours sur leur opinion et royale majesté et authorité. Je sçay ce que nf en dit M. le cardinal et me dit ce que je ne diray point : que c'estoient des vrais sots ( M. le premier président de Thou presidoit alors, grand sénateur certes), mais il avoitde i'iiumeur. Voyià une autre esraeute qui fit dire eiicor à ceste princesse et autres, de ce prince vivant et mort, sur terre et en terre, que ce corps esmouvoit encor le monde, et le mettoît en sédition. Hélas! il n'en pouvoit mais.

J'ay Faict ce petit incident possible plus long qu'il ne falloit, et me pourra-on reprendre : mais je respondray que je Tay Faict et misainsy qu'il m'est venu en Fantaisie et en souvenance ; qu'il est ainsy assez bien à propos, et que je le pourrois oublier, me semblant estre une chose assez remarquable.

Et pour retourner encor à nostre reyne Anne, paroîst bien , par ce beau debvoir dernier de Funérailles , qu'elle estoit bien aymée et du monde et du ciel , et bien autrement que ne Fut ceste pompeuse et orgueilleuse reyne Isabeau de Bavieres, Femme du Feu roy Charles Yl , laquelle estant morte à Paris, sou corps Fut tant mesprisé qu'il Fut mis hors de son hostel dans un petit batteau sur la rivière de Seine , sans autre forme de cérémonie et pompe; et Fut passé par une si petite poterne , et si estroicte , qu'à grand peine y pouvoit-il passer ; et Fut ainsy porté à Sainct-Denys en son sepulchre, ny plus ny moins qu'une simple damoiselle. Il y avoit bien aussy de la différence de ses actions à celles de la reyne Anne ; car elle mit les Anglois en France et dans Paris , mit le royaume en combustion et division, et l'appauvrit et ruina du tout : et la reyne Anne le tint en paix , et Tagrandit et l'enrichit de sa belle duché et biens qu'elle y apporta. Dont il ne se faut esbayr si le roy la r^etta , et en démena un tel deuil qu'il en cuida mourir au bois de Yincennes , et s'habilla fort long-temps de noir , et toute sa cour ; et ceux qui venoient autrement les en faisoit chasser; et n'eust point ouy ambassadeur, quel qu'il Fust, qu'il ne fust habillé de noir. Et dit bien plus ceste vieille histoire que j'ay alléguée, que, a lorsqu'il donna sa «fille à M. d'Angoulesme, despuis le roy Fran- «çois , le deuil ne fut nullement quitté ny laissé

«en sa cour; et le jourqu^ils Furent espousés «dans la chapelle de Sainct-Germain en Laye, c le marié et la mariée n'estoient vestus et habilc lés, ce dit l'histoire , que de drap noir,hon- «nestement et en forme de deuil, pour le tres- «pas de la susdicte reyne madame Anne de « Bretaigne , mère de la mariée, en présence du «roy son père, accompaigné de tous les princes a du sang et nobles seigneurs et preslats, prin- « cesses, dames et damoiselles , tous vestus de odrap noir en forme de deuil, d Yoylà comment le livre en parle ; qui est une austérité estrange de deuil qu'il faut noter, que le jour propre des nopces n'en peut estre dispensé pour après avoir esté repris le lendemain.

Par là cognoist-on si ceste princesse estoit aymée et digne d'estre aymée du roy son mary, qui quelquesfois, en ses goguettes et gayetés, l'appelloit le plus souvent sa Bretonne.

Si elle eust vescu plus long-temps, elle n'eust jamais consenti à ce mariage dessusdict; et souvent y avoit bien répugné, et dêsdit le roy son mary, d'autant qu'elle hayssoit mortellement madame d'Angoulesme, despuis madame la régente , n'estans leurs humeurs guieres semblables, et peu accordantes ensemble ; aussy qu'elle vouloitcolloquer sa dicte fille avec Charles d'Austrie, lors jeune, et le plus grand seigneur de la chrestienté, qui despuis fut empereur, encor qu'elle vist bien M. d'Angoulesme s'approcher fort de la couronna; mais elle ne songeoit pas en cela, ny n'y vouloit songer, se fiant d'avoir encor des enFans ; car lorsqu'elle mourut elle n'avoit que trente-sept ans. De son temps et règne, regnoit ceste grande et sage reyne Isabelle de GastiUe, bien accordante en mœurs avecques nostre reyne Anne. Aussy elles s'entr'aymoient fort, et se visitoient souvent par ambassades , lettres et presens ; et c'est ainsy que la vertu recherche tousjours la vertu.

Le roy Louys Fut après content de se marier pour la troisiesme Fois avec la reyne Marie, sœur du roy d'Angleterre, très-belle princesse, jeune, et trop pour luy, dont mal luy en prit. Et se maria plus par nécessité et pour Faire paix avecques l'Anglois , et mettre son royaume en repos, que pour autre chose, ne pouvant oublier jamais sa reyne Anne : aussy commandat-il à sa mort qu'ils Fussent couverts tous denx sous un mesme tooibeau, ainsy qu'on le voit 1

CATHERINE DE MEDICIS

SaiQct-Denys, tout de marbre blanc, aussy beau et superbe qu'il eo soît point là.

Or, je m'arreste en ce discours, et ne passe plas outre , m*en remettant aux livres qui ont escrit mieux de ceste reyne que je ne sçaurois fiaire : toutesfois , pour me contenter, j'ay faict ce discours.

Jedirayencor ce petit discours, que c'est d*elle que nos reynes et princesses ont tiré rasage de mettre à Tentour de leurs armoiries et escussons la cordelière, les portant auparadvaot nullement entournés, mais toutes vagues ; et ladicte reyne Fut la première qui mit ceste cordelière.

Or , je n'en dis plus , n'ayant esté de son temps : toutesfois , je proteste bien n'avoir parlé qu'en la vérité , pour Tavoîr apprise et d'aacuns livres, comme j'ay dict, et de madame la seneschalle ma grand mère, et de madame de Dampierre ma tante , un vray registre de la couTj et aussy habille , sage et vertueuse dame qui entra à la cour il y a cent ans , et qui sçavoit aussy bien discourir de toutes choses. Aussy des l'aage de huict ans y avoit elle esté nourrie, et n'avoît rien oublié; et la faisoit bon oayr parler, ainsy que j'ay veu nos roys et reynes y prendre ung singulier plaisir de ronyr, car elle sçavoît tout , et de son temps et da passé : si bien qu'on prenoit langue d'elle comme d'un oracle. Aussy le roy Henry 111 dernier la fit dame d'honneur de la reyne sa femme. Des mémoires et leçons que j'ay appris d'elle je me suis servi , et espère m'en servir beaucoup en ce livre. J'ay veu l'epitaphe de ladicte reyne ainsy faicte :

Cf gitt Anne, qni fût fnnme de deux ip-andi royi; Eo tout graode cent foii, comme reine deux fois. Jttnait reyne ocMome elle o^eorichit tant la France. Voyià que c*ett d*»TOir une ffrande allunce.

CATHERINE DE MEDICIS, miniB n hbei m nos mots dbrnibbs.

Je me suis cent fois estonné et esmerveilié de

tant de bons escrivains que nous avons veus de

Dostre temps en la France, qu'ils n'ayent esté

curieux de faire quelque beau recueil de la vie

BftAiiTcna. n.

et gestes de la reyne mère , Gatherihe de Me Dicis , puisqu'elle en a produict d'amples matières, et taillé bien de la besoîgne, si jamais reyne tailla : ainsy que dict l'empereur Charles à Paulo Jovio une fois, à son retour de son triumphant voyage de la Collette, voulant Faire la guerre au roy François : qu'il fist seulement provision d'encre et de papier, qu'il luy alloit bien tailler de la besoîgne. Aussy de vrs^ ceste reyne en a taillé de si belle , qu'un bon et zellé escrîvain en eust Faict une lUiade entière : mais ou ils ont esté paresseux ou ingrats; car elle ne fut jamais chiche à l'endroict des sçavans, et qui escrivoient quelque chose. J'en nommerois plusieurs qui en ont tiré de bons biens , en quoy d'autant ils sont accusés d'in gratitude.

Il y en a eu un pourtant qui s'en est voulu mesler d'en escrire; et de Faict en fit un petit livre qu'il intitula la Fie de Catherine ^ ; mais c'est un imposteur et non digne d'estre creu , puisqu'il est plus de menteriesque de vérités, ainsi qu'elle-mesme le dict l'ayant veu , comme telles faussetés sont apparentes à chascun, et aysées à noter et rejetter. Aussy celuy qui l'a faict lui vouloit mal mortel, et estoit ennemy de son nom, de son estât, de sa vie, et de son honneur et humeur ; voylâ pourquoy il est à rejetter. Quant à moy, je desirerois fort sçavoir bien dire, ou que j'eusse une bonne plume , et bien taillée à commandement , pour l'exalter et louer comme elle le mérite. Toutesfois, telle qu'elle est, je m'en vais l'employer au bazard.

Ceste reyne donc est extraicte, du costé de son père, de la race de Medicis, l'une des nobles et illustres maisons , non-seulement de l'Italie , mais de la chrestienté. Quoy qu'on en die, elle estoit estrangere de ce costé, comme les alliances des grands ne se peuvent prendre

> \\ Teut sans doate parler du Discours merveilleux de la vie, actions et déportemens de la reine Catherine de Médicis, attribué à Bèze, à de Serres, et plusprot>ablemeQta Heori Etienne, maiscertainementfeit de main de maître. Il fut imprimé et répandu dans le put)lic dè« 1574 avec la date de 1575, inséré peu après dans trots volumes des Mémoires d'État sous Charles JX, imprimés en 1577, en trois volumes in-8", et, depuis, dans les différentes éditions du Recueil de diverses pièces pour servir à l'histoire du régne de Henri III, Quoi qu'en dise ici Branfdine, beaucoup de gens le pré^ féreront sans doute a son panégyrique.

m VIES P^S PAMES ILLUSTRES.

cof|>qp|ijç€flttept djins Iei}r$ rQyauipes : ^sy n'estce pas qWlquefQls Ifi iveilleur ; c^r k^ ^lliajQces estrang^res vallçpt l^ien aut^pt pu V^^ ^^e les prpchaijae^. La ipaison toutesfois de Meaicis a quasy (pusJQur^ esi,é alliéje et confédérée avecques la cofjronne de France, doixt epcor eo porte les fleurs de lys que )e roy Lquys XI doona à ceste maison çn signe d^alliopce et confédération pernetuelle. De la génération maternelle, elle est sortie originellement dç Tune des plus nobles maisons de France , vraye françoise de race , de cœur et affection , de ceste grande maison de Boulongne et comtjé d'Auvergne : de sorte (}u'on ne sçaiiroit dire qy juger en quelle des (|eux p^ai^ops y a eu pluç de gr^pdeur et actes plps mémorables. Or, vpicy ce qu'en dict lyf. Tarchevesque de Bourges, de la maison de Beaqne^, un auçsy grapd, gçav^nt et digne prélat qui SQijt en la chrestienté (encpr qu'aucpns le disent un peu legier en créance, et gueres ))oa poqr la ballance d,e IVl. Sainct-Micbel où 11 poise le^ t>ons cbrestiçps au jour du jugement, ainsy qu on dict) 7 jsn Toraison fppebr^ qu'il fit pour i^dict.e reype i giois : «Du teipps a que ce grand capilaipe gaulois, Breppus, mena « son armée par tppté j'Italje e^ Grjçce , estoient eavecques luy en sa iroupe deux geptilshommes «françpis, l'un nommé Felsinus, l'autre iiqmmé « Bouo, qui , voyant le mapv^js dessein que preapoijt Brenpus, apris ses belles conquesteS) «d'aller enyal^ir le teipple de pelphes, pour se QSOpilltT, spy pf. sop armée, du sacrilège de ce « temple, ils sp retireirent tpus deux, et passèrent (ien Asie avec leurs vaisseau^ pi hommes ; où ils a pénétrèrent ci advanl^qu'ils eptrerent en la mer « des Medes , qui est prQcbe de la Lydie et de la <(Per$ide;où ayant faict plusijeurs conquestes,et a obtenu de gi:apdes victoires, jse seroiept enfin iretirés;iet, p^ss^ps par l'Italie, esper^ rier venir en France , Felsinus s'arresta en un lieu ioù est à présent situé Florence, le long du «fleuve d'Arpe, qu'i) rccqgput assez f^eâu ^ «délectable, et de semblable assiette qu'une qui « lui avoit pieu en ce pays de Mede une autre fois, «ety b^stjt pne cité qui e$t aujourd'huy Flo- «rencç ; cpmmi? 4uçsy $pq cppopaignop Bono «bastit la ville de Bononia, appellée Boulogne , «toutes deux voisines : et , dès lors y pour les

* Renaud de Beaune.

«cpffqpestesetvictoir^^qp^çeFekipwawHleii.es « en ce paysdes Medes, fut appelle ifeâïfpuf eptre a I^ siens, dopt depiiis le surnopi 9 d^iffeuré en «la femille ; comme npus lisops de P^ulus , qui « fut ^u^ao^uné Macedonicus pppr avoir god- «quis Macedoipe sur Pfsrseu^, et Scipion, qui fut « appelé Affricain pour avoir éaict de mesipes de ^rAjFfrique.D

Je ne sçay d'où a pris ceste tiistoijre ledict M. de Beaune; mais il est vrayseq^lable que, devant le roy et une telle assemblée qpi estoit \% pour le convoy de la reyne, il ne Teust voulu alléguer sans bon au^beur. Voylà cpmmç ceste descente est bien esloignée de cestp pio- 4erne qi}e l'on suppose et attribue sans propos i ce^te Camille di9 Medicîs , ^ip^i que Uii ce livre menteur que j'ai dic|; de la vie de la^ictf reyne. Puis, dit dadvaptage ledict sieur dK Beaune : qu'on lit dans les chroniques , qp'm) Qomm^ Evjerard de Medici^, sieur de f Iprepce, ^mprès plgsieurs anp^es ap voyage et i^^pedi- ^jop que fit Gharlemajgpe ea Italie ^xpitre Pidier, roy des Lomb^rdf 1 Alla à sep seoours 9vecques plusieurs de sef aubject;; ^, l'^y^Pt fort vertueusement secourue et ^stée,.fut confirmée et ipvestie en ladl€(e ^jgpenrîe de Florence; plusieurs années aprë^, pp i^nejmppd de Medicis,aussy $ieur de Flqrenpjç, passa ayecques plusieurs de ses ^bjecfs au voyage deb Tisrre- Saincf e avecGodeffroy de ^ouillpp, où il mourut devant le siège de Nicée en Asi^« Geste grandeur a tousjours continué en ceste naaisop jusqu'à ce que Florence, reduicte en lepnblique par guerres intestines en Italie d'entre les empereurs et les peuples, les personnes illustres de ceste maison ont manifesté leur valleor et grandeur de temps en temps : comme nous voyons par ces derniers siècles le grand Gosme de Medicis, qui, par ses arabes, ^^ navires et ses vaisseaux , a espouvanté les Turcs jusques au fond de IT)rient et mer Mediterrannée; si bien que nul de son temps, tant grand qu'il fust , ne l'a surpassé ny en fbrces ny en valeur ny en richesse, ainsy qu'en a escript Raphaël Yplater^.

Les temples et lieux sacrés par luy bastis , les hospitaux par luy fondés jusques en Hierusalem , font ample preuve de sa pieté et magnanimité.

II y a eu aussy Ldurent de Medici9y sprçpppDii

CATHERINE DE MEDICiS.

ffS

k Grand pour ses actes vertueux » ces deux grands et bonoorables papes Léon et Qeaient , tant de cardinaux si grands personnages de ce D091 , et puis ce grand duc de Toscane , Gosme de Medicis , sage et advisé sli en fut ODcq. U a paru i se maintenir en sônestat^ quMI trouva envahi et fort troublé au commancement

Bref y on ne soumit rien desrober à ceste maison de Medjcis qu'elle ne fust illustre, trèsooble et grande de toutes parts.

Quant à la maison de Boujoogne et d'Auvergne, qui ne dira qu^elle ne soit très-grande, estant sortie originairement de ce grand Eustacbe de jBouloogne, dont le frère, Godefroy de Bouillon, a porté lesarmes et arxuoyries avecqnes uo si grand nombre de princes, seigneurs, cbevailiers et soldats cbrestiens, jusques dedans Hienisalem sur la sépulture de nostre Sauveur, et se seroit rendu et faict roy par son espée et ses armes avecques la laveur de I>ieu , roy nonseulement de Hierusalem , mais d'une grande partie de TOrient, à la confusion de Mahomet, des Sarrazins et mahometans, tant et si avant, qu'il auroit donné cslonnemeiit à tout le reste du u^onde, ayant planté le christianisme en Asie, qui estoit du haut â bas? Au reste ceste maison a eslé recherchée d'alliance quasy de tous les royaumes de la chrestienté et grandes maiM)ns , conune de celles de France , d'Angleterre, d'Escosse, dOngrie , de Portugal; jusques là que le royaume luy appartenoit de droict , ainsy que j'ay ouy dire au premier président de Thou ^ , ei que la reyne mesme me fit cest honneur de me i^e dire â Bordeaux , lorsqu'elle sçut la mort du roy Sebastien dernier nM>rt ; et fut receue à desbatire son droict par justice en la dernière assemblée d'estats tenue audict Portugal, auparavant le décès du dernier roy cardinal; et ce fut aussy pourquoy eUe âinna soubs M. de Strozzy pour y faire une brescbe, le roy d'Espaigne Tayant lors usurpé ; et ne s'en fust arrestée en un si beau chemin sans des raisons que j'aUegueray aiUeura une autre fois. Je vous laisse donc à penser si ceste maison de Boulongne estoit grande : ouy, telle qu'une fois j'ouys dire au pape Pie LV, esr Uni à table , ainsy qu'il bailla à disner après sfi

* M. de Hiou dit le conlraire à Tan 1576, Urre ix de ton Butoire,

création aux cardinaux de Fcnrare et de Guyse, ses créatures, qu^il tenoit ceste maison si grande et si noble, qu'il n'en sçavoit en France, telle qu'elle fost , qui la surpassast en andenr neté , valeur ny grandeur.

C'est bien contre les malbetveux détracteurs, qui ont dict que ceste reyne estoit une Floren* tine et de bas lieu : on peut voir le contraire. Au reste, elle n'estoit si pauvre qu'elle n'ait porté en mariage à ki France des terres qui vallent atiuourd'huy six vingt mille livres, comme sont les comtés d'Auvergne , de Lauragais, les seigneuries de Lèverons, Donzenac, Boussac, Gorreges , Hondecourt , et autres terres , toutes de la succession de sa mère; et encor pour son dot eut plus de deux cent mille escus on ducats , qui vaudroient aujourd'buy plus de quatre cent mille, avecques grande quantité de meubles, de richesses et précieuses pierreries et joyaux, comme les plus belles et plus grosses perles qu'on ait veues jamais pour si grande quantité , que despuis elle donna à la reyne d'Escosse sa nore^ , que je luy ay veu porter ; outre cela , force seigneuries, maisons, actions et prétentions , qu'elle avoit en Italie ; outre plus que tout cela , pour son maryage , les affaires de France , qui estoient si esbranlées par la prison du roy, et ses pertes de Milan et Naples, commencèrent à s'affermir.

Le roy François aussy le sçavoit bien dire, que tel maryage avoit beaucoup servy à ses affaires. Aussy donna-on à ceste reyne ceste devise : l'arc en del qu'elle a porté tant qu'elle a esté maryée , avec ces mots grecs :

Qui est autant à dire que , tout ainsy que ce feu et arc en ciel apporte et signifie le beau temps après la pluye, aussy ceste reyne estoit vray signe de clarté, sérénité et tranquillité de paix. Le grec est ainsy traduit :

iMcem fert et sereiUtiUem*.

D'advantage , l'empereur n'osa pousser plus avant son ambitieuse devise plus çiUre ; car, ençor que Les trefves fussent €;n|tre juy et le roy François , si oouyoit-il toiuiiours son anibi»

« Belle-fllle.

* ^Ue porte ta JoniMn d la •Atfoilt

VIES DES DAMES ILLUSTRES

tîoo sons dessein de soigner tousjours sur la France ce qu'il eusl peu ; s'estonna Fort de ceste alliance avccques le pape, lecognoissant habile, courageux et vindicatif de sa prison feicte par son armée impériale au sac de Rome. Et tel maryage luy desplut tellement, que fayouy dire à une dame de vérité, lors à la cour, que s'il n'eust esté maryé avecques Tiraperatrice, qu'il eust pnns Talliance dudict pape, et eust espousé sa niepce , tant pour estre appuyé d'un si grand party, que parce qu'il craignoit que le pape luy aydast à perdre Naples, Milan, et Gennes, ainsy qu'il Tavoit promis au roy François, lorsqu'il luy fit livrer l'argent du dot de sa niepce et ses bagues et joyaux ; qu'outre tout cela, pour foire le douaire digne d'un tel maryage , il luy avoit promis , par instrument authentique, trois perles d'inestimable valeur, de lexcessiveté desquelles les plus grands roys estoient fort envieux et convoiteux : qu'estoient Maples, Milan et Gennes. Et de faict ne fout doubter que si ledict pape eust vescu ses ans naturels , qu'il luy eust vendu bonne , et luy eust foict couster cher sa prison, pour aggrandir sa niepce et le royaume où elle avoit esté colloquée ; mais il mourut fort jeune : encor pourtant tout ce profict nous demeura pour ce coup.

Voylà donc nostre reyne, ayant perdu sa mère Magdelayne de Boulongne, et Laurens de Medicis son père , d'Urbin , eu bas aage , par après maryée par le bon oncle en nostre France, où elle fut menée par mer à Marseille en grand triumphe , et ses nopces pompeusement faictes, en l'aage de quatorze ans. Elle se fit tellement aymer du roy son beau père , et du roy Henry son mary, que , demeurant dix ans sans produire lignée , il y eut force personnes qui persuadèrent au roy et à M. le Dauphin son mary de la respudier, car il estoit besoing d'avoir de la lignée en France : jamais uy Tun ny l'autre n'y voulurent consentir, tant ils ra]rmoient : aussy dans les dix ans , selon le naturel des femmes de la race de Medicis , qui sont tardives à concepvoir, elle commença à produire le petit roy François deuxiesme : dont sur ce j'ay ouy faire un conte, que, lorsqu'il fut né, il y eusl une dame de la cour, qui estoit de bonne rompaignie, et disoit bien le mot, qui vint pre-

enter un placct à M* le Dauphin par lequel

elle le prioit de luy faii c donner l'abbaye de Sainct- Victor, qu'il avoit rendu vacante. Dont il fut estonné de tel mot; mais, d'autant qu'on disoit à la cour qu'il ne tenoit pas tant à madamela Dauphinecomme à M. le Dauphin pourquoy il n'avoit d'enfans , parce qu'on disoit que M. le Dauphin avoit foict tort , et qu'ils n'estoit pas bien droit et que pour ce la semence n'alloit pas bien droict dans la matrice, ce qui empeschoit fort deconcepvoir; mais, après que cest enfant fut né , on dit qu'il ne tenoit plus à M. le Dauphin, et qu'il avoit foict dire qu'il n'avoit son v. tort : et par ainsy ceste dame ayant expliqué son placet à M. le Dauphin, tout fut tourné en risée, et dict qu'il avoit rendu l'abbaye Sainct-Victor vacante , faisant allusion d'un mot à l'autre, que je laisse imaginer au lecteur sans que j'en fosse plus ample explication.

