‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 53 sur 119 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

DF i AMOUR DES FItUES.

Partant, suivant l'ordre de Boccace, nostre guide en ce discours, je viens aux filles, lesquelles, certes, il faut advouer que de leur nature , pour le commnncement , elles sont trèscraintives et n'osent abandonner ce qu'elles tiennent si cher, A raison des continuelles persuasions et recommandations que leurfont leurs pères et mères et maistresses, avecques les menaces rigoureuses; si bien que, quand elles en auroient toutes les envyes du monde , elles s'en abstiennent le plus qu'elles peuvent : et aussy elles ont peur que ce m^hant ventre les accuse aussy tost , sans lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n'ont pas ce respect; car, fermans les yeux à toutes considérations , elles y vont hardiment, non la tète baissée, mais très-bien renversée : en quoy elles errent grandement , d'autant que le scan-

dale d'une fille desbauchée est très*grand, et d'importance mille fois plus que d'une femme maryée ny d'une vefve; car elle, ayant perdu ce beau trésor, en est escandalisée, vilipendée, monstrée au doigt de tout le monde , et perd de très-bons partys de roaryage, quoyque j'en aye bien cognu plusieurs qui ont eu tousjours quelque malotru qui, ou volontairement, on à Timproviste, ou sciemment, ou dans l'ignorance , ou bien par contraincte , s'est allé jetter entre leurs bras , et les espouser telles qu'elles estoient , encor bien ayses.

J'en ay cognu quantité des deux espèces qui ont passé par là, entr'autres une qui se laissa fort escaudaleusement engrosser et aller à un prince de par le monde, et sans cacher ny mettre ordre à ses couches; et estant descouverte , elle ne respondoit autre chose si-non : •Qu'y saurois-je faire? il ne m'en faut pas blasc mer, ny ma foute , ny la pointe de ma cbair, «mais mon peu de prévoyance : car, si j'eusse «esté bien fine et bien advisée, comme la pluspart de mes oompaignes, qui ont faict autant cque moy, voire pis, mais qui ont très-bien «sceu remédier à leurs grossesses et è leui*s «couches, je ne fusse pas maintenant mise en a ceste peine, et n'y eust-on rien cognu.» Ses compaignes , pour ce mot , luy en voulurent très- grand mal , et elle fut renvoyée hors de la trouppe par sa maistresse , qu'on disoit pourtant luy avoir commandé d'obéir aux volontés du prince ; car elle avoii aFftiire de Iny et dcsiroit le gaigner. Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela de trouver un bon party et se marier richement ; duquel maryage en estoit sorty une très-belle lignée. Voylà pourquoy, si ceste pauvre fille eust esté rusée comme ses compaignes et autres , cela ne luy fust arrivé ; car, certes , j'ay veu en ma vie des filles aussy rusées et fines que les plus anciennes femmes maryées , voire jusqu'à estre très-bonnes et rusées maquerelles , ne se contentans de leur bien, mais en pourchassoient à autruy.

— Ce fut une fille en nostre cour qui inventa et fit jouer ceste belle comédie intitulée le Paradis rf'tfmoiir, dans la salle de Bourbon, & huys clos, où il n'y avoit que les comédiens, q\v servoient de joueurs et de spectateurs tout ei semble. Ceux qui en sçavent rbistoire m'ente, dent bien. Elle fot jouée par six personnage.

DES DAMES GALLANTES.

de trois hommes et trois femmes ; Fun estoit prince, qui avoît sa dame qui estoit grande, mais non pas trop aussy ; toutesfbis il Taymoit fort : l'autre estoit un seigneur, et celuy-là jouoit avecques la grande dame , qui estoit de riche matière : le troisiesme estoit gentilhomme , qui s'apparioit avecques la fille, qu'il espousa : car, la gailante qu'elle estoit ! elle vouloit jouer son personnage aussy bien queles autre?». Aussy coustumiercment Fauteur d'une comédie joue son personnaige ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, toute fille qu'elle estoit, le joua aussy bien , ou possible mieux que les maryées. Aussy avoit-elle veu son monde ailleurs qu'en son pays, et, comme dit TEspaignol, rafinada en Segobla, c'est-à-dire rafinée en Ségovie, qui est un proverbe en Espaigne, d'autant que les bons draps se rafinent en Segovie.

— J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en servant leurs dames et maistresses de Dariolettes S vouloient aussy taster de leurs morceaux. Telles dames aussy souvent sont esclaves de leurs damoiselles, craignant qu'elles ne les descuuvrent et publient leurs amours. Ce fut une fille à qui j'ouys dire un jour : que c'estoit une grande sottise aux filles de mettre leur honneur à leur devant, et que si les unes sottes en faisoienl escrupuie, qu'elle n'en daignoit faire, et qu'à tout cela il n'y a que Tescandale : mais la mode de tenir son cas secret et caché rhabille toui ; et ce sont des sottes et indignes de vivre au monde, qui ne s'en sçavent ayder et la practiquer.

