‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 47 sur 119 · DES DAMES GALLA^TE · texte numérisé non relu

DES DAMES GALLA^TE

quelque espèce de diable; car volontiers ces diables se transforineot et prennent la forme des femmes pour habiter avecques les hommesi et les trompent ainsy ; auxquels pourtant , à ce que j'ay ouy dire à aucuns magiciens subtils, est plus aysé de s'accommoder de la forme et visage de la femme, que non pas de la paroUe.

N'oylà pourquoyce gentilhomme avoit raison de la vouloir voir et cognoislre; et, à ce qu'il disoit luy-mesme, Tabstinence de la parollc luy faisoit plus d'appréhension que la vciie, et le metloit en resverie de monsieur le liable;dont en cela il monstra qu'il craignoit Dieu.

INIais, après avoir le tout descouvert , il ne debvoit rien dire. Mais quoyl ce dira quelqq*un, Vamitié et Tamour n'est point bien pvirfaicte, si on ne la déclare et du cœur et de la bouche ; et pour ce , ce gentilhomme la luy voulolt faire bien entendre; mais il n'y gaigna rien , car il y perdit tout. Aussy, qui eust cognu rhumeur de ce gentilhomme, il sera |)our excusé, car il n'estoit sy froid ny discret pour jouer ce jeu, et se masquer d'une telle discrétion; et, à ce que j'ay ouy dire à ma mère, qui estoit à la reyne de Navarre, et qui en sçavoit quelques secrets de ses Nouvelles, et qu'elle. en estoit l'une des devisantes, c'estoit feu mon oncle de La Ghastaigneraye , qui estoit brusq , prompt et un peu volage.

Le conte est desguisé pourtant pour le ca«cher mieux; car mondict oncle ne fut jamais au service de la grand princesse, maistresse de ceste dame, ouy bien du roy son frcre : eC si n'en fut autre chose, car il estoit fort aymé et du roy et de la princesse.

La dame, je ne la noouneray point, noiais elle estoit veufve et dame d*hoQneur d'une très-grande princesse, et qui sçavoit faire la mine de prude plus que dame de la cour.

— J'ay ouy conter d'une dame de la cour de nos derniers roys, que je cognois, laquelle^ estant amoureuse d'un Sort honneste gentilhomme de la cour, vouloit imiter la i»çon d'amour de oeste dame précédente; mais autant de fois qu'elle venoit de son assignation et de son rendez-vous, elle s'en alloic à sa chambre, et se faisoit regarder de tous costés à une de ses filles ou femmes de chambre, si elle n'estoit point marquée; et, par ce

moyen , se garda d'estre mesprise et recognue.

Aussy ne fut-elle jamais marquée qu'à la neufviesme assignation, que la marque fut aussy tost descouverle et recognue de ses femmes. Et pour ce, de peur d'estre escaadalisée, et tomber en opprobre i elle brisa là, ^ oncques puis ne retourna à l'assignation.

11 eust mieux valu , ce dit queiquun, qu'elle luy eust laissé faire ses Boarques tant qu'il eust voulu, et autant de faîtes les desfaîreet effacer; et pour ce eust eu double plaisir, l'un, de œ CQnteutement amoureux, et l'autre, de se mocquer de son honune, qui travailloit tant à ceste pierre philosophale pour la desoouvrir et oognoistre, et n'y pouvoit jamais parvenir.

— J'en ay ouy center d'une autre du temps du roy Francis, de ce beau escuyer Gruffyi qui estoit un escuyer de l'escurie dudict roy, et mourut à Naples au voyage de M, de LaiUreq^ et d'une très-grande dame de ta cour» dont en devint très-amoureuse : aussy estoit-il trèsbeau et ne l'appelloit-on ordinairaaent que k beau Gruffy, dont j'en ai veu le pouriraict qui le monstre tel.

