‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 48 sur 119 · DE LA PAROIXE ER AMOUR · texte numérisé non relu

DE LA PAROIXE ER AMOUR

J'ay ouy dire à plusieurs dames et cavalliers qui ont mené l'amour, que, sans la veue et la parolle , elles aymeroient autant ressembler les bestes brutes , lesquelles , par un appétit naturel et sensuel, n'ont autre soucyne amitié que de passer leur rage et chaleur.

Aussy ayje ouy dire à plusieurs seigneurs et gallans gentilshommes qui ont couché avecques de grandes dames , ils les ont trouvées cent fois plus lascives et desbordées en parolles, que les femmes communes et autres.

Elles le peuvent faire à fiinesse, d'autant qu'il est impossible à l'homme, tant vigoureux soit-il, de tirer au collier et labourer tousjours; mais, quand il vient à la pose et au relasche, il trouve si bon et si appétissant quand sa dame l'entretient de propos lasclFs et mots folastrement prononcés, que, quand Venus seroit la plus endormie du monde, soudain elle est esveillée; mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs amans devant le mqnde, fust aux chambres des reynes et princesses et ailleurs, les pipoient, car elles leur disoient des parolles si lascives et si firiandes, qu'elles et eux se corrompoient comme dedaus un lict : nous, les arregardans , pensions qu'elles tinssent autre propos.

C'est pourquoy Marc Antoine ayma tant Cleopatre et ta préféra à sa femme Octavia, qui estoit cent fois plus aimable et belle que la Cleopatre; mais ceste Cleopatre avoit ia parolle si affettée, et le mot si à propos, avecques ses façons et grâces lascives, qu'Antoine oublia tout pour son amour.

DEUXIESME DISCOURS

Plularque nous en feit foy, sur aucuns brocards ou sobriquets qu'elle disoit si gentiment, que Marc AntoinCfla voulant imiter, ne ressembloit à ses devis (encore qu'il voulust fort faire da gallant) qu'un soldat et gros gendarme , au prix d'elle et sa belle Frase de parler.

Pline Fait un conte d'elle que je trouve fort beau y et, pour ce, je le repeteray ici un peu. C'est qu'un jour, ainsy qu'elle estoit en ses plus gaillarides humeurs, et qu'elle s'estoit habillée à l'advenant et à Tadvantage , et sur-tout de la teste, d'une guirlande de diverses fleurs convenante à toute paillardise, ainsy qu'ils estoient à table, et que Marc Antoine voulut boire, elle Tamusa de quelque gentil discours, et cependant qu'elle parloit, à mesure elle arrachoit de ses belles fleurs de sa guirlande, qui neantmoins estoient toutes semées de poudre empoisonnée, et les jet toit peu à peu dans la coupe que tenoit Marc Antoine pour boire; et ayant achevé son discours, ainsy que Marc Antoine voulut porter la coupe au bec pour boire, Gleopatre luy arreste tout court la main, et ayant aposté un esclave ou criminel qui estoit là près, le fit venir à luy, et luy fit donner à boire ce que Marc Antoine alloit avaller, dont soudain il en mourut; et puis, se tournant vers Marc Antoine, luy dit : a Si je cne vous aymois comme je fats, je me fusse c maintenant desFaicte de vous. Et eusse feict le ccoup volontiers , sans que je vois bien que ma cvie ne peut estre sans la vostre.» Geste invention et ceste parolle pouvoient bien confirmer Marc Antoine en son amitié, voire le Faire croupir davantage aux costés de sa charniire.

Voyià comment servit l'éloquence à Gleopatre, que les histoires nous ont escrite trèsbien disante : aussy ne l'appelloit-il que simplement la reyne, pour plus grand honneur, ainsy qu'il escrit à Octave Gesar, avant qu'ils fussent desciarés ennemys. «Qui t*a changé, c dit -il, pour ce que j'embrasse la reyne Pelle « est ma femme. Ay-je commancé dès à st 'heure? «Tu embrasses Drnsille,Tortale, Leontile, ou «Rufile, ou Salure Litiseme, ou toutes : que « l'en chaut-il sur quelle tu donnes, quand l'en- «vye t'en prend?»

Par là Marc Antoine louoit sa constance et blasffloit la variété de l'autre d'en aymer tant au coup , et luy n'aymoit que sa reyne ; dont

je m'estonne qu'Octave ne Tayma après la mort de Marc Antoine.

Il se peut feire qu'il en jouit, quand il la vît et la fit venir seule en sa chambre , et qu'elle l'harangua : possible qu'il n*y trouva pas ce qu'il pensoit , ou la mesprisa pour quelque autre raison , et en voulut faire son triomphe à Rome et la monstrer en parade ; à quoy elle remédia par sa mort advancée.

Certes, pour retourner à nostre dire premier : quand une dame se veut mettre sur IV mour, ou qu'elle y est une fois bien engagée , il n'y a orateur au monde qui die mieux qu'elle.

Voyez comme Sophonisba nous a esté descrite de Tite-Live, d*Appian et d'autres, si bien disante à l'endroict de Massinissa , lorsqu'elle vint à luy pour l'aymer, gaigner et re« clamer, et après quand il lui fallut avaller le poison. Bref, toute dame, pour estre bien aymée, doibt bien parler ; et volontiers on en voit peu qui ne parlent bien et n'ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la terre , et fiist-elle gelée en plein hyver.

Celles sur-tout qui se mettent à l'amour, si elles ne sçavent rien dire, elles sont si dessavourées, que le morceau qu^elles vous donnent n*a ûy goust ny saveur : et quand M. du Bellay, parlant de sa courtisanne et dcclarant ses mœurs, dit qu'elle estoit

Sage âa parler, et Iblaitre à ta eondie*.

cela s'entend en parlant devant le monde et entretenant l'un et l'autre ; mais lorsque Ton est à part avecques son amy, toute gallante dame veut estre libre en sa parolle et dire ce qu'il luy plaist, afin de tant plus esmouvoir Venus.