Une dame espaignolle, pensant que sa fille apprehendast le forcement du premier iict nuptial , et y allant , se mit à l'exhorter et persuader que ce n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit poinct de douleur, et que de bon cœur elle voudroit estre en sa place pour luy faire mieux à cognoistre; la fille respondit: Bezo las manos, sefhora madré, de toi merced, que bien la tomarè yo por ml; c'est-à-dire: ■grand mercy, ma mère, d'un si bon office, « que moy-mesme je me le feray bien. »

* Confidentes. Dariolette est le nom d*nne jeune fiUe^ confidence d*ffelisenne dans Amadis, liv. i, c. ii ; et ce nom, qui vient de disregolata, représente cette jeune fille sous un habit rioU, ou de petite étoffe rayée. Par la même raison, on appelle darioles de petits flans, à cause des tendes de pâtes dont ils sont couverts, {{jt Duchat }

— J'ay ouy raconter d'une fille de trte-haut lignage , laquelle s'en estant aydée à se donner du plaisir, on parla de la maryer vers TEspaigne. 11 y eut quelqu'un de ses plus secrets amys qui luy dît un jour en jouant : qu'il s^eslonnoit fort d'elle, qui avoit tant aymé le levant , de ce qu'elle alioit naviguer vers le couchant et occident , parce que l'Espaigne est vers Toccident ; la dame luy respondit : «Ouy, j'ay ouy dire «aux mariniers qui ont beaucoup voyagé, que c la navigation du levant est très-plaisante et «agréable; ce que j'ay souvent practiqué par la « boussole que je porte ordinairement sur moy; «mais je m'en ayderay, quand je seray en Tocccident, pour aller droict au levant.» Les bons interprètes sçauront bien interpréter ceste allégorie et la deviner sans que je la glose. Je vous laisse à penser par ces mots si ceste fille avoit tousjours dict ses heures de Nostre-Damt .

— Une autre que j'ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des merveilles de la ville de Venise, de ses singularités, et de la liberté qui regnoit pour toutes personnes, et mesmes pour les pu ta ins et cour tisannes : « Ha ! mon Dieu ! cdii-elle à une de ses compaignes , plust à luy «que nous eussions faict porter tout nostre vail- I lant en ce lieu là par lettre de banque, et que «nous y fossions pour faire ceste vie courtisacnesque, plaisante et heureuse, à laquelle toute «autre nesçauroit approcher, quand bien nous «serions emperiercsde tout le monde loVoylà un plaisant souhait et bon. Et de faict, je croy que celles qui veulent faire ceste vie ne peuvent estre mieux que là.

— J'aymerois autant un souhait que fit une dame du temps passé, laquelle se faisant raconter à un pauvre esclave eschappé de la main des Turcs des (ourmens et maux qu'ils luy foisoient et à tous les autres pauvres chrestiens, quand ils les tenoient , celny qui avoit esté esclave luy en raconta assez , et de toutes sortes de cruautés. Elle s'advisa de luy demander ce qu'ils faisoient aux femmes. «Helas! madame, cdit-iK ils leur font tant cela qu'ils les en font « mourir. — Pleust-il doncques à Dieu , respon- «dit-elle, que je mourusse pour la foy ainsy «martyre!»

— Trois grandes dames, et une estoit fille, esloiont ensemble un jour, que je 5çay, qui se mirent sur des souhaits. L'une dit : «Je voudrois

QUATRIESME DISCOURS

t avoir an tel pommier qui produisist tous les ans «autant de pommesd'orcomme il produit defruit « naturel. » L'autre dîsoit : c Je voudroisqu'un tel « pré me produisîst autant de perles et pierreries «comme il fait de fleurs.» La troisiesme, qui estoit fille, dit : « Je voudrois avoir une fue «dont les trous me valussent autant que celuy «d'une telle dame, favorite d*un tel roy, que «je ne nommeray point; mais je voudrois que « mon trou fîist visité de plus de pigeons que «n'est le sien.»

CSes dames ne ressembloient pas à une dame espaignolle dont la vie est escrite dans VHiS' toire d'Espaigne , laquelle, un jour que le grand Alphonse , roy d^Arragon , faisoit sou entrée dans Sarragosse, se vint jeiter à genoux devant luy et luy demander justice. Le roy, ainsy qu'il la vouloit ouyr, elle demanda de luy parler à part, ce qu'il luy octroya : et, s'estaut plainte de son mary, qui couchoit avecques elle trente deux fois tant de jour que de nuict, qu'il ne luy donnoit patience, ny cesse ny repos, le roy, ayant envoyé quérir le mary et sceu qu'il estoit vray, ne pensant point faillir puisqu'elle estoit sa femme, le conseil de Sa Majesté assemblé sur ce Faict, le roy ordonna qu'il ne la toucberoit que six fois; non sans s'esmerveiiler grandement, dit-il^ de la grande chaleur et puissance de cest homme , et de la grande froideur et continence de ceste femme, contre tout le naturel des autres (dit l'histoire), qui vont à jointes mains requérir leurs marys et autres hommes pour en avoir, et se douloir quand ils donnent à d'autres ce qui leur appartient.

