ELIZABETH DR FRANCE, REYNE D*ESPAI6NE
grand tort et inlure de luy avoir esté celle qui luy avoit esté proiiiise fort solemncllement par uo boQ accord de paix. Âussy dit-on que cela fut cause de sa mort en partie , avecques d'autres subjectsqueje ne dirai point àcesie heure; car il ne se pouvoit garder de Tay mer dans son ame, rhoQorer et révérer, tant ii la trouvoit aymable et agréable à ses yeux , comme certes elle l'estoit en tout.
Son visage estoit beau, et ses cheveux et yeux Doirs, qui adombroient son teint et le rendoient si attirant, que j'ay ouy dire en Espaigoe que les seigneurs ne Tosoient regarder de peur d*en estre espris, et en causer jalousie au roy son mary, et par conséquent eux courir fortune de la vie.
Les gens d'église enfaisoient tout de mesmes de peur de tentation , ne cognoissans assez de forces et commandement à leur chair pour Tengarder d'en estre tentée : et encore qu'elle eust eu la petite verolle estant grande et maryée,on loy secourust son visage si bien par des sueurs d'œufi» frais, chose bien propre pour cela , qu'il n'y parut rien : dont j'en vis la reyne sa mère fort curieuse à luy envoyer par force couriers beaucoup de remèdes; mais celuy de la sueur d'œuf en estoit le souverain.
Sa taille estoit très-belle, et plus grande que toutes ses sœurs, qui la rendoit fort admirable en Espaigne, d'autant que les tailles hautes y sont rares, et pour ce fort estimables; et ceste taille, elle Faccompagnoit d'un port, d'une majesté, d'un geste , d'un marcher et d'une grâce entrenoeslée de l'espaignolle et de la françoise en gravité et en douceur, que j'ay veu : quand elle passoii par sa cour, ou qu'elle alloit se promeotr en quelque part , fust en allant aux églises, ou aux monastères, ou aux jardins, il y avoit û grand presse pour la veoir , et si grand foule et abord du peuple, qu'on ne se ponvoit tourner parmy eeste tourbe; et bien heureux et heureuse estoit celuy ou celle qui pouvoit le soir dire: ij*ay veu la reyne.» Aussy on dit, et ce que j'ay veu, que jamais reyne ne fut tant ayfDée en Espaigne comme elle, et n'en desptaise ^ la reyne Isabelle deCastille : aussy Tappelloiton ia reyna de la pazy de la bondad, c'està-dire la reyne de la paix et de la bonté; et nos François l'appellerent l'olive de paix.
Un an avant qu'elle vinst en France, à Rayonne,
elle tomba malade en telle extrémité, qu*eUe fut abandonnée des médecins. Sur quoy il y eut un certain petit médecin italien, qui pourtant n'avoit grand vogue à la cour, qui, se présentant au roy, dit que, si on le vouloit laisser faire, il ia gueriroit, ce que le roy luy permit : aussy estoit-elle morte. 11 l'entreprend , et luy donne une médecine, qu'après Tavoir prise on luy vit tout à coup monter miraculeusement la couleur au visage, et reprendre son parler, et puis après sa convalescence. Et cependant toute la cour, tout le peuple d'EspaIgne rompoient les chemins de processions, d'allées et venues qu'ils faisoient aux églises et aux hospitaux pour sa santé, les uns en chemise, les autres nuds pieds, nues testes , ofFrans offrandes , prières, oraisons et intercessions à Dieu, par jeunes, macérations de corps, et autres telles bonnes et sainctes dévotions, pour sa santé : si bien que l'on croit plus fermement que toutes les bonnes prières et voix, larmes, vœux et crisouys de Dieu , furent plustost cause de la guerLson de ceste princesse, que non pas l'œuvre du médecin.
J'arrivay en Espaigne un mois après sa recouvrance de santé; mais j'y vis bien autant de dévotion du peuple pour en remercier Dieu comme il y en avoit eu pour la luy donner : des festes, des rejouissances, des magnificences, des feux de joie, il n'en faut doubler nullement combien il s'en fit.
Je ne voyoîs autre chose par toute l'Espaigne: en passant et arrivant à la cour deux jours avant qu'elle sorlist de la chambre despuis sa maladie; je la vis sortir et se mettre dans son coche, tousjours à la portière, comme cVstoit sa place ordinaire : aussy telle beauté ne devoit estre recluse au dedans , mais descouverte.
