‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 12 sur 119 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

àSm DB BRETAiGNE» REYNE DE FRANCK.

Poisqull me ftut parler des dames , je ne veux m'amaser aux anciemies, dont les histoires sont tontes pleines : et ne seroit qu'en chaffburer le papier en vain; car il y en a assez d'escrit , et mesmes ce grand Boccace en a f aiet UQ beau livre à part ^ Je me oontenteray donc d*en escrire d'aucunes particulières , et prînd* paiement des nostres de nostre France, et de celles de nostre temps ou de nos pères qui nous eu ont peu raooonter.

Je commenceray donc par nostre reyne Anne de Bretaigne, la plus digne et honnorable reyne qui ait esté depuis la reyne Blanche , mère du roysainct Louis « et si saigeet si vertueuse, jusqu'à son règne.

Geste reyne Anne donc fiit riche héritière de la duché de Bretaigne , qu'on tient une des plus belles de la chrestienté , et pour ce fut ibrt rechothée des plus grands. M. le duc d'Orléans, qui despais fkit le roy Louis XII, en ses jeunes

* Getonmge de Boocaœeit aon DeelarismuUeHbus Uber, imprimé à Ulm, d^ 1473, io-folio, par Jean Zainer, qui l'imprima aussi la même année en allemand. On le tradoifit peu après en français sons ce titre : Des nohUs et eleres femmes , et il fut ainsi imprimé à Paris, diez Anioine Verard, en 1493» in-IMio» et direrses antres fois depuis.

ans la recherdia fort, et pour elle fit de beaux faicts d'armes en Bretaigne , et mesmes en la battaille de Sainct-Aubin , où il Fut pris com* battant à pied à la teste de sou infonterie. J'ay ouy dire que ceste prise fut cause qu'il ne l'espousa alors; sur laquelle entre vint Maximilian, duc d'Austrie, depuis empereur, qui l'espousa par les mains de son oncle le prince d'Orange , dans la grande église de Nantes; mais le roy Charles VllI ayant advisé avec son conseil qu'il n'estoit pas bon d'avoir ung si puissant seigneur ancré et empiété dans son royaume, rompit le mariage qui s'estoit f^ict entre lui et Marguerite de Flandres, et osta ladicte Anne à Maximilian son compromis , et l'espousa ; de sorte qu'aucuns ont conjecturé là-dessus que leur mariage de l'un et de l'autre , ainsy noué et desnoué, fut malheureux en lignée.

Or, si elle a esté désirée pour ses biens , elle l'a esté autant pour ses vertus et mérites; car elle cstoit belle et agréable, ainsy que j'ay ouy dire aux anciens qui Pont veue , et selon son portraict que j'ay veu au vif; et ressembloit en visage è la belle damoiselle de Ghasteauneuf , qui a esté à la cour tant renommée en beauté ; et cela suffise pour dire sa beauté, ainsy que je l'ay veue figurer à la reyne mère.

Sa taille estoît belle et médiocre. Il est vray qu'elle avoit un pied plus court qucTautre, le moins du monde; car on s'en appercevoit peu , et malaisément le cognoissoit-on : dont pour

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cela sa beauté n*en estoit point gastée ; car j'ay veu beaucoup de très-belles femmes avoir ceste légère défectuosité, qui estoient extresmesen beauté, comme madame la princesse de Gondé, de la maison de Longueville. Encor dit-on que l'habitation de telles femi^ea en e^t fort délicieuse , pour cp^lque certain mouve^aen^ et agitation qui ne se rencontre pas aux autres. Voylà la beauté du corps de ceste reyne.