A ceste dame n'estoit pas ressemblante une fille, damoisellede maison, laquelle, le lendemain de ses nopces , racontant à aucunes de ses oompaignes sesadveotures de la nuict passée : « Gom- « ment ! dit-elle , et n'est-ce que cela ? Gomme «j'avois entendu dire à aucunes de vous au- «très , et à d'autres femmes, et à d'autres hom- «mes, qui font tant des braves et gallans , et «qui en promettent monts et merveilles, ma fby, «mescompaignes etamyes, cest homme (par- « lant de son mary), qui faisoit tant de l'eschauf- «1% amoureux, et du vaillant, et d'un si bon «coureur de l>ague, pour toute course n'en a « faict que quatre, ainsy que l'on court ordinal- « rcment trois pour la bague , et l'autre pour les

«dames : encor entre les quatre y a-il fàict «plus de poses qu'il n'en fut (àict hier au soir «au grand bal.» Pensez que puisqu'elle se plaignoit de si peu , elle en vouloit avoir la douzaine : mais tout le monde ne ressemble pas au gentilhomme espaignol.

Et voylâ comme elles se moquent de leurs marys. Ainsy que fit une, laquelle, au commancement et premier soir de ses nopces, ainsy que son mary la vouloit charger, elle fit de la re«> vesche et de l'opiniastre fort à la charge. Mais il s'advisa de luy dire que, s'il prenoit son grand poignard , il y auroit bien un autre jeu , et qu'il y auroit bien à crier; de quoy elle , craignant ce grand dont il la menaçoit, se laissa aller aussy tost : mais ce fut elle qui le lendemain n'en eut plus peur, et , ne s'estant contentée du petit, luy demanda du premier abord où estoit ce grand dont il l'avoit menacée le soir avant. A quoy le mary respondit qu'il n'en avoit point, qu'il se moquoit; mais qu'il falloit qu'elle se conlentast de si peu de provision qu'il avoit sur luy. Alors elle dit : «Est-ce bien faict cela, «de se moquer ainsy des pauvres et simples «filles?» Je ne sçais si Ion doit appeller ceste fille simple et nyaise, ou bien fine et rusée, qui en avoit tasté auparadvant. Je m'en rapporte aux diffiniteurs.

Bien plus estoit simple une autre fille , laquelle s'estant plainte à la justice qu'un gallant l'avoit prise par force, et luy enquis sur ce faict, il respondit : «Messieurs, je m'en rapporte à «elle s'il est vray, et si elle-mesme n'a pris mon «cas et l'a mis de la main propre dans le sien. «— Hà ! messieurs, dit la fille, il est bien vray «cela; mais qui ne l'eust faict? car, après qu'il « m'eut couchée et troussée , îl me mit son cas «roide et pointu comme un baston contre le « ventre , et m'en donnoit de si grands coups «que j'eus peur qu'il ne me le perçast et n'y «fist un trou. Dame! je le pris alors et le mis « dans le trou qui estoit tout faict. » Si ceste fille estoit simplette , ou le oontrefaisoit , je m'en rapporte.

— Je vous feray deux contes de deux femmes maryées, simples comme celle-là , ou bien rusées , ainsy qu'on voudra. Ge fut d'une trèsgrande dame que j'ai cognue , laquelle estoit très-belle , et pour cela fort désirée. Ainsy qu*un jour un très-grand prince la reauit d'amour^

sao

DES DAMES GALLANTBS.

voire Ten sollicitoit fort, en lui promettant de très-belles et (grandes conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son mary, tellement qu'elle , ayant de telles douces tentations, y presta assez doucement Toreille; toutesfôis du premier coup ne s'y voulut laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune maryée, n^ayant encor veu son monde ^ vint riescouvrir le tout à son mary et luy demander avis si elle le Feroit. Le mary luy respondît soudain :<! Nenny, m'amicHelas! que penseriezavous faire, et de quoy parlez-vous? d'un in- « famé traict à jamais irréparable pour vous et « pour moy. — Hà ! mais , monsieur, répliqua «la dame, vous serez aussy grand, et moi si «grande, qu'il n*y aura rien à redire.» Pour fin le mary ne voulut dire ouy; mais la dame, qui commança à prendre cœur par après et se faire habile, ne voulut perdre ce party, et le prit avecques ce prince et avecqucs d'autres encor, en renonçant à sa sotte simplicité. J'ay ouy faire ce conie à un, qui le tenoit de ce grand prince et Tavoit ouy de la dame , à laquelle il en fit la réprimande , et qu'en telles choses il ne falloit jamais s'en conseiller au mary, et qu'il y avoit autre conseil en sa cour.