Puis , la reyne d'Espaigne nasquit, et après consécutivement ceste belle et illustre lignée que nous avons veue, et quasy aussy tost née, aussy tost perdue, par trop grand malheur: ce fut cause que le roy son mary l'en ayma dadvantage, encor qu'il l'aymast bien fort, et de telle façon, que luy, qui estoit d'amoureose complexion, et aymoit fbrt à foire l'amour, et aller au change , il disoit souvent que , sur toutes les femmes du monde, il n'y avoit que la reyne sa femme en cela, et n'en sçavoit aucune qui la valust. Il avoit raison de le dire , car c'estoit une princesse belle et très-aymable.

Elle estoit de fort belle et riche taille, de grande majesté , toutesfois fort douce quand il falloit, de belle apparence et bonne grâce, le visage beau et agréable, la gorge très-belle et blanche et pleine , fort blanche aussy par le corps, et la charnurc belle, et son cuir net, ainsy que j'ay ouy dire à aucunes de ses dames, et ung enbompoint très-riche, la jambe et la grève très-belle , ainsy que j'ay ouy dire aussy à de ses dames , et qui prenoit grand plaisir à la bien chausser , et à en voir la chansse bien tirée et tendue ; du reste, la plus belle main qui fut jamais veue, si crois-je.

Les poètes ont loué jadis Aurore pour avoir de belles mains et de beaux doigts ; mais je pense que la reyne l'eust effocée en tout cela ; et si Ta tousjours gardée et maintenue telle jusqu'à la mort.

CATHERINE DE MEDlGiS.

Le roy son fib, Henry III, en hérita de beaucoup de ceste beauié de main.

De plus, elle s'habilloit toujours fort bien et superbement , et avoit lousjours quelque gentille et nouvelle invention. Bref, elle avoit beaucoup de beautés en soy pour se faire fort ay mer. Sur quoy il me soubvient qu'elle estant allée un jour voir à Lyon un peintre, qui s^appelloit Cor* neille, qui avoit peint en une grande chambre tous les grands seigneurs, princes, cavalliers, et grandes reynes, princesses, dames et filles de la cour de France , estant donc en ladicte chambre de ces peintures, nous y vismes cesie reyne paroistre peinte très-bien en sa beauté et en sa perfection, habillée à la françoise d'un chapperon avecques ses grosses perles, et une robe à grandes manches de toile d'argent fourrées de loup cervier , le tout si bien représenté au vif avecques son beau visage, qu'il n^ falloit rien plus que la parole, ayant ses trois belles filles auprès d'elle ; à quoy elle prit fort grand plaisir à telle veue, et toute la compaignie qui y estoit s'amusant fort à la contempler, admirer et louer sa beauté par dessus toutes : elle-mesme s'y ravit en la contemplation , si bien qu'elle n'en peut retirer ses yeux de dessus , jusqu'à ce que M. de Nemours luy vint dire : « Madame, «je vous trouve là fort bien pourtraicte, et n'y <a rien à dire; et me semble que vos filles vous «portent grand honneur; car elles ne vont « point devant vous, et ne vous surpassent point. » Elle luy respondit : a Mon cousin, je croy qu'il cvous ressoubvient bien du temps, de l'aage et «de rhabillement de ceste peinture : vous pou- «vez bien juger mieux que pas un de ceste com- «paignie, vous qui m'avez vue ainsy, si j'estois «estimée telle que vous dites, et si j'ay esté «Gonune me voylà. » 11 n'y eut pas un en la compagnie qui ne louastet estimast infiniment ceste beauté, et ne dist que la mère estoit digne des filles, et les filles dignes de la mère : et telle beauté luy a duré, et maryée et vefve, jusques quasy à sa mort; non qu^elle fost aussy firesche comme en ses ans plus fleurissans , mais pourtant bien entretenue, fort désirable et agréable.

Au reste, elle estoit de fort bonne compaignie. et gaye en humeur, aymant tous honnestes exercices, comme la danse, où elle avoit trèsbelle nugesté.

Elle ay moit la chasse bien fort aussy : surquoy

j'ay ouy faire le conte à une dame de la cour d'alors, que le roy François ayant choisy et faict une trouppe qui s'appelloit la petite bande des dames de sa cour, des plus belles, gentilles, et plus de ses fiavorites , souvent se desrobant de sa cour s'en partoit, et s'en alloit en autres maisons courir le cerf et passer son temps, et y demeuroit là quelquesfois ainsy retiré huict jours, dix jours, quelquesfois plus, quelquesfois moins, ainsy qu'il luy plaisoit, et Thumeur l'en prenoit. Nostre reyne, qui estoit lors madame la Dauphine, voyant telles parties se faire sans elle-mesme que mesdames ses belles-sœurs en estoient, et elle demeuroit au logis, elle fit prière au roy de la mener tousjours quand et luy , et qu'il luy fist œst honneur de permettre qu'elle ne bougeast jamais d'avecques luy.

On dit qu'elle, qui estoit tousjours fine et habile, le fit bien autant pour veoir les actions du roy, et en tirer les secrets, et escouter et sçavoir toutes choses, autant pour cela que pour lâchasse, ou plus.

Le roy François luy en sceut si bon gré d'une telle prière, voyant la bonne volonté qu'il voyoit en elle d'aymer sa compaignie , qu'il luy accorda de très-bon cœur : et, outre qu'il l'aymoit natu rellement, il Ten ayma tousjours d'advantage ; et se delectoit à luy faire donner plaisir à la chasse» en laquelle n'abandonnoit jamais le roy, et le suivoit tousjours à courir : car elle estoit fort bien à cheval et hardie , et s'y tenoil de fort bonne grâce, ayant esté la première qui avoit mis la jambe dans l'arçon, d'autant que la grâce y estoit bien plus belle et apparoissante que sur la planchette ; et a tousjours fort aymé d'aller à cheval jusques en l'aage de soixante ans ou plus, qui pour la foiblesse l'en privèrent, en ayant tous les ennuys du monde ; car c'estoit l'un de ses grands plaisirs , et à faire de grandes et vistes traictes, encor qu'elle en fost tumbée souvent au grand dommage de son corps; car elleenfot blessée plusieurs fois, jusqu'à rompure de jambe et blessure à la teste, dont il l'en fallut trépaner : et, lorsqu'elle fut vefve, et eut la charge du roy et du royaume, accompaignoit tousjours le roy, et le menoit avecques elle et tous ses enfans; et quand le roy son mary vivoit , elle alloit quasy ordinairement avecques luy à l'assemblée du cerf et autres chasses.

S'il jouoit au palle-mail , elle le voyoit le plus

VIES DES OAMÉS ILLUSTRES

souvent Jouer, et y jouoit elle-mesme. Elle le Yoyoît jouer à la pauime. Elle aymoit aussy fort à tirer de Parbaleste à jatet ^ , et en tiroît fort bien : et tousjours, quand eHe s^alloit pourmener, faîsoît porter son arbaleste ; et quand die voyoit quelque beau coup , elle (froit.

Elle înventoit tousjours quelque nouvelle danse ou qudqnes beau x ballets , quand il faisoît mauvais temps.

Elle înventoit aussy des jeux, et y passott son temps avecques les uns et les antres, estant fort privée , mais aussy fort grave et austère quand il falloit.

Elle aymoit fort à veoir jouer des comédies et tragédies ; mais despuis Sophordsba, composée par M. de Sainct-Gelais, et très-bien représentée par mesdames ses fliles et autres dames et damofselles , et gentilshommes de sa cour, qu'elle fit jouera Blois aux nopces de M. de Gypiere et du marquis d'ElbeuF, elle eut opinion qu'elle avoit porté malheur aux af^re^ du royaume, ainsy qu'il succéda; elle n'en fit plus jouer , mais ouy bien des comédies et tragi-comédies , et mesmes celles de Zany et Pantalons, y prenant grand plaisir; et en rioit son saoul comme un autre; car elle rioit volontiers; aussy de son naturel elle eâtoit joviale et aymoît à dire le mot, et rencontroit fort bien^ et cognèîssolt bien oiï il falloft jetter ^ pierre et son mot , et où il y avoit à redire.

Elle passoit fort son temps les après-dlsnées à besogner après ses ouvrages de soye , oà elle y estoit tant parfeicte quil estoit possible.

Bref, ceste reyne aymoit et s*addonnoît à tous honnestes exercices; et ify en avoit pas un, au moins digue d'elle et de soti sexe , qu'elle ne voulust sçavoir et practiquer.

Toylà ce que je puis dire pour parler brfefvement et foir prolixité, de M beauté de son corps et de ses exercices.

Quafnd elle âppelfoit quetqu^mi mon amy, c'estoit qu'erie restifnoit sot , ou qu'elle estoit en colère : si bien qu'elfe avoit ut) gentRhommè servant, nommé M. de Bois-Fevrfer , qui disoit bien le mot, quand elle j'appeloit mon àmy: «Haï madame, respondoft-il, j'aymerois mieux a que vous me dissiez vostre ennemf, car c'est «autant à dire que je suis un sot, ou qu'estes

1 /o/e/ jballe de terre cuite, pooiaée par le restortde IVbalèCe.

<ien colère contre moy, ainsy que je éogncris a vostre naturel de lohg-temps. »

Quant à son esprit , il a esté très-grand et très-admirable, ainsy qu'il s'est monstre en tant de beaux et signalés actes desquels sa vie est illustrée pour jamais. Le roy son mary et son conseil Pestimerent telle, que, lorsque le roy alla en son voyage d'Allemaigne, hors dé soA royaume, il l'establit et fordonna pour régente et gouvernante en tout son royaume pendant son absence, par déclaration solemnellement feicte en plein parlement de Paris. Et en ceste charge se conduisit si sagement , qu'il n^y eut aucun remuement, changement ni altercation en cest estât, pour l'absence du roy; mais, au contraire, pourvèut si bien aux afffiaires, qu'elle fit assister le roy d'argent , de moyens et de gens, et de tout autre sorte de secours, qui luy servit beaucoup à son retour, 'et mesmes eh la conqueste des villes qu'il fit en là duché de Luxembourg, comme Y voy, Mont-medy, Dampvilliers, Gimay et antres.

Je vous laisse donc i penser si celny qui i escrit cette belle vie que fay dîct a bien detracté de dire que jamais le roy son mary n'avolt voulu qu'elle mist le nez sur les affaires de son Estât. La fetsant ainsy régente étf son aibsence, n'estoit-ce pas occasion ample d'en avoir pleine cognôissance, et comme elle fàisort en l'absence du roy son mary parmy tous ses voyages qu'il firisoit tous les ans allant en ses armées ?

Que fit-elle après la bataille de Saint-Laûrens, et que TEstat estoit en bransle , et te roy estant allé i Gompiegne pour redresser nouvelle armée? Elle espousa tellement les affoires , qu'elle excita et esmeut messieurs de Paris à faire cm prompt secours à leur roy , qui vint très-bien â propos, et pour l'argent, et autres choses nécessaires pour la guerre.

Or , le roy sou mary blessé , ceux qu} estoient de ce temps , et qui Font veu , ne peuvent ignorer le grand soucy qu'elle prit pour sa gnerison, et les veines qu'elle fit auprès de luy sanois se coucher , les grandes prières dont elle iihportdnoit Dieu coup sur coup, et les processions et visitations d'églises qu'elle fit, et les postes qu'elle envoya partout pour quérir médecins et chirurgiens. Mais son heure estant venue , et ayant passé de ce monde en l'autre, elle en fit de telles lamentations, en jetta de telles larmes,

CATHRRlNE

qftê jâmâSft êliê M les ft tantes ; et pont sa ^dvenance, et lors cfiieroii partoît dé lay, tant qu'elle a vescu , elle en a toasjôara jette quelqu'une da profond de ses yeux : dont elfe en prit ceste devise propre et èodvenaUè k soft deufl et f se^ pleant, qui estoit ane môùtàigne de cbâiï vive, ênt iiqnellé leé gôtittes d'eau dti ciel tafiiMfient afbiftoDj et dûolent les ftidts te^ eu lâtlfl:

Jrèk>re/h exHHèfâ ieêtofitur ifipere ftanimâ.

Les godiieS d'eati et de larmes monstreiit bien leur iffdeur , encôr que ta flamme s6it esleinte; (elle devise pYéùaiït sofi allégorie sur lè fiaturel de la chaùl Vive , làc(ùèUe estant arrôusée d'eau brubte èstf angemeù't , et monstre son ardeur encof qù'efle soit èstein'té.

Par ^in^^ ûostf e reyne monstrôît son ardeur tt soti affèecion ()ar ées larmes, encore que sa flamtàe, qiii estoit îe roy èon mary, fust esteiate; ^Qi estoit qiie. tout fnort qu'il estoit , elle faiâ>1t bien parolstre par ses larmes qu'elle Ùe të pbiivoit oublier, et qu'elle l'aymoit tousjours.

(liie qiiasy ^àiblaUe devise portoit jadis madame talentinè de Milan, duchesse d'Orléans, après îa mort de son inary tué à Paris , dont elle eut iin si grand regret, que, pour tout soQlas et confort en ses gemisséiiiens, elle prit un chantepleure ou arfousoir pour sa devise , sur le haut de laquelle estoit uiie S en signe, aiusy qu'on le dict, que seule souvent se soucibit et conspifoit; et autour dadict chantepleure estoient éscrits ces mots :

Plut m m^Mt riea.

On vtMt encor ceate devise dané Fegliae des Cûrdeliers à Blois , en aa chapelle.

Le bon roy René de Sicille j ayant perdu sa femme Isabeau^ duchesse de Lorrame, en porta si grand deuîLqo'il ne peut jamais giiieres bien reajooir; etainsy que sel plus privés amya et favoris lay remonaCroient qielqne eonsolàtion, il les medoit en son cabinet, el lî il leur monstrolt peînct de sa main , car il estoit eiteellent peintre , uii are teqooii duquel It corde estoit brisée et rotai*

pM , et au deésdus e^ldit ê^èrH t

dtoo pêr UfUare piaga non s€uta K

Puis leurdLsoit -.alites amys, par ceste peinâture je rèsponds à toutes vos raisons^ car, «ainsy que, pou^ destendre un arc, ou briser âou rompre sa corde, la playé qu'il a faicte «de sa flesche n'en est rien de plustost guérie. «Ainsy la vie de ma chère espousè est par mort a esleinte et brisée; mais pour ce n'est pas gueà rie là playe du loyal amour dont elle vivante aniie navra le cœur. »

En plusieurs lieui â Angers on voit ces arcs turquois et ces cordés rompues , et au dessous ces mots : Jrco per tentare, et mesmes aux Gordelliers, en la chapelle §ainct-6ernardin qu'il a faict édifier : et prit ceste devise après la mort de sa femme , car de ^on vivant il en |]fOrtoît une autre.

Or, nostre feynë, autour de sa devise que je viens de dire , y avoit fait mettre des trophées, des miroirs cassés, des éventails et pannaches rompus , des carquans brisés et des pierreries et perles espandues par terre, des chaisneé toutes en pièces; le tout eii sigde de quitter toutes bombances mondaines puis que son mary estoit mort, duquel ù'a jamais pu arrester le deiiil. Et , sans la grâce de Dieu , et la constance dont il l'avoit douée, elle eust succombé à ceste grande tristesse et ennuy : et aussy qu'elle voyoit que ses enfans fort jeunes et \i France avofent grahdeiâent besoin d'elle, comme nou^ l'avons veo despuis par eiperiencej car, comme une Semirami^, ou une autre A(halia , elle entreprit , sauva , ^rantrt et preservd sesdits enfans et leurs règnes de plusieurs entreprises qui leur estoient préparées en leur bai aage, avecques telle prudence et industrie, que tout le monde U trouva admirable. Et ayarit la régence de ce royaume après la mort dcr roy François son fils, pendant la minorité dé no^ H)ys , par l'ordonnance des estats d'Orléans ,* è'en fit bien accroire sur le roy de Navérrre i qui. Comme |)ririce premier àa sang, voutoit e^tre régent eri sa plàèe et gouverner iotït ; iâais elle gaigha si bien et si dextrement iesdlcts estats, que, èî fédict roy de Navarre eust passé pltis out^è , &ié te fôi^ desclar er aitteint

fNWr être détèodo ne guérit poldt ta plaie.

VIES DES DAMES ILLUSTRES

de crime de leze-insijesté. Et possible Teustelle faict sans madame de Montpensier, qui la gouvernoit fort , pour les menées qu^on disolt avoir Faict faire à M. le prince de Gondé sur FEstat ; si bien que ce fut audict roy de se contenter d'estre sous elle; et voyià un des subtils et habiles traicts qu'elle fit pour son commancement.

Puis après, elle sceut entretenir son grade et autorité si impérieusement , que nul n'y osoit contredire, tant grand et remueur fust-il, jusques au bout de trois mois après, que la cour estoit à Fontainebleau : lequel roy de Navarre, voulant ressentir son cœur, prit mescontentement sur ce que M. de Guyse se faisoit porter les clefe du logis du roy tous les soirs , et les gardoit toutes les nuicts en sa chambre comme grand-maistre, car c'est Fuue de ses charges, et nul n*osoît sortir hors sans luy ; ce qui fas« choit fort au roy de Navarre , les voulant garder; mais, en estant refusé, se despita et mu* tina de telle façon , que, pour un matin vînt prendre congé du roy et de la reyne pour s'en aller hors de la cour, et emmenoit avecques luy tous les princes du sang qu'il avoit gaignés avecques le connestable et ses enfanset nepveux. La reyne , qui ne s'aitendoit nullement à cela , fut fort estonnée du commancement, et s'estant essayée tout ce qu'elle avoit pu de rompre ce coup , et donné bonne espérance audict roy de Navarre qu'en patientant il seroit un jour content ; mais par belles paroUes elle ne put rien tant gaigner sur ledict roy qu'il ne se mist en son partement. Sur ce, ladicte reyne s'advise de ce point subtil; c'est qu'elle envoyé faire commandement à M. le connestable que, comme le principal , premier et plus vieux officier de la couronne, il eust à demeurer près du roy son maistre, ainsy que son debvoir et sa charge luy commandoient, et n'eust à là laisser le roy. M. le connestable, sage et ad visé qu'il estoit , et fort zélé à son maistre, et curieux de sa grandeur et son honneur, ayant un peu songé en son debvoir et au commandement qu'on luy avoit faict, le va trouver et se présenter à luy, prest de faire sa charge, et son debvoir et son estât, et ne bouger d'auprès de sa personne : ce qui estonna fort le roy de Navarre , estant sur le poinct de monter à cheval , n'attendant que M. le connestable, qui luy alla remonstrer son eommande-

ment et sa chaîne , et luy persuada de ne bouger luy-mesme et ne partir; autrement, qu'il s'en pouvoit aller sans luy, ne le pouvant suivre, pour son honneur et debvoir : si bien qu'il alla trouver le roy et la reyne à la suscilatioa de mondict sieur le connestable ; et, ayant conforé ensemble avec Leurs Majestés, le voyage du roy navarrois fut rompu , et ses mulets en voyés quérir et contremandés, quiestoientdesjà ai rivés à Melun. Et le tout s'appaisa, au contentemeni dudict roy de Navarre : non que M. de Guyse en diminuast rien de sa charge, ny en desmordist rien de son honneur , car il garda tousjours sa prééminence et ce qui luy appartenoit, sans s'estonner de rien, encor qu'il u'y fust le plus fort , estant l'homme du monde en ces choses-là qui s'estonnoit le moins, mais qui sçavoit très-bien braver et tenir son rang, et garder ce qu'il avoit. 11 ne faut doubter , aiosy que tout le monde le tenoit, que si ladicte reyne ne se fust advisée de ceste ruse à Fendroict de M. le connestable, que toute ceste troupe ne fust allée à Paris remuer ; chose qui n'eust gueres vallu : en quoy il faut donner grand los à ladicte reyne de ce traict. Je le sçay, j^y estois, et qu'aucuns tenoient alors que ce n'estoit pas de son invention , mais du cardinal de Tournon , sage et advisé prélat ; mais c'est menterie , car, tout vieil routier de prudence et conseil qu'il estoit, ma foy , la reyne en sçavoit plus que luy, ny que tout le conseil du roy ensemble; car , bien souvent, quand il estoit en défaut, elle le relevoit et le mettoit à la trace et aux voyes, ainsy que j'en alleguerois plusieurs exemples; maisce sera assezqueje dieceluy-cy, qui est frais, qu'elle-mesme me fit cest honneur de discourir. Il est tel :

Quand elle vint en Guyenne et à Goignacde^ nierement , pour accorder les princes de la religion de la Ligue, et mettre le royaume en paix, qu'elle voyoit s'aller ruyner par telles divisions, elle s'advisa, pour traicter ceste paix, de faire publier une trêve premièrement, de laquelle le roy de Navarre et le prince de Condé furent très-mal contens et amutinés; d'autant, disoientils, que ceste publication leur porloit un trèsgrand préjudice à cause de leurs estrangers, qui , l'ayant entendue , se pourroient refroidir de leur voyage , ou le retarder , croyans qne ladicte reyne Feust faict à ces desseins. Et dirent

CATHERINE DE MEDiClS.

et se résolurent mesmement de ne voir la reyne, ny traicter avecques elle , que ladicte trêve ne fiist descrîée; ce que trouvant son conseil qu^elle avoit pour lors près d'elle, encore qu'il fust composé de bonnes testes, fort ridicule et peu bonnorable, voire quasy impossible de irouver moyen de la faire descrier, la reyne leur dit : < Vrayement , vous estes bien esbahis sur ce «remède. N'y sçavez-vous autre chose? Iln*y «a qu*un poinct pour cela. Vous avez à Mailleazais le régiment de Neufvy et de Sorlu , bu- «guenots. Faictes-moy partir d'icy de Niort le tf plus d'harquebusiers que vous pourrez, étaliez a les- moy tailler en pièces; etvoylà aussy tost la «trêve descriée et descousue, sans autrement «se pener.9 Âinsy comme elle le commanda aussy tost exécuté; et les barquebusiers levés, et menés soubs la conduicte du capitaine TEstelle, allèrent si bien forcer leur fort et leurs barricades, que les voyià tous desbicts, Sorlu tué, qui estoit un vaillant homme , et Neufvi pris , avec force autres morts, et pris tous leurs drapeaux aussy, ainsy menés à Niort à la reyne; laquelle usant en leur endroict de ses tours accoostumés de clémence, leur pardonna à tous et les renvoya avecques leurs enseignes et leurs drapeaux mesmes, ce qui guieres peu s'est veu pour lesdicts drapeaux, et chose rare; mais elle voulut faire ce traict par dessus la rareté, ce me dit-elle, aux princes, qui cognurent bien qu'Us avoient affaire à une trësbabile princesse, et que ce n'estoit à elle d'adresser une telle mocquerie de luy faire descrier une trêve par la mesme trompette qui Tavoit criée : et luy pensant faire recebvoir ceste honte, elle tomba sur eux-mesmes, leur ayant mandé par les prisonniers que ce n'estoit pas à eux de la désespérer en demandant choses desraisonnables et mal séantes, puisqu'il estoit en sa puissance de leur faire mal et bien.

