‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 30 sur 119 · JEHANNE I, RÉYNE DE NAPLES · texte numérisé non relu

JEHANNE I, RÉYNE DE NAPLES

chrestienté , da costé de France et du costé dÂustrie, et si discooroit de ces races aussy joliment que docteur légiste de France , tant elleavoit esté curieuse de rapprendre, nommant ses pères, ayeuls , bisayeuls , ancestres , et racontant aucuns de leurs plus mémorables fsiîcts.

Un fois 9 elle estant malade , le roy son oncle demeura trois jours sans Faller voir ; au troisiesme a y alla. Lorsqu'elle le sentit à la porte elle fit semblant de dormir, et se tourna de rautre costé; et , encor que le roy Fappelast par trois fois, elle fit de la sourde, jusqu'à ce que madame de Crissé, ma tante et sa gouvernante, la fit tourner vers le roy , envers lequel elle fit de la froide , et ne luy dit pas deux mots : et s'en estant desparti d'avecques elle, sa gouvernante se courrouçant contre elle, luy demanda pourqaoy elle avoit lâict ce traict et ceste mine. Elle respondit : cHé quoy I ma mère, comment me ifost-il esté possible de faire èas de luy , et luy tfiiire bonne chère, que, despuis (rois jours que t je suis malade , il ne m'a pas veue une fois , «non pas seulement envoyer visiter , moy qui csois sa niepce, et fille de son aisné , et qui ne iloy fais point de déshonneur?»

Elle, toute jeune qu'elle estoit , sçavoit aussy bien garder sa grandeur que si elle fost esté plus aagée. Quand quelques-uns Talloient voir en sa chambre et luy faire la révérence, elle sçavoit aussy gentiment présenter la main pour la faire baiser comme eust faict la reyne sa mère, et tenir sa gravité dans sa chaire , et s'enqueroit fort de ceux qui estoient serviteurs du roy son père, et qu'il favorisoit autant; et elle leur en bisoit de naesmes, en leur faisant bonne chère , jusqu'à leur dire que, quand elle seroit plus grande, et auroit des moyens, elle leur en départiroit.

Bref, c'estoit le plus grand cceur et le plus grand esprit qu'on vit jamais en jeune petite créature que celle-là. Que dis-je, jeune petite? Elle fiiisoit bonté aux plus aagées , si bien qu'on disoit qu'elle en avoit trop, et qu'elle ne vivroit pas long- temps; comme de vray elle mourut , n'ayant pas atteint huict ans. On la pouvoit |dire que c'estoit un beau et bon fruict , avancé et assaisonné avant le temps; aussy ne dura galères : sur la mort de laquelle aucuns ont douté et disputé qu'elle avoit esté advancée jpour

BaANTMn. u.

beaucoup de raisons que je ne dis point; mais la plus saine voix de la cour ne porte pas cela.

Or, ce m'est assez pour maintenant d'avoir parlé de ces nobles filles de France , auxquelles dès ceste heure je dis adieu , et prends congé d'elles jusqu'à la première rencontre, que j'espère encor en dire quelques nx>ts de leurs belles vertus.

LES DEUX JEHANI9E8, atTHis M HnausAuui, Mcau, bt iupkis

lEBUHINE I.

^ Pour ne me vouloir point encor distraire des discours du noble sang de France , il m'a pris fiintaisie d'escrire des deux reynes Jehanne de Naples , desquelles , pour estre sorties de ce noble sang firançois, je veux parler ; si que le discours qu'on en pourroit fiiire d'elles , s'il passoit par une bonne plume et bien disante, en sçroitfort beau et agréable; car le subject est tel.

Je commenceray donc par la reyne Jehanne première, fille du roy Robert, extraictdece brave roy Charles premier , duc d'Anjou , roy de Naples, et frère au bon roy sainct Louis, dont je m'estonne que tant de bons et sçavansescrivains qui estoient de ce temps là, et mesmes un Boccace et un Pétrarque , ne se sont mis à en eserire. Il est bien vray que celuy qui a escrit VHisMre de Naples ^ en a assez dict, voire trop; car il ne s'est amusé qu'en dire mal d'elle, selon la cous* tume des historiographes italiens, qui ont esté grands larrons de la gloire et louanges de nos François. Voicy donc ce qu'en dit cest historien, qu'elle fust fort adonnée à l'amour.

« Elle eut pour son premier mary Andreasse, «sonoousin en second degré; et, après avoir c tenu le royaume ensemble, elle s'en fiischa ; et «estans tous deux en la ville d'A versa, die l'en- «voya quérir une noict, soubs couleur de loy « vouloir parler d'afEaire nouveau advenu ; et , en «allant à elle, se rencontrant soubs un poteau «qui estoit là, fut pris et estranglé, par la vo*

^ Pandolfo Gollenucio, Urre v de too SomauAre de VHistoin de Naples

yi£$ DES DAMES ILLUSTRES.