Elle estoit vestue d'une robe de satin blanc, toute couverte de passement d'argent , le visage tousjours descouvert. Mais je crois que jamais rien ne fut veu si beau que ceste reyne, comme je pris l'hardiesse de luy dire; car elle m'avoit fait une fort bonne chère et recueil , et mesmes venant de France et de la cour , luy portant des nouvelles du roy son bon frère , et de la reyne sa bonne mère , car c'estolt tonte sa joie et plaisir que d'en sçavoir. Ce ne; fut pas ihoy seul qui la tronvay ainsy belle , mais toute la cour et tout le peuple de Madrid : si bien
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qu*on eust dict la maladie en cela l'avoir fiivorisée, qu*après luy avoir iàict de cruels maux elle luy avoit embelly le teint, et rendu si délicat et poly, de sorte qu'elle se trouva encor plus belle que devant.
Sortant donc la première fois de sa chambre, pour la plus belle saincte chose qu'elle voulut faire, elle alla aux églises remercier Dieu de la grâce de sa santé; et continua ce bon et sa! net œuvre l'espace de quinze jours, sans le vœu qu'elle fit à Nostre-Oame de Guadeloup ; se faisant ainsy voir au peuple le visage descouvert selon sa mode, que, pour manière de parler, vous eussiez dict qu'il l'idolatroit pluslost qu'il ne rhonorolt et reveroit.
Aussy quand elle mourut , ainsy que j'ay ouy conter à feu de M. de Lignerolles qui la vit mourir , estant allé porter au roy d'Espaigne les nouvelles de la victoire de la battaille de Jarnac, jamais on ne vit peuple si désolé ny si affligé, ny tant respandrc de larmes qu'il fit, sans se pouvoir remettre en façon du monde, sinon au desespoir et à la plaindre incessamment.
Elle fit une fort belle fin, et d'un courage fort constant , abominant ce monde, et désirant fort l'autre.
On parle fort sinistrement de sa mort, pour avoir esté advancée. J'ay ouy conter à une de ses dames que, la première fois quVUe vit son mary, elle se mit à le contempler si fixement, que le roy, ne le trouvant pas bon, luy demanda : Que mirais, si tengo canas P c'est-à-dire «Que regardez-vous, si j'ay les cheveux blancs^?» Ces mots luy touchèrent si fort au cœur, que despuis on augura mal pour elle.
On dit qu'un jésuite, fort homme de bien, un jour de sermon parlant d'elle, et louant ses rares vertus , charités et bontés , luy eschappa de dire que ç'avoit esté faictfort meschamment de l'avoir faict mourir et si innocentement, dont il fut banny jusques au plus profond des Indes d'Espaigne. Gela est très que vray, à ce que Ton dit.
Il y a d'autres conjectures plus grandes qu'il faut taire ; mais tant y a que c'estoit la meilleure princesse qui ait esté de son temps, et autant aymée de tout le monde.
Tant quelle a esté en Espaigne, jamais elle
« PhUippe 11 était né en 1526. Il épousa en 1558 Isa belle de FraDce. Ainsi il n'avait que irentenleux ans au plus lors de ce mariage.
n'a oublié l'affection qu'elle portoit à la France, et Ta tousjours continuée; et ne fit pas comme Germaine de Foix, femme seconde du roy Ferdinand, laquelle, se voyant eslevée en si haut rang, devint si wgueilleuse, que Jamais elle ne fit cas de son pays , et le desdaigna tellement , que le roy Louys XII, son oncle, et Ferdinand, s'estans veusà Savonne, et elle, estant avec le roy son mary, tint une telle grandeur , que jamais elle ne fit cas des François, non pas de son frère, le duc de Nemours, Gaston de Foix , et ne daigna parler et regarder les plus grands de la France qui estoient là, dont elle en fut grandement mocquée; mais puis, après la mort de son mary, elle en patit bien, cat* elle baissa d'estat, et fut misérable, et n'en fit-on grand compte, Dieu luy en rendant la pareille. Aussy dict-on qu'il n'y a rien si glorieux qu'un personne petite et basse, montée en grand hauteur : non que je veuille dire que ceste princesse fust de bas lieu , estant de la maison de Foix, très-illustre et grande maison; mais de simple fille de comte, estant venue à estre reyne d'un si grand roy,c'estoît beaucoup; et avoit grande occasion de s'en glorifier, mais non de s'oublier ny d'en abuser ainsy à l'endroîct d'un roy de France, son oncle, si grand, ny de ses plus proches, et de ceux du lieu de sa naissance; en quoy elle monstroit bien qu'elle n'a voit grand esprit, ou qu'elle estoit sotte glorieuse.
Aussy y a-il différence entre la maison de Foix et celle de France : non que je ne veuille dire la maison de Foix grande et très-noble, mais la maison de France, quoy!