VoyIà comment ceste reyne sceut donner et apprendre la leçon à ceux de son conseil. J'en dirmsbien d'autres, mais j'ay à traicter d'autres poincts, dont le premier sera cestuy-cy , pour respondre à aucuns que j'ay veu dire souvent qu'elle avoit esmeu les premières armes, ou estoit cause de nos guerres civiles. Qui en veut voir la source il ne le croira pas ; car le triumvirat , et le roy de Navarre par dessus , ayant esté créé, elle, en voyant les menées qui se pre-

paroient , et le changement que faisoit le roy de Navarre de luy , qui , auparadvant de longtemps huguenot si fort reformé, s'estoit rendu ca(holique,et que par un tel changement elle eust peur du roy , du royaume et de sa personne, qu'il ne leur mesadvinst, songea et s'esmaya à quoy pouvoient tendre tant de menées , parlemens et collocutions qui se faisoient en secret : et n'en pouvant au vray tirer le fonds du pot , comme Tondit, elle s'advisaunjour, ainsy que tout le conseil secret se tenoit en la chambre du roy de Navarre, d'aller en la chambre d'en haut dessus la sienne; et par le moyen d'un sarbacaine qu'elle avoit faict couler subtilement le long de la tapisserie, sans estre apperçue ouyt tous leurs propos. Entre autres elle en ouyt un qui luy fut très-terrible et amer , car il y eut le mareschal de Sainct-Ândré, l'un du triumvirat qui opina qu'il falloit jeter la reyne avecques un sac dans l'eau, et qu'autrement ils ne pourroient jamais bien besoigner en leur affaire : mais fou M. deGuyse, qui estoit tout bon et généreux , dict qu'il ne falloit pas , et que c'estoit chose par trop injuste de faire mourir ainsy misérablement la femme et la mère de leurs roys, et s'y opposa du tout : de quoy ladicte reyne Ta aymé tousjours, et le monstra bien à ses enfons après sa mort , leurs donnant tous ses Estats. Je vous laisse à penser quelle sentence ce fut pour ceste reyne , et , l'ayant ouye ainsy de ses omîtes, si elle eust occasion d'avoir peur, encor qu'elle s'asseurast de M. de Guyse ; mais, à ce que j'ay ouy dire à une de ses plus privées , elle craignoit qu'ils fissent le coup sans le sceu dudict M. de Guyse, comme elle avoit raison ; car, en un acte détestable tel , il se fout doubter d'un homme de bien tousjours, et jamais ne luy communiquer. Ce fut donc à elle à adviser à sa sa!vation, et employer ceux qu'elle voyoit de.sjâ aux armes < , et les prier d'avoir pitié de la me.i e et des enfans.Voylà toute la cause tellequ elle esi de la guerre civile. Car elle ne voulut jamais aller à Orléans avecques les autres, ni leur donner le roy et ses enfans, comme elle pouvoit ; mais elle fut très-aise que soubs le grabouil et rumeur d'armes , elle fust en sauveté, et le roy son fils et ses enfons , comme de raison. Toutesfoîs , elle pria et tira parolle d'euxque toutesfoiset quantes

* Le prince de Gondé et les autres hommes puissans du parti réformé.

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VIES DES DkMS ILLUSTRÉS.

qu'elle les sommeroit de poser les armes bas , qu'ils le feroiént; ce que neantmoins ne voulurent feire quand il fut au joindre , quelques allées et venues qif elle fist vers eux , et la peine qu'elle prist et le gratid chaud qu'elle endura vers Talsy , pour les persuader à entendre à la paix qu'elle avolt de^à Faricte bonne et seure pour toute la France, s'ils y eussent voulu entendre dès lors : et ce feu , et tant d'autres que nous avons veuallùniïés do reste des tisons (premiers, fussent esteints pouf toiit jamais en France s'ils Peussent voulu croire. Je sçay ce que je luy en vis dire la larme à l'œil , et dé quel zeië elle j procéda. Voyià donc en quoy on ne la peut taxer du premier htitudon de guerre civile , non plus que de la seconde qui fut i la jourriée de Meaux ; car alors elle ne sdngèoit c^u'â la chasse , et à donnée pIàîsi^ au rôy à saf belle maison de Monceaux. L'advei^tissèment vint , que M. le prince et tous ceux dé fa religrôfa estoîent en arnies et éncampaigne, pour surprendre le roy, sous couleur de luy présenter Mè requeste. Dieu sçait alors qui fut cause de ceste nouvelle esmeute : et, sans les six mille Suisses qui avoient esté nouvellement levés , on ne sçait ce qu'il en eust esté. Sur la levée desquels fis prirent srucunement le prétexte de Feslevation de leuré armes, disans et publians qtfon les avoit faîct lever et venir pour leur faire la guerre ; et ce furent eux pourtant les premiers, je le sçay pour estre alors âf la cour, qui en sollicitèrent lé roy et la reyne , sur le passage du due d'Âlbe et de son armée, craigostns que, sous couleur de trajeter en Flandres , elle ne vlnst fondre sur la frontière de France , et disant que cf estolt \é Goustume d'armer tousjours les frontières lorsqu'on voyoit son voisin s'artner. On ne peut ignorer quelle Instance pour cela ils firent au roy et à la reyne par lettres et par ambassades ; et mesmes M. le prince et M. l'admirai vlndrent trouver le roy d SaincUGermaiÉt en Laye pour cest effet , comme je le tis. Je voudrois bien sçavoir aussy , car tout cequej'èscris encecyj'ay veu , qui fit prendre les armes au marc^ gras, et qui subornai et sollicita MonSiecrr , frère du roy , et le roy de Navart^ , d'entendre aàx entreprises pour lesquelles La Mole et Gocoiias forent desfaicts â Paris P Ce n'estoit pas la reyne ; car par sa prudence elle empescha qu'elles ne prindrent feu, tenant Monsieur et le roy dé ti^

\arte si serrés dans le bols de Viricenhes, q^Tils ne purent sortir ; et après la mort du roy Charles, les resserra si bien dans Paris et le Louvre , et grilla si bien pour uni matin leurs fenestres, atr moins celles du roy de Navarre qiii estoit log^ le plus bas (je sçay ce que rù^èn dict te roy âé Navarre la (arme à Toeil ), et les surveilloit-on sf bieii qu'il ne purent jamais éschapper, comdie ifs en avoient volonté : ce qui èust grandètneiit brouillé l'Estat, et empesché le retour de Polongne au roy , car fls tendôient fort là. Je (e sçay bien pour avoir esté convié à là fricassée, qui est encor lin des beaux traicts qu'ay e foict la reyne. Et, au partir de Paris , les metia à Lyon au devant du roy, s( dèxtrement et vigitamment qu'on ne les eust sceù juger prisonniers qui les ensi veu ; et allèrent en coche avecques elle ; et tontesfois elle les remit entre les mains dû roy qui , pour sa venue , pardonna tout en après. Qui est-ce qiii desboâchâ encor Monsieur , frère du h)y, de partir de Paris de belle nuict, sortir de la compafgnie du roy son freré qui l'aymoît tant, et Se desfafre de soin amitié i ponr prendre les armes et brouiller toute la Fraiid»? M. de La Noue sçait tout celai, et les menées f^ul en commencèrent dès le siège de La Rochelle , et ce que je luy en dis. Ce ne fût donc pas là reyne mcrc ; car , par un tel et si inopiné dcsiogètacnt de son fils, elle en prît un tel regfretde voir le frerè bandé contre le frère et son roy, qu'elle Jura qu'elle mourroit en la peine , ou elle leS remettroit et rcjoindroit comme devant, ce qu'elle fit : car je luy vî^dire à Blois, estant sur le j)àrlement avecqtics Monsieur, qu^elle ne supptioit rien tant Dieu que de luy envoyer ceste grâce de t'eutiion, et après qu'il luy envoyast la mort, et qoTelle la rëcevrolt du meilleur de son cœur; ou bien qu'elle se vdnloît retirer en ses maisons de Monceaux et Chenodceaax, sans jamais se mesièr plus des affaires de France, voulant parachever le reste de ses jours en tranquillité. Et de fiiîct, lé vooloit faire ainsy ; mais le roy la pria de ne feit dster, car luy et son rèyatime aVoient grand besolrig d'elle. Je tù^asseurc que si elle tî'eust faîct ce coup lai paix , que c'estolt faîct àlbrs de la France ; ca^ il y âvoft lors cinquante mille estrangiers, taût d'un costé que d'autre, qui eussetti bien âydé 9 l'abbattre et la ruyner.

Ce ne fut donc pas elle ce coup qui fit prendre les armes, non plus qu'âui premiers estats à

GATHERINR DK MEDICI»

Blois, leâqaelsnévoaloientqti'uneseule religion, et proposer d'abolir Faotre contraire à la leur ; et par ce demandèrent que si on ne la pouvoit aiiolir par le glaive spirituel, qu'il y falloit apporter le temporel. Aucuns ont dict que la reyne ■es avoit gaignés ; ce sont abus , car d'aucunes provinces il y en eut force qui apportèrent des cahiers qui ne feisoient rien pour elle. Je ne dis pas qu'elle ne les gaigna par après ; ce qui Fut un bon coup de partie et d'esprit ; anssy que ce ne fui pas elle qui demanda lesdicts estais: tant s'en faut, les reprouva du tout, d'autant qu'ilé dimî- Duoient fort Taoctorité du roy et la sienne. Ce furent ceux de la religion qui les avolent de^ mandés il y avoit longtemps, et voulurent nommément , et le requirent par les articles de la paix dernière , qu'ils fussent appelles a tenus ; àqooy la reyne y repugnoit fort, prévoyant des abus. Toiitesfois, pour les contenter et qu*ib crioient tant après ; ils les eurent à leur confusion et dommage y non à leur proflct et contentement, comme ils pensoient; si bien qu'ils en prindrent les armes. Ce ne fut pas la reyne encor qui en fit le coup.

Bref, ce ne ftit pas elle aussy qui les fit prendre lorsqu'on prit Mont-de-Marsan , La Fere eb Picardie , et Gahors. Je m'en rapporte à ce que dict le roy à M. de Miossans , qui l'estoit venu trouver de la part du roy de Navarre, qui le rabroua fort , et luy dict que cependant qu'on le paissoit de belles parolles, prenoit-on les armes et prenoit-on les villes.

Voyià donc comment ceste reyne a esté mo- Iricede toutes nos guerres et nos foux j lesquels, cocor qu'elle ne les eust allumés, elle employoit tousjours ses peines et tous ses labeurs pour les esieiudre, abhorrant de voir tant de noblesse et de gens de bien mourir. Et sans cela et sa commisération, tels Font baye à mal mortel , qui s'en fosseut très-mai trouvés, et seroient maintenant eo terre, et leur party ne fleurrroit tant qu'il bict : ce qu'il faut imputer à sa bonté, dont nous aurions maintenant grand besoing; car, ainsy ^ (ont le monde le dit, et le pauvre peuple le crie: «nous n'avons plus de re^ne mère pour ( nousbirc la paix, d II ne tint pas à elle qu'elle ne ^ Ast, lorsqu'elle vint en Guyenne dernièrement pour en traicter à Goignac, à J. mac, avecques l« roy de Navarre et le prince de Gondé. Je sçay ce que luy en vis dire les larmes aux yeux et les

regrets au eteur, à qooy ces prfaiôes n> rouloient condescendre ; et possible ne verrions nous les malbeurs que nous avons aujourd'hui.

On la voulut accuser aussy d'avoir esté complice en la guerre de la ligue. Pourquoy donc eust-elle entrepris ceste paix que je viens de dire , si elle en eust esté P Pourqnoy eust-ef le appaisé le tumulte des barricades de Paris , et reconcilié le roy avecques M. de Guyse , pour le faire mourir et tuer, ainsy que nous avons veu ?

Or , pour fin , qu'on desbagoute cotitre elle tout ce qu'on voudra , jamais nous n'aurons une telle en France si bonne pour ta piaix.

On l'a fort accusée du massacre de Paris : ce sont lettres clauses pour moy quant à cela , car alors j'estois à nostre embarquement de Brouage; mais j*ay bien ouy dire qu'elle n'en fot la première actrice. Il y a trds ou quati^ autres , que je nommerois bien, qui furent plus ardens qu'elle , et qui l'y poussèrent fort , luy faisant accroire que, pour les menaces que l'on faisoTt t cause de la blessure de M. l'admirai on tueroit le roy, elle et ses enfaus , et toute sa cour , ou qu'on serait aux armes pis que jamais : en quoy certes ceux de la religion eurent grand tort de fiiire telles menaces qu'on dit qu'ils faisoient ; car ils en empirèrent le marché do pauvre M. l'admirai, et luy en pro>cnrerent la mort. Que s'ils se fussent tenus coys, et n'eussent sonné mot, et laissé guérir M. l'admirai, il s'en fost allé après hors Paris tout bellement à son ayse, et n'en fiist esté antre chose. M. de La Noue a bien esté de ceste opinion. Et sçay bien que luy et M. de Strozze et moyen avons parlé, luy n'ayant jamais approuvé ces bravades , ces audaces et menaces , et mesmes en la cour de son roy et sa ville de Paris, que l'on fist; et en blasma mesmes fort M. de Teliigni son beau frère, qui en estoit des escbauffés, l'appelant et ses compaîgnons de vrays fols et mal habiles* M. l'admirai n'usa jamais de ces parolles, ainsy que j'ay ouy dire à aucuns^ au moins tout haut. Je ne dis pas qu'en secret et en privé avecques ses plus familliers qu'il n'en parlast hautement. Et voyIà la cause de la mort de M. l'admirai et du massacre des siens, et non pas la reyne, ainsy que j'ay ony dire à aucuns qui le sçavent bien, encor qu'il y ait plusieurs qu'on ne leur sçauroit oster l'opinion de la teste que ceste fusée n'euat esté filée de longue main, et

VIES DES DAMES ILLUSTRES

ceste trame couvée. Ce sont abus : les moins passionnés le croyent ainsy, et les plus obstinés et passionnés le croyent autrement; et bien souvent nous donnons cest honneur aux roys et aui grands princes que quelquesfois pour Tevenement des choses, et qu'elles sont arrivées, nous les disons prudens et providens, et qui ont bien sceu dissimuler; à quoy ils ont autant songé qu'en tridet.

Pour retourner encor à nostre reyne, ses ennemys luy ont mis à sus qu'elle n'estoit pas bonne Françoise. Dieu le sçait, et de quelle affection je la vis poussée pourchasser les Ânglois hors du Havre de Grâce, et ce qu'elle en dit à M. le prince, et comme elle Ty fit aller avecques force gentilshommes de son party, et les com* paignies couronnelles de M. d'Ândelot, et autres huguenottes, et comment elle-mesme en personne mena Tarmée, estant montée ordinairement à cheval comme une seconde belle reyne Marfise, et s'exposant aux harquebusades et canonnades comme ung de ses capitaines, voyant faire tousjoursla batterie, disant qu'elle ne seroit jamais à son ayse qu'elle n'eust pris ceste ville et chassé ces Ânglois de France, hayssant plus que poison ceux qui la leur avoient vendue. Âussy fit elle tant qu'enfin elle la rendit françoise.

Lorsque Rouen estoit assiégé, je la vis en toutes les colères du monde quand elle y vît entrer le secours des Ânglois, qui entrèrent par la galère françoise qui avoit esté prise un an devant, craignant que ceste place, (aillant à estre prise par nous , vinst en la domination des Anglois : aussy poussa-elle fort à la roue , comme l'on dit, pour la prendre; et ne failloit tous les jours à venir au fort Saincte^atherine tenir conseil et voir faire la batterie que je l'ay veue souvent passant par ce chemin creux de Saincte-Gatherine. Les canonnades et harquebusades pleuvoient entour d'elle , qu'elle s'en soucioit autant que rien.

Ceux qui lors y estoient l'ont veu aussy bien que moy. Il y a encore aujourd'huy force dames ses filles qui l'y accompaignoient, auxquelles le jeu ne plaisoit trop; je le sçay et les y ay veues ; et quand M. le connestable et M. de Guyse luy remonstroient qu'il luy en arriveroit du malheur , elle n'en faisoit que rire et dire pourquoy elle s'y espargneroit non plus qu'eux, puisqu'elle avoit le courage aussy bon qu'eux ,

f mais non la force que son sexe luy desnioit; car pour la peine elle l'enduroit très-bien, fost à pied ou à cheval. Et pense que dès long-temps ne fut reyne ny princesse mieux à cheval , ny s'y tenant de meilleure grâce; ne sentant pour cela sa dame hommasse en forme et façon d'amazonne bizarre, mats sa gente princesse, belle , bien agréable et douce.

Onadict d'elle, qu'elle estoit fort espaignolle. Gertainement , tant que sa bonne fille a vescu , elle a aymé l'Espaigne ; mais après qu'elle a esté morte on sçait , au moins aucuns , si elle a eu occasion de l'aymer, et la terre et la nation. Bien est vray qu'elle a esté tousjours si prudente, jusques là qu'elle a voulu tousjours entretenir le roy d'Espaigne comme son bon gendre, afin qu'il en traictast mieux sa belle et bonne fille, comme est la coustume des bonnes mères , aussy afin qu'il ne nous vinst troubler la France, ny faire la guerre , selon son brave cœur et naturel ambitieux. D'aucuns aussy ont voulu dire qu'elle n'aymoit point la noblesse de France, et en desiroit fort le sang respandu. Je m'en rapporte à tant de paix par elle iaictes , combien elle l'a espargné : et, outre cela , qu'on prenne esgard à -elle , tant qu'elle a esté régente et ses enfans en minorité , si l'on a veu à la cour tant de querelles et combats comme il s'en est veu despuis; car elle n'y en a jamais voulu voir; et tousjours a faict d'expresses desfences de ne venir là, et faict chastier ceux qui y oontrevenoient. Do despuis, je l'ay veue bien souvent à la cour, quand le roy alloit quelquesfois dehors pour y séjourner quelques jours, et qu'elle demeuroit absolue et seule à la cour, du temps que les querelles commencèrent à se rendre cooununes, et les combats, jamais elle n'en voulut permettre ung , et soudain commandement faict aux capitaines des gardes de faire les défenses , et aux mareschaux et capitaines de les accorder : aussy, pour dire vray, on la craignoit plus que le roy en cela ; car elle sçavoit bien parler à ces désobéissans et desreglés, et les ravaudoit terriblement. Je me soubviens qu'une fois, le roy estant auï bains de Bouii)on , feu mon cousin de La Ghastaigneraye eut une querelle contre Pardailhan- Elle le fit chercher partout pour luy défendre de se battre, sur la vie ; mais, ne s'estant pea trouver par deux jours entiers , elle le fit guetter si bien , que , par un dimanche matin , loyi

CATHERINE DK AIRDICIS.

estant en Pide de Louyiers , attendant son ennemy, le grand prevost le vint surprendre là , et remmena prisonnier par le commandement de la reynedansia Bastille ; mais il n^y demeura qu'une heure pourtant ; et après l'envoya quérir, et lui en fit la réprimande moictié aigre , rooictié douce, ainsy qu'elle estoit toute bonne et rude quand elle vouloit. Je sçay bien ce qu'elle m'en dit aussy, d'autant que j'estois pour seconder mondict cousin : que comme le plus aagé je debvoîs estre le plus sage.

L'année que le roy tourna de Polongne , il s'esmeut une querelle entre messieurs de Grillon et d'Entraigues, tous deux braves et vaillans gentilshommes, ets*estans appelles et prestsà se battre, le roy leur fit faire défense par M. de Rambouillet, Fun de ses capitaines des gardes lors en quartier, de ne se battre; et fit commandement à M. de Nevers et mareschal de Reizde les accorder, à quoy ils faillirent. La reyne les envoya quérir le soir en sa chambre ; et, d'autant que leurs querelles touchoient deux grandes dames des siennes, elle leur commanda en toute rigueur, et pria après en toute douceur, de se rapporter à elle tous deux de eur diferent , puisqu'elle leur faisoit l'honneur de s'en mesler , et , puisque les princes, mareschaux et capitaines, avoient failli à leur accord, qu'elle en vouloit avoir la cognoissance et la gloire : par-quoy elle les rendit amys , et les fit embrasser sans autre forme, en prenant le tout sur elle; si bien que, par sa prudence, lesubjectde la querelle, qui touctaoit un peu l'honneur de ces deux dames, et estoit scabreux , ne fut jamais sceu ny publié. Yoylà une grande bonté de princesse ! Et puis , dire qu'elle n'aymoit pas la noblesse ! Ha ! si faisoit ; elle la cognoîssoit et Tesiimoit trop. Je croy qu'il n'y avoit grande maison en son royaume qu'elle ne cognust ; et disoit l'avoir appris du grand roy François, qui sçavoit toutes les généalogies des grandes faniillesde son royaume, et quand aussy du roy son mary , lequel avoit cela , que , quand il eust veu une fois un gentilhomme, il le cognoissoit tousjours, fust en sa lace ou en ses faicts ou en «a resputation.

J'ay vu ceste reyne , souvent et ordinairement , lorsque le roy son fils estoit mineur , prendre la peine de luy présenter elle-mesme les gentilshommes de son royaume, et luy ramente-

voit : c Un tel a faict service au roy vostre a grand père, en tels et tels endrotcis, un tel a à vostre père , » et ainsy de tous les autres ; et commander de s'en ressoubvenir, et de les ay mer , et de leur faire du bien, et de les recognoisttr une autre fois : ce qu'il sceut très-bien faire puis après; car, par telle instruction , ce roy cognoissoit fort bien les gens de bien , de race et d'honneur, qui estoient en son royaume.