Pour celle de l'esprit , elle n*estQtt pqEs ttiOmdre; car elle estoit très-vertueuse, sage, honneste, bien disante, et de fort gentil et subtil esprit. Aussy avoit-elle esté nourrie par madame de Laval r très-habile et accomplie dame, qui lay avoit esté donnée par le duc François son père pour gouvernante. Au reste dh eatok trèsbonne» fort miséricordieuse et fort charitable, ainsy que j*ay ouy dire aux miens. Vray est qu'elle estoit fort prompte à la vengeance , et pârdonnoii malaisément quand on Favoit offensée de malice, ainsy qu'elle le monstra ai^ mareschal deGlé^ pour Taffront qu'il luy fit lorsque le roy Louys, son seigneur et marî, fut si fbrt malade à Blpis, dont on le tenoit pour mort. Elfe, voulant pourveoir à son faîct, en cas qu'elle vihst à estre vcfve, fit charger sur îa rivière de Loire troi^ ou quatre b^tteaux de tous ses plus précieux meubles, bagues, joyaux et argent, pour les transporter en sa ville et chasteau de Nantes. Ledict mareschal, rencontrant les batteaux entre Saumur et Mantes, les fit arrester et saisir, comine par trop curieux de vouloir contrefaire le bon officier et bon valet de la couronne; mais la fortune voulut que le roy, par les bonnes prières de son peuple duquel il estoit le vray père, en eschappa.

La reyne, despitée de ce Iraict ^ ne chauma pas sur sa vengeancç, et Tayant bien couvée ^ le iPait chasser de la cour. Ce fut lors que ledict mareschal, ayant achçvé. de faire ceste belle maison du Verger, et s*y retirant ^ dît qu'à bonne heure la pluye ï'avoit pris pour se mettre ai àpropos à couvert sous ceste belle miaison qui ne venoit que d'estre faicte. Ce ne fut pas tout que ce bannissement de cour ; mais par de grandes recbercbcs qu'elle fit faire par-tout où il avQît compaandé» il fut trouvé qu'il avoit faict des fautes , concussions et pilleries, ainsy qu'aucuns gouverneurs y sont subjects ; si bien que luy, ayant récusé aucunes cours de parlement , il eut

celuy de Toulouse, où son procès avoit esté renvoyé et évoqué pour ces raisons, et aussy que ceste cour de long-temps a esté fort juste et équitable, et point corrompue. Là, son procès veu , fut convaincu ; mais la reyne ne voulut sa mort , d'aut^t , dtjoH^Ueî que la mort est le vray remède de tous maux et douleurs , et qu'estant mort il seroit trop heureux ; mais elle voulut qu'il vescust bas et ravalé ainsy qu'il 2(v^t esté {^ii'&V^Qt granp , afin que, par sa fortune changée de grande et haute où il s'estoit veu , en un misérable estât bas , il vescust en tinirissons, douleurs et tristesses, qui luy feroient plus de mal cent fois que la mort mesme ; car la mort ne luy dureroit qu'un jour , voire qu'une .lieuce, et ses langueurs qu'il auroit le feroient mourir tous les jours.

Voylà la vengeance de ceste brave reyne. Elle fut un jour fort marrie contre M. d'Orléans, de telle façon qu'elle ne s'en^ut appaiserde longtemps , d'autant que la mort de M. le Dauphin !son Éb estant survenue,* te. rô]r Obârles son mary et elle en forent si désolés , que les médecins, craignans la débilité et foibie babftade dn roy, eurent peur que telle doaleur pust porter préjudice à sa santé; dont ils conseillèrent an roy de se resjoirir, et aux princes de la cour d'inventer quelques iiouyeaiix paase^tefnpsjeox , dansés et momerles , pour donner du plaisir au 'roy et à la reyne : ce qu'ayant entrepris M. d'Orléans , il fit au chasteau d'Aoïboise me masquarade avec une dame , où il fit tant du fou, et y dansa si gayement , ainsy qu'il se dft et se lit, que la reyne , cuydant qu'il demenast telle allégresse pour se voir plus près d'estre roy de France, voyant M. le Dauphin mort, luyen voalut un mal ektresme, et luy en fit une telle bine, qu'il fallut qu'il sautast eu sorCist d'Amboîse où estoit la cour, et s'en aUast à son chasteau de Blois. On ne peut objecter rien à ceste reyne , sinon ce seul sy de vengeance , si la vengeance est un sy, puisqu'elle est si belle et si douce; mais d'ailleurs elle avoit des parties très-louablés.