Nostre reyne Elisabeth n'en a jamais faict de inesmes. Aussy estoll-elle née grande de soy , d'un fort grand esprit, et estoit très-habile, et la grandeur d'un royaume ne luy pouvoit manquer. Et si avoit, si elle eust voulu, double sobjcct de faire la hautaine et la superbe, plus que Germaine de Foix , car elle estoit ftlle d'un grand roy de France , et colloqnée avec le plus grand roy du monde , qui ne l'estoit d'un seul royaume , mais de plusieurs , comme vous diriez roy de toutes les Espaignes, de Hierusalem, des Deux Sicilles, de Majorque, de Minorque, de Sardaigne,des Indes occidentales, qui semblent un monde, et seigneur d'une infinité d'autres * terres et grandes seigneuries, que Ferdinand
ELIZABETH DE FRANCE, REYNE D'EwSPAlGINE.
n'eut jamais. Et par ainsy devons-nous loaer Dostre princesse de sa douceur, qui est bien séante à un grand ou grande envers un chascun, et de TafFection envers les François, lesquels, quand ils arrivoîent en Espaigne, estoient recueillis d'elle avec un visage si bening , despuis le plus grand jnsques au plus petit, qu'oncques nul partit d'avec elle qu'il ne s'en sentisi trës-honnoré et très-content. Je le peui dire, quant à moy, pour l'honneur qu'elle me fit de parler à moy , et de m'entretenir souvent tant que je fus U , me demandant des nouvelles, à toute heure , du roy , de la reyne sa mère , de messieurs ses frères , de madame sa sœur, de tous ceux et celles de la cour, n'oubliant à les Dommer tous et tontes, et s'en enquérir; (elle* ment que je m'estonnois comment elle s'en pouvoit ressouvenir ainsy, comme si elle ne venoit que de partir de la cour, et luy disois comme il estoit possible qu'elle eust telle mémoire paraiy sa grandeur.
Lorsqu'elle fiit à Bayonne , elle se monstre aussy familière aux dames et aux filles de la cour , ny plus ny moins comme quand elle estoit fille; et de celles qui estoient absentes et mar}'ées,et nouvellement venues despuis son parlement , s^en enqueroit fort curieusement.
Elle en faisoit de mesmes aux gentilshommes de sa oogaoissance; et de ceux qui ne Testoient, smformoit qui ils estoient, et disoit souvent: «Ceux et celles estoient de mon temps à la cour, «je les cognois bien; ceux ne l'estoient point, «je désire les cognoistre. » Enfin elle contentoit tout le monde.
Lors aussy qu'elle fit son entrée à Bayonne , elle estoit sur une hacquenée fort superbement et richement harnachée d'une garniture de perles toute en broderie, qui avoit esté à Timperatrice feue, lorsqu'elle faisoit ses entrées parmy ses villes, qu'on disoit valoir plus décent mil escus, encor disoit-on bien plus. Elle avoit une très-belle grâce à cheval; et la y faiisoit beau voir; car elle se monslroit si belle et si agréable, que tout le monde en estoit ravy.
Nous eusmes tous commandement d'aller au devant d'elle pour l'accompaigner en son entrée, ainsy que nostre deb voir le nous oommandoit ; et nous en sceut fort bon gré, et nous fit cest honneur, lorsque nous luy flsmes tous la revelence, de nous en remercier; et me fit fort
bonne chère par dessus tous, car il n'y avoit pas quatre mois que je l'avuis laissée en Espaigne; ce qui me toucha fort , ayant eu ceste liiveur par dessus mes compaignons, de laquelle je re* cens plus d'honneur qu'il ne m'appartenoit. Moy, retournant du Portugal et du Pignon de Belis , qui fut conquesté en Barbarie , elle me fit présenter par le duc d'Albe au roy d'Espaigne , qui me fit fort bonne chère , et me demanda des nouvelles de la conquesté et de l'armée.
Elle me présenta à don Carlos, l'estant venue voir en sa chambre , ensemble à la princesse , et à don Jouan. Je i^s deux jours sans l'aller voir, à cause d'un reume de dents que j'avois gaîgné sur la mer. Elle demanda à Riberac, fille, où j'estois, et si j'estois malade ; et, ayant sceu mon mal , elle m'envoya son apothicaire , qui m'apporta d'une herbe très-singulière pour ce mal ; que , la mettant et tenant dans le creux de la main, soudain le mal se passe, comme il me passa aussy tost.