Ces détracteurs aussy ont dict qu'elle n'aymoit point son peuple. Il y a paru. Fust-il jamais tant tiré de tailles, subsides, iroposts et autres deniers , tant qu'elle a demeuré gouvernant la minorité de ses enfans, comme il a esté tiré despuis en une seule année? Luy a-on trouvé tant d'argent caché, et aux banques d'Italie, comme l'oncrioit tant : tant s'en faut, qu'après sa mort on ne luy a trouvé un seul sol : et, ainsy que j'ay ouy dire à aucuns de ses financiers et aucunes de ses dames, qu'elle s'est trouvée après sa mort endebtée de huict mille escus, les gages de ses dames, gentilshommes et officiers de sa maison, deubs d'une année, et son revenu d'un an mangé; si bien que, quelques mois advant de mourir, ses financiers luy remonstrerent ceste nécessité; et elle en rioit, et disoit qu'il falloit louer Dieu du tout et trouver de quoy vivre. Voylà son avarice et le grand trésor qu'elle amassoit , comme l'on disoit. Elle n'avoit garde d'en faire ; car elle avoit le cœur tout noble, tout libéral et tout magnifique et tout pareil à celui de son grand oncle le pape I icon, et du magnifique Laurens de Medicis ; car elle despensoit et donnoit tout, ou faisoit bastir, ou despensoit en d'honnorables magnificences ; et prenoit plaisir de donner tousjours quelque récréation à son peuple ou à sa cour, comme en festins, bals , danses , combats, courses de bagues dont elle en a faict trois fort superbes en sa vie : l'un qui fut faict à Fontainebleau au mardy gras après les premiers troubles , où il y eut et tournois et rompement de lances et combats à la barrière , bref toutes sortes de jeux d'armes, avecques unecomedie sur le subject de la belle Genièvre del'Arioste, qu'elle fit représenter par madame d'Ângoulesme et par ses plus honnestes et belles princesses, et dames et I filles de sa cour, qui certes la représentèrent très bien , et tellement qu'on n'en vit jamais une plus belle ; puis à Bayoune , à l'entrevue de

VIES DES DAMES ILLUSTRES

Ja reyne sa bonne fille , où la magnificence fut telle en toutes choses que les Espaignols qui sont fort desdaigneux de toutes autres, fors des leurs, jurèrent n'avoir rien veu de plus beau, et que le roy n'y sçauroit pas approcher; et s'en retournèrent ainsy édifiés.

Je sçay que plusieurs blasmerent en France ceste despense par trop superflue; mais la reyne disoit qu'elle le faisoit pour monstrer à Festranger que la France n'esloit si totalement ruynéeet pauvre, à cause des guerres passées, comme il Testimoit ; et que, puisque pour tels esbats on sçavoit despendre , que pour les conséquences et importances on leur sçauroit encor mieux faire; et que d'autant plus la France en seroit mieux estimée et redoubtée, tant pour en voir ses biens et richesses , que pour voir tant de gentilshommes si braves et si adroicts aux armes, ainsy que certes il s'y en trouva làlseaucoup, et qu'il fit très -bon voir, et dignes d'estre admirés.

D'advantage, ilesloitbien raison que pour la plus grande reyne de la chrestienté, la plus belle , la plus honneste et la meilleure, on fist quelque solemnelle feste par dessus les autres. Et vous asseure que si elle ne se fust faict telle, Festranger se fust fort mocqué de nous, et s'en fost retourné en opinion de nous tenir tous en France pour de grands gueux. Ce n'est donc pas sans une bonne et juste considération que ceste sage et advisée reyne fit ceste despense. Ciomme aussy elle en fit une Fort belle à Tarrivée des Polonois à Paris , qu'elle festina fort superbement en ses Tuilleries : et après, dans une grande salle faicte à poste et toute entournée d'une infinité de flambeaux , elle leur représenta le plus l)eau ballet qui fut jamais faict au monde (je puis parler ainsy) , lequel fot composé de seize dames et damoiselles des mieux apprises des siennes , qui comparurent dans un grand roch tout argenté, où elles estoient assises dans des niches en forme de nuées de tous costés. Ces seize dames representoient les seize provinces de la France, avecques une musique la plus mélodieuse qu'on eust sceu voir; et après avoir faict dans ce roch e tour de la salle par parade comme dans un eamp, et après s'estre bien faict voir ainsy, elles vi^idrent toutes à descendre de ce roch, et s'estant mises en ftorme d'un petit battaillon bizar- '

rement inventé , les violons montans jusqu'à une trentaine , sonnans quasy un air de guerre fort plaisant, elles vindrent marcher soubs Tair de ces violons , et par une belle cadence sans en sortir jamais, s'approcher et s'arrester un peu devant Leurs Majestés , et puis après danser leur ballet si bizarrement inventé, et par tant de tours, contours et destours, d'entrelassures et meslanges , affrontemens et arrests, qu'aucune dame jamais ne faillit se trouver à son tour ny à son rang : si bien que tout le monde s'esbahit que , parmy une telle confusion et un tel desordre , jamais ne faillirent leurs ordres, tant ces dames avoient le jugement solide et la retentive bonne , et s'estoient si bien apprises . Et dura ce ballet bizarre pour le moins une heure, lequel estant achevé, toutes ces dames, representans lesdictes seize provinces que j'ay dictes , vindrent à présenter au roy, à la reyne, au roy de Polongne, à Monsieur, son frère, et au roy et reyne de Navarre, et autres grands et de France et de Polongne, cbascun ï chascun une plaque toute d'or, grande comme la paulme de la main, bien esmaillée et gentiment en œuvre , où estoient gravés les fruicts et singularités de chasque province en quoy elle estoil plus fertile, comme : en la Provence des citrons et oranges , en la Champaigne des bleds, en la Bourgongne des vins, en la Guyenne des gens de guerre; grand honneur certescduylà pour la Guyenne ; et ainsy consécutivement de toutes les autres provinces.

A Bayonne , tels quasy semblables presens se firent en un combat qui s'y fit, que je reprcsenterois bien, rt tous lesdicts presens et les dames qui les receurent; mais cela est long : mais les hommes les donnoient aux dames et icyles dames aux hommes. Et notez que toutes ces in* ventions ne venoient d'autre boutique ny d'au tre esprit que de la reyne; car elle y cstoit maistresse et fort intenlive en toutes choses Elle avoit cela que, quelques magnificences qui se fissent à la cour , la sienne passoit toutes les autres. Aussy disoît-on qu'il n'y avoit que la reyne - mère pour fidrc quelque chose de beau. Et si telles despenses coustoient, aussy donnoient - elles du plaisir; disant en cela souvent qu'elle vouloit imiter les empereurs romains qui s'estudîoient d'exhiber des jcuï au peuple et luy donner plaisir, et l'amuser

CATHERINE DE NBOIGIS.

f DtaotiB^ 91119 l«y donner loysir à mal faire. ( IKaiUeurs, et outre ce qu'elle delectoU à donner plai^ i ce peuple, elle leur donnoit bien à gaigner; car elle aymoit fort toutes sortes d'artisans et les payçit bien, et les occupoU souvent cbascnn en son art, et ne les faîsoit point chaumer, et surtout les raaçona et architectes aiDsy quil paroist en ses belles maisons des Tailleries , împarfeictes pourtant , de Sainct- Mor,Monceaui etCheponceaux.Et aymoitaussy fort les gens sçavans et les iisoit volontiers , ou se iaisoit lire leurs œuvres qu'ils luy representoient, ou qu'elle avoit sceu qu'ils avoientescrits, et les feisoit achepter, jusqu'à lire les belles invectives qui se faisoient contre elle, dont e^e s'en mocqnoit et s'en ridt sans s'en altérer autrement , les appeilant des bavards et des donneurs de billevesées; ainsy usoit-elle de ce mot.

Elle vouloit tpat sçavoir. Au voyage de Lorraine des seconds troubles , les huguenots avoient avecques eux une fort belle et grande coullevrine et la nommoient la ^eyne mère. Ils furent contrains l'enterrer i Villeno^e , ne la pouvans traisner à cause de leurs grandes traictes et mauvais attelage et pesanteur, qni Jamais pourtant ne put estre descouverte ny trouvée.

La reyne sçachant qu'on luy avoit ainsy douQé ion nom , elle voulut sçavoir pourquoy. Il y eut quelqu'un, après avoir esté fbrt pressé d'elle de le dire , qui luy respondit : c C'est , madame, «parce qu'elle avoit le calibre plus grand et plus «gros que les autres.» Elle n'en fit que rire la première.

Elle n'espargnoit point sa peine à lire quelque chose qu'elle eust en fentaisie. Je la vis une fois, estant embarquée à Blaye pour aller disner à Boui^, tout du long du chemin lire en parchemin, comme un rapporteur et un ayocat, tout un procès verbal que Ton avoit faict de Deidois , basque, secrétaire favory de feu M. le connestable , sur quelques menées et intelligences dont il avoit esté accusé et constitué prisonnier à Rayonne. Elle n'en osta jamais la vene qu'il ne fust achevé de lire, et si avoit plps de dix pages de parchemin. Quand elle n'esloit point empeschée, elle-mesme Usoit toutes les lettres de conséquence qu'on luy escrivoit , et le plus souvenjt de sa main en Esisoit les despetcbci, celfi a'appelle aux phis grando» et

privées personnes, ie la vis une fois, pour une après^disnée, escrire de sa main vingt paires de lettres et longues.

Elle disoit et parloit fort bien fraiiQois , encor qu'elle fust Italieqne. A ceux de sa nation pourtant ne parloit bien souvent que françois , tant elle honoroit la France et sa langue , et faisoit fort paroistre son beau dire aux grands, aux estrangers et aux ambassadeurs qui la veooient trouver tousjours après le roy. Elle leur respon- 4oit fort pertinemment, avecques une fort belle grâce et majesté, comme je l'ay veue aussy parler aux cours de parlement , fust en public , fust en privé ; et qui bien souvent les menoit beau , quand ils s'extravaguoient ou faisoient trop des retenus, et ne vouloient condescendre aux edicts fiiic^s en son conseil privé ou ordonnances du roy et des sieopes. Aj^seurea-vous qu'eUe parloit bien en reyne et se faisoii bien redoubter en reyne. Je la vis une fois i JBordcaux , lorsqu'clin mena la reyne de liavarre sa fille au roy son mary. Elle m'avoit commandé dès la cour d'aller avecques elle bien parler i ces messieurs , qui ne vouloient abolir quelque certaine confrérie par eux inventée et observée, ce qu'elle vouloit nommément casser , prévoyant qu'eUe apporteroit quelque qiieue à la fin qui ne vaudiroit rien , et prejudicieroit à TEstat. Ils la vindrent trouver à l'evesché dans le jardin où elle estoit se potvmenant, un dimanche matin. Il y en eut un qui porta la paroUe pour tous , pour luy donner i entendre le fruict de ceste confrérie et Tutilité qu'elle apportoit pour le public. Elle , sans estre préparée respondit si bien par de si belles parolles et apparentes raisons et propres pour la rendre mal fondée et odieuse, qu'il n'y eut là pas un qui n'admirast l'esprit de ceste reyne .et ne demeurast estouné et confus ; d'autant , que pour la dernière parolle, elle dit :aNon; je veux, et le roy mon fils «qu'elle soit exterminée, et qu'il n'en soii ja «mais plus parlé, pour des raisons secrettes que «je ne vous veux dire , outre celles que je vous «ay dictes; autrement je vous ferai ressentir que a c'eat que de desobéir au roy et à moy, » Par ainsy cbascun calla, et plus jamais n'en fut parlé.

Elle faisoit de ces tours bien souvent à l'endroict des princes et des plus grands, quand ils «voient faiily grandemept, et qu'eUe prenoit sa

VIES DES DAMES ILLUSTRES

colère, et qu'elle faisoit de Taltiere; n'estant rien au monde si superbe et brave qu'elle, quand il falloit, n'espargnant nullement les vérités à un chascun.

J*ay veu feu M. de Savoye , qui avoit accoustiimé Pempereur, le roy d'Espaigne, et veu tant de grands , la craindre et la respecter plus que si ce fust esté sa mère , et M. de Lorraine de niesmes , bref tous les grands de la chrestienté. tVen allegueroîs plusieurs exemples ; mais à une autre fois , et à leur tour, je les diray : pour ce coup, me suffira de ce que j'en ay dict.

Entre toutes ses perfections, elle estoit bonne cbf estienne et fort dévote, faisant souvent ses pasques, et ne falliant jamais tous les jours au service divin, à ses messes et ses vespres, qu'elle rendoit fort agréables autant que dévotes , par les bons chantres de sa chapelle, qu'elleavoit esté curieuse de recouvrer des plus exquis : aussy naturellement elle aymoit la musique , et en donnoit souvent plaisir à sa cour dans sa chambre, qui n^estoit nullement fermée aux bonnestes dames et bonnestes gens, voire à tous et à toutes, ne la voulant resserrer à la mode d'Espagne, ny d'Italie son pays, ny mesmes comme nos autres reynes Elizabeth d*Âustrie et Loyse de Lorraine ont faict ; mais disoit que , tout ainsy que le roy François son beau - père , qu'elle bonnoroit fort, la luy avoit dressée et faicte libre , qu'elle la vouloit ainsy entretenir à la vraye françoise , sans en rien innover ny reformer , et que ainsy aussy le roy son mary Tavoit voulu : aussy sa chambre estoit tout le plaisir de la cour.

Elle avoit ordinairement de fort belles et bonnestes filles , avec lesquelles tous les jours en son antichambre on conversoit, on discouroit et devisoit , tant sagement et tant modestement que l'on n'eust osé faire autrement ; car le gentilhomme qui failloit en estoit banny et menacé, et en crainte d'avoir pis, jusqu'à ce qu'elle luy pardonnoit et faisoit grâce, ainsy qu'elle y estoit propre et toute bonne de soy.

Pour fin , sa compaignie et sa cour estoit un ^ray paradis du monde et escole de toute honnesteté, de vertu, l'ornement de la France, ainsy que le sçavoient bien dire les estrangers quand ils y venoient ; car ils y estoient trèsbien receus, et commandement exprès à ses dames et filles de se parer , lors de leur venue «

qu'elles paroissoient déesses, et les entretenir sans s'amuser ailleurs ; autrement elles estoient bien tancées d'elle, et enavoient bien la réprimande.

Bref, sa cour a esté telle, que, quand elle a esté morte , on a dict par la voix de tous que la cour n'estoit plus la cour, et que jamais plus il n'yauroiten France une reyne mère. Maisquelle cour estoit-ce ? telle que je crois que jamais emperiere de Rome de jadis n'en a tenu , pour dames, une pareille d'ordinaire, ny nosroys de France. Bien est*il vray quece grand empereur Gbarlemagne et roy de France, de son vivant prit grand plaisir faire et dresser des cours grandes et plenieres, tant des pairs, ducs, comtes , paladins , barons et chevalliers de France, que des dames leurs femmes et damoiselles leurs filles, et plusieurs autres de toutes contrées, pour tenir compaignie et cour, aiosy que disent les vieux romans de ce temps, à l'impératrice et reyne, pour voir les belles joustes, tournois, magnificences qui s'y faisoient trèssuperbes par une grande troupe de chevalliers errans venans de toutes parts. Mais quoy ! ces belles et grandes assemblées et compaignies ne se foisoient ny se voyoient que trois ou quatre fois de l'an, et puis au partir de la feste se departoient et se retiroient en leurs terres et maisons, jusqu'à une autre fois, encore qu'aucuns disent que ce Gbarlemagne fut, sur sa vieillesse, fort addonné aux femmes, mesmes que ses filles furent bonnes compaignes, et que Louys le Débonnaire, à Tadvenement de la couronne, fut contrainct de bannir ses sœurs en certains lieux pour avoir esté trop escandalisé de l'amour avec les hommes , et si chassa une infinité de dames qui estoient de la joyeuse bande. Ces cours pourtant dudlct Gbarlemagne n'estoient de dorée , je dis du temps de ses beaux ans ; car il s'a musoi t lors aux guerres, selon nos vieux romans ; et sur ses vieux jours, sa cour estoit ainsy par trop desbordée, comme j'ay dict; mais la cour de nostre roy Henry II et de nostre reyne estoit ordinaire , fost en guerre , fust en paix , fost ou pour résider ou demeurer en un lieu pour quelques mois , fust qu'elle se remuast en autres maisons de plaisance et cbasteaux de nos roys, qui n'en ont point de faute, et en ont plus que roy du monde. Geste belle et grande compaignie tousjours , au moins la m^ijeure part^ marcboit

CATHERINE DE MEDICIS

et alloit avec sa reyne ; si que d'ordinaire pour le moins sa oour estoit pleine de plus trois cens dames ou damoîselles.

Aussy les maresehaux des logis et fourriers da roy affirrooient qu'elles tenoient tousjours la moitié des logis, ainsy que j'ay veu Tespace de trente-trois ans que j'ay practiqué tousjours la cour sans gueres l'abandonner, fors aux voyages de nos guerres et autres estrangers : mais , estant de retour, j'y eslois d'ordinaire; car le séjour m'en estoit fort agréable, comme n'en ayant jamais veu ailleurs plus beau; et pense que par le monde, depuis qu'il est faict, on n'en a jamais veu de pareil : et d'autant que le beau nom de ces belles dames qui assistoient à nostre reyne à décorer sa cour ne se doibt taire, j'en meltray icy aucunes , selon qu'il m'en sou- Tiendra, que j'ay veu sur la fin du mariage de la reyne et durant sa viduité, car auparavant j'estois trop jeune.

Premièrement il y avoit mesdames les filles de France. Je les mets les premières; car jamais elles ne perdent leur rang , et vont devant toutes autres, tant ceste maison est grande et noble, savoir :

Madame Elisabeth de France, despuis reyne d^Espaigne;

Madame Claude , despuis duchesse de Lorraine;

Et madame Marguerite, despuis reyne de Navarre;

Madame la sœur du roy, despuis duchesse de Savoyc;

La reyne d'Escosse, despnis reyne dauphine, et reyne de France;

La reyne de Navarre, Jeanne d'Allebret ;

Madame Catherine sa fille , aujourd'huy Madame la sœur du roy ^ ;

Madame Diane , fille naturelle du roy ^ , despuis légitimée , et madame de Castres, et en secondes nopces madame de Montmorency , et pois madame d'Angoulesme;

Madame d'Anguien , de la maison de Sainct- Pbl et Estouteville, héritière ;

Madame la princesse de Condé , de la maison dcRoye;

Madame de Nevers , de la maison de Vandosme;

« Henri IV.

* Jkan II.

aiAMVon. n.

Madame de Guyse, de la maison de Ferrare ;

Madame Diane de Poictiers, duchesse de Yalentinois;

Mesdames les duchesses d'Aumale et de Bouillon, ses filles ;

Madame la marquise de Rothelin, de la maison de Rohan ;

Madame de Montpensier, de la maison de Longvy ou Givry ;

Madame l'admiralle de Brion, sasœur;

Madame de Rieux, sœur de M. de Montpensier;

Madame la marquise d'Elbeuf, sa fille, de la maison de Rieux ;

Madame la princesse de La Roche-sur-Yon, vefve du mareschal de Montejan ;

Madame la mareschalle de Sainct- André, de la maison de Lustrac;

Madame la mareschalle de Strozzy,de la maison de Medicis , fort proche de la reyne ;

Madame la comtes.se de Sommerive et de Tende, sa fille;

Madame la comtesse d'Urfé , sa proche et grande confidente ;

Madame la mareschalle de Brissac, de la maison d'Estelan en Normandie ;

Madame la mareschalle de Termes, du Piedmont;

Madame la connestable ;

Madame la mareschalle d'Amville, de la maison de Bouillon;

Madame l'admiralle de Chastillon , de la maison de Laval ;

Madame de Roye, sœur de M. l'admirai ;

Madame d'Andelot,de la maison de Laval,

héritière;

Madame de Martigues, dicte avant madamoiselle deVillemonlays, grande favorite de la

reyne d'Escosse;

Madame de Cursol, despuis duchesse d'Uzais;

Madame la comtesse de La Rochefoucault, de la maison de La Mirande ;

Madame de Randan, sa sœur;

Madame la comtesse de La Rochefoucault eu secondes nopces, de la maison de Roye, sœur de la princesse de Condé.

Bref, une infinité d'autres belles dames avoi ceste reyne , dont il ne me peut pas souvenir , quand elle estoit durant quelque temps de son règne et de mariage; puis estant vefve elle eut les deux reynes ses belles-filles.

VIES DES DAMES ILLUSTRES

Elisabelh d'Austrie , et Louyse de Lorraine; La reyne de Navarre, sa fille, le mirade du monde; Madame la princesse de Navarre, sa bellep-

sœur;

Madame la princesse deGondé , sa belle-ille, de la maison de Nevers ;

Madame de Nevers , sa sœur, héritière de la maison, et Taisnée;

Madame de Guyse , leur seconde ^œur , maryée en premières nopces au prince de Portian, et puis avec M. de Guyse ;

Madame de Nevers, de la maison de Montpcnsier, vefve du comte d'Eu, despuis M. de Nevers ;

Madame de Nevers, de la maison de Bouillon, roaryée au second M. de Nevers, et despuis avec M. de Glermont Tallard , et avec M. de Sagonne après ;

Madame de Montpensier, de la maison de Guyse;

Madame de Bouillon , de la maison de Montpensier;

Madame de Montlor , sa sœur ; et madame de Manon, son autre sceur;

Mesdames de Gypierre et AUuye, $Burs, de la maison de Pienne ;

Mesdames de Barbezieux, de Pienne et de Gbasteauroux , toutes trois sœurs, de la maison de Brion.

Mesdames de Garnavallet, Tune de la maison d'Auteville, et l'autre de la maison de La Baume;

Madame de Rouanays, de la maison de Sainct- Blansay, dicte avant madame de Ghasteau- Briant, fort favorite de la reyne sa maistresse;

Madame de Sauve, sa niepce ;

Madame de Lenoncourt , despuis madame de Guimené ;

Madame de Schomberg ;

Madame de Sansac , de la maison de Mootberon;

Madame de Bourdeille , de la maiàon de Montberon aussy, fort proches parantes ;

Madame de Lansac, de la maison de Mortemar , et Fautre la jeune, de la maison de Pothon

Madame de Lon^eville^ vefve de messieurs i de Saintrailtes ;

d'Anguien et Nevers ;

Madame la princesse dauphine, de la maison de Mezieres et d'Anjou ;

Madame de Gandalle, de la maison de Montmorency ;

Madame d'Espemon , sa fille ;

Madame de Joyeuse , sœur de la reyne ;

Madame de Mercuer, fille de M. de Martigues ;

Madame la princesse deGonty, de la maison de Lusse;

Madame de Raix de la maison de Dampierre, vefve de feu M. d'Annebaut , et puis remariée à M. de Raix ;

Madame la comtesse Fiasque , de la Maison de Slrozze, fille de Robert Strozze;

Madame la mareschatle de 6iron,de la maison de Sainct-Blanquart;

Madame de La Yallette , de la maison du Bouchage;

Madame la mareschalle de Joyeuse, sa sœur aisnée;

Madame de Nançay , son autre sœur ;

Madame du Bouchage, de la maison de La Yallette ;

Madame la duchesse d'Uzais la demim« » de la maison de Glermont Tallard;

Madame d'Assigny et madame de Brissac sa fille;

Madame de Glermont d'Amboise , vefve de feu M. de TAubespine le jeune, de la maison d'Oysel ou Ville Parisis ;

Madame de Villeroy, sa belle-sœur, de la maison de TAubespine ;

Madame de La Bourdesiere, de la maison de Hobertet;

Madame d'Estrée ;

Madame la comtesse de Sainet-Aignao;

Madame de Sourdis ;

Madame d'Arvaut , et madame de Mouloyson, ses filles ;

Madame de La Tour , despuis madame de Glermont d'Antragues, de la maison dç Bon de Marseilles ;

Madame d'Antragues t la première , de la maison de Guimenay, et mad^im/e d'Aniragues, la seconde , qui est annuit ^ ;

Madame de Villeclayr k jeune, de la noaison de La Marche, ou Bouillon, et l'autre de la maison de La Bretesche ;

Mesdames de Meni et Thoré, Vaut de

* Maiotenaat

CATHERINE DE MEDICIS

la maison de Gossé, et l'autre d'Humieres;

Madame la comtesse de Maulevrier, de la najsoade Limeuil;

Madame de Ragoy , de la maison de Gypierre ;

Madame la marquise de la Melleraye, de la maison de Raix ;

Madame du Fargîs , de la maison de Pienne ;

Madame de Senerpont, et madame de Beaudine sa fille , de la Maison d'Ovarly ;

Madame de Lesigny ;

Madame du Lude, de la maison de l^a Fayette ;

Madame la comtesse de Sancerre , sa fille ;

Madame de Fontaine Guerin, de la maison de Sancerre ;

Madame de Lavardin , de la maison de Negrepeiisse ;

Mesdames la roareschalle de Matignon , de Rufiiec, de Maliicorne , toutes trois sœurs, de la maison du Lude ;

Madame de La Ghastre ;

Madame de Glermont de Lodey e , de la maison de Beruoy ;

Madame Bourdin ;

Madame de Bruslard;

Madame de Pinard.