Quand le roy son mary aWa an royaume de Nàples, et tant qu'il y fot , elle sceut très-bien gouverner le royaume de France avec ceux que luy avoit donné le roy pour Tassisler; mais elle voulolt tousjours garder son rang , sa grandeur et primauté , et estre crue , toute jeune qu'elle

ANNE DE BRETÂIONE.

esfiNi, et s'en fuMît bien accroire ; aossyEY tnmva^on rien à dire.

Elle eut un très-grand regret à ia mort du roy GhaHe», tant pour Tamitié qu'elle luy portoit que pour ne se voir qu'à demy reyne , D'ayant poiitt d'euftas. Et ainsy que âes phis privées dames; comme je tiens de bon lieu ^ la piaignoîent de la voiryefve d'un si grand roy, et malaisément pouvoir retourner en un si haut estât, car le roy Louys estoit marié avec Jeanne de France, elle respondoit qu'elle demeurerotl plustost toute sa vie vefve d'un roy que de se rabaisser à un moindre que luy ; tontesfois qu'elle ne desesperoit tant de son bonheur, qu'elle De peusast encor estre un jour reyne de France régnante , comme elle avoit esté , si elle vouloit. Ses anciennes amours luy foisoient dire ce mot, et qu'elle vouloit rallumer en sa poitrine escbauffée encore un peu ; ce qui arriva : car le roy Louys, ayant respudîé Jeanne sa femme, se soavenant de ses premières amours qu'il aVoit porté & ladicte reyne Anne, et n'en aient encor pmhi la flandme, la prit en mariage, comme nous avons veu et leu. Yoylà sa prophétie accomplie , qu'elle fondeit sur le naturel du roy LoQfs, qui ne se peut jamais engarder de Faymer toute mariée qu'elle estoit ; et la regardoit de bon ceil , tousjours estant M. d*Orleans ; csr malatsement se peut-on défaire d'un grand feo quand il a une fois saisi l'ame.

n estoit fort beau prince, et fort aimable, et pour ce elle ne Thayssoit pas. L'ayant prise estant Tiff, il llionnora beaucoup, luy laissant jouir de son bien et de sa duché , sans qu'il y touschast et en prist un seul sou : aussy elle l'employoit bien, car elle estoit trës-liberalle« Et d'autant qoe le roy ne Faisoit des dons immenses , pour lesquels entretenir il eust fallu qu'il foullast son peuple, ce qu'il Fuyoit comme la peste , elle suppleoit i son desf ant : car il n'y avoit grand capitaine de son royaume à qui elle ne donnast des pensions , et fiât des presens extraordinaires , ou d^afigent où de grosses chaisnes d'or, quand ib alloient en quelque voyage , ou en retoùN noient; et mesmes en feisoit des petits, selon fnrs quafités ëussy; tous Ëoûroient âelle, et 1 «'u en sdrtoieiïC avec elle mal contétis. Sur-tout V 'c a eu ceste resputation d'avoir aymé ses ser-

i'Curs domestiques, et a eux faict de bons '•'i-'ns.

de fut la première qui commença i dresser la grande cour des dames , que nous avons veue depuis elle jusqu'à ceste heure ; car elle en avoit une très-grande suitte, et de éames et de filles, et n'en refiisa jamais aucune ; tant s'en faut , qu'elle s'enquerroit des gentilshommes leurs pères qui estoient à la cour, s'ils avoient des filles , et quelles dies estoient , et les leur demandoit. J'ay eu une tante de Bourdeille, qui eut cest honneur d'estre nourrie d'elle ^ ; mais elle moorut ai sa cour en l'aage de quinze ans , et fut enterrée derrière le grand autel des Gordelliers à Paris ; et ay veu le tombeau et la sub« scription avant que l'église fust brusiée ^.

Sa cour estoit une fort belle escole pour les dames, car elle les faisoit bien nourrir et sagement; et toutes, à son modelle, se faisoient et se façonnoient très-sages et vertueuses : et d'autant qu^elle avoit le cœur grand et haut , elle voulut avoir ses gardes, et si institua la seconde bande des cent gentilshommes ; car auparavant n^ en avoit qu'une : et la plus grand part de sadicte garde estoient Bretons , qui jamais ne faillof ent , quand die sortoit de sa chambre, fust pour aller à la inesse, ou s'aller promener, de f attendre sur ceste petite terrasse de Blois qu'on appelle encor la Perdie aux Bretons, elle-noesme Payant ainsy nommée. Quand elle les y voyoit, <( Voylà mes Bretons, qui sont, dfsort-elle, snr Ui «Perche qui m'attendent.» Asseurez- vous qu'elle ne mettott point son bien en reserve , m^s qu'il estoit bien employé en toutes choses hantes.

