MADAME DIANE DE FRANGE
Je ne veux oublier madame Diane de France, huiuclle, bien qu'elle soit bastarde et naturelle, {}our(ant nous la pouvons mettre au rang des filles de France, d'autant qu'elle a esté advouée du feu roy Henry son père, et légitimée, et puis
partagée et appanagée comme une fille de France: car elle eut la duché de Ghastelleraut, et puis la quitta pour estre duchesse d'Aogoulesme , dont elle retient à sl'heure le nom ; et a eu tous les privilèges qu'ont les filles de France, jsuqu'à entrer au cabinet et aux affaires des roys ses frères, et mesmes des roys Charles et Henry (roisiesmc, car je Tay veu, comme si elle fust esté leur sœur propre, qui l'aymoient tous de mesmes; aussy avoit-elle beaucoup de la ressemblance du roy Henry sou père, tant pour les traicts du visage que pour les mœurs et actions, H tous autres exercices qu'il aymoit, Fustce des armes, de la chasse et des chevaux; car je pense qu'il n'est pas possible que jamais dame ail esté mieux à cheval qu'elle, ny de meilleure grâce.
J'ay ouy dire(et se Ut) à aucuns anciens : que le petit roy Charles Vlll estant en son royaume de Naples, madame la princesse de Melphe luy venant faire la révérence ^, luy fit voir sa fille, belle comme un ange , montée sur un beau cour* sier du Règne, le mener et le manier aussy bien et en toutes formes dairs et de manèges, qu'eustsceu faire le meilleur cscuyerdelà; dont le roy et toute sa cour en furent en très-grande admiration et eslonnement , pour faire veoir une telle beauté si adexlre à cheval, sans aulcunement tort à son sexe.
Ceux qui ont veu autresFois madame d'Angoulesme à cheval, en demeurent bien plus ravis et esmerveiilés; car elle y estoit si bien née et si propre, et de si belle grâce, qu'elle resseni- Moit du tout à ceste belle Camille, reyne des Voslques; et ceste-cy estoit très-belle de visage, de corps et de taille, qu'à grand peine y en voyoit-on à la cour plus riche que celle-là, et qui s'acconimodoit fort bien àcest exercice; non qu'elle en fist autrement autre estât , ny qu^elle en excedast aucunement la modestie et douceur commune , comme ceste princesse de Melphe,car elle outrepassoit un peu la modestie (en tout il la faut observer, et mesmes les femmes) , si-non quand elle ailort par pays , en y monstrant tousjoùrs quelque gentillesse fort agréable à ceux qui la regardoieut.
Je me souviens que M. le marescbal d'Amville ^ son beau IFirere, luy avoit une ibis donné
« Ce fut ) Podfgid-Reale, le% ttim 1481
VIES DES DAMÉS ILLUSTRES-
• un fort beau cheval, qu'il a voit nommé /« Dottor, d'autant qu'il se manioit de pied coy et alloit en avant à courbettes, si justement et si sagement, qu'un docteur n*eust sceu cstre plus sage en son aller; et voyIA pourquoy il se nommoit ainsy : mais j'ay veu madame d'ÂngouIesme le faire aller plus de trois cens pas tousjours ainsy en advant , que bien souvent toute la cour s'y amusoit à la voir; de sorte qu'on ne sçauroit plus qu'estimer, ou sa bonne tenue ou sa belle grâce. Et tousjours, pour bailler plus beau lustre, estoit fort bien accoustrée d'un fort beau et riche habillement de cheval, sans oublier sur-tout le chappeau bien garny de plumes, et à la guelfe porté. Âh ! que c'est dommage , lors que la vieillesse vient à gaster ces beautés et desbaucher telles vertus ; car elle a meshuy laissé tout cela , et quitté ces beaux exercices, comme elle a faict la chasse et tous les autres qui luy sieoient tant , car jamais rien ne luy fut malséant en tous ses gestes et ses mœurs, ainsy que le roy son père, y prenant peine et plaisir. Pour le bal , pour la danse , elle y estoit fort accomplie , en quelque danse que ce fust , fost qu'elle fust grave ou fust gaye.
Elle chantoit bien , jouoit bien du luth et d'autres instrumens. Bref, elle estoit bien fille de père en cela comme elle est en bonté , car elle est fort bonne, et qui ne fait point de desplaisir à personne , encor qu'elle aye le cœur haut et grand , et l'ame fort généreuse , sage et fort vertueuse , qui a fort honnoré et aymé messieurs ses marys.
En première nopces , elle espousa le duc de Castro, de la case Fameze, qui fut tué à Tassaut deHedin; en secondes, M. de Montmorency , qui pour le commancemen t y fit difficulté , pour avoir promis à madamoiselle de Pienne , 1 une des filles de la reyne , belle et honneste fille ; mais après, pour obeyr au père, qui , fort irrité, Ten voulut déshériter, par dispense fut absous (le sa paroile première et l'espousa : dont il ne perdit au change, encor que ladicte Pienne fust d'une des grandes maisons de France, et des belles, honnestes, vertueuses et sages de la cour, ft que madame d'Angoulesme aymoit, etVaaymée tousjours, sans aucune jalousie des amours passées de son mary et d'elle. Aussy sçavoitelle se commander, car elle est fort spirituelle et de bon entendement. Les roys ses frères , et
monsieur, l'ont fort aymée, et les reynes et duchesses ses sœurs , car elle ne leur faisoit honte nullement , pour estre parfaicte en tout.
Le roy Charles l'ayma , parce qu'elle l'accompagnoiten ses chasses et autres exercices joyeux ordinairement, et qu'elle estoit de bonne et gaye humeur.
Le roy Henry Taymoit, parce qu'il cognoissoit qu'elle le recherchoit fort et 1 aymoit fort Lorsque la guerre s'esmeut cruelle après la mort de M. de Guyse, sçachant le roy son frère en nécessité , elle partit de sa maison de l'Isle-Adam en diligence, non sans courir grande fortune , estant guettée de toutes parts par le chemin, et luy porta cinquante mille escus qu'elle avoit réservés du sien, et les luy donna, qui vindrent bien à propos , et croy qu'ils luy sont deubs encor : dont le roy luy en sceut si bon gré, que s'il eust vescu il Teust faicte grande pour avoir ainsy esprouvé son bon naturel à son extresme besoing. Aussy despuis sa mort elle n'a eu au cœur de joye, ny proffitté, tant elle l'a regretté et regrette, et couve de vengeance, si son pouvoir estoit pareil à son vouloir, contre ceux qui l'ont tué. Jamais nostre roy d'aujourd'huy ne la peu accorder , quelque prière à elle faicte , avecques madame de Monlpensier , pour la tenir coulpable de la mort du roy son frère, l'abhorrant comme la peste, jusqu'à luy dire injure une fois devant madame, la sœur du roy « et luy dire qu'elle ny le roy n'avoient nul honneste subjeet de l'aymer, si-non d'autant qu'elle estoit cause, par ce meurtre du feu roy, qu'ils tenoient le rang qu'ils tenoient. Quelle chasse ! Or, j'espère d'en parler ailleurs, parquoy je me tais.