Tant d'autres y en a-il , qu'avant en achever le conte je ni*en romprois la teste ; plus j'y songerois, la mémoire me varieroit : voylà pourqooy je les passe soubs silence. Et si Ton m'inculpe que je ne les mets pas bien en leur rang^ quand elles estoient avec leur reyne elles les gardoîent assez bien, sans avoir la peine de les ranger icy.

Il t^ut venir à ceste heure aux filles que j*ay veaes, tant avec la reyne mère qu^avec mesdames les reynes ses belles-filles, et autres grandes princesses de la cour, lesquelles, encore que je les aye veues toutes quasi niaryées , je ne les nommeray qae filles , ainsi que dès le commancernent elles ont esté avec leurs maistresses. Et dirais bien et oommerois tous les gentilshommes avecques qui elles ont esté maryées ; mais cela seroit trop long à lire et superflu, aussy crois-je que le meilleur temps qu'elles ont eu jamais , et qn'on ieur demande, c'est quand elles estoient filles; car elles avoient leur libéral arbitre pour cstre religieuses, aussy bien de Venus que de Diane , mais qu'elles eussent de bi sagesse et de

Thabileté et sçavoir, pour engarder Tenflure du ventre.

En voicy donques aucunes, et des plus anciennes, qui sont une vingtaine, et des premières :

Madamoiselle de Rohan;

Madamoiselle de Piennes;

Madamoiselle de Sourdis ;

Madamoiselle de Bourlemont ;

Madamoiselle de Tenie ;

Mesdamoiselles de Gabrianne et Guyonniere, sœurs ;

Madamoiselle de Bourdeille ;

Madamoiselle de Rouhet ;

Mesdamoiselles de Limeuil , sœurs, dont Taisnée mourut à la cour.

Madamoiselle de Gharlus;

Madamoiselle de Brion ;

Madamoiselle de Sainct-Boirela Belle, despuis madame La Grande;

Madamoiselle de Sainct- André , très- riche beriiiere, fille de M. le mareschal de Sainct- André;

Madamoiselle de Montbron , riche héritière de la maison d'Ausances;

Madamoiselle de Burlan, autrement Theligny;

Mesdamoiselles d'Auteviile, trois sœurs;

Mesdamoiselles de Fiammin , de Veton , Béton, Leviston, escossoises;

Madamoiselle de Fontpertuis ;

Madamoiselle de Torigny;

Madamoiselle de Noyan ;

Mesdamoiselles de Riberac, autrement de Guitinieres;

Madamoiselle de GhasteauneuF;

Madamoiselle de Montai ;

Madamoiselle de La Ghastigneraye,raisnée ;

Madamoiselle de Gharansonnet ;

Madamoiselle de La Ghastre ;

Mesdamoiselles d'Ëstanay , les deux sœurs ;

Mesdamoiselles de Gertau, les deux sœurs;

Mesdamoiselles de Pons , les deux sœurs;

Madamoiselle d'Atrie.

Madamoiselle de Garatte, sa cousine;

Madamoiselle de La Mirande;

Mesdamoiselles 4e Brissac, les deux sœurs;

Madamoiselle Davilla , Gipriote , eschappee du sac deChipre^;

' Elle était en effet Cypriote, puisqu'eUe éuitaceur

VIES DES DAMES ILLUSTRES

Madamoisrllc de Gipierre

Madamoiselle d'Âyelle ;

Madamoiselle de La Motthe;

Madamoiselle de Vitry ^ ;

Madamoiselle de Foucaud ;

Madamoiselle du Tiers :

Madamoiselle de La Vernay;

Madamoiselle de Beaulieu , de la maison de Brissac, bastarde;

Madamoiselle de Grandmont ;

Madamoiselle du Lude ;

Madamoiselle de La Bretesche^;

Madamoiselle de Bouille;

Madamoisellede La Ghastigneraj'e, la seconde;

Mesdamoiselies d'Estrée, Gabrieile et Diane;

Madamoiselle de Surgieres ' ;

Madamoiselle de Roslain;

Madamoiselle de Faucheuse ;

Madamoiselle de Rebours ;

Madamoiselle de Ville Savîn ;

Mesdamoiselies de Barbezieux , les trois sœurs;

Madamoiselle de Lucé;

Madamoiselle de Gheronne ;

Mesdamoiselies de Bacqueville;

Et pour couronner la fin , madamoiselle de Guyse, firaischement eslevée, très-belle et honneste princesse, et madamoiselle de Longueville, Taisnée, de mesme vertu.

En nommeray-je encor davantage P Non; car ma mémoire n*y sauroit fournir. Âussy il y en a tant d'autres dames et filles , que je les prie de m'escuser si je les fais passer au bout de la plume; non que je ne les veuille fort priser et estimer; mais je n'y ferois queresver et m'y amuser par trop, pour vouloir faire fin, et dire que toute ceste compaignie, que je viens à nommer, on n*yeust sceurien reprendre de leur temps, car toute beauté y abondoit, toute majesté, toute gentillesse, toute bonne grâce; et bien heureux estoit-il qui pouvoit estre touché de lamour de telles dames, et bien heureux

de rhUtorien Darila, Cypriot, comme od le roit dans m vie. Elle fut mariée à Jean de Hemery ou d'Hemeries, seigneur de Yillers, gentilhomme normand.

* Louise de l'Hôpital , depuis madame de Simiers.

' l^uise de Savonnières, fille de Jean, sieur de La Bretesche, et fille d'honneur de la reine Catherine. Elle épousa en juillet 1586 ce même René de Villequier, qui avait tué pour adultère Françoise de La Marck, sa première femme.

* L'une des maliresses poétiques de Rocard.

aussy qui en pouvoit escapar. Et vous jure que je n'ay nommé nulles de ces dames et damoisel les qui ne fussent fort belles, agréables et bien accomplies, et toutes bastantes pour mettre un feu par tout le monde. Aussy, tant qu'elles ont esté en leurs beaux aages , elles en ont bien bruslé en bonne part, autant de nous autres gentilshommes de cour que d^autres qui s'approchoient de leurs feux : aussy à plusieurs ont elles esté douces, amiables et favorables et courtoises. Je parle d'aucunes, desquelles j'espère en faire de bons contes dans ce livre avant que je m'en desparte , et d'autres aussy qui ne sont y comprises ; mais le tout si modestement , et sans escandale , qu'on ne s'en apercevra de rien ; car le tout se couvrira soubs le rideau du silence de leur nom : si que possible aucunes qui en liront des contes d'elles-mesmes ne s'en des agreront ; car puisque le plaisir amoureux ne peut pas toujours durer, pour beaucoup d'incommodités , empeschemens et cbangemens , pour le moins le souvenir du vieil passé contente encor.

Or, pour bien considérer combien il faisoii beau voir toute ceste belle trouppe de dames et damoiselles, créatures plustost divines que humaines, il falloit se représenter les entrées de Paris et autres villes, les sacrées et superlatives nopces de uos roys de France, et de leurs sœurs filles de France, comme celles du roy dauphin, du roy Charles , du roy Henry 111 , de la reyne d'Espai|^ne , de madame de Lorraine, de la reyne de Navarre, sans force autres grandes nopces de princes et princesses, comme celles de M. de Joyeuse, qui les a toutes surpassées, si la reyne de Navarre y fust esté, puis l'entrevuede Bayonne, l'arrivée des Polonnois, et une infinité d'autres et pareilles magnificences que je n'aurois jamais achevé de dire, où l'on a veu ces dames parestre les unes plus belles que les autres, les unes plus braves et mieux en point que les autres; car, en telles festes, outre leur> grands moyens , le i*oy et les reynes leur donnoient de grandes livrées, les unes plus gentilles que les autres.

Bref, on n'eust rien veu que tout beau, tout esclatant, tout brave, tout superbe, que jamais la gloire de Niquée ' n'en approcha : car on

'' ^ Palais enchanté dans Jmadis , où Niquée est la ville de Nicée.

CATHERINE DE MEDICIS

x-ofoit tout cela reluire dans une salle du bal , aa Paliais ou au Louvre , comme estoillea au ciel en temps serain. Aussy leur reyne vouloit et commandoit tousjours qu'elles comparussent en haut et superbe appareil, encorque durant sa viduité elle ne se para jamais de mondaines soyes, si-non lugubres, mais tant bien propre-

ment pourtant, et si bien

KKIlHIll lit

fe, qu'elle

paroissoit bien la reyne par-dessus toutes.

11 est vray que le jour des nopces de ses deux fils, Charles et Henry, elle porta des robes de yellours noir, voulant, disoit-elle, solemniser la feste par ce signal par-dessus les antres ; mais, estant mariée, elle s'babilloit fort richement et superbement , et paroissoit bien ce qu'elle estoit. Et ce qui estoit très que beau à voir et à admirer, c*estoit aui processions générales qui se faisoient , fust à Paris ou aultres lieux , quelque petit fust-il, que la cour y fust» comme à celle de la Feste Dieu, à celle des Rameaux , portans leurs palmes et rameaux d'une si bonne grâce , et le jour de la Ghandelleur portans de mesmes leurs flambeaux, desquels les feux oontendoient avec les leurs. En ces trois processions, qui sont les bien fort solemnelles, certes on n'y remarquoît que toute beauté, toute bonne grâce, tout beau port, tout beau marcher et toute bra- ▼eté, si que les voyans en demeuroient tous ravis.

Il faisoit beau voir aussy quand la reyne alloit par pays en sa litière, estant grosse, lorsqu'elle estoit mariée, fust qu'elle allast achevai en rassemblée, ou par pays, vous eussiez veu quarante à cinquante dames ou damoiselles la suivre, montées sur de belles haquenées tant bien harnachées , et elles se tenant à cheval de li bonne grâce, que les hommes ne s'y paroissoient pas mieux, tant bien en point pour habillemensà cheval, que rien plus; leurs chapeaux tant bien garnis de plumes, ce qui enrichissoit encor la grâce , si que ces plumes volletantes en Tair representoient à demander amour ou guerre. Virgille, qui s'est voulu mesler d'escrire le haut appareil de la reyne Didon quand elle alloit et estoit à la chasse, n'a rien approché au prix de celuy de nostrereyneavecquessesdames, et ne luy en desplaise , aussy comme j'ay dict cy devant.

Geste reyne fiiicte de la main de ce grand roy François, qui avoit introduict ceste belle et superbe bombance , n'a voulu rien oublier ny

laisser de ce qu*elle avoit appris , mais l'a voulu tousjours imiter , voire surpasser, et luy ay veu dire trois ou quatre fois en ma vie sur ce subject. Ceux qui ont veu toutes ces choses comme moy en sentent encor Tame ravie comme moy, car ce que je dis est vray, car je Tay veu.

Voylà donc la cour de nostre reyne.Que malheureux fut le jour que telle reyne mourut ! J'ay ouy conter que nostre roy d'aujourd'huy, quelques dix-huict mois après qu'il se vit un peu avant dans la fortune et espérance d'estre un peu roy assez universel, se mit un jourà discourir avec feuM. le mareschal de Biron, des desseings et projects qu'il faisoit pour ung jour faire sa cour planteureuse , belle , et du tout ressemblable à celle que nostre dicte reyne entretenoit; car alors elle estoit en son plus grand lustre et splendeur qu*elle fut jamais ; M. le mareschal luy respondit : «Il n'est pas en «vostre puissance, ny de roy qui viendra ja- « mais, si ce n'est que vous fissiez tant avec Dieu «qu'il vous fist ressusciter la reyne mère , pour «la vous ramener telle. » Mais ce n'estoit pas cela que le roy demandoit, car il n'avoit rien, lorsqu'elle mourut, qu'il hayssoit tant, et sans subject pourtant , comme j'ay peu voir : mais il le doict sçavoir mieux que moy.

Que malheureux fust encor le jour que telle reyne mourut , et sur le poinct que nous en avions plus de nécessité et en avons encor !

Elle mourut à Blois de tristesse qu'elle conoeut du massacre qui se fit, et de la triste tra gedie qui s'y joua, et voyant que, sans y penser, elle avoit faict venir là les princes, pensant bien faire , ainsy que M. le cardinal de Bourbon luy dit : «Hélas! madame, vous nous avez tous «menés à la boucherie sans y penser. «Gela luy toucha si fort au coeur, et la mort de ces pauvres gens, qu'elle se remit dedans lit, ayant esté paravant malade, et oncques plus n'en releva.

On dit que, lorsque le roy luy annonça le meurtre de M. de Guyse, et qu'il estoit roy absolu, sans compagnon, nymaistre, elle luy demanda s'il avoit mis ordre aux affaires de son royaume avant que de faire ce coup. Il respondit qu'ouy. «Dieu le veuille, dit-elle, mon fils ! B Gomme très-prudente qu'elle estoit , elle prevoyoit bien ce qui luy debvoit advenir, et à tout le royaume.

Il y en a aucuns qui ont parlé diversement de

VIES DES DAMES ILLUSTRES

sa mort , et mesme de poison. Possible qu'ouy , possible que non ; mais on la tient morte et crevée de despit, comme elle avoit raison.

Elle fut mise en son lict de parade , ainsy que j'ay ouy dire à une de ses dames, ny plus ny moins que la reyne Anne , que j'ay dict par cy devant^ et vestue des mesmes habits royaux qu'avoit ladicte reyne , qui n'avoient servy depuis sa mort à autres qu'à elle; et fut portée après dans Tegltse du chasteau , en mesme pompe et solemnité que ladicte reyne Anne y où elle gist et repose encor.

Le roy Ta voit voulu faire porter à Chartres , et de là à Sainct-Denys, pour la mettre avec le roy son mary dans le mesme cercueil qu^elle luy avoit feict faire, baslir et construire, si beau et si superbe ; mais la guerre qui survint empescha le tout.

Voyià ce que je puis dire à ceste heure de ceste grande reyne, qui a donné certes de si grands subjects pour parler dignement d'elle , que ce petit discours n'est assez bastant pour ses louanges. Je le sçay bien ; mais aussy la qualité de monsçavoir n'y pourroit suffire, puisque les mieux disans y seroient bien empescbés.Tootesfois , pour tel discours qu'il est, je Tappens en toute humilité et dévotion à ses pieds, et ce aussy pour fuir la trop grande prolixité , pour laquelle certes je ne me sens trop capable : mais j'espère bien ne me séparer tant d'elle en mes discours que je m*en taise du tout, et n'en parle lors qu'il faudra, ainsy que ses belles et nom pareilles vertus me le commandent, et m'en donnent ample matière, ayant veu tout ce que j'ây escrit d'elle, et qui a passé de mon temps; d'autres temps je Tay appris de personnes fort illustres, ainsy que je le feray voir en tous ces livres.

Geste reyne qai ftit de tant de roys la noere, Kt des rcyoet aussy, ensemble de la France, Mourut lors qu'on ayoit d'elle le plus d'affaJre ; Car nul qu'elle u'a pu luy donner assistance.

MARIE STXJART, REYNE D*ESGOSSE,

JADIS ftBTRS DB NOSTIB FRAIfGB.

Ceux qui voudront jamais escrire de ceste illustre reyne d'Escosse en ont deux très-amples aubjects, l'un celuy de sa vie, et l'autre celuy

de sa mort ; l'un et l'autre tris-mal aooompaîgnés de la bonne fortune , ainsy que j'en veux toucher quelques points en ce petit discours, par forme d'abrégé, et non en longue histoire ; laquelle je laisse à descrire aux plus sçavans et mieux couchans par escrit.

Geste reyne donc eut son père , le roy Jacques , fort homme de bien et de valeur , et fort bon françols ; aussy avoit-il raison. Après qu'il fut veuf de madame Magdelaine , fille de France , demanda au roy François quelque honneste et vertueuse princesse de son royaume pour se re- : marier, ne désirant rien tant que de continuer l'alliance de France.

Le roy François, ne sçachant mieux choisir pour contenter ce bon prince, luy donna la 61le de M. de Guyse , Claude de Lorraine , vefve pour lors de fou M. de Longueville , sage , vertueuse et honneste , qu'il fost fort ayse, et s'estima très-heureux de la (tendre ; et s'en trouva tel après qu'il Teut prise et espousée, et tout le royaume d'Escosse, qu'elle gouverna fort sagement lorsqu'elle fut vefve, qui le fot en peu d'années après son maryage^ n'y ayant guieres demeuré avecques luy, non sans luy avoir produict une belle lignée, qui fut ceste belle, et des plus belles pour lors princesses du monde , nostre reyne ) de laquelle nous partons, icelle, n'estant quasy, par manière de dire, que née, et estant aux mammelles tettant,les Anglois vindrent assaillir l'Esoosse, et fallut que sa mère Tallast cachant , pour crainte de ceste furie , de terre en terre d'Escosse ; et , sans le bon secours que le roy Henry y envoya , à grand peine eust-elle esté sauvée; et ce nonobstant la fallut mettre sur les vaisseaux, et Texposeranx vagues, orages et aux vents de la mer , à la passer en France pour sa plus grande seureté : où certes ceste maie fortune n'ayant peu passer h mer avecques elle, ou ne l'osant pour ce coup l'attaquer en France , la laissa si bien que la bonne la prit par la main. Et , ainsi que son bel aage croissoit , ainsy vit-on en elle sa grande beauté , ses grandes vertus, croistre de telle sorte que , venant sur les quinze ans , sa beauté commença â faire paroistre sa belle lumière en beau plain midy , et en effacer le soleil lorsqu'il luisoit le plus fort, tant la beauté de son corps estoit belle. Et pour cdle de l'ame, elle estoit toute pareille; car elle s'estoit fiiicte fort sçavante en latin :

MARIE STÛARt.

«estant en Taage de treize à quatorze ans , elle desdama devant le roy Henry, la reyne, et toute la cour, publiquement en la salle du Louvre^ ttoe oraison en latin qu'elle avoit faicte, soubteoant et deffendant, contre ropinion commune ^ i|u*il estoit bien séant aux femmes de sçavoir les lettres et arts libéraux. Songez quelle rare chose (fesloit et admirable dé voir cèsté sçavante et belle reyne ainsy orer < en latin, qu'elle entendoit et parloit fort bien ; car je l'ay veue là : et fiitsi curieuse de faire feire à Antoine t'ochain, deChaony enVermandoisetraddresse à ladicte reyne, une rethorique en François que nous avons encore en lumière, afin qu*eiie Tentendist mieux et se fist plus doquente en François , comme elle a esté, et mieux que si dans la France mesme eust pris sa naissance. Aussy la faisoit-il bon voir parler, Fust aux plus grands, fust aux plus petits. Et tant qu'elle a esté en France, elle se reservoit tousjours deux heures du jour pour estudier et lire : aussy il tfy avoit guieres de sciences humaines qu'elle en discourust bien. Sur-tout elle aymoit la poésie et les poètes, mais sur-tout M. de Rohsard, M. du Bellay, et M. de Maison-Fleur , qui ont Faict de belles poésies et élégies pour elle , et mesmes lurson partenaent de la France, que j'ay veu souvent lire à elle-mesme en France et en Escosse les larmes à Fœil , et les souspirs àù cœur. Elle se mesloit d'estre poète, et composoit des vers, dont j'en ay veu aucuns de beaux et trèsbien faicts, et nullement ressemblans à ceux qu'on luya mis sus à avoir Faicts sur Tamour du comte de Bothwel : ils sont trop grossiers et mal polis pour estre sortis de sa belle boutique. M. de Ronsard estoit bien de mon opinion en cela, ainsy que nous en discourions un jour , et que nous les lisions. Elle en composoit bien de plus beaux et de plus gentils, et promptement, comme je Tay veue souvent qu'elle se retiroit en son cabinet , et sortoit aussy tost pour âous en nioostrer à aucuns honnestes gens que nous estions là. De plus , elle escrivoit fort bien en prose , ttrtout en lettres, qlie j'ay veues très-belles et li'^loquenteset hautes Toutesfois, quand elle 'evisoit avecques aucuns , elle usoit de fort doux , inignard et fort agréable parler^ et avecques Due bonne mâyesté, meslée pourtant avecques tine fort discreteet modeste privante, et surtout

* Harauiguer.

avecques une fort belle grâce ; mesnw que sa langue naturelle, qui de soi est fort rurale ^ bar* bare, mal sonnante et séante, elle la parloit de si bonne grâce, et la Façonnoit de telle sorte, qu'elle la Faisoit trouver très-belle et très-agreable en elle, mais non en autre;.

Voyez quelle vertu avoit une telle beauté et telle grâce, de Faire tourner un barltarisme grossier en une douce civilité et gracieuse mondanité 1 Et ne s'en Faut esbahir de cela, qu'estant habillée à la sauvage ( comme je Tay veue ) et à la barbaresque mode des sauvages de son pays, elle paroissoit , en un corps mortel et habit barbare et grossier, une vraye déesse. Ceux qui Tout veue ainsy habillée le pourront ainsy coufosser en toute vérité; et ceux qui ne Tout veue en pourront avoir veu son pour traict, estant ainsy habillée. Si que j'ay veu dire à la reyne mère et au roy : qu'elle se monstroit encor en celuy là plus belle, plus agréable et plus desiraijie qu'en tous les autres. Que pou voit-elle donc paroistre se représentant en ses belles et riches parures ) Fust à la Françoise ou à Tespaignolle , eu avecques le bonnet à l'italienne , ou en ses autres habits de son grand deuil blanc , avecques lequel il la Faisoit très-beau voir? car la blancheur de son visage contendoit avecques la blancheur de son voile à qui l'emporteroit ; mais €ùûn l'artifice de son voile le perdoit , et la neige de son blanc visage effoçoit rautre:aussy se fitil à la cour une dianson d'elle portant le deuil i qui estoit telle :

L'on TOid, sout blanc atour» En grand deuil et tristeue, Se poormener mainct tour De beauté la déesse, Tenant le trait eli main DeKmBlsInbutnaia; Et Amour, sans fronteau, Voletter autour d'elle, Dnlpliant son bindeâu En un funèbre yoile, Où sont ces mois èscrits :

KétiiB ob estM mis.