Gefntellequifitbastirparnnegraad^operbeté ce beau vaisseau et grande musse de bois, qu^oB Sippettoit la CordelHere , qui s*attdqua si Airieusemeiit en pleine mer contre lèz Megentê dAn^terre, ets'accrocba tellement avee die, qu'ils se broslerentet se perirétit, si Men qiieHeii' n'en eschapa, fust des pMomies, ftast de ce qui estoit dedans; dont on n^en penst t irer des nouvel- * les en terre, et dont (a reyne en fùt'très^marrie.'

Le roy f bonnon^ dé tetle>soite, que hiy estant rapporté un jour que les elerci de la basoche dti Pilais, et les eiseolKers aiissy^ i^ient joué des

* Louise de Bourdeille, filie d'honneur de Iji reine Anne en 14M, à 35 lÎTres de gages. On comptait jnsqn'à vinglhuit de ces fiUes, dont les cinq premières à 100 lirres, et les autres à 35, et seize dames, soit princesses, soit filles on femmes de la plus haute qualité, toutes à gages plus on moins grands, i I * Elle le fùl le 19 novembre 1580.

VIES DES DAMES ILLUSTRES

jeux où ib parloient du roy , de sa oour et de tous les grands < , il n'eu fit autre semblant, sinon de dire quMl falloit qu'ils passassent leur temps, et qu'il leur permettoit qu'ils parlassent de luy et de sa oour, mais non pourtant desreglement, mais sur-tout qu'ils ne parlassent de la reyne sa femme en iaçon quelconque ; autrement qu'il les feroit tous pendre. Voylâ Thonneur qu'il luy portoit.

De surplus, il ne venoit jamais en sa cour prince estranger, ou ambassadeur, qu'après l'avoir veu et ouy qu'il ne l'envoyast fiiire la reverance à la reyne , voulant qu'on luy portast le mesme respect qu'à luy, et aussy qu'il cognoissoit en elle une grande suffisance pour entretenir et contenter tels grands personnages, comme tris-bien elle sçavoit fiiire; et y prenoit très-grand plaisir, car elle avoit très-bonne et belle grâce et miyesté pour les recueillir, et belle éloquence pour les entretenir ; et si , quelquesfois , parmy son parler françois, estoit curieuse, pour rendre plus grande admiration de soy , d'y entremesler quelque mot estranger qu'elle apprenoit de M. de Orignaux , son chevalier d'honneur, qui estoit un fort gallant homme , et qui avoit bien veu son monde , et practiqué et sceu fort bien les langues estrangeres, et avec cela de fort bonne et plaisante compaignîe, et qui renoontroit bien. Sur quoy un jour la reyne luy ayant demandé quelques mots en espaignol pour les dire à l'ambassadeur d'Espaigne, et luy ayant dit quelque petite salaudrie en riant, elle l'apprit aussy tost : et le lendemain, attendant l'ambassadeur , M. de Grignaux en fit le conte au roy, qui le trouva bon, cognoissant son humeur gaye et plaisante; mais, pourtant, il alla trouver la reyne, et luy desoouvrit le tout, avec l'advertissement de se garder de ne prononcer ces mots. Elle en fot en si grande colère, quelque risée qu'en fit le roy, qu'elle cuida chasser M. deGrignaux; etiuy en fit la mine, sans le veoir pour quelques jours, mais M. de Orignaux luy en fit ses humbles excuses, disant ce qu'il en avoit faict n'estoit que pour iàire rire le roy et luy faire passer le temps, et qu'il n'eust pas esté si mal advisé de ne l'enadvertir, ou le roy, comme

* Louis XU aimait les comédies, paroe que, ditait-U» n y apprenait des vérités qu'on n'aurait oié lui dire

fDftOQL

il avoit hkt , lorsque l'ambassadeur eust vmda venir: et ainsy, par les prières du roy, elle s*appaisa.