Geste dame estoit aussy simple, ou plus, qu'une autre que j'ay ouy dire , à laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service amoureux, assez près de son mary, qui entretenoit pour lors de devis une autre dame , il luy vint mettre son espervier, ou , pour plus clairement parler, son instrument entre les mains. Elle le prit , et , le serrant fort estroîlemenl et se tournant vers son mary, luy dit : «Mon mary, voyez le beau preffscnt que me fiiit ce gentilhomme; le rece- «vray-je? dlfes-le-moy.» Le pauvre gentilhomme , estonné , retire à soy son espervîer de si grande rudesse, que, rencontrant une pointe de diamant qu'elle avoit au doigt , le luy esserta de telle façon d'un bout à l'autre , qu'il le cuida perdre du tout , et non sans grande douleur, voire en danger de la vie, ayant sorty de la porte assez hastivement , et arrousant la chambre du sang qui desgoutoit par-tout. Mais le mary ne courut après luy pour luy faire aucun outrage pour ce subject ; il s'en mit seulement fort à rire, tant pour la simplicité de sa pauvre femmelette « que pour le beau présent

produit, joint qu'il en estoit assez puny^ Voyià des filles et femmes fiort simples , lesquelles , et quelques-unes de leurs semblables (car il y en a assez), ne ressemblent pas à plusieurs et à une infinité qui se rencontrent dans le monde , qui sont plus doubles et fines que celles-là , qui ne demandent eonseil à leurs marys , ny qui leur monstrent tels presens qu'on leur fait.

— J'ay ouy raconter en Espaigne d'une fille , laquelle la première nuict de ses nopces, ainsy que son mary s'efForçoit et s'ahanoit * de forcer sa forteresse , non sans se faire mal , elle se mit à rire et luy dire : Seflor, bien es raton que seays martyr , pues que ta soy virgen ; mas, pues que io tomo ha paciencia, bien ia podeys tomar; c'est-à-dire : «Seigneur, c'est «bien raison que vous soyez martyr puisque je «suis vierge ; mais d'autant que je prends pa- «tience , vous la pouvez bien prendre.» Cellelà , en revanche de l'autre qui s'estoit moqué de sa femme, se moquoit bien de son mary. Gomme certes plusieurs filles ont bien raison de s'en moquer à telle nuict, mesmes quand elles ont sceu auparadvant ce que c'est , ou l'ont appris d'autres , ou d'eiles-mesmes s'en sont doutées et imaginées ce grand poinct de plaisir qu'elles estiment très-grand et perdurable.

— ^Une autre dame espaignolle, le lendemain de ses nopces, racontant les vertus de son mary, en dit plusieurs, «et fors, dit-elle, que no era buen contador y an'imetico > porque no sabia multipUcar; en françois : «Qu'il «n'estoit point bon compteur et arithméticien , « parce qu'il ne sçavoit pas multiplier. >

Une dame de bon lieu et de bonne maison , que j'ay cognue et ouy parler, le soir de ses nopces, que chascun estoit aui escontes à l'accoustumée , comme son mary luy eut livré le premier assaut, estant un peu sur son repos, non pas du dormir, luy demanda si elle en voudroit encor; gentiment elle luy respondit: «Ce qu'il vous plaira, monsieur.» Pensez qu'à telle response le gallant mary debvoit estre bien estonné.

Telles filles qui disent de telles sornettes si promplement après les nopces, pourroient bien donner de bons martels à leurs pauvres marys et leur faire à croire qu'ils ne sont les premiers

> JhanoU, se fiiUoaait. De reqiagnol afanar, qui répond à notre SDcien mot ahantr

QUATRIESME DISCOURS

qui ont mouHIé Tancre dans leur fonds , ny les derniers qui le mouilleront ; car il ne faut point doubter que, qui ne sVfforce et ne se tue à saper sa femme , qu'elle ne s*advise à luy faire porter tes cornes , ce disoit un ancien proverbe fran« çois ! c Et qui ne la contente pas, va ailleurs « chercher son repas, d Toutesfois , quand une femme tire ce qu'elle peut de Thomme, elle l'assomme, c'est-à-dire qu*il en meurt; et c'est un dire ancien : qu'il ne faut tirer de son amy ce qu'on voudroit bien , et qu'il le faut espargner tant que Ton peut ; mais non pas le mary, duquel il en f^ut tirer ce qu'on peut. Voyiâ pourquoy, dit le refrain espaignol , que el primera pensamiento de la muger, luego que es casada, es de enbiudarse; c'està-dire : « Le premier pensement de la femme «maryée est de songer à se faire Tefve.D Ce refrain n'est pas gênerai , comme j'espère le dire ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.

— Il y a de certaines filles qui , ne pouvans tenir longuement leurs chaleurs , ne s'addonnenl aysement qu'aux princes et aux seigneurs , qui sont gens fort propres pour les esbranler, tant pour leurs faveurs que pour leurs presens , et aussy pour l'amour de leurs gentillesses , car enfin tout est beau et parfaict en eux, éncor qu'ils fussent des fats. Au contraire , j'en ay veu d'autres qui ne les recherchent pas , mais les fuyent grandement , à cause qu'ils ont un peu la réputation d'estre scandaleux, grands vanteurs , causeurs et peu secrets , aimans mieux des gentilshommes sages et discrets , desquels pourtant le nombre est rare; et bien heureuse pourtant est celle-là qui en trouve. Mais , pour obvier à tout cela , elles choisissent (au moins aucunes) leurs valets, desquels aucuns sont beaux , d'autres non , comme j'en ay cognu qui l'ont faict; et si n'en faut prier longuement leurs dicts valets : car, les levant , couchant , deshabillant , chaussant, deschaussant et leur baillant leurs chemises , comme j'ay veu beaucoup de filles à la cour et ailleurs qui n'en faisoient aucune difficulté ny scrupule , il n'est pas possible qu'eux , voyans beaucoup de belles choses en elles, n'en eussent des tentations , et plusieurs d'elles qu'elles ne le fissent exprès ; si bien qu'après que les yeux avoient bien faict leur office, il falloit bien que d'autres membresducorps vinssent à fairele leur.