Yoylà comment ceste princesse paroissoit en toutes foçotis d'habits, fossent barbares, mondains, ao^teres. Elle avoit encore ceste perfoction pour Faire mieux embraser le monde , la voix très-douce et très-bonne; car elle chantoit très-bien,aceordant sa voix avecques le luth, qu'elle tbucàoît bien joliment de ceste belle main blanche, et de ces beaux doigts si bien façonnés,

VIES DES DAMES ILLUSTRES

qui ne debvoient rien à ceux de l'Aurore. Que reste-il d^avautage pour dire ses beautés? sinon ce qu'on disoît d'elle : que le soleil de son Esoosse estoit fort dissemblable à elle ; car quelquesfois de l'an il ne luit pas cinq heures en son pays ; et elle luisoit tousjours si bien , que de ses clairs rayons elle en faisoit part à sa terre et à son peuple, qui avoit plus besoing de lumière que tout autre, pour, de son inclination, estre fort esioigné du grand soleil du ciel. Ah! royaume d'Escosse, je crois que maintenant vos jours sont encor bien plus courts qu'ils n'estoient, et vos nuicts plus longues, puis que vous avez perdu ceste princesse qui vous illuminoit ! Mais vous en avez esté ingrats , ne l'ayant sceu recognoistre du debvoir de fidélité comme vous debvie?, et comme nous en parlerons ailleurs.

Or ceste dame et princesse pleut tant à la France, qu'elle convia le roy Henry d'en prendre l'alliance, et la donner à M. le Dauphin, son fils bien aymé, qui, de son costé, en estoit esperdument espris. Lesnopcesdoncen furent solemnellement célébrées dans la grande église et le palais de Paris, où l'on vit ceste reyne paroisire cent fois plus belle qu'une déesse du ciel, fust au matin à aller aux espousailles en brave majesté, fost aprés-disneràsepourmener au bal, et fust sur le soir à s'acheminer d'un pas modeste , et façon desdaigneuse, pour offrir et parfaire son vœu au dieu Hymenée : si bien que la voix d'un chascun s'alloit espandant et resonnant par la cour, et parmy la grand cité, que bien heureux estoit cent et cent fois le prince qui s'alloit joindre avecques ceste princesse; que si le royaume d'Escosse estoit quelque chose de prix, la reyne le valoit davantage : car, encor qu'elle n'eust ny sceptre ny couronne, sa seule personne et sa divine beauté valoient un ro)'aume ; mais , puisqu'elle estoit reyne , elle apportoit à la France et à son mary double fortune.

Voyià ce que le monde alloit disant d'elle ; et par ainsy elle fot appelée la reyne dauphine, et le roy son mary roy dauphin, vivans tous deux en une très-grande amour et plaisante concorde.

Puis, venant ce grand roy Henry à mourir , vindrent à estre roy et reyne de France , roy et reyne dedeux grands royaumes, heureux et très^ heureux tous deux , si le roy son mary ne fust esté emporté par la mort, ny elle par conséquent restée vefve au beau avril de ses plus beaux

ans , et n'ayant jouy ensemble de leur amour , plaisir et felicité, que quelque quatre années.

Voylâ une felicité de peu de durée, et à qui la maie fortune pour ce coupdebvoit pardonner; mais , la malfaisante qu'elle est , voulut ainsy traicter misérablement ceste princesse, qui, de sa perte et de son deuil fit elle-mesmeceste chanson.

En mon triste et doax chant, D*an ton fort lamentable, Je jette un deuil tranchant , De fierté tncomparabfe, Et en soutplrt cuisans Patte met meîlleurt ant.

Ful-ii un tel malheur De dure destina , Ny ti triste douleur De dame fortunée, Qui mon oœiv et mon œil Vois en bierre et cercueil f

Qui, en mon doux printemps Et fleur de ma jeunesse , Toutes les peines sens D'une extresme tristesse, Et en rien n'ay plaisir, Qu'en regret et désir?

Ce qui m*estoit plaisant Ores m*est peine dure, Le jour le plus luisant M*est nuit noire et obscure, Et n'est rien si exquis, Qui de moy soit requis.

J'ay au cœur et à Tœil Un portrait et image Qui figure mon deuil En mon pasle Tisage, De violettes taint, Qui est ramoureux teinct.

Pour mon mal estranger Je ne m'arreste en place; Mais j'ay eu beau changer, Si ma douleur n'efface.

Car mon pis et mon mieux Sont les plus déserts lieux ;

Si en quelque séjour. Soit en bois ou en prée , Soit sur l'aube du jour, Ou soit sur la vesprée, Sans cesse mon cœur sent Le regret d'un absent.

Si parfois vers ces lieux Viens à dresser ma veue.

Le doux traicl de ses yeux Je vois en une nue; Soudain je vois en l'eau , Comme dans un tombeau.

Si je suis en repos , Sommeillant sur ma couche, l'oy qu'il me tient propos.

Je le sens qu'il me touche :

MARIE STUART

Bn labeur, en reeoy, Toucjours eit prest de moy.

Je ne ▼oU aalre object, Poar beau qu'il se préwute, A qui que coit subject , ODoquet mon cœur consente.

Exempt de perfection , A celte affection.

Mets, cbanson, icy fin A si triste complainte, Dont sera le refrein :

Anoour Traye et non fSeinte; Pour la séparation, N*aura diminution.

Yoylà les regrets qu^alloit jettant et chantant piteusement ceste triste reyne, qui les maniFestoit encore plus par son pasle teint; car, dès-lors qu'elle fut vefve, je ne Tay jamais veue changer en plus coloré, tant que j*ay eu cest honneur de la voir, et en France et en Escosse, où il luy fallut aller au bout de dix-huict mois, à son très-grand regret, et après sa viduité, pour pacifier son royaume, fort divisé pour sa religion. Ilelas! elle n*y avoit aucune envie ny volonté. Je luy ay veu dire souvent, et appréhender comme la mort ce voyage; et desiroit cent fois plus de demeurer en France simple douairière, et se contenter de son Touraiue et Poictou pour son douaire donné à elle, que d'aller régner là en son pays sauvage ; mais messieurs ses oncles, au moins aucuns et non pas tous, luy conseillèrent, voire Ten pressèrent (je n'en diray point les occasions), qui pourtant s'en repentirent bien puis après de la faute.

Sur quoy ne faut doubter nullement si , lors de son parlement , le feu roy Charles, son beau firere, fust esté en aage accompiy comme il estoit fort petit et jeune, et aussy s'il fust esté en Thumeur et amour d'elle comme je l'ay veu, jamais il ne Teust laissée partir, et résolument il l'eust espousée ; car je l'en ay veu tellement amoureux , que jamais il ne regardoit son pourtraict qu'il n'y tinst l'œil tellement fixé et ravy, qu'il ne s'en pouvoit jamais oster ny s'en ressasier, et dire souvent que c'estoit la plus belle princesse qui nasquit jamais au monde : et tenoit le feu roy son frère par trop heureux d'avoir jouy d'une si belle princesse, et qu'il ne debvoit nullement regretter sa mort dans le tumbeau , puisqu'il avoit possédé en ce monde ceste beauté et son plaisir, pour si peu d'espace de temps qu'il

l'eust possédée ; et que telle jouissance valloit plus que celle de son royaume. De sorte que si elle fust demeurée en France il l'eust espousée : il y estoit résolu, encor que ce fus: esté sa belle-sœur ; mais le pape d'alors ne by en enst jamais refusé la dispense, veu qu'il la voit bien concédée à un sien subjeet, qui estot feu M. de Lové, pour espouser la sienne, et aussy que despuis, en Espagne, on a veu le rairquis d'Agûilar en avoir eu de mesme, et brce autres en ce pays, qui n'en font trop de dificulté pour entretenir leurs maisons, et ne Is gaster et dissiper, comme nous faisons en Fance.

Tous ces discours ai-je veu fairepource subject à luy et à plusieurs, lesquels j'obmettray pour ne varier en nostredict subjct de nostre reyne, laquelle enfin estant persudée, comme j'ay dict , d'aller en son royaume, i son voyage ayant esté remis à la prime ^ , fit tant , que , le remettant de mois en mois, elleae partit que sur la fin du mois d'aoust. Et ^ut noter que ceste prime, en laquelle elle )ensoit partir, vint si tardive, $i fascheuse, \ froide, qu'au mois d'avril n'y avoit pas aucue apparoissance de se parer de sa belle robe vrte , ny de ses belles fleurs. Si bien que les (ilans de la cour alloient augurons là-dessus , il publians que ceste prime avoit changé sa bile et plaisante saison en un ord etfascheuxayver, et n'avoit voulu se vestir de ses belles coueurs et verdures, pour le deuil qu'elle vouloitporter de la par* tance de ceste belle reyne, qu luy servoit totalement de lustre. M. de Maion-Fleur, gentil cavallier pour les lettres et p*ur les armes , en fit pour ce subject une fort bêle elegie.

Le commencement de l'autonne estant donc venu, il fallut que ceste reyne ,après avoir assez temporisé, abandonnast la Frnce; et s'estant acheminée par terre à Calais, accompagnée de messieurs tous ses oncles , M. de Nemours , et de la pluspart des grands ethonnestes de la cour, ensemble des dames , conme de madame de Guyse et autres, tous regr^ttanset pleurans à chaudes larmes l'absence d'une telle reyne , elle trouva au port deux gallires , l'une de M. de Mevillon , et l'autre du capitaine Albize , et deux navires de charge seulement pour tout armement : et , six jours après son séjour de

^ Prinlemps, autrefois primevère.

VIES DES DAMES ILLUSTRES

Calais , tyaot dict ses adieux piteux et pleins de souspirs à toute la grand compaiffnie qui estoit là, despils le plus grand jusques au plus petit, s'embarqua, ayant de ses oncles avec elle mes* sieurs d'Atmale , grand prieur , et d*Elbeuf , et M. d*Aiiivile , ai^ourd'huy M. le oonnestable^ et force mblesse que nous estions avec elle dans la galbre de M. de Mevillon, pour estre b meilleure ef la plus belle.

Aiiisy doc qu*elle eomniençoit à vouloir sortir duport, et|ue les rames commençoient à se vouloir moilller , elle y vit entrer en plaine mer , et tou à eoup à sa veue , s'enfoncer un navire devar elle et se périr ^ et la pluspart des mariniers senoyer, pour n'avoir pas bien pris ie courant eile fond ; ce qu'elle voyant, s^escria incontinent a Ah! mon Dieu! qUel augure de « voyage est ccy ! » Et la galiere estant sortie du port, et s'ettmt eslevé un petit vent frais, on eommença à fal)e lrt)ile, et la cbiourme se reposer. Elle, sans songr à autre action, s^appuie les deux bras sur la|)ouppe de la galiere du costé du timon, et se mitl fondre en grosses larmesjettant tousgours sebeanx yeux sur le port et le lieu d'où elle estoit prtie, prononçant tousjours ces tristes parolles : ddieu France ! adieu France ! » les répétant à Qaque coup ; et luy dura cet exercice dolent fès de cinq heures, jusques qu'il commança àfairenuict, qu'on luy demanda si elle ne se vouiot point oslér de là et soupper un peu. Alors , rdoublant ses pleurs plus que Jamais, dit ces mRs : «C'est bien à ceste heure, «ma chère Frand,que je vohs perds du tout de « veue , puisque l nuict obscure est jalouse de ■ mon contentemot de vous voir tant que j'eusse «peu, et m'apporte un voile noir devant mes «yeux pour me (river d'un tel bien. Adieu donc^ «nia chère Frame , je ne vous verrày jamais < plus ! » Ainsy seretira,disant qu'elle avoit fioict tout le contraire de Didon , qui ne fit que regarder la mer quand Enée se despartit d'avec elle , et eile regurdoit tonsjours la terre. Elle voulut se tiouchr sans n'avoir mangé qu'une salade et ne voulut descendre en bas dans la chambre de poii|»pe ; mais on luy fit dresser la traverse de la gëlere en haut de la pouppe^ et luy dressa-oi là son lict : et reposa feu ^ n'oubliant nullement ses soupirs et larmes. Elle commanda au tinionnier, sitost qu'il seroit jour, s'il voyoit et decoavroit encor le terrain de la

France , qu'il resveîllast , et ne craignîst de Tappelier. A quoy la fortune la fovorisa ; car le vent s'estant cessé, et ayant eu recours aux rames, on ne fit guieres de chemin ceste nuict: si bien que, le jour paressant, parut encor le terrain de France; et, n'ayant failly le timonnier au commandement qu'elle luy avoit faict, elle se leva sur son lict , et se mit à contempler la France encor , et tant qu'elle peut. Mais la galiere s'esloignant , elle esloigna son contentement, et ne vit plus son beau terrain. Adonc redoubla encbr ces mots : «Adieu la France! «je pense ne vous vdîr jamais plus, i

M desil-a-elle cette fob qu'une armée d'Angleterre parust, de laquelle noua estions fort menacés^afin qu'elle eust subjeet iet eontraincte de relascher en arrière ; et èe sauver au port d'otk elle estoit partie ; mais Dieu en eela ne Ta voulu fiivoriser à ses souhaits, car ^ sans aucun empeschement, nous aftriva^mes au Petit Lict^ Dont sur le navigage je feray cb petit incident : que le premier soir qùè nous feusmes embarqués, le seigneul*de Chastellérd, (}di despuis fût exécuté en Escosse par son outre-cuydance, et non pour crime, comme je diray (qui estoit gentil cavàllior et homme de bonne espée et bonnes lettres ), ainsy qu'il Vit qu'on allumoit le ftnal , il dit ce gentil mot : « il ne seroit poinct «besoing de ce Fana), ny de ce flambeau, pour «nous esclairer en mer, car les beaux yeux de «ceste reyne sont assez esclairans et bastans « pour esclairer de leurs beaux feux tonte la «mer , voire l'embraser polir un besofng.»

Faut noter qu'un jour avant , qui Fut un diibanche matin, que nous arrtvasmes en Escbsse, il s'esleva un si grand brouillard, que nbus he pouvions pas voir despuis la pouppe jusqU*à l'arbre de la galiere , en quoy les pllOteë et comitl?s fUrbOt fort iestonhés; Si bieii ((ue, par necessiié, il Fallut toouiller l'ancre en pleiile mer, et jetter la S4)ndé , pour savoir bii noUs estions.

Ce brouillard dui*a tout le long d'tm jottr , toute la nuict , jusque^ au letidbmain matin i huitt heures , que nous nous troiivasmes environnés d'une infinité d'escueife; èi bien qub, M nous Fussions allés en avant Ou à costé-, nous eussions donné à travers et nous Fussions tous péris. De quoy la t^eyne disoit que , pour son particulier, ne s'en ftist guieres souciée, ne sou-

* Leilb, prèsd'Edinburgh.

MARIE STUART

hdlldnt rien tant que la mort; mais elle ne l'eust pas sotthaitée ny voulu, pour le général , jiour tout le royaume d'Escosse. Ayant donc recogneu el veu, le matin de ce brouillard levé, le terrain d'Esoosse, il y en eut qui augurèrent sur ledict brouillard : qu'il signifioit qu'on alloit prendre terre dans un royaume brouillé , brouillon et mai plaisant.

Nous allasmes entrer et prendre terre au Petit Lict , où soudain les principaux de là et d'Islebourg^ accoururent pour recueillir leur reyue; et , ayant sèjonriié deux heures seulement au Petit Lict, fallut s'asctaeminer à Tlslebourg, qui n'est qu'à une petite lieue de là. La reyne y alla à cheval , et les dames et seigneurs sur des hacquedées guilledioes du pays, telles quelles, et harnachées de mesmes. Dohqties, sur tel appareil, la rëyne se mit à pleuret et dire : qub ce n'estait pas les pompes , les apprests , les magnificences ni les àUperbes montures de la France , dont felle avoit jbby si long-lbmps; mais puisqu'il h\l6\t changer soh paradis en un enfer, falloit pi*pndr(e patience. Et qui pis est, le soir, ainsy qu'elle se vouloil coucher , estant logée en bas en Tabbaye de Tlislebourg 2, qui est certes un beau bastiment et ne tient rien du pays , vindreht soubs sa feheStre cinq ou six cens marauts àe la Villfe luy dohner l'aubade de mcschans violons el petits rebecs , dont il n'y en a faute en ce pays là ; et se mirent à chanter des psaumes tant mal chantés et si mal accordés, que tien t)lus. tié ! quelle musique et quet repos pour sa nuict !

Le lendemain matin , on luy cuida tuer soh aumôsnier devant son Ic^is ; et s' il ne se fust saulvé de vistesse dedans sa chambre il estolt mort, et en eussent fàict de mesmes comme ils firent despuis à ^on secrétaire David ^; lequel , d'autant qu'il estoît d'esprit , la reyiie l'ayriaolt pour le maniement de Ses affeires : mais oii le luy tuâ dedans sa salle, si près d'elle que le sang luy en rejaillit ^ur sa robe, et luy tumba mort

à ses pieds.

Quelle IhdigiiUé! Ils luy en ont bien faîct d'autres; dont ne se ftut estonner s'ils ont parlé mal d'elle. Ce tour faict à son aumôsnier,

« Edinburgh.

* L'abbaye d'Holy-Rood.

* DaTid Rizzio , iniuicien italien , dont Marie Stoart devint éprise, et que ion mari fit tuer.

elle en vint si triste et faschée qu'elle dit: «Voylà cun beau commencement d'obéissance et de reacueil de mes subjects ! Je he sçay quelle en sera a la fin; mais je la prévois très- mauvaise.» Ainsy que la pauvre princesse en cela s'est monstrée despuis une seconde Gassandre en prophétie, comme elle estoit en beauté.

Estant là, elle vesquit environ trois ans fort sagement en sa viduité; et y èust persisté, n'ayant nullement envie de violer les maues de son mary ; mais les Estats de son royaume la prièrent et la sollicitèrent de se remarier, afin qu'elle leur pust laisser quelque beau roy en- Âmté d'elle, comme est cestuy-cy d'aujourd'huy.

H y en a qui ont dict qu'aux premières guerres le roy de Navarre la voulut espouser , en répudiant la reyne sa femme à cause de la religion ; mais ellk n'y voulut consentir, disant qu'elle avoit une ame, et qu'elle ne la vouloit perdre pour tbutes les grandeurs do mohde , faisait un grand scrupule d'espouser un homme maryé.

Enfin elle se remaria avec un jeune seigneur d'Angleterre de foî't grande maison , mais non pareil à elle ^ Ce hiariage ne Fut guieres heureux ; ny pour l'un hy pour l'autre. Je ne veux icy raconter comment le r(^ son mar Jr, a|>rès luy avoir faict un fort bel enfant , qui règne au* jourd'huy,fut tué et mourut par «ne fougade dressée où il logeoit. L'histoii'e en est imprimée et escrite, mais noh au vray , pour l'accusation qu'on a suscitée à la reyne d'y avoir esté consentante. Ce sont abus ti menteries ; car jamais ceste reyne ne fut cruelle : elle estoit du tout bonne et très-douce. Jamais en France elle ne fit cruauté , mesmes n'a pris plaisir ny eu le corar de voir défaire les pauvres criminels par justice, comme beaucoup de grandes que j^ay cognues; et alors qu'elle estoit en sa gallere, ne voulut jamais permettre que l'on battist le moins du monde un seul forçat; en pria M. le grand prieur son oncle, et lé commanda exprès^ sèment au comité , ayant uhe ccimpassfon extresme de leur misère, et le cœur luy en ftisdtt

mal.

Pour fin , jamais cruauté ne lojgpea au cœur d'une si grande et douce beauté; mais ce sont esté des imposteurs qû\ l'ont dilct et escril^ entre autres M. Buchanan : en quoy il a ma

1 Henri Stuart , comte de Lennox , son oousin

VIES DES DAMES ILLUSTRES

recognu les biens que sa reyne luy avoit faicts en France et en Escosse, pour la grâce de sa vie et du relief de son ban. Il eust mieux vallu qu'il eust employé son divin sçavoîr à parler mieux d'elle, ny des amours de Botbwel, jusqu'à y mettre quelques sonnets qu'elle avoit faicts, que ceux qui ont cognu sa poésie et son sçavoir diront bien tousjours qu'ils ne sont venus d'elle, ny moins jugeront de ses amours; car ce Bothwel estoit le plus laid homme, et d*au$sy mauvaise grâce qu'il se peust voir. Mais si cestuylà n'en a bien dict , il y en a d'autres qui en ont escrit un fort beau livre de son innocence, que j'ay veu, qui Ta si bien déclarée et prouvée, que les moindres esprits n'y mordroient, combien que ses ennemys n'y ayent eu esgard ; mais la désirant faire perdre , comme ils ont foict à la fin, et comme obstinés, l'en ont tellement persécutée, qu'ils ne cessèrent jamais qu'elle ne fust mise dans un fort cbasteau : on dit que c'est Sainct-Ândré en Escosse. Et, ayant demeuré près d'un an misérablement captive, fut délivrée par le moyen d'un fort honneste et brave gentilhomme du pays et de fort bonne maison, nommé M. de Béton, que j'ay cognu et veu, lequel m'en conta l'histoire lorsqu'il eu vint apporter la nouvelle au roy,ain$y que nous passions l'eau devant le Louvre. 11 estoit nepveu de l'evesque de Glasco, ambassadeur eu France, un des hommes de bien et dignes prélats qui se voit point , et qui a esté fidelle serviteur de sa maistresse jusqu'à son dernier souspir, et luy est encor autant après son trespas.