Or si le roy l'a aymée et honnorée vivante , comme vous voyez, il faut arobre qu'estant morte il luy en a iaict de mesmes. Et pour manifester le deuil qu'il en fit , en faict foy les sa* perbes et honnorables funérailles et obsèques qu'il fit d'elle , lesquelles j'ay leues dans une vieille Histoire de France que j'ay veue traisner en un cabinet de nostre maison, dont l'on ne faisoit cas ; et l'ayant amassée je les y ay remarquées. Et d'autant que c'est une chose qu'on doit noter, je l'ay voulu mettre icy de mot i mot, comme dit le livre , sans en rien changer ; car, encor qu'il soit vieux, le parier n'en est trop mauvais ; et de la vérité de ce livre j'en ay esté confirmé par ma grand mère, madame la seneschale de Poitou , de la maison do Lude, qui estoit lors k la cour. Ce livre donc conte ainsy :

a Geste reyne estoit une bonnorable et ver- « tueuse reyne et fort sage, la vraye mère des «pauvres, le support des gentihiionuDes, le «recueil des dames et damoiselles et hotmestes «filles , et le refuge des sçavans hommes : aossy « tout le peuple de France ne se peut saouler de « la plorer et regretter.

«Elle mourut au chasteau de Blois le vin|(t «et uniesme de janvier, l'an 1513, sur l'accom- « plissement d'une chose qu'elle avoit la plos « désirée , qui estoit l'union du roy, son seigneur, «et du pape et de l'église romaine, en aberrant «fort le scisme et la division. Aussy elle ne «cessa jamais après le roy, qu'il ne s'y rcmist; «dont e)le estoit fort aymée et révérée grande «ment des princes et prélats catholiques, aatant «que le roy en estoit hay.

«J'ay veu à Sainct-Denys d'autresfois une «grand chape d'église, toute couverte de perles «en broderie, qu'elle avoit foict faire exprès « pour en faire un présent au pape ; mais la mort «la prévint. Après son trespas, sou corps de «meura, par l'espace de trois jours, dans sa «chambre, le visage tout descouvert, qui ness «monstroit nullement changé par l'hideuse « mort , mais aussy beau et agréable que durant «son vivant.

« Et à l'entour de ce cwps y avoit douze gros «cierges de cire blanche, tous allumés tou^oui»

ANNE DE 6RETAIGNE.

ijasqu'à ce quHI fust embaumé et mis en afi 4 très-riche cercueil ; et puis fut mis en la grande csalie pour aucuns jours, acoompaigné tousjours •de cierges et flambeaux, et de toutes sortes

< de prestres.

« Le yendredy vingt septiesme du mois de jancvier, fut son corps tiré hors du chasteau, fort • hoonorablement accompaigné de tous les pres-

< très et religieux delà ville, porté par gens ■vestusde deuil et chaperons en testes, avec •vingt quatre autres plus grosses torches que c les autres , portées par vingt quatre officiers «de Testât de ladicte dame; et en chascune idlceiies toutes avoient deux riches escussons «armoyés des armes et honneste blason dlcelle «noble dame. En après lesdictes torches estoient «les révérends seigneurs et prélats, evesques , «abbés, et M. le cardinal de Luxembourg, pour «bire ledict office , lequel leva le corps de laidicle dame , du chasteau de Blois.

« Puis marchoient les huissiers en ordre , tous «Yestus de robbes noires , et chaperons de deuil.

«En après marchoient le capitaine , messire «Gabriel de la Ghastre, et ses archiers, les sei- «goeurs de Concressault , Ghastaing et La Tour, «accompaignés de leurs archiers.