Elle attira un jour un sien valiet de cbattbre en qui elle se Soit, pourtant inoognu et bob veu, en sa chambre, qui luy vint dire ua jour, luy bien babillé qu'il senlait son gentilhomœe, qu'une très-honnesie et belle dame se recommandoit à luy, et quWie en estait si amoureuse qu'elle en desiroit fort raooMotaact plus que d'homme de la cour, mais par tel si qu'elle ne vouloit , pour tout le bien du nonde , qu'il la vist ni la oocnust ; aaîs qn'à l'iieiiit du coucher^ el qu'un chascun de la oour serott retiré, il le vi^odreit quérir et iMPendre en un certain lieu qu'il luy direit , et ^ là il le neneroit oouchei* avecques eestedane; mais par td pache ^ aussi , qu'il luy veutoit txMscher kt yeux avecques «m beau ouNicboir bhnc ^ un trompette qu'^m meine en ville afin qu'il ne peust voir rxff reougnoîsÉre ie iiea ny la chambre là oft il le ncnerok, et le tic» droit tousjours par les mains afin de nedesMre ledict mouchoir; oar ainsy luy «ivit eommandé sa maistresse luy proposer tes conditions, pour ne vouloir estre cognue de luy jusqu'à quelque temps certain et prcAx qu*ià luy dit

I « Pacte. osndiiigB.

DEUXIESME DISCOURS

el lay promît ; et pour ce, qu1i y pensaU et advîsaaC bien «'il y youloit venir à ceste condition , afifl qu'il luy soeust dire lendemain sa response; car il le viendroit quérir et prendre en un Jieu qu'il faiy dit, et surtout qu'il furt seul , et il te meneroit en une part si bonde , qu'il ne s'en repentiroit point d'y ea(re allé. Voylà une plaisante assignation eteomposée d'une estrange condition.

J'aymerois autant ceik-là d'une dame espaîg&oUe , qui manda à un mie assignation , mais qa'il porlaat aveoqnes iny trois S. S. &, qui es* toienl à dire , sabio, solo, segreto; sage, seul, secret; l'autre hiy manda qu'il iroit, mais qu^elle se garnist et fournist de trois F. F. F., qui sont qu'elle ne tn^l fea, flaca nyfria; qui ne fast ny kude, flatte ny froide,

Aiant, le messager se départit d'avecques Gruffy. Qui fut en peine et ea songe P ce fut luy, ayant grand subjcct de penser que ce fust quel* qoe partie josiée de quelque cnnemy de cour, pour luy donner quelque venue , ou de mort onde diarité envers le roy. Soogeoit aussy qnelie dame pou voit elle estre , ou grande , ou moyenne, ou petite, ou belle, ou laide, qui plus luy fiudioit (encor que tous chats sont gris la auîct, oedit*on,cl tous c.sontc... sans darlé). Par quoy, après en avoir conféré à un de ses compaignons des plus privés , il se résolut de teiiler la risque, et que pour l'amour d*une grande, qu'il presumoit bien estre, il ne Mioct rien craindre et appréhender. Par quoy, le lendemain que le roy, les reynes , les dames et tous eC toutes de la cour se furent retirés pour se eoucftier, ne faillit de se trouver an Keu que le messager luy avoit assigné, qui ne faillit aussy toat l'y vcnrr trouver avecques un second, pour hiy aider i faire le gaet si l'autre n*estoit point suivy de page ni de laquais, ni vaNet , ni gentiHiomme. Âussy tost qu'il le vit , Iny dit aeutement : «Allons, monsieur, ma- «dame vous attend, v Soudam il le banda , et le mena par lieux obscurs, estroicts, et traverses ineognues, dételle Façon que l'autre luy dit franchement qu'il ne sçavoit 1â où il le menoit; pois il entra dans la diambre de la dame , qui eatoit 61 somt)re et si obscure qu'il ne pouvoit rten voir ni cognoistre, non plus que dans un four.

Bien la trouva-il sentant S bon, et très-

bien parfumée, qui lui fit espérer quelque chose de bon; par quoy le fit deshabiller aussy tost, et luy- même le déshabilla; et après le mena par la main , hii ayant osté le moiKhoIr, au lict de la dame , qui l'attendoit en bonne dévotion ; et se mit aoprès d elle à la iHiec^ l'embrasser, la caresser, où il n'y trouva rien que très*bon et exquis, tant à sa peau qu'à sou linge et lict très-superbe, qu'il tastonnoit avecques ks mains; et aiosy passa joyeusement la nuict avecques ceste belle dame, que j'ay bien ouy nommer. Pdur fin , tout luy eomenta en toutes Ciçona; et cognât bien qu'il estoiC très* bien hébergé pour ceste nuict ; mais rien ne luy ËKchoit, disoitptl, si-oon que jamais il n'en seeut tirer aucune paroile.

EUe n'avoit garde, car il parioit asaez soo<vent à elle le jour, comme aux Mitres dames, et , pour œ , l'eust eognue aussy tost. De fel« lastreries, de mignardises, de caresses, d'at* touchemens, et de toute autre sorte de démonstrations d'amour et paillardises, elle n'y espargooit aiieune : tant y a qu'il se trouva bien.