Voylà donc ceste reyne en liberté, qui ne chauma pas; et en moins d'un rien eut amassé une armée de ceux qu'elle estimoit ses plus fidelles; et la menant, elle la première en teste, montée sur une bonne hacquenée, veslue d'un simple cotillon ou juppe de taffetas blanc, et coiffée d'une coiffe de crespe dessus; de quoy j'ay veu plusieurs personnes s'estonner, mesmes la reyne mère, qu'une si tendre princesse, et si délicate qu'elle estoit et avoit esté toute sa vie , fust ainsy habituée aux incommodités de la guerre. Mais aussy qu'est la chose que Ton endure et que l'on ne fasse pour régner absolument, et de se venger de son peuple rebelle, et le ranger à son obéissance P

Voylà donc ceste reyne, belle et généreuse , comme une seconde Zenobie, à la teste de son

armée , la conduisant pour TafA^onter à celle de ses ennemis, et livrer battaille; mais, bélaslqud malheur ! ainsy qu'elle pensoit les siens venir aux mains avec les autres, et ainsy qu'elle les exhortoit et animoit par ses belles et valeureuses parolles,qui eussent pu esmouvoir les rochiers,ils vindrent tous à hausser leurs picques sans rendre combat; et, tant d'un oosté que d'autre, vindrent mettre les armes bas, s'embrasser et se faire amis : et tous, confédérés et conjurés ensemble , firent complot de se saisir de la reyoe , et la prendre prisonnière, et la mener en Angleterre. M. de Gros, intendant de sa maison, gentilhomme d'Auvergne, en conta ainsy l'histoire à la reyne mere;en venant de là, et le visa Saint-Maur,qui nous la conta à aucuns de nous. Enfin elle fut menée en Angleterre, où elle fut logée en un cbasteau si estroictement et en telle captivité, qu'elle n'en a bougé de dix-huict à vingt ans jusqu'à sa mort, dont elle en eut sentence, par trop cruelle, fondée sur plusieurs raisons telles quelles, qui sont dans l'arrest; mais une des principales , à ce que je tiens de bon lieu , fut que la reyne d'Angleterre ne Tayma jamais, et a esté tousjours et de long-temps jalouse de sa beauté, qu'elle voyoit surpasser la sienne. Que c'est de jalousie ! et pour la i*eligion aussy? Or, tant y a que celte princesse après sa longue prison fut condamnéeà la mort, et avoir la teste tranchée; et son arrest luy fut prononcé deux mois avant qu'elle fust exécutée. Aucuns disent qu'elle n'en sceut rien, si-non quand on fut pour l'exécuter. D'autres diseot qu il luy fut prononcé deux mois avant l'exécution , ainsy que la reyne mère en eut l'advis estant à Gongnac , qui en fut très-marrye ; et mesmes luy dit-on ceste particularité : qu'aussy tost que l'arrest fut prononcé on luy tendit sa chambre et son lict de noir. La reyne mère se mit là dessus à louer fort la constance de ladicie reyne d'Escosse,et qu'elle n'en avoit jamais veu ny ouy parler d'une plus constante en son adversité. J'estois présent alors, et croyois pourtant que la reyne d'Angleterre ne la foroit point mourir, ne l'estimant cruelle tant jusques là, et que de son naturel elle ne l'estoit point (mais elle le fut là) , et aussy que M. de Bellievre , que leroy avoit despesché pour luy sauver la vie, opcreroit quelque chose de bon; mais il n'y I gaigna rien.

MARIE STUART

Pour venir donc à Geste mort piteuse, qu'on ne peut descrire qu'avecques grande compassion , le dix-sepliesme douques de fèbvrier Tan mille cinq cens huictante sept, arrivant au lieu où estoit la reyne prisonnière, cbasteau appelle Fodringhaye^ les commissaires de la reyne d'Angleterre, par elle envoyés (je ne diray point leurs noms, car il ne serviroit de rien), sur les deux ou trois heures après midy , et estant en la présence de Paulet, son gardien ou geôlier, font lecture de leur commission touchant rexecution à leur prisonnière , luy desclarant que le lendemain matin ils y procederoient , Tadmonestant de s*appresler entre sept ou huict.

Elle, sans s'estonner aucunement , les remepciade leurs bonnes nouvelles, disant qu'elles nepouvoient estre meilleures pour elle, pour voir maintenant la fin de ses misères , et que dès long-temps elle s'estoit apprestée et résolue à mourir, despuis sa détention en Angleterre, suppliant pourtant les commissaires de luy donner un peu de temps et de loysir pour faire son testament et donner wdre à ses affaires, puisque cela gisoil à leur volonté, comme leur commission portoit. Â quoy le comte de Gherusbery^ luy dit assez rudement : «Non, non, «madame, il faut mourir. Tenez-vous preste «demain entre sept et huict heures du matin. «On ne vous prolongera pas le delay d'un mo- « ment. » Il y en eut un plus courtois, ce luy sembluit,quiluy voulut userde quelques remonstrancespour estimer de luy donnerquelqueconstance davantage à supporter ceste mort. Elle luy respoDdit qu'elle n*avoit point besoing de consolation, pour le moins venant de luy; mais que s'il vouloii faire ce bon office à sa conscience de luy faire venir son aumosnier pour la confesser que ce luy seroit une obligation qui surpasserait toute autre ; car , pour son corps , elle ne croyoit pas qu'ils fussent si inhumains qu'ils ne luy donnassent droict de sépulture. Lors il luy répliqua qu'il ne s'y falloit point attendre ; de façon qu'elle fut conlraincte d'escrire sa confession, qui fut telle:

« J'ay esté combattue aujourd'huy de ma re- «licion, et de recevoir la consolation des héré- « tiques. Vous entendrez par Bourgoing et les «autres, que j'ay faict fidellement protestation

* FotherÎDgay.

' Sbrewfbory.

a de ma foy , en laquelle je veux mourir. J'ay «requis de vous avoir pour faire ma confession «et recevoir mon sacrement, ce qui m'a esté a cruellement refusé, aussy bien que le trans- « port de mon corps , et de pouvoir tester libreament, ou rien escrire que par leurs mains. A «faute de cela, je confesse la griefveté de mes «peschés en gênerai, comme j'avois délibéré de «faire à vous en particulier, vous priant, au «nom de Dieu, de prier et veiller ceste nuict «avec moy pour la satisfaction de mes peschés, «et m*envoyer voslre absolution et pardon- de «toutes les offenses que j'ay faictes. J'essayeray «de vous voir en leur présence, comme ils m'ont «accordé, du maistre d'hostel; et s'il m'est per- « mis, devant tous je vous demanderay pardon. «Advisez-moy de plus propres prières pour ceste «nuict et pour demain matin, car le temps est «court et je n'ay loisir d'escrire; mais je vous «recommanderay oonmie le reste ^ et sur-tout tf vos bénéfices vous seront conservés et asseurés, «et vous recommanderay au roy. Je n'ay plus « de loisir ; advisez-moy de tout ce que vous «penserez de bon pour n^on salut par escrit.B Après cela faict et pourveu au salut de son ame avant toutes choses, elle ne perdit point temps, et si peu qu'il luy restoit (bien long pourtant et suffisant pour esbranler une constance des plus asseurées, mais en elle on n'y cognut aucune crainte de la mort, mais beaucoup de contentement de sortir des misères mondaines), l'employa à escrire à nostre roy , à la reyne mère qu'elle honnorott beaucoup , à monsieur et à madame deGuyse, et à autres particuliers, lettres certes fort piteuses, mais du tout tendantes à leur faire cognoistre que jusqu'à la dernière heure, elle n'avoit perdu la mémoire d'eux, et le contentement qu'elle recevoit de se voir delivrée de Unt de maux , desquels il y avoit vingt et un ans qu'elle estoit accablée; et leur envoya à tous des presens qui estoient delà valeur et prix que le pouvoit consentir une pauvre reyne captive et mal fortunée.

Après envoya quérir sa maison , despuis le plus grand jusques au plus petit , et fit ouvrir ses coffres, et regarda combien elle pouvoit I avoir d'argent ; leur despartit à chascun selon son moyen et le service qu'elle avoit tiré d'eux , et à ses femmes leur partagea ce qui luy pouvoit encor rester de bagues, de carquans, de

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lyiestes * et accoustremens ; leur disant à tous que c*esloit avecques beaucoup de regret qu'elle n'avuit davantage pour leur donner et les recompenser , mais qu'elle s'asseuroit que son fils salisferoit à sa nécessité : et pria son matslre d'hostelde le ftiire entendre à sondict fils, à qui elle renvoyoit sa bénédiction, le priant de ne venger point sa mort, laissant le tout à Dieu à en ordonner selon ses divines volontés ; et leur dit adieu à tous sans larmoyer aucunement; mais au contraire les consoloit, et leur disoit qu'il ne falloit pas qu'ils pleurassent sur le poinct de la voir bienheureuse en contr'eschange de tant de malheurs qu'elle avoit eu ; puis les fit tons sortir de la chambre, réservé ses femmes.

Or il estoit desjà nuict ; et se retira en son oratoire, oà elle pria Dieu plus de deux heures, les genoux tous nuds contre terre, car ses femmes s'en apperceurent; puis elle s'en revint en sa chambre, et leur dit : 4 Je croy qu'il vault «beaucoup mieux, mes amies, que je mange «quelque diose, et que je me couche après , a afin que demain je ne fasse chose indigne de c moy , et que le cœur ne me (aille. » Quelle générosité et quel courage I Ce qu'elle fit; et, prenant une rostie au vin seulement , s'en alla coucher , et dormit fort peu, et employa la plus grande partie de la nuict en prières et oraisons.

Elle se leva deux heures devant jour, et s'habilla le plus proprement qu'elle peut , et mieux que de coustume, et print une robe de velours noir, qui estoit tout ce qu'elle s'estoit réservé de ses accoustremens , disant à ses femmes : a Mes amies, je vous eusse laissé plustost ceste a accoust remenl que celuy d'hier, si-non qu'il faut «que j'aille à la mort un peu honnorablement , «et quej'aye quelquechose plus que le commun, a Voyià un mouchoir que j'ay réservé aussy, qui « sera pour me bander les yeux quand je viendray a là, que je vous donne , ma mie (parlant à une « de ses femmes ), car je veux recevoir ce dernier « office de vous. »

Après, elle se retira à son oratoire, leur ayant dict derechef adieu en les baisant; et leur dit tout plein de particularités pour dire au roy, à la reyne et à ses parens , non chose qui tendist à la vengeance, mais au contraire plustost ; et fit là ses pasques par le moyen d'une hostie consa-

* ^jrtestes, ruban de tête, liens de léce.

créeque le bon papePie V luyavoitenvoyéepour s'en servir à sa nécessité , et qu-elle avoit tousjeurs fort curieusement et sainctement gardée et conservée.

Après avoir dict toutes ses oraisons , qui forent bien longues , car il estoit desjà grand matin , elle s'en vint dans sa chambre, et s'assit auprès du feu, pariant tousjours à ses femmes, et les consolant, au lieu que les autres la debvoient consoler ; leur disant que ce n^estoit rien que des félicités de ce monde , et qu'elle en debvoit bien servir d'exemple aux plus grandes de la terre jusques aux plus petites ; qu'elle, qui avoit esté reyne des royaumes de France et d'Escosse , de l'un par nature, de l'autre par fortune, après avoir iriumphé pesle-mesle dans les honneurs et grandeurs, la voyIà reduicte entre les mains d'un bourreau, innocente toulesfois,cequila consoloit pourtant : mesmemerit le plus beau de leur prétexte estoit pris pour la faire mourir sur la religion catholique, bonne, saiucte, qu'elle n'abandonneroit jamais jusques au dernier souspir, puisqu'elle y avoit esté baptisée , et qu'elle ne vouloii autre gloire après sa mort, si-non qu'elles publiassent sa fermeté par toute la France, quand elles y seroient retournées, comme elle, les en prioit ; et qu'encor qu'elle sçavoit qu'elles auroient beaucoup de creve-cœur de la voir sur l'eschaffaut pour jouer une telle tragédie, si vouioit-elle qu'elles fossent les tesmoings de sa mort, sçachant bien qu'elle n'en pourroit avoir de plus fidelles, pour en faire le rapport de ce qui en adviendroit.

Ainsy qu'elle achevoit ces parolles. Ton vint heurter fort rudement à la porte. Ses femmes, se doutant que c'estoit l'heure qu*on la venoit quérir, voulurent faire résistance d'ouvrir ; mais elle leur dit : «Mes amies, cela ne sert de rien, «ouvrez.»

Et entra premièrement un compagnon, avec un basion blanc en la main , lequel, autrement sans s'adresser à personne, dit en se pourmenant, par deux fois : «Me voicy venu , me voicy «venu.» La reyne se doutant qu'il l'advertissoir de l'heure de l'execuiion, prit en la main une petite croix d'yvoire.

Puis après vindrent les commissaires suadicts. et estans entrés la reyne leur dit : « Eh bien I «messieurs, vous m'estes venu quérir. Je suis « preste et trèa-resolue de mourir, et (rou ve qu^ la

MARIE STUART

vreyne,ma bonne sœur, fait beaucoup pour tfiDoy, et tQUS vous autres particulièrement, qui «eaavez faict ceste recherche. Allons donc.» Eui , ?oyans ceste constance accompagnée d'une si grande douceur et exlreme beauté, s'en estonnereot fort ; car jamais on ne la vit plus belle , ayant uoe couleur aux joues qui rembellissoit.

Ainsy Boocace escript de Sophonisba, laquelle estant en son adversité après la prise de son mary et de sa ville, et parlant à Massinissa : a Vous eus- «siezdict, raconte-il, que son propre malheur «la rendoit plus belle; et luy favorisoit la dou- «ceur de son visage, pour la rendre plus desiirable et agréable. •

Ces commissaires furent grandement esmeus ï quelque compassion. Toutesfois, ainsy qu'elle sorioit , ils ne voulurent pas permettre i ses femmes de la suivre , cratgnans que , pour leurs lan^eatations , souspirs et hauts cris, l'acte de l'exécution en fust aucunement troublé ; mais elle leur dit : a Eh quoy ! messieurs, me voulez- ( vous user tant de rigueurs que de ne permettre «seulement ou consentir que mes femmes m'ac* «compagneot au supplice? Au moins que j'oba tienne ceste faveur de vous autres.» Ce qu'ils luy aecorderent, en leur promettant qu'elle leur imposeroit silence quand ils les feroient venir kN^u'it fiiodroit.

Le lieu de rexecuUon estoit dans la salle , au milieu de laquelle on avoit dressé un escbaF* bat large de douze pieds en quarré, et haut de deux, tapissé de meschante revesche noire.

Elle entra donc dans ceste salle , avecques pa* reille majesté et grâce comme si elle fust entrée dans une salle de bal , où on Tavoit veue d'autreslbis si excellemment paroistre, sans jamais changer de contenance.

Aiosy qu'elle fut auprès de t'eschaf faut , elle appella son noaistre d'hostel , et luy dit : a Aydez- «moy à moater; c^est le dernier office que je « recevray d^ vous ; » et luy réitéra tout ce qu'elle luy avoit dict en sa chambre pour dire à son fils. Puis, estant sur TeschaHaut, elle demanda son aumosnîer , priant les o(ificiers qui estoient là de permettre qu'il vinst; ce qui luy fut refusé tout à plat, luy disant le comte de izent, qu'il la plaignoit grandement de la voir ainsy adon.née aux superstitions du temps passé, et qu'il falloit porter la croix de Christ eu son cœur, et non en la main. A quoy /elle fist response qu'il

estoit mal aisé de porter tel et si beau object en la main, sans que le cœur n'en fiist touché de quelque émotion et survenance ; que la chose la plus séante à toute personne chrestienne, c'estoit de porter la vraye marque de sa rédemption lors que la mort la menaçoit. Et , voyant qu'elle ne pouvoit avoir son aumosnier , elle pria de faire venir ses femmes, ainsy qu'ils luy avoient promis; ce qu'ils firent : l'une desquelles, à son entrée dans la salle, appercevant sa maistresse sur l'eschaffaut en tel esquipage parmy les bourreaux, ne se peut engarder décrier, gémir et perdre contenance ; mais incontinent la reyne luy ayant fàict signe du doigt contre la bouche, elle se retint.

Sa Majesté alors commança à taire des protestations : que jamais elle n'avoit attenté ny à Testât , ny à la vie de la reyne , sa bonne sœur ; ouy bien d'avoir voulu rechercher sa liberté , comme tous captifis sont obligés; mais qu'elle voyoit bien que la cause de sa mort estoit la religion , dont elle s'estimoit très-heureuse de terminer sa vie pour ce subject ; et prioit la reyne sa bonne sœur , d'avoir pitié de ses pauvres serviteurs qu'elle tenoit captils, en considération de Tafflictlon dont Us avoient esté esmeus à rechercher la liberté de leur maîstresse , puisqu'elle en debvoit pâtir pour tous.

On luy amena un ministre pour l'exhorter ; mais elle luy dit en anglois : aAbI mon amy , «donne-moy pati^ee» ; luy dedarant qu'elle ne vouloit communiquer avec luy , ny avoir aucuns propos avec ceux de sa secte , et qu'elle estoit apprestée à mourir sans conseil , et que telles gens que luy ne luy pouvoient apporter aucune consolation ou contentement d'esprit.

Ce neantmoins , voyant qu'il continuoit ses prières en son barragouin, elle ne laisse de dire les siennes en latin, eslevant sa voix par dessus celle du ministre; et puis redit qu'elle s'estimoit beaucoup heureuse de respandre la dernière goutte de son sang pour sa religion , plus que de vivre si longuement , et qu'elle ne pouvoit attendis que nature parachevast le cours ordonné de sa vie , et qu'elle esperoit tant en cduy qui estoit représenté par la croix qu'elle teooit en sa main , et devant les pieds duquel elle se prosteruoit, que ceste mort temporelie, soufferte pour son nom, luy seroit le passage, le commancement et l'entrée de la vie éternelle

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avec les anges et les âmes bienheureuses , qui recevroient d'elle son sang, et la representeroient devant Dieu en dévotion de toutes ses offenses, les priant de luy estre intercesseurs pour obtenir pardon de grâce.

Telles estoient ses prières, estant à genoux sur Teschaffaut, lesquelles elle fesoit d^un cœur fort ardent , y adjoustant plusieurs autres pour le pape, les roys de France, d'Espaigne, et niesmes pour la rey ne d'Angleterre, priant Dieu la vouloir illuminer de son sainct esprit; pria aussy pour son fils , et }>our Tisle de la Brelaigne et d'Escosse , pour les vouloir convertir.

Gela faict, elle appella ses femmes pour luy ayder à oster son voyle noir, sa coiffure et ses auires ornemens ; et ainsy que le bourreau y vouloit toucher, elle luy dit : «Ha! mon amy, «ne me touche point. »Toutesfois, elle ne peut engarder qu'il n'y touchast; car après qu'on eut abbaissé sa robbe jusqu'à la ceinture, cevillain la tira par le bras assez lourdement, et luy osta son pourpoint, son corps de cotte , avecques le collet bas; de manière que son col et sa belle gorge, plus blanche qu'albastre, paroissoient nuds et descouverts.

EUe-mesme s'accommoda le plus diligemment qu'elle pouvoit, disant qu'elle n'esloit pas accoustumée à se despouiller devant le monde, ny en si grand compaignie (on dit qu il y pouvoit bien avoir quatre à cinq cens personnes), ny se servir de tels valets de chambre

Le bourreau se mit à genoui et luy demanda pardon, à quoy elle dict qu'elle luy pardonnoit, et à tous ceux qui estoient autheurs de sa mort , d'aussy bon cœur qu'elle desiroit ses péchés luy estre pardonnes de Dieu.

Puis elle dit à sa femme à qui elle avoit donné auparavant le mouchouer, qu'elle luy portast ledict mouchouer.

Elle portoit une croix d'or, où il y avoit du bois de la vraye croix avec l'image de Nostre-Seigneur, qu'elle vouloit bailler à Tune de ses damoiselles; mais le bourreau l'en empescba, nonobstant que Sa Majesté Teust prié de ce fiiire , luy promettant que la damoiselle luy payeroit trois fois la valeur.

Ainsy s'estant toute apprestée , après avoir baisé les damoiselles , elle leur donna congé de se retirer avec sa bénédiction, leur faisant le signe de la croix sur elles. Et , voyant que Tune

des deux ne se pouvoit contenûr de plorer, elle luy imposa silence, disant qu'elle s'estoit obligée de promesse qu'elles ne feroient aucun trouble par leurs pleurs et gemissemens , leur commandant de se retirer doucement , de prier Dieu pour elle, et porter bon et fidelle tesmoignage de sa mort en la religion ancienne, saincte et catholique.

L'une des deux luy ayant bandé les yeux avec son mouchouer, incontinent elle se jetta à genoux de grand courage, sans donner la moindre démonstration ou signe d'aucune crainte de la mort

Sa constance estoit telle, que toute l'assistance, mesmes ses ennemis , furent esmeus ; et n'y eut pas quatre personnes qui se peurent garder de plorer, tant ils trouvèrent cespectacle estrange, se condamnans eux-mesmes en leur conscience d'une telle ingustice. jf-

Et parce que le bourreau , ou plustost ministre deSathan, l'importunoit, luy voulant tuer lame avec le corps, et la troubloit en ses prières, en haussant sa voix pour le surmonter, elle dit eu latin le pseaume, //i/^^ Domine, speravi: non confundar in œternum ^ , lequel elle récita tout au long. Ayant achevé, se mit la teste sur le billot ; et, comme elle repctoit de rechef. In manus tuas^ Domine, commendo spiritum meum 3, le bourreau luy bailla un grand coup de hache, dont il luy enfonça ses attiffets dans la teste , laquelle il n'emporta qu'au troisiesme coup, pour rendre le martyre plus grand et plus illustre , combien que ce n'est pas la peine mais la cause qui fait le- martyre.

Ce faict, il prend la teste en la main, et la monsirant aux assistans, dit : a Dieu sauve la areyne Elisabeth. Ainsy advienne aux ennemys «de l'Esvangile. » Et , en ce disant, la descoiff^ , par manière de mespris , afin de monstrer ses cheveux desjà blancs, qu'elle ne craignoit pourtant estant en vie de les monstrer, ny se les tordre et friser, comme quand elle les avoit si beaux , si blonds et cendrés ; car ce n'estoit pas la vieillesse qui les avoit ainsy rendus changes en l'aage de trente-cinq ans, et n'ayant pas quasy quarante ans ; mais c'estoient les ennuis.

* Seigneur, j'ai remit mon espérance en toi! Que Je ne lois point à jamais confondue.

* Seigneur, je remeu mon esprit entre tes mains.

MARIE STUART

tristesse et maux qu^elle avoit endarés en son royaume el en sa prison.

Geste malheureuse tragédie finie, ses pauvres damoiselles , curieuses de l'honneur de leur maistresse, s'adressèrent à Paulet, son gardien, et le prièrent que le bourreau ne touchast plus au corps de leur maistresse^ et qu'il leur ftist permis de la despouiller, après que le monde serait retiré, afin qu'aucune indignité ne fust fiicte au corps, promettans de luy rendre la despouille et tout ce qu'il pourroit avoir et demander; mais ce maudict les renvoya fort lourdement, leur commandant de sortir hors de la salle.

Cependant le bourreau la descbaussa et la mania partout à sa discrétion. On doute s'il luy en fit de mesmes comme ce misérable muletier fit, dans les Cent Nouvelles de la rcyne de Navarre, à l'endroict de ceste pauvre femme qu'il tua. Il arrive des tentations aux hommes plus estranges que celle-là.

Après qu'il eut feict ce qu'il vouloit, le corps fut porté en une chambre joignante celle de ses serviteurs, bien fermée, de peur qu'ils n'y entrassent pour luy faire aucun pie et bon office : ce qui leur augmenta et doubla leur ennuy; car ils la voyoient par un trou au travers, à demy couverte d'un morceau de drap de bure qu'on avoit arraché de la table du jeu de son billard. Quelle maequaniqueté, voire animosité et indignité, de ne luy en avoir voulu achepler UDg noir un peu plus digne d'elle !