«Après estoient les roys et heraults d'armes , «revestus de leurs cottes et blasons d'armoirie. «A la main droicte marchoient le premiermaîstre «dliostel et les autres; à la main senextre es- «toientles maistres des requestes; et conse^ «qaanment inarchoit le grand escuyer de ladicte «dame ; car elle avoit sa grand escurye et son «grand escuyer, comme le roy, ainsy que Ton «litqu'il acoompaignale roy Charles au royaume «deNaples; mais il n'especifie point le nom. «Son corps estoit porté de ses gentilshommes «et officiers. Les coings ou carrés du drap qui «estoient sur le corps, estoient portés parle «seigneur de Sainct-Pol, le seigneur deLautreq, «le sieur de Laval , et Louis M. de Nevers. Ceux «qui porloient le poisle dudict corps, estoient «le seigneur de Pontievre , le seigneur de Chas- «teaubriant, Pierre M. de Gandale, etiesei- «goeur de Montafilant.

«Et après estoit le seigneur de Orignaux, «chevallier d^bonneur de ladicte reyne.

«Et à mener le grand deuil estoient :

« Le seigneur d' Angoulesmc ,

«Le seijgneur d^Allançon,

«Le seigneur de Vendosme,

«La dame de Bourbon,

«La dame d'Angoutesme,

«Et la dame d'Allançon.

«Et après icelle, la dame de Mailly, dame «d'honneur de ladicte reyne.

a Et après alloient toutes les dames etdamoi- «selles et filles d'honneur, honnestement ves- «tues de robes noires et de deuil.

«En après marchoit le duc d'Albanie avec les «ambassadeurs et les seigneurs , barons deBre- «taigne, et autres plusieurs notables seigneurs, «chambellans et officiers, ainsy qu'ils debvoient «aller, et chascun mis en son ordre. Enfin, fut «ledict corps ainsy porté en Teglise de Sainct- «Sauveur; et là ne prit aucun sa place, fors « qu'il estoit ordonné par ceux qui en avoient la «charge, et les maistres des cérémonies; et fii- «rent dictes vigilles. Et le lendemain, qui estoit «sabmedy , fut faict un service fort solemnel par « plusieurs prélats ; et ne furent à TofFrande, « fors M. d'AngouIesme et M. d'Allançon , aux- « quels furent portées leurs offrandes par les « roys d'armes Montjoye et Bretaigne.

Et, après le service accompli, chascun s'en alla «disner; et après disner partit le corps hors la « ville avec tout le luminaire et estât dessusdict , «et tousjours ainsy honnorablement accompa- «gné en ce beau et dévot ordre jusques au «lieu de la sépulture ; et tousjours vigilles; et «le lendemain , messes en tous les lieux et villes « et places où ledict corps et la compaignie arri- « voient le soir au giste , et tant que le dimanche «septuagesime, douziesme de febvrier, par- «vindrent jusques en TegliseNostre-Dame des «Champs aux fauxbourgs de Paris, là où le «corps fut gardé par deux nuicts avecques «moult grand quantité de lummaires; et le «service dévot faict, le mardy ensuivant, «quatorziesme de fobvrier, furent au devant «du corps les processions avec les croix de «toutes les églises et religions de Paris, et «toute l'université ensemble; aussy les pre* «sidens et conseillers de la souveraine cour «de parlement, et généralement toutes les «autres cours et jurisdîctions , officiers et «advocats, procureurs, bourgeois, marchands «et habitans, et autres menus officiers de «la ville , lesquels eux tous accompaigné* «rent iceluy corps moult reverement , avec

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clés très-nobles seigneurs et dames de Testât «dessusdict, aînsy qu'ils partirent deBloys ; et «chascun tousjours en bel ordre entre eux, tous «selon leurs degrés. Et devant le corps entre- « rent à Paris par la porte de Sainct-Jacques , aies pages d'honneur, nuds testes , tous vestus «de vellours noir et chapperons de deuil , mon* (liés sur les coursiers et chevaux bardés de «vellours jusques en terre, à grande croix de «satin blanc dessus; et puis un cheval d'bonaneur et hacquenée accoustrés de mesmes.

«Estoient ainsy menés et conduicts par les «laisses, qui est à dire menés en main, et le «chariot qui avoit emmené le corps de ladicle «dame jusques auxdicts fauxbourgs de Paris, «avecques six chevaux enharnachés et couverts «de mesmes vellours, à grandes croix de satin « blanc : le chariot estoit aussy couvert de vel- « tours, à une grande croix de mesmes, et les « quatre coings honnestemeut portés par quatre «seigneurs; et si estoient les charretiers et «pallefreniers vestus de vellours , et cbappe- «rons de deuil.