— J'ay cognu une fille de par le monde, belle s'il en fut jamais, qui rendit son valet compaignon d'un grand prince qui l'entretenoit, et qui pensoit estre le seul heureux jouissant ; mais le valet en cela alloit du pair avecques luy; aussy Ta voit-elle bien sceu choisir, car il estoit très-beau et de très-belle taille; si bien que, dans le lict ou bien à la besogne, on n'y eust cognu aucune différence. Encor le valet en beaucoup de beautés emportoit le prince, auquel telles amours et telles privautés furent incognues jusqu'à ce qu'il la quitta pour se maryer; et pour cela il n'en traita plus mal le valet , mais se plaisoit fort de le voir; et quand il le voyoit en passant, il disoit seulement : «Est-il possible «que cest homme ait esté moncorrival?ouy, je aie voy, car, ostée ma grandeur, il m'emporte a d'ailleurs.]) Il avoit aussy mesme nom que le prince; et fut un très-bon tailleur, et des renommés de la cour; si bien quil n'y avoit guieres de filles ou femmes qu'il n'habillast quand elles vouloient estre bien habillées. Je ne sçay sHl les habilloit de la mesme façon qu'il habilloit sa maistresse, mais elles n'estoient point mal.

— J'ay cognu une fille de bonne maison, qui, ayant un laquais del'aage de quatorze ans, et en ayant faict son bouffon et plaisant, parmy ses bouffonneries et plaisanteries , elle faisoit autant de difficultés que rien à se laisser baiser, toucher et taster à luy, aussy privement que si c'eusl esté une femme , et bien souvent devant le monde, excusant le tout, en disant qu'il estoit fol et plaisant bouffon. Je ne sçay s'il passoit outre , mais je sçay bien que despuis, estant maryéeel vefvc, et remaryéc , elle a esté une très-insigne putain. Pensez qu'elle alluma sa mesche en ce premier tison ; si bien qu'elle ne luy faillit jamais après en ses autres plus grandes fougues et plus hauts feux. J'avols bien demeuré un an à voir ceste fille; mais quand je les vis en ces privautés devant sa mère , qui avoit la réputation d'estre l'une des plus prudes femmes de son temps, qui en rioit et en estoit bien ayse, je presageay aussy tost que de ce petit jeu Ton viendroit au grand , et à bon escient, et que la damoiselle seroit un jour quelque bonne fripe-sauce, comme elle le fut

— J*ay cognu deux sœurs d'une fort bonne maison de Poictou , filles , desquelles on parloit

DES DAMES 6ALLANTBS.

estrangement , et d'un grand laquais basque qui esloit à leur père , lequel , sous ombre qu*il dansoit très-bien , non-seulement le bransle de son pays, mais tous autres, les menoit danser ordinairement , mesmes les y apprenoit. il les fit danser, et leur apprit la danse des putains à la fin , et en furent assez gentiment escandalisées : (outesfbis elles ne laissèrent à estre bien maryées, car elles estoient riches; et sur ce nom de richesses on n'y advise rien , on prend tout, et FusL-il encor plus chaud et plus ardent. J*ay co^j^nuce basque despuis, gentil soldat et de brave façon , et qui monstroit bien avoir faict le coup. Il fut soldat des gardes de la ooronelie de M. de Slrozze.

— J ay cognu aussy une maison de par le monde , et grande, d'où la dame faisoit profession de nourrir en sa compaignie des honnestes filles, entr'autres des parentes de son mary; et d'autant que la dame estoit fort maladive et subjecteaux médecins et apothicaires , il y en abordoit ordinairement là dedans; et par ce aussy que les filles sont subjectes à maladies comme à pasies couleurs, mal de la furette, fièvres et autres, il advint que deux entr'autres tombèrent en fievre-qualre : un apothicaire les eut en charge pour les panser. Certes, il les pansoit de ses drogues de la main et de médecines ; mais la plus propre fut qu'il coucha avecques une (maraud qu'il fut), car il eut affaire avecques une fort belle et honneste fille de la France , de laquelle un très-grand roy s'en fust dignement contenté ; et fallut que ce monsieur l'apothicaire luy passast ceste paille sur le ventre, j'ay cognu la fille, qui certes meritoit d'autres assaillans; et fut après bien maryée ; et telle qu'on la donna pucelle, telle la trouva-on. En quoy pourtant je trouve qu'elle fut bien fine; car, puisqu'elle ne pouvoit tenir son eau , elle s'adressa à celuy qui donnoit les antidotes pour engarder d'engrosser, car c'est ce que les filles craignent le plus : dont en cela il y en a de si experts qui leur donnent des drogues qui les engardent très-bien d'engrosser; ou bien, si elles engrossent , leur font escouler leur grossesse si subtilement et si sagement, que jamais on ne s'en apperçoit, et n'en sent-on rien que le vent ; ainsy que j'en ay ouy parler d'une fille, laquelle avoit esté autresfois nourrie fille de la foue reyne de Navarre Marguerite. Elle vint par