J'ay ouy foire des contes à plusieurs qui ont jouy de belles et grandes dames, ou qui ont esté curieux de les escouter parlans avec d'autres dedans le lict , qu'elles estoient aussy libres et folles en leur parler que courtisannes qu'on eust sceu cognoistre : et qui est un cas admirable, est que, pour estre ainsy accoustumées à

* La vieille Courtifanne, fol. 449. B. des OEut^respoéL deJoach, du Bellny, édit. de 1S07.

De U yerta je tçavois deviser,

El je tçarois tellement degiiiiH*,

Que rien qu*lM»nncur ne sortoit de ma bouclie ;

Sage au parler, et folastrc à la coucbc

DES DAMES GALLANTES.

entretenir leurs raarys, "îu leurs amys, de mots, propos et discours sallauds et lascifs , mesmes Donimcr tout librement ce qu'elles portent au fond du sac sans farder ; el pourtant , quand elles sont en leurs discours , jamais ne s'extravagnent, ny aucun de ces mots sallauds leur vient à la bouche : il faut bien dire qu'elles se sçavent bien commander et dissimuler; car il n'y a rien qui frétille tant que la langue d'une dame ou fille de joie.

Si ay-je cognu une très -belle et honneste dame de parlemonde,qui,devi$antavecquesun honneste gentilhomme de la cour des affaires de la guerre durant ces civilles , elle lui dit : c J'ay ouy dire que le roy a faicl rompre tous les ac... de ce pays là. » Elle vouloit dire les ponts. Pensez que , venant de coucher d'avecques son mary, ou songeant à son amant , elle avoit encor ce nom firaîs en la bouche ; et le gentilhomme s'en eschauffa en amours d'elle pour ce mot.

— Une autre dame que j'ay cognue, entretenant une autre grand dame plus qu'elle, et luy louant et exaltant ses beautés , elle lui dit aprte : a Non , madame, ce que je vous en «dis, ce n'est point pour vous adultérer;» voulant dire adulaler, comme elle le rhabilla ainsi : pensez qu'elle songeoit à l'adultère et à adultérer.

Bref, la paroUe en jeu d'ameurs a une très-grande efficace; et où elle manque le plaisir en est imparfiiict : aussy , à la vérité , si un beau corps n'a une belle ame , il ressemble mieux son idole qu'on corps humain ; et s'il se veut faire bien aymer, tant beau soit-il , il faut quil se fasse seconder d'une belle ame : que s'il ne l'a de nature , il la faut façonner par art.

— Les courtisannes de Borne se moquent fort dea gentilles dames de Rome , lesquelles ne sont apprises à la parolle comme elles ; et disent que chlasfono corne cani, ma che sono quiète délia bocca corne sassi ^

Et voylà pourquoy j'ay cognu beaucoup d*honnestes gentilshommes qui ont refusé l'acoointance de plusieurs dames , je vous dis trèsbelles, parce qu'elles estoient idiotes, sans ame, sans esprit et sans parolle, et les ont quittées tout à plat ; et disoient qu'ils aymoient

* Elles s'abandonnent comme chiennes, et sont muettes de la bouche comme |iierres.

autant avoir à faire avecques une belle statue de quelque beau marbre blanc , comme celuy qui en ayma une à Athènes jusqu'à en jouir.

Et pour ce , les estrangers qui vont par paya ne se mettent guieres à aymer les femmes estrangeres , ny volontiers s'en caprichent pour elles , d'autant qu'ils ne s'entendent point , ny leur parolle ne leur touche aucunement au cœur ; j'entends ceux qui n'entendent leur langage : et s'ils s'accostent d'elles, ce n'est que pour contenter autant nature, et esteindre le feu naturel bestialement, et puis andar in barca^j comme dit un Italien un jour des* embarqué à Marseille , allant en Espaigne , et demandant où il y avoit des femmes. On luy monstre un lieu où se faisoit le bal de quelques nopces. Ainsy qu'une dame le vmt accoster et arraisonner, il luy dit : F. S. mi perdonà , non voglio parlare» voglio solamente chia* vare , e poi me n andar in barca ^.

— Le François ne prend grand plaisir avecques une Allemande, une Suisse, une Flamande, une Anglaise, Escossaise , une Esclavonne ou autre estrangere , encor qu'elle babiilast le mieux du monde , s'il ne l'entend; mais il se plaist grandement avecques sa dame françoise, ou avecques ritalienne ou EspaignoUei car coustumierement la pluspart des François aujourd'huy, au moins ceux qui ont veu un peu , sçavent parler ou entendent ce langage; et Dieu sçait s'il est affetté et propre pour l'amour. Car quiconque aura à faire avecques une dame françoise, italienne, espaignolle ou grecque , et qu'elle soit diserte , qu'il die hardiment qu'il est pris et vaincu.

D'autres ibis nostre langue françoise n'a esté si belle ny si enrichie comme elle est aujourd'hui ; mais il y a long-temps que l'italienne , l'espaignolle et la grecque le sont : et volontiers n'ay-je guieres veu dame de ceste langue , si elle a practiqué tant soit peu le mestier de l'amour, qui ne sçache très-bien dire. Je m'en rapporte à ceux qui ont traicté oelles-là.

Tant y a qu'une belle dame et remplie de belle parolle contente doublement.

* 8e retirer à la barque.

* Pardonnez-moi, madame ,je ne veux point Jaser, mais seulement asir, et puis me retirer à la barque.

DEUXIESME DISCOURS

ABTiaE III.

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