Je me vante que je fus le premier qui portay à la reyne sa mère l'envie qu'elle avoit de venir en France, et la venir, dont elle me fit trèsbonne chère alors et despuis ; car c'estoit sa bonne fille , qu'elle aymoit par dessus toutes : aussy elle luy rendoit bien la pareille ; car elle l'honnoroit , respectoit et craignoit tellement, que je luy ay ouy dire que jamais elle n'a receu lettres de la reyne sa mère, qu'elle ne tremblast , et ne fust en allarme qu'elle se courrouçast contre elle, et luy dist quelque paroUe fascheuse : et. Dieu sçait, jamais elle ne luy en dit une despuis qu'elle fut maryée, ny se fascha contre elle; mais elle la craignoit tant, qu'elle avoit ceste appréhension
A ce voyage de Bayonne, Porapadour l'aisnc auparavant avoit tué Ghambret à Bourdeaux . assez mal , ce disoit-on : de quoy la reyne mère fot en telle colère , que si elle l'eust tenu elle luy eust fait trencher la teste ; et nul ne luy osa parler de sa grace.
M. de Strozze, qui aymoit fort ledict Pompadour, s'advisa d'envoyer sa sœur, la segnora Glerice Strozzi, comtesse de Tende, que la reyne d^Espaigne aymoit uniquement despuis son jeune aage, et qu'elles estudioient ensemble. Ladicte comtesse, qui aymoit son frère, ne l'en refusa point , et en pria la reyne d'Espaigne
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qui lay respondK qn'elle feroit pour elle tout ce qu'elle voudroft, mais non point cela^ car elle craignoit de fàscher et importuner la reyne sa mère et luy desplaire , ou qu'elle se courrouçaat contre elle. Mais, par importunilé de la comtesse , ayant êcen par one (ierce personne interposée, qui en a voit sondé le gué soubs main ^ et dict à la reyne mère que la reyne aa fille luy vouloit tant requérir ceste grâce pour gratifier ladtcte comtesse , mais qu'elle n'osoit, craignant luy desplaire ; mais la reyne mère fit response que la chose seroit bien impossible si elle Fen refosolt : ce que sachant , la reyne d'Es* paigne en fit sa petite reqneste , avec Une crainte pourtant. Soudain elle luy accorda. Voyez la bonté de ceste princesse et sa vertu, d'honnorer et craindre ( estailt si grande) la reyne sa mère. Helas 1 le proverbe chrestien ne fut pas bien tenn en son endroict , que : qui veut vivre longues années, faut aymer, craindre et honnorer père et mère ; et, pourtant , en foisant tout cela elle est morte au plus beau et plaisant avril de son aage : et maintenant, à Theure que j'escris, elle n'auroit pas quarante six ans. Et qu'il faille que ce beau soleil se soit si tost disparu et caché dans une tumbe obscure , quMI eust peu encor eaclai* rer ce beau monde de ses beaux rayons vingt bonnes années , sans que la vieillesse Teust offensée : car elle estoit de naturel et de tainct pour durer longtemps belle , et aussy que la vieillesse ne l'eust osé attaquer , car sa beauté fost esté plus forte!
Certes, si sa mort Ait dure auk Espaignols, elle nous fut bien autant amere â nous autres François; car tant qu'elle a vescn nous n'avons jamais ven venir en France un monde de brouilleries qui despuis nous sont esté portées d'Es* paigne; tant sçavoit'^elle gaigner et entretenir le roy son mary à nostre bien et à nostre repos : ce qui nous la doit faire plaindre à jamais, pour la bonne affection qu'elle nous a toosjoors portée, comme A ses enfans.
Elle a laissé deux filles, des bonnestes, des vertueuses infantes de la ohrestienté. Quand elles furent un peu grandetles, de Taage de trois ou quatre ans, elle pria le roy son mary de hiy donner et laisser Taisnée toute i soy, et qu'elle la vouloit nourrir à la françoise ; ce que le roy luy octroya volontiers: dont elle la print en main « et luy donna si belle et noble
nourriture et façon françoise, qu*elle est aujoufd'huy aussy bonne françoise que sa sœur, madame deSavoye, est bonne espaignolle, et qui ayme et chérit les François , selon l'rnstruc* tion de la reyne sa mère : et asseurez-vous que tout le crédit et la puissance qu'elle a du roy son père, elle l'employé bien pour le bien et secours des pauvres François, quand elle les sent en peine et entre les mains des Espaignols.