Ce pauvre corps y fut assez longtemps dans ceste sorte, jusqu'à ce qu'il commança à se corrompre, qu'enfin, ils furent obligés de le saller et embaumer à la legiere, pour espargner les firais; et puis le mirent en un coffre de ptomb , où il fut gardé sept mois , et puis porté en terre prophane du temple de Petersbrouch. Vray est que ceste église est dédiée sous le nom de Saioct Pierre , et la reyne Catherine d'Espaigne y est enterrée à la catholique; mais elle est aujourd'huy prophane, comme sont toutes les églises d'Angleterre.

Il y en a qui ont dit et escrit, mesmes des Anglois qui ont fait un livre de ceste mort et de ses causes: que la despouille de la reyne morte fut ostée au bourreau, en luy payant la valeur en argent de ses habits et ornemens royaux.

Aucuns Espaignols en firent de mesmes lors-

■sautoiii. n.

qu'ils firent mourir Francisque Pizarre, ainsy que j'ay dict en quelque part parlant de luy.

La revesche, dont l'escfaaffaut estoit couvert, mesmes les aisses d'iceluy, le pavé de la maison, et toutes autres choses arrousées de son sang, furent incontinent, une partie brusiés, uoe partie lavés, de peur qu'au temps à venir ils ne servissent à superstition, c'est à dire, de peur qu^aucuns catholiques soigneux ne les vinssent un jour à achepter ou recueillir avec respect , honneur et révérence ( quelle crainte , qui pourra servir possible de prophétie et augure!), comme les bons pères anciens a voient de coustume de garder les reliques , et observer avec dévotion les monumens des martyrs. Ce n'est pas de ce temps que les hérétiques ont ainsy foict : Qui omniaquœ martyrum erant, cremabant, comme dit Eusebe, et cineres in Bhodanum spargebant, utcum corporibus interiret eoram quoque memoria ^ Mais pourtant la mémoire de ceste reyne, en despit de toutes choses, vivra à jamais en gloire et en Iriumphe.

Voyià enfin le discours de sa mort, que je tiens par le rapport de deux damoiselles présentes , bien honnestes certes , bien fidelles à leur maistresse, et obéissantes à son commandement, pour avoir porté tesmoignage de sa constance et de sa religion. Elles s'en retournèrent en France après l'avoir perdue, car elles estoient françoises : dont Tune estoit fille de madamoiselle de Rare , que j'avoîs veue en France l'une des dames de ladicte revue. Je pense que ces deux honnestes damoiselles eussent fait plorer les plus barbares à les ouyr faire si piteux conte, qu'elles rendoient du tout lamentable et par les pleurs et par leurs douces , dolentes et belles paroles.

J'en ay appris aussy beaucoup d'un livre qui a esté faict et imprimé, qui s'intitule : Le Martyre de la reyne d'Esœsse , douairière de France, Hélas ! pour avoir esté notre reyne , cela ne luy a guieres servy. Il me semble que, pour avoir esté telle, on debvoit craindre à la faire mourir de peur de vengeance : et y euston songé cent fois avant que venir là, si nostre roy en eust bien voulu prendre l'affirmative ;

* Parce qu*ils brûlaient tout ce qui appartenait aux martyrt» et en jetaient les cendres dans le Rhône, afio qu'avec leur corps périt aussi leur mtaoire.

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mais, d'autant qu'alors il bayssoît messieurs de Guyse ses cousins, il s'en soucia fort peu, que par manière d'acquit. Héias ! qu'en ponvoit mais la pauvre innocente P Voylà ce qu'en disoient aucuns.

D'antres disent et assenrent qu'il s'en formalisa fort. Gomme de vray il envoya à la reyne d'Angleterre M. de Bellievre, Fan des grands et prudens sénateurs de France, et des plus suffîsans, qui ne faillit d'y apporter toutes ses raisons, prières de son roy, et menaces, et tout ce qu'il put, et entre autres de luy alléguer qu il u'appartenoit à ung roy ou à ung souverain de faire mourir ung autre roy ou ung autre souverain, sur lequel il ne pouvoit avoir aucune puissance, ny de Dieu ny des hommes : dont sur ce luy allégua d'un visage courroucé rhistoîre de Gonradin , mort et exécuté à Naples; menaçant ladicte reyne d'une prophétie de vengeance, comme à l'autre qui fit faire Texecution : et d'autant que Thistoire est à propos, piteuse, et quasy semblable & celle de nostre reyne; et pour mieux i'estendre je snis esté d'avis de la mettre icy par escrit.

Gonradin donc de Suebe, jeune gentilhomme qui fut fils de Henry, aisné fils de Frédéric II, passa en Italie, accompaigné d'un sien parent de son aage, duc d'Austrie, et avec une fort grosse armée d'AUemans et autres , cuydant recouvrer Naples et Siciile, qu'il pretendoil fuy appartenir par la succession de son ayeul et de ses oncles ; et, de faict, mit aucunement Charles, duc d'Anjou , premier roy de Naples , pour lors paisible, en danger de le perdre ; mais il vint à perdre la bataille ; et , ses gens deffaicts, fut pris avecques sondict parent (je ne diray la façon , ne servant à nostre propos); et menés devant le roy Charles, qui les fit très-bien garder prisonniers l'espace d'un an, au bout duquel, au vingt sixiesme d'octobre, l'on estendit des couvertures de velours cramoisy au milieu du marché de Naples, au lieu où fut mise despuis une colonne devant Peglise des Carmes, que la mère de Gonradin fit bastir despuis. Et furent emmenés sur les couvertures estendues Gonradin et le duc d'Austrie et autres , en grande presse du peuple , non seulement de François et Neapolitains, mais de toutes les villes voisines, qui ettoient accourus à si cruel spectacle; lequel aussy le roy Charles vk , combien qu'il Aist eo

une tour assez loing de It , regardant tout ce qui s'y faisoit.

Quand ils furent venus, maistre Robert de Barry , premier greffier du roy Charles, monta sur un perron que l'on avoit dressé tout exprès, et leut la sentence de mort contre les susdicts, pour avoir troublé la paix de l'Eglise, avoir faussement usurpé le nom de roy, voulu occuper et attenter contre la personne du roy mesme; à quoy Gonradin dit en langue latine à celuy qui la prononça, la valeur de telles paroles; «Trais- «tre , paillard, meschant , tu as condamné le fils (cdu roy. Et ne sçais-tu pas qu'un pareil sur son «pareil n'a point de commandement ny de puisci sa nce, et ne le peut condamner à la mort?)»

Puis, il nia qu'il eust voulu offenser TEglise, mais seulement conquester le royaume qui luy appartenoit, et qu'on luy retenoit à tort, mais qu'il esperoit que sa mort seroit vengée : et, tirant un gand de sa main , le jeta vers le peuple comme un signe d'investiture, maisplustostde vengeance, disant qu'il laissoit son héritier don Frédéric de Gastille, fils de sa tante. Cedict gand fut recueilly d'un chevallier, et despuis porté au roy Pierre d'Arragon.

Cela faict, le premier fut le due d'Austrie à qui la teste ht tranchée; laquelle, toute séparée du corps, cria par deux fois: Maria, Et Gonradin l'ayant prise, la baisa tendrement, et, la serrant auprès de sa poictrine, pleura le malheur de son compaignon , s'aocusaot soymesme qu'il avoit esté occasion de sa mort| l'ayant tiré d'avecques sa mère, et emmené avecques soy à si cruelle fortune. Puis se mit i genoux, les mains levées au eiel, et les yeui, demandant pardon : et , sur ce poinct, l'exécoteur de tel office luy fit voler la teste, et à d'autres après. Et , à ce maistre bourreau , un antre pour cela appareillé, fit le semblable qu*il avoit fiiict aux autres, luy coupant inoontioent la teste , afin qu'il ne se pust jamais vanter d'avoir espandn si noMe sang.

Les corps sans teste demeurèrent sur terre longtemps , et ne fut homme si hardy d'y toncher , jusqu'à tant que Charles eust commandé qu'ils fessent ensevelis.

Telle fut la fin misérable de ce jeune priM Gonradin, plaint et pleuré de tous ceux qui ^ virent mourir.

Plusieurs oui escrivoieat de ce (eoipa , oe dict

MARIE STUART

rhisioire , blasmerent foft le jugement de Charles pour ravoir faict mourir, ne leur semblant point chose royale et chrestieone d'user de la cruauté envers un tel seigneur , et de tel aage et de telle noblesse et fortune , d'autant que c'est chose autant belle et honnorable de garder les grands seigneurs comme de les vaincre, et qu'après la victoire on doit mettre Tespée bas , et ne Tarroser plus de sang vaincu, et pnncipalement chrestien ; et , qui pis est , luy, ayant esté pris devant Damietle par les Sarrazins, avec le roy saînct Louys son frère , furent royalement traictés, royalement tenus et royalement relaschés, en payant rançon.

Aussy le roy Pierre d'Arra^on , le reprochant audicl roy Charles par une lettre , pource qu*il n'avoit pas gardé telle raison envers Gonradin que les Sarrazins envers luy, entre autres paroles luy dict aînsy : Tu IVerone Nerordor, et Sarracenis crudelior; c*est-à-dire : « Tu es «plus Néron que Néron, et plus cruel que les «Sarrazins. »

Aussy Robert , comte de Flandres , son gendre, prit si grand desplaisir à ceste mort, que, plein d*une noble colère , transperça d'un coup d'estoc et tua celuy qui leut la sentence , luy semblant celuy n^estre pas digne de vivre, qui, estant de très-basse race, avoit esté si hardy de lire une sentence de mort contre un prince de si haut lignage.

Or, pour la vengeance de ceste mort et supplice, au bout de quelque temps, ainsy que le roy Charles estoit venu à Bordeaux pour se trouver au combat assigné et compromis entre luy et le roy Pierre , son fils unique Charles , prince de Saleme , vint à estre pris en un combat de mer fort malheureusement, et contre le commandement de son père qui luy avoit fiiict exprès de ne venir aux mains nullement , et toute sa fleur de noblesse françoise prise et defaicte par Rogier dcLorîa, Calabrois, et admirai du roy Pierre, dont , par un coup , furent les testes tranchées en Sicîlle, à Messine, à plus de deui cens gentilshommes et barons françois, et tout pour la vengeance de Gonradin.

En partie le royaume se vînt à révolter, mesmes la ville de Naples, sur lequel piteux jeu arriva Charles, qui , venant malade de tristesse, despît et mélancolie, passa de ceste vie en l'autre, ayant régné dix neuf ans assez pai-

siblement , et n*ayant que cinquante six ans : laquelle mort ayant esté sceue par les Siciliens , courent à la prison où estoit le reste des pauvres François pris par cest admirai Rogier de Loria, pour les tuer et massacrer tous; mais parce que, touts captif^ qu'ils estoient se deffendirent vaillamment (pour avoir plustostfaict et s'oster do danger ) , mirent le feu aux prisons , et les bruslerent tous en vie. Voyez quelle vengeance ! Puis assemblèrent tous les sindics de toutes les villes de Sicille,pour juger Charles, prince de Saleme, en en suivant la manière de faire du roy Charles , son père, quand il jugea Conradin ; et tous, d*un commun accord, le jugèrent et le condamnèrent à avoir la teste tranchée, comme son père avoit condamné Conradin.

Estant ce jugement ainsy donné , la reyne Constance, par un vrndredy malin, envoya signifier la mort au jeune prince, le faisant advertir qu'il pourveust au salut de son ame , parce qu'il falloit qu'il receust la mort ce jour là comme Conradin. A quoy le prince respondit par telles paroles : « Je suis content de prendre «en patience ceste mort de bon cœur, me souavenant qu'à tel jour qu'aujourd'hui Nostre «Seigneur Jesus-Christ aussi receul sa mort et a passion.»

Quand la reyne eut entendu qu'il avoit faict ceste response , elle, qui estait bonne direstienne, dévote, sage et modeste dame, dit ainsy : tt Puisque le prince, pour le regard de ace jour, veut prendre la mort si doucement « et si patiemment , j'ay aussy délibéré en fhon- «neur de celuy qui à tel jour souffrit mon et «passion, luy estre miséricordieuse comme il «nous le fut aussy; » et, cela dit , commanda qu'il fust gardé sans qu'on luy fist aucun desplai sir. Et, pour contenter le peuple, qui requeroit sa uiort, à tous elle leur fit entendre qu'en chose de telle importance, de laquelle pourroit sortir plusieurs scandales, il ne falloit faire aucune délibération sans le sceu du roy Pierre; et ainsy commanda que le jeune prince fust ment en Catalogne en toute seurelé ; ce qui fut faict, et laissé à Tadvis et jugement du roy Pierre, qui despuis , après quatre ans avoir demeuré prisonnier, fut délivré à la mode que dit l'histoire.

Cest acte n'apporta pas moins de louange à ceste sage et pitoyable reyne, usant deooste

VIES DES DAMES ILLOSTRES

douceur et pieté , que d'iofamie , dit Thistoire, au roy Charles, pour s'eslre baigné trop cruellement dans le sang innocent du jeune et royal enfant, suivant son appétit desordonné.

Voyià l'histoire de Gonradin , sar laquelle je o'ay veu guieres personnes généreuses qui n'ayent dict que la reyne d'Angleterre east acquis une gloire immortelle, si elle eust usé de miséricorde à Tendroict de la reyne d'Escosse , en imitant ceste bonne reyne Constance ; et aussy qu'elle ne seroit exempte de courir la fortune de la vengeance qui l'attend , quoy quil tarde, pour un tel sang innocent respandu qui la crie là haut.

On dit que la reyne angloise fut sage et advisée en cela ; car, non seulement elle en voulut passer par l'advis de ceux de son royaume , mais de plusieurs grands princes et seigneurs protestans , tant d'ÂlIemaigne que de France , comme le feu prince de Condé et Casimir, morts peu après , et le prince d'Orange et autres , qui signèrent ceste mort violente, et d'autres qui n'attendent pas de moins ; car Ils en sentent la conscience chargée , puisque cela ne leur tou^ choit en rien , et ne veniot en aucun advantage, ne le faisant que pour plaire à ladicte reyne , mais, tant s'en faut, leur portoit un préjudice inestimable.

On dit aussy que ladite reyne Elizabeth, quand elle envoya signifier ceste triste sentence à la pauvre reyne Marie, que celuy qui luy en porta la parole l'asseura que c'estoit à son grand et triste regret , mais par la contrainte de ses estatSy qui l'en avoient pressée, elle respondit : a Elle a bien plus de puissance que cela pour les « rendre obeissans à ses volonlés quand il luy «plaist, car c'est la princesse, voire le prince, «qui se fait autant craindre et révérer.»

Or , je m'en rapporte à la vérité du tout, que le temps révélera. Cependant la reyne morte vivra glorieuse , et en ce monde et en l'autre , jusqu'à ce qu'il vienne d'icy à quelques années ((Uelque bon pape qui la canonise pour le martyre qu'elle a souffert en l'honneur de Dieu et de sa loi.

Il ne faut doubter que si ce grand , vaillant et généreux prince , feu M. de Guyse dernier , ne fust mort, que la vengeance d'une si noble reyne et cousine ainsy morte ne seroit mainte-

nant à naistre. Or c'est assez parlé d*aa subject si pitoyable, par quoy je fois fin.

Cette reyne, qui fut en be«ilé non f>ffî^^?Wf. Fai par trop d'ioijustioe exécutée â mort Four soutenir sa foy d'un cœur inviolable. Se peut-il faire donc qu'on n'en lengt le tort?

11 y en a eu un qui avoit fiiict son tunibeau eo vers latins, dont la substance es toit telle : t Nature avoit produict ceste reyne pour estre veue de tout le monde; aussy a-elle esté veue en grande admiration pour sa beauté et ses vertus, tant qu'elle a vescu : mais l'Angleterre , y portant envie , la mit sur un escbaffaut , pour estre veue en dérision, qui pourtant a esté bien trompée , car telle veue luy a tourné à louange et admiration envers le monde, et gloire et grâce envers Dieu.»

Si faut-il , avant que je finisse , que je die encor cecy pour response à aucuns que j'ay veu parler mal de la mort de Chastellard , que la reyne fit exécuter en Escosse, et Ten taxer, voire estre si malheureux de tenir que, par vengeance divine, elle avoit justement paiy comme elle avoit faict patir autruy. il faudroit donc à ce conte qu il n'y eust nullement de justice, et qu'il n'en faut jamais faire : et qui en sçait Tbistoire n'en blasmera nullement nostre dicte reyne ; et, pour ce, je la vais raconter pour sa justification.

Ce Chastellard donc fut un gentilhomme de Dauphiné , de bon lieu et de bonne part, car il fut petit nepveu, du costé de sa mère, de ce brave M. de Bayard ; aussy di.soit-on qu'il luy ressembloit de taille , car il Tavoit moyenne et très-belle, et maigreline, ainsy qu'on disoit M. de Bayard Tavoit. Il estoit fort adroict aux armes , et dispost en toutes choses et à tous bonnestes exercices > comme à tirer des armes , à jouer à la paulme, à sauter et à danser.

Bref il estoit gentilhomme irès-accomply ; et, quant à l'ame, il l'avoit aussy très-belle, car il parloit très -bien, et mettoit par escrit des mieux, et mesmes en rithme, aussy bien que gentilhomme de France, usant d^une poésie fort douce et gentille, en cavallier.

11 suivoit M. d'Âmville , ainsy nommé de ce temps, aujourd'huy M. le oonnestable : et lors que nous fusmes avec M. le Grand Prieur, de la maison de Lorraine , et luy, conduire ladictt

MARIE STUART

reyoe , ledict Ghastellard fat avec luy, qui en cesCe oompaignie se fit cognoistre à la reyne ce qa*il estoît en toutes ses gentilles actions , et sur-tout en ses rithroes ; et entre autres il en fit une d'elle sur une traduction en italien , car il le parloit et Tentendoit bien, qui commence : Che giova posséder città e regrU, etc. ? qui est un sonnet très bien Met, dont la substance est telle : « De quoy sert posséder tant de royau- «mes, cités, villes, provinces, commander à «tant de peuples , se faire respecter, craindre, «admirer et voir d'un chacun , et dormir vefve , «seule et froide comme glace P» Il fit plusieurs autres rithmes très-belles, que j'ay veues escrites en main; car jamais elles n'ont esté imprimées, que j'aye veu.

La reyne donc , qui aymoit les lettres , et principalement les rithmes, et quelquefois elle en faisoit de gentilles, se plut à voir celles dudict Ghastellard , et mesmes elle iuy faisoit respense; et , pour ce, Iuy faisoit bonne chère et Fentretenoit souvent. Cependant Iuy s'embrase couvertement d'un feu par trop haut , sans que l'object en peuve mais; car et qui peut défendre d'aymer? On a bien aymé le temps passé les plus chastes déesses et dames et ayme-l'on encore, voire a-l'on aymé des statues de marbre; mais pour cela les dames n'en sont à blasmer si elles n'y adhèrent. Brusie donc qui voudra soubs ces feux couverts.

Ghastellard s'en tourne avecques toute la trouppe en France, fort fiisché et désespéré d'abandonner si bel objet. Au bout d'un an, la première guerre dville vient en France. Luy , qui estoit de la religion, combat en soy quel party il doit prendre, ou aller à Orléans avecques les autres, ou demeurer avecques M. d'Amville, et avecques luy faire la guerre contre sa religion. Ce dernier luy est trop amer d'aller ainsy contre sa foy et sa conscience ; deTautre, porter les armes contre son maistre luy desplaist grandement : parquoy résout ny pour Tun ny pour l'autre combattre, mais de se bannir de France et s'en aller en Kscosse , et laisser battre qui voudra , et là couler le temps. Il en ouvre les propos à M. d'Amville, et luy descouvresa resolution, et le prie d'escrire à la reyne des lettres en sa faveur ; ce qu'il obtint : et, en ayant pris des uns et des autres , il part; et te vis partir, me dit adieu , et une partie

de sa resolution, car nous estions bons amys.

Il fait donc son voyage et l'achevé heureusement; si bien qu'estant arrivé en Escosse, et ayant discouru toute sa resolution â la reyne, elle le reçoit humainement, et l'asseure estrele bien venu; mais, abusant de ceste bonne chère, il voulut s'attaquer à un si haut soleil , qu'il s'y perdit comme Phaètou; car, forcé d'amour et de rage , il fut si presumptueux de se cacher soubs le lict de la reyne , lequel fut descouvert ainsy qu'elle se vouloit coucher. Mais la reyne sans faire aucun scandale, luy pardonna, s'aidant du beau conseil que ceste dame d'honneur fit à sa maislresse dans les Nouvelles de la reyne de Navarre , lorsqu*un seigneur de la cour de son frère ^ , coulant par une trapelle faicte par luy exprès en la ruelle, la voulut forcer, de laquelle il n*en rapporta rien que honte et belles esgralignures : et le voulant faire chastier de sa témérité , et s*en plaindre à son frère, sa dame d'honneur luy conseilla que, puisqu'il n'en avoit eu que des esgralignures et honte, il estoit assez puuy, et qu'en pensant faire clair son honneur, elle Tobscurcissoit davantage, estant Thonneur d*une dame de (cl prix, qu'il ne se doit jamais mettre eu débat, et tant plus on le veut contcndre, tant plus il va au nez du monde, et puis à la bouche des medisans.

Nostre reyne d'Escosse, comme sage et prudente, passa ainsy ce scandale; mais ledict Ghastellard , non content et plus que forcené d'amour, y retourna pour la seconde fois , ayant oublié sa première faute et son pardon. Alors la reyne, pour son honneur, et à ne donner occasion à ses femmes de penser mal , voire à son peuple s'il le sçavoit , perdit patience , le mit entre les mains de la justice, qui le condamna aussy tost à avoir la teste tranchée, veu le crime du faict. El le jour venu, ayant esté mené sur l'eschaffaut, avant mourir avoit en ses maint les hymnes de M. de Ronsard ; et pour son éternelle consolation , se mit à lire tout entièrement l'hymne de la mort , qui est très-bien ftiict et propre pour faire abhorrer la mort, ne s'aydant autrement d'autre livre spirituel , ny de ministre ny de confesseur.

Après avoir falct son entière lecture, se lonrne

* L'amiral de Bonnivet.

VIES DES DAMES ILLUSTRES

vers le lieu où il peosoit que la reyne fust, s'escria haut : «Adieu, la plus belle et la plus cruelle a princesse du monde;» et puis, fort constamment tendant le col à Texecuteur , se laissa def- Faire fort aysement.

Aucuns ont voulu discourir à quoy il Tappelloit tant cruelle , ou si c'estoit qu'elle n'eust eu pitié de son amour ou de sa vie. Là dessus qu'eustelle sceu faire P Si, après le premier pardon, elle eust donné le second, elle estoit scan* dalisée par-tout; et pour saulver son honneur, il fallut que la justice usast de son droict : et c'est la fin de Thistoire.

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