Le lendemain , ft la pointe du jour, le mes** aager ne finlUt le venir esveiiler, et le lever et habiller, le bander et le retourner au lien oA tl l'a voit pris , et recomounder à Dieu jusques au retour, qui seroit bien tost. Et ne fut sans Iny demander s'il luy avoit menty, et s'il se traavoit bien de l'avoir cren , et ce qu'il luy en sembkiit de luy avoir servy de fourrier, et s^M luy avoix donné bon logement.

Le beau Gruffy, après lavoir remercié cent fois, luy dit adieu, et qu'il seroit toosjouiis prest de retourner pour si bon marché , et re* voter quand il vioudroit, ce qu'il fit, et la teste en dura un bon mois , au bout duqiid fallut à Gruffy partir pour sou voyage de Naples , qui prît congé de sa dame et luy dit adieu à grand regret, sans en tirer d'elle un seul parler auconement de sa bouche, ai- non aoupirs et larmes, qu'il luy sentoit couler des yeux. Tant y a qu'il partit d'avecques elle sans la cognoislre nullement nys'enappercevoir.

Despuis on dit que ceste dame pradiqua ceste vie avecques deux ou trois autres de ceste façon, se donnant ainsy du bon temps. Et dU 8oi(-on qu'elle s'accommodoit de ceste astuce^ d'autant qu'elle estoit fort avare , et par ainsf

DES DAMES GALLANTES.

elle espargnoit le sien et n'estoit sujette à foire presens à ses serviteurs; car enfin, toute grande dame pour son honneur doibt donner, soit peu ou prou, soit argent , soit bagues ou joyaux , ou soyent riches faveurs. Par ainsy, la gallante se donnoit joye à son c, et espargnoit sa bourse, en ne se manifestant seulement qu'elle estoit; et pour ce, ne pouvoit estre reprise de ses deux bourses , ne se faisant jamais cognoistre. Voylà une terrible humeur de grand dame.

Aucuns ne trouveront la façon bonne , autres U blasmeronty autres la tiendront pour trèsexcorte, aucuns Testimeront bonne mesnagere; mais je m'en rapporte à ceux qui en discourront mieux que moy : si est-ce que Geste dame ne peut encourir tel blasme que ceste reyne qui se tenoit à Fhostel de Nesie à Paris, laquelle, faisoit le guet aux passans, et ceux qui luy revenoient et agreoient le plus, de quelques sortes de gens que ce fussent, les faisoit appeler et veniràsoy; et, après en avoir tiré ce qu'elle en vouloit, les faisoit précipiter du haut de la tour, qui paroist encor, en bas en reau,et les faisoit noyer >.

Je ne peux dire que cela soit vray; mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris, l'affirme; et nY a si commun, qu'eu luy monstrant la tour seulement , et en Tinterrogeaut , que de luy-mesme ne le die.

Laissons ces amours , qui sont plustost des avortons que des amours, lesquelles plusieurs de nos dames d*aujourd'hui abhorrent, comme elles en ont raison , voulant communiquer avecques leurs serviteurs , et non comme avecques rochers ou marbres : mais, après les avoir bien choisis, se sçavent bravement et gentiment fiiire servir et ay mer d'eux. Et puis, en ayant cognu leurs fidélités et loyale persévérance, se prostituent à eux par une fervente amour, et se donnent du plaisir avecques eux , non en masques, ny en silence, ny muettes, ny parmy les nuicts et ténèbres ; mais en beau

' Voyez Bayle, Dict crit, au mot BurUian. VilioD, dans M ballade des damei du temps jadis :

Semblablemeni où est la reine, Qui commanda que Baridan Fust jeté en un sac en Seine?

M. Alexandre Dumas a écrit sur ce sujet son drame de ia Tour de Nesie.

plein jour se font voir, taster, toucher, em^^ brasser ; les entretiennent de beaux et lascifs discours, de mots folastres et parolles lubriques. Quelquesfois pourtant s'aydent de masques; car il y a plusieurs dames qui quelques fois sont contrainctesd'en prendre en le fiiisant, si c'est au hasie qu'elles le iacent , de peur de se gaster le teint, ou ailleurs, afin que, si elles s'eschaufFent par trop, et si sont surprises, qu'on ne cognoisse leur rougeur ny leur contenance estonnée, comme j'en ay veu: et le masque cache tout, et ainsy trompent le monde.

ARTICLE n.

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