« L'effigie et représentation de la reyne estoit «posée dessus son corps, et tout portée par «plusieurs gentilshommes dessus une littierede «bois toute couverte d'un riche drap d'or, traict « et eslevé, fourré et enricby d'hermines. Ladicle «effigie estoit moult richement accoustrée, vestue dessoubs d'une cotte de drap d'or, et «dessus d'un grand sercot de vellours cramoisy «de pourpre fourré d'hermines ; une couronne «mise en son chef dessus ung coissinde drap «d'or; un sceptre estoit en sa main droicte , et «en sa senextre tenoit une main de justice; et au dessus estoit porté un riche poisle bleu en «manière de ciel, semé à l'entour d'escus de «France et de Bretaigne ; et estoit porté par les «quatre presidens de la cour de parlement, et «des susdicts seigneurs et dames portans le «deuil après le corps. Et ainsy fut conduict « jusqu^à la grande église de Nostre-Dame de t « Paris 9 où fut faict un moult solemnel service. «LelendenuiiQ, qui estoit mardy qoinziesme «de febvrier, fut ainsy continuellement porté chors Paris, en l'ordre et manière que dessus, «pour estre sépulture en la dévote église de aSainct-Deoys en France; et ainsy furent les «processions de Paris, pour conduire ieoorps «jusqu'à une croix qui est peu par de là le

«lieu où Ton faict la fbyre dolondy , et en ce «lieu où est la croix.

« Le révérend père en Dieu abbé et vénérable «religieux, avec les prestres des églises et pa- «roisses de Saina-Denys, vestus de leurs «grandes cbappes, avec leurs croix, ensonble « les manans et habitansde ladlcte ville, vindrent «en procession pour recevoir le corps de ladicte «reyne, lequel fut porté en Teglise de Sainct- «Denys, et toujours accompaîgné bonnorable- « ment des dessus nommés très*aobles princes « et princesses, seigneurs, dames et damoiselles, «et le train, ainsy que dessus.

«Le divin service fut faict pour l'ame de la- «dicte dame par le cardinal du Mans; et firent «l'office de diacre et soubsdiacre les a^d)^ «vesquesde Lyon et de Sens, accompaignés des «abbés de Saincte-Geneviefve et Sainct-Ma- «gloyre. Et en ce dévot service assistèrent « tousjours les susdicts nommés princes et prin* «cesses, seigneurs, dames et damoiselles, un «chascun selon l'ordonnance des maistres et «conducteurs des cérémonies. Et, après le ser- «vice, fut faict et presché un beau sermon par « le vénérable confesseur du roy, maistre Parvy, «docteur fameux es sacrés volumes. E% le tont «deuement accomply , le corps de ladicte dame, «madame Anne, en son vivant très*noble reyoe «de France, duchesse de Bretaigoe et comtesse «d'Estampes, fut faonnorablement inhumé et « ensepulturé dedans le sepulchreà elle préparé.

«Après, le héraut d'armes, dict Bretai^e, «appella tous les princes, officiers d'Icelle dame, «c'est assavoir, le chevallier d'honneur, le grand «maistre d'hostel et. autres, pour, eux tous et «un chascun d'eux, accomplir leurs oflfices en- «vers ledict corps, ce qu'ils firent moult piteu- «sement, et jettans larmes de leurs yeux. Et, ce «faict, le prénommé roy d'armes cria par trois «fois à haute voix moult piteusement : la « trèS'ChresUenne reyne de France, duchesse a de Bretaigne, nostre dame souveraine, est fi morte; et puis un chascun s'en alla. U corps «demeura ensepulturé.

«Durant sa vie et après sa inort, elle ht «honnorée de tels titres comme fay dict :1a « vraye mère des pauvres , le confort des nobte «gentilshommes, le recueil des dames et damoi- « selles et honnestes filles , et le refuge des sça- «vans hommes et de bonne vies ai JUenqtier

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