REYNE D^ESPAIGNE. 1S
Elle ne porta jamais une robe deux fois; et puis la donnoit à ses femmes et ses filles : et Dieu sçait quelles robes, si riches et si superbes que la moindre estoit de trois ou quatre cens escus; car le roy son mary l'entreienoit fort superbement de ces choses là : si bien que tous les jours elle en avoit une, comme je tiens de son tailleur, qui , de pauvre qu'il alla là, en devint si riche que rien de plus, et comme j'ay veu, pour ce que j'ay esté en Espaigne.
Elle s'habilloit très-bien et fort pompeusement , et ses habillemens luy seoient très-bien, entre autres les manches fendues avec des fers qu'on appelle en ^psigne pantas ; sa coeffeure de mesmes, que rien n'y manquoit. Ceux qui la voient ainsy en peinture l'admirent ; je vous laisse à penser quel contentement peuvent avoir ceux qui l'ont veoe en face , en gestes et en bonnes grâces.
Pour perles et pierreries à quantité , elles ne lay manquoient point; car le roy sou mary luy avoit ordonné ung grand estât pour elle et pour sa maison. Flelas ! que luy a servy tout cela pour une telle fin P Ses dames et filles qui la servoient s'en sont fort ressenties. Celles qui , à la mode françoise, ne se peurent contraindre de demeurer à ung pays estrange , et qui s'en voulurent retirer en France, elle leur fit donner et ordonner, par la prière qu'elle fit au roy son mary, à chascune d'elles quatre mille escus pour leur maryage, comme ont faict mesdamoiselles de Riberac, sœurs, autrement dictes Guytignieres, de Fumel, les deux sœurs de Thorigny , de Noyan , d'Arue , de La Motte au Groin, Montai, et plusieurs autres. Et celles qui voulurent demeurer s'en tro verent mieux, comme mesdamoiselles de Sainct-Ana et de Sainct-Le^ gier, qui eurent cest honneur d'estre gouvernantes de mesdames les infantes, et furent muryées richement avec deux grands seigneurs d'Espaigne : et celles furent les plus sages , car mieux vaut estre grand en un pays estrange qOe petit dans le sien : aussy Jésus dit : que nul n'est prophète en son pays.
Voyià ce que, pour à ceste heure , je dliray de ceste belle, bonne, sage et très -vertueuse reyne , en attendant que j'en parle à une autre fois. Cependant je metlray ce sonnet qui fut faict à sa louange par un honneste gentilhomme,
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VIES DES DAMES ILLUSTRES
elle estant enoor Madame, mais promise pourtant.
Prîncecie, à qai les cieoz ont fiûct tant d*adTantage, Que, pour la part qu'avez en la divinité, Vous couronnant do los de riminortalilé, lis vous ont octroyé les vertus en partage:
r>e8puts cpi'il leur a pieu que l'on voit en vostre âge Les célestes eCfeets de vostre delté, liOrsque vous tempérez d'une humble gravité La royale graudeur d'un divin héritage.
ruisqu'il k'ur plaist anssy vous tant favoriser. Qu'on ciyra vostre nom partout jamais priser, El qu'en vous ils ont mis le meilleur de leur mieux : Aussy, deust-on changer vostre nom de naissance ; Et au lieu qu'on vous nomme Elizabeth de France^ On vous devroit nommer Elizabeth des deux.
Je sçay qu'en ce discours et autres precedeos OD me pourra reprendre que j'ay mis beaucoup de petites particularités qui sont fort superflues. Je le crois , mais je sçay que si elles desplaisent à auscuns, elles plairont aux autres; me semblant que ce n'est pas assez, quand on loue des personnes , de dire qu'elles sont belles, sages, vertueuses, valeureuses, vaillantes, magnanimes, libérales, splendides et trës-parfaictes. Ce sont louanges et descriptions générales , et lieux communs empruntés de tout le monde. Il eo faut especifier bien le tout, et descrire particulièrement les perfections, afin que mieux on les touche au doigt : et telle est mon opinion , et qu'il me plaist aiusy d'en rete^ nir et resjouir ma mémoire de ce que j'ay veu.
EPITAPHE DE XADICTE RETRE.
Dssiouhs ce marbre gist Elizabeth de France, Qui fkist reyue d'Espaigne et reyne du repos Chrestlen et catholique. Sa très-belle présence Nous Alt utile à tous. Or que ses nobles os Sont du tout asseichés, et gisent dessoubs terre, Nous n'avons rteu que mal, que troubles et que guerre.