cas fortuit , ou à son escient , à engrosser, sans qu'elle y pensast pourtant. Elle rencontra un sublin^ apothicaire, qui, luy ayant donné un breuvage, luy fit esvader son fruit , qui avoit desjà six mois, pièce par pièce , morceau par morceau, si aysement , qu'estant en ses affaires jamais elle n'en sentit ny mal ny douleur; et puis après se marya galamment , sans que le mary y cognust aucune trace; car on leur donne des remèdes pour se faire paroistre vierges et pucelies comme auparadvant, ainsy que j'en ay allégué un au Discours des cocus, et un que j'ay ouy dire à un empirique ces jours passés : qu'il faut avoir des sangsues et les mettre à la nature, et faire par là tirer et succer le sang, lesquelles sangsues, en sucçant, laissent et engendrent de petites ampoules et fistules pleines de sang ; si bien que le gallant mary, qui vient le soir des nopces les assaillir, leur crevé ces ampoulles d'où le sang en sort, et luy et elle s'ensanglantent, qui est une grande joie à l'un et à l'autre; et par ainsy, l'onor délia citadella è scdvo ^. Je trouve ce remède plus souverain que l'autre, s'il est vray ; et s'ils ne sont bons tous deux , il y en a cent autres qui sont meilleurs , ainsy que le sçavent très-bien ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les médecins, sçavans et experts apothicaires. Voyià pourquoy ces messieurs ont ordinairement de très-belles et bonnes fortunes, car ils sçavent blesser et remédier, ainsy que fit la lance de Pelias.

J'ay cognu cest apothicaire dont je viens de parler à ceste heure, duquel faut que je die ce petit mot en passant, que je le vis à Genesve la première fois que je fus en Italie, parce que pour lors ce chemin par là estoit commun pour les François, et par les Suisses et Grisons, à cause des guerres. Il me vint voir à mon logis. Soudain je luy demanday ce qu'il faisoit en ceste ville, et s'il estoit là pour medeciner les filles, comme il avoit faict en France. Il me respondit qu'il estoit là pour en faire pénitence, a Corn- «ment! ce dis-je, est-ce que vous n'y mangez a de si bons morceaux comme là ? — Ah ! monc sieur, me repliqua-il , c'est parce que Dieu m'a «appelle; et que je suis illuminé de son Saiuct- «Esprit , et que j'ay maintenant la cognoissauce

^ Sublin, fin, mué,

* L*boDneur de la citadelle est sauvé.

QUATRIESME DISCOURS

«de sa saincte paroUe.— Ouy, luy dijHJe , et dès «ce temps là si estiez-vous de la religion, et «si vous mesliez de medecîner les corps et les cames» et prescbiez et instruisiez les filles. « — Mais , monsieur, je recognois à ceste heure « mieux mon Dieu , replicqua-il encor. qu'alors, a et ne veux plus pécher.» Je tais plusieurs autres propos que nous eusmes sur ce subject, tant sérieusement qu'en riant. Mais ce maraud jouit de ce boucon , qui estoit bien plus digne d'un gallant homme que de luy. Si est-ce que bien luy servit de vuider de ceste maison de bonne heure , cùr mal luy en eust pris. Or laissons cela. Que maudiol soit-tl, pour la haine et Tenvye que je luy porte, ainsy que de M. de Ronsard parloit à un médecin qui venoit voir sa roaistresse soir et malin, plus pour luy taster son teton, son sein , son ventre, son flanc et sonbcau bras , que pour la medecîner de la fiebvre qu'elle avoit;dont il en fit un très-gentil sonnet, qui est dans son second livre des Amours, qui se commance :

Ha! que je porte et de haiae et dVnvye Âo mededa qai tient loir et roatio»

Sans nul propot, taslonner le lelin, Le leiD, le ventre et les flancs de m'amie !

-— Je porte de mesme une grande jalousie à un médecin qui faisoit traicts pareils à une belle grande dame que j'aymois, et de qui je n'avois telle et pareille privante , et je l'eusse désirée plus qu'un petit royaume. Telles gens certes sont extresmement bien venus des dames, et y acquièrent de belles adventures, quand ils les veulent rechercher. J'ay cognu deux médecins à la cour, q'i s'appelloient, Tun, M. Gastelan^, moriccin de lu reyne mère, et l'autre le seigneur Cabrian , médecin de M. de Nevers, et qui avoit esté à feu Ferdinand de Gonzague. Ils ont eu tous deux des rencontres d'amour, à ce qu'on disoit , que les plus grands de la cour se fussent donnés au diable, par manière de parler, pour estre leurs corrivaux. Je devisois un jour, le feu baron de Vitaux et moy, avecquesM. iiC Grand, un grand médecin de Paris , de bonne compaignie et de bon devis, luy estant venu voir ledict baron qui estoit malade des affaires d'amour ; et tous deux l'interrogeant sur plusieurs propos et négociations des dames, ma foy^ il