J'ay ouy conter qu'après la routte de M. de Strozze, force soldats et gentilshommes fran* çois ayant esté mis en galleres, un jour estant à Lisbonne , elle alla visiter toutes les galleres qui estoient là; et tant de François qui estoient à la chesne, les en osta tous, qui montèrent jusqu'à six vingts, et leur donna à tous de l'argent pour se conduire en leur pays ; si bien que les capitaines des galleres furent contraints de cacher ceux qui leur restèrent.
C'est une très-belle princesse, et très-agréable, et de fort gentil esprit, et qui sçait tontes les affabes d^Estat du roy son père, et y est fort rompue ; aussy l'y nourrit^il fort : j'espère en parler à part, car elle mérite beaucoup d'honneur pour l'affection qu'elle porte à la France : aussy dit-elle qu'elle n'en quitte pas sa part , y prétendant bon droict ; et si nous avons obligation à ceste princesse de nous aymer, ainsy nous la debvons avoir encor plus grande à la reyne sa mère de nous l'avoir ainsy nourrie et eslevée.
Que pleust à Dieu fusse-je un bon petrarquiseur , pour bien l'exalter selon mon désir ceste Elisabeth de France ! car, si la beauté de son corps m'en sçavoit donner très-ample matiae, celle de sa belle ame m'en donnerolt bien aatant, ainsy que tesmoigne ces vers, Aiicts d'elle à la cour lors qu'elle fut maryée :
Heureux le priooe à qui le ciel ordoone D*£lJsabeih Tainiable acooiotaooe?
Plas taui que scepf re, ou faautaf ne eottfDiiM, D'un tel Ihreior rbeareuse joauMaoe.
Bienâ si diviot elle eut eo fa oaisfaoce , QiCon en admire et la preofe, et VettM, 8e« jeuoet aoi en oMmilrent l'appareace, Alaift «es yertus portent le fruict parfaict.
Geste reyne, quand elle fut rendue au duc de rinfantasque et cardinal de Bnrgos, qui estoient commis de par leur roy delà recevoirà Roncevanx dans une grande salle , après que lesdkts de pûtes luy eurent Met la reverenoC) elle, t'es-
ELIZABEÏH DE FRANCE
bnt lerée de sa chaire pour les recueillir, le cardinal de Bui^gos la harangua ; à qui après die fit respoBse si honneste et de si belle façon et bonne graoe, qull en demeura tout estonné; car elle disoit des mieux ^ et avoit esté très-bien nourrie.
Gy après le roy de Navarre, qui estoit là pour sa condnîcte principale , et chef de toute Tautrequi estoit avec elle, Fut sommé de la leur livrer, suivant le pouvoir qu'ils en avoient monstre au cardinal de Bourbon pour la recevoir. Il respondit, car il disoit des mieux, qu'il Tavoit desjà veu; et pour ce dit : c Je vous remets «ccste princesse, que j'aj prise de la maison tdu plus grand wy du monde pour estre ■rendue entre les mains du plus illustre roy de lia terre: si (|ue, vous cognoissant très-sufilcsaos et bien choisis du roy vostre maistre pour «!a recevoir , je ne fais nullement difficulté ny cdoQte que vous ne vous acquittiez dignement •dcceste chaire; et pour ce je m'en descharge •sur vous, vous priant d'avoir en singulière re- «commandation sa personne et sa santé, car elle «mérite; et veux que vous sçachîez que jamais «n'est entré en Espaigne un si grand ornement de « toutes vertus et chastetés, ainsy qu'avec le temps «vous le pourrez bien cognoistre par les cfFects. • Les Espafgnols respondirentaussy tost : que dcsjâ,à son abord et â sa façon et grave majesté, ils en avoient très-ample cognoissance ; coraide de vray ses vertus esioient rares.
Elleavoltun beau sçavoir, comme la reyne «a merc Favoit faicte bien estudier par M. de Sainct-Eslienne son précepteur, qu'elle a tousjours aymé et respecté jusqu'à sa mort. Elle aymoil fort la poésie, et à la lire. Elle parloit bien; avec un fort bel air, tant françois que «paignol, et y avoit une fort bonne grâce. Son langage espaignol estoit aussy beau, aussy friand, et aussy attirant qu'il estoit possible; et lapprint en trois ou quatre mois quVIle fiit là. Aux François, elle parloit tousjours firan- Çoîs, ne rayant jamais voulu discontinuer, mais k lisoit tousjours dans les plus beaux livres qu'on luy pouvoit faire avoir de France, dont elle estoit curieuse d'en faire porter. Aux Ev paignols et aux autres estrangers, elle parloit pspaignol , et fort disert. Enfin ceste princesse estoit parfaicte eu tout; au reste, tant magnifique et libérale que rien de plus.