«lontéet cbarifed^ ia reyne, audict poteau; «plusiearç disent, parce qu'il ne fournissoit 0 pas beaucoup au gré de la rey ne , à ses beson- «gnes de nuict , enycor qu*il fust jeune , gaillard «et en bon poinct, ainsy que Tappetit desor- «donné de la dame Teust voulu. Et se conte « encor , et à Naples et ailleurs , que ladicte dame, «faisant un cordon d'or un jour assez gros, Ân- «dreasse lui demanda pourquoy elle faisoil ce «cordon. Elle luy respondit en souriant qu'elle « le faisoit pour le pendre. Elle en tenoit si peu de «compte, qu'elle ne craignoit de luy tenir telles « parolles , auxquelles Aedreasse, eomme simple «et bon bomnieoas qu'il esloit, n'y print point «garde; mais en fin Teffect s'en ensuivit; de- «quoy pourtant elle en fit ses excuses au roy «Louys d'Hongrie, frère d'Andreasse ; neant- « moins ledict roy tle les print en payement, «XDais avec une simpifi lettre hiy escrit ces mots : « Ta vie désordonnée précédente, la seingneuiie du roxaume que tu t'es fou^'ours fi retenue entre les mains, la vengeance de nceuaa qui avoienttfU ton marx non pour^ lismvie, l'autre mary gu'ineoi^nent tu ae a^spousé, et l'eaccuse que tu m'as depuis d envoyée, sont pleines preuçes que tu ae aesië participemte et compUee à la mort de

atof^rnarr*

«)Bi|^ esppasa après, ft ausay tost, un de ses «4HwiDs, fils du priiioe de Tarante » qu'elle «AT^il fort «yœé durant son maryi qu'elle «ira|cl4 bien; et demeura avec elle trois aua <(en fort grande amitié ; mais il mourut toul ««Mtan^dea'estjreeKc^veaient et trop sou-» « veut employé au serviôe da k reyne, en faveur «d^ la dame Venus,

«Elle eipouia êptis , pour son tiers mary, un «nouimé Jaeques de Tarancon, infimt de Ma* 9 jorq«M , qui estoit pour lora tenu le plus deU« cberé, dispaat et beau peraannase qui ae ïrom «vttU en h plaoe, qu'elle ne voulust pourtant «qu'il ppilast titre de roy^ aîns de simple due «deGalabre; oair elle voulait aeule dominer et « reitaer^ et ne vouloit plui avQtr.4e compagnon» «painay qu'elle fai«»it bien ; eliuy monstra bien caQsay;car^ ayant aceu qiiltl s'esloU donné i ff une autre fèBÎme, malheureui qu'il estoit, car cde phia balle n'en pouvoit^il cboiiir que la «sienne , lui fit trancher la teste, et ainsy «mourut.

«Pour son quatriesme mary, elle print Othon «de Brunsvik, de la race de Saxe, lequel esloit « un grand capitaine, et pour lors aux appoiocte- « mens de TEglise; et c'est pourquoy rempereur «Charles, comme j'ay ouy dire, luy ne s'ea «estant advisé plus tost, ayant faiotamasde «forces en Allemagne, soubs le duc deBrunsvik, «pour aller secourir Naples contre M. de Lau- «treq, se ravisa à my chemin, et ne voulut «qu il passast outre, ains qu'il s'en retouroast, «craignant qu'estant là, prétendant quelque «droict sur ce royaume, k cau$e de cest OlIioU) «son ancestre, estant là ne fist quelque revoUe, «et luy nuysist là grandement.

«Or, advint qu'au bout de quelque temps le « roy Louys de Hongrie , poussé , et de luy, et «d'autres du royaume de Naples, iqui Tappele- «rent pour vanger la mort de son frère, en- « voya une fort grosse armée contre cesle belle «reyne, en laquelle Charles de Durazzo fut gé- «neral; et, s'estant assignée et livrée bataille,, «Othon, mary de la reyne, faisant ce jour mer- «veilleux faicts d'armes, monté sur un grand «et fort coursier, fut blessé et cheut dessoubs «luy, fut pris et mené à Charles, aucjuel il se «rendit.

«La reyne, voyant le changement de la «guerre, et quç d^ailleurs ne pouyoit avoir se- «cours, et que Tesperance luy en faîlloit, obtint «de Charles de pouvoir parler à Ipy; pourquoy «faire Charles alla au jardin du chasteau de la «reyne, où elle luy fit la révérence fort bas, «comme il est requis que le vaincu la fasse «au vainqueur, (quel creve-cœur pourtant) et «luy dit telles paroles; 7!? vous ay jusquà fi ces te heure tenu pour mon fils; mais, <i maintenant, puisqu'il ptaist à Dieu, je « vous recognois et tiens pour mon seigneur, dPar quoyje vous recommande mon hon- « neur, etceluydemon mary. » A quoy Charles luy respondit : a Je vous ay tous] ours ayinée ^ comme mère, et ainsy l'entends. Je feraf «df V advenir quefaurcty vostre honneur, et aceluy de vostre mary, pour recommandé, «El alors la reyne se rendit à luy. Cependant fut «envoyée lors, bonnorablement accompagnée, «en autre lieu , soubs bonne garde, et puis la «nouvelle de la prise de la reyne envoyée aa «roy, de la cooqueste du royaume : estant de- «mandé au roy, pour avoir de Tadvis ce qu*oa

Page 1