* Honoré Castelan, On a d« lui une Harangue imprimée chez Voscotto.

nous en conta bien , et nous en fit une douzaine de contes qui levoieut la paille; et s'y enfonça si avant, que, l'heure de neuf heures venant à sonnor, il nous dit , en se levant de la chaire où il estoit assis :a Vrayment, je suis plus grand cfol que vous autres, qui m'avez retenu icy deux «bonnes heures à baguenauder avecques vous «autres, et cependant j'ay oublié six ou sept «malades quMI faut que j'aille voir:» et nous disant adieu, part et s'en va, non sans nous dire, après que nous luy eusmes dict : «Vous «avez, messieurs les médecins, vous en sçavez «et en faites de bonnes, et mesmes vous , mon- « sieur, qui en venez parler comme maistre.» Il respondit (en baissant la teste) : « Semon ! senion ! «ouy, ouy, nous en sçavonset faisons debonnes« «car nous sçavons des secrets que tout le monde «ne sçait pas; mais à ceste heure que je suis « vieux , j'ay dict adieu à Venus et à son enfant ; «je laisse cela à vous autres qui estes jeunes. »

Une autre espèce de gens y a-il , qui a bien gasté des filles quand on les met à apprendre les lettres , qui sont leurs précepteurs; et le font quand ils veulent estre meschans : car, leur faisans leçons , et estans seuls dans une chambre ou dans une estude , je vous laisse à penser quelles commodités ils y ont, et quelles histoires, contes et fables ils leur peuvent alléguer à propos pour les mettre en chaleur , et, lorsqu'ils les voyent en telles altères et appétits , comme ils vous sçavent prendre l'occasion au poil.

— J'ay cognu une fille de fort bonne maison, et grande vous dis-je , qui se perdit et se rendit putain pour avoir ouy raconter à son maistre d'escole l'histoire, ou plutost la fable de Tiresias; lequel, pour avoir essayé l'un et l'autre sexe, fut esleu juge par Jupiter et Junon. sur une question meue entr'eux deux, à sçavoir : qui avoit et sentoit plus de plaisir au coït et acte vénérien, ou Thomme ou la femme? Le juge député jugea contre Junon que c'estoit la femme : dont elle , de despit d'avoir esté jugée , rendit le pauvre juge aveugle et luy osta la veue. Il ne se faut esbahyr si ceste fille fut tentée par un tel conte; car, puisqu'elle oyoit souvent dire, ou à ses compaignes , ou à d'autres femmes, que les hommes estoient .si ardens après cela , et y prcnoient si grand plaisir, que les femmes, veue I la sentence de Tiresias, en debvoient bieo

DES DAMES GALLANTES.

prendre davanla^^e; et, par conséquent , il le faut esprouver. Vrayineiit, telles leçons se debvoient bien faire à ces tilles I n'y eii a-il pas d'autres? Mais leurs maisires diront qu'elles veulent tout sçavoir, et que , puisqu'elles sont àVestude, si les passages et histoires se rencontrent qui ont besoin d'cstre expliquées (ou que d'elles-mesmes s'expliquent) , il faut bien leur expliquer et leur dire sans sauter ou tourner le feuillet. Combien de filles esludiantes se sont perdeues lisans ceste histoire que je viens de dire, et celles de Biblis , de Gaunus, et force autres pareilles, escrites dans la Métamorphose cf'Ov'/d^Jusques au livre de VArtd'aymer qu'il a faict ; ensemble une infinité d'autres fables lascives , et propos lubrics d'autres poètes, que nous avons en lumière, tant François, latins, que grecs, italiens, espaignols! Aussy, dit le refrain espaignol , de una mula que tuzze hin, y de una lùja que habla latin, libéra nos Domine K Et on sçait, quand leurs maistres veulent estre meschans , et qu'ils fbnt de telles leçons à leurs disciples, comment ils les sçavent saugrener et donner la sau1ce,que la plus pudique du monde s'y laisserait aller. Sainct-Augustin mesme, en lisant le quatriesme livre de VEneïde,où sont contenus les amours et la mort de Didon, ne s'en esmeut-il pas de compassion, et ne s'en adolora P Je voudrois avoir autant de centaines d'escus comme il y a eu des filles , tant du monde que de religieuses, qui se sont esmeues, pollues et despucelées, par la lecture des Jmadis de Gaule. Je vous laisse à penser que pouvoient faire les livres grecs, latins et an* très , glosés , commentés et interprétés par leurs maistres, fins renards et corrompus, meschans garnemens, dans leurs chambres secrètes et parmy leurs oisivetés.

— Nous lisons en la vie de sainct I>ouys, dans y Histoire de Paul Emile, d'une Margueritte, comtesse de Flandres, sœur de Jeanne, fille du premier Baudouin, empereur de Grèce et qui luy succéda, d'autant qu'elle n'eut point d'enfans, dit rhistoire : on luy bailla en sa première jeunesse un précepteur appelé Guillaume, homme de saincte vie, estimé, et qui avoit desjà pris quelques ordres de prestrise , qui neantmoins ne l'empescha de faire deux onfans à

* D'une mule qui fait Am, et d'une fille qui parle lalia, éétivre-noui, Seigneur

sa disciple, qui furent appelés Jean et Baudouin, et si secrètement que peu de gens s'en aperceurent, lesquels furent après pourtant approuvés légitimes du pape. Quelle sentence et quel pédagogue ! Voyez l'histoire.

— J'ay cognu une grande dame à la cour, qui avoit la réputation de se foire entretenir à son liseur et faiseur de leçons; si bien que Chicot , boufbn du roy , luy en fit un jour le reproche publiquement devant Sa Majesté et ft>rce autres personnes de sa cour, luy disant si elle n'avoit pas de honte de se faire entretenir (disant le mot) à un si laid et vilain masle que celuy-lâ , et si elle n'avoit pas l'esprit d'en choisir un plus beau. La compaignie s'en mit fort à rire et la dame à pleurer, ayant opinion que le roy avoit faict jouer ce jeu; car il estoit coustu- ' mier de faire jouer ces esteufi$. Autres grandes dames et grandes princesses j'ay cognu, qui tous les jours s'amusent en son cabinet à fait e escrire,ou conlrefayre, pour mieux dire, en faisoient de bonnes avecques leur secrétaire que j'ay cognu, et quand ne les appeloient pour ce faire , non ayant subject , les faisoient lire pour colorer le tout , disans que lire ellesmesmes leur afFayblissoit la vue. Geste dame, et les autres qui font telles eslections de telles manières de gens, ne sont nullement excusables, mais bien fort blasmables, d'autant qu'elles ont > leur libéral arbitre, et toutes franches sont pleines de leurs libertés et commodités pour faire tel choix qu'il leur plaist. Mais les pauvres filles qui sont subjectes esclaves de leurs pères et mères, parens, tuteurs et maistresses, et craintives, sont contrainctes de prendre toutes pierres quand elles les trouvent, pour mettre en œuvres, et n'aviser s'il est froid ou chaud, ou rosty ou bouilly : et par ce, selon que l'occasion se rencontre, se servent le plus souvent de leurs valets, de leur maistre d'escole et d'estude, de ses bastisseurs d'académies, des joueurs de luth, des violons, des appreneurs de danses, des peintres, bref de ceux desquels elles apprennent des exercices et sciences, voire d'aucuns prescheurs religieux et moines, comme en parle Boccace et la reyne de Navarre en ses Nouvelles; comme fbnt aussy des pages , comme j'en ay cognu, et des laquais, desquels j'ay cognu deux filles à la cour, amoureuses de deux et iouissantes de quelques-uns; des po^ei

QUATRIESMR DISCOURS.

aussy, que j'ajr cognu aucuos avoir desbauché de belles femmes et belles vefves; car telles periioanes ayment fort les sacrifices des louanl^t's , et sur ce, elles sont attrapées; des coméfl if as, enfin de tous ceux quelles trouvent à propos, et peuvent attrapper. Les solliciteurs de procès sont aussy dangereux. Et voyiâ pourquoy le mesme Boccace, et autres avecques iny, trouvent que les filles simples sont plus constantes en amours et plus fermes que les femmes et vefves, d'autant qu'elles ressemblent les personnes qui sont sur Teau dans un bateau qui vient à s'enfoncer : ceux qui ne sçavent nager nullement se viennent à prendre aux premières branches qu'ils peuvent accrocher , et les tiennent fermement et opiniastre^ ment jusqu'à ce que Ton les soit venu secourir ; les autres, qui sçavent bien nager, se jettent dans l'eau, et bravement nagent jusqu'à ce qu'elles en aient atteint la rive : tout de mesme les filles , aussy tost qu'elles ont attrapé un ser* viteur, lequel elles ont premier choisy , le tiennent et le gardent fermement, tellement qu'elles ne veulent desamparer, et l'ayment constamment , de peur qu'elles ont de n'avoir la liberté et commodité d'en pouvoir recouvrer un autre comme elles voudroient; au lieu que les femmes maryées ou vefves , qui sçavent les ruses d'amour et qui sont expertes, et en ont les libertés et commodités de nager dans des eaux sans danger, prennent tel party qu'il leur plaist; et si elles se faschent d'un serviteur ou le perdent, en sçavent aussy tost prendre un nouveau ou en recouvrent deux ; car à elles, pour un de perdu deux recouverts. D'avantage , les pauvres filles n'ont pas les moyens, ny les biens, ny les escus, pour faire les acquests tous les jours de nouveaux serviteurs; car, c'est tout ce qu'elles peuvent donner à leurs amoureux , que quelques petites faveurs de leurs cheveux , ou petites perles , ou grains , ou bracelets , quelques petites bagues ou escharpes , et autres petits menus presens qui ne coustent goières ; car, quelque fille, comme j'en ay veu , grande, de tx)Dne maison et riche héritière qu'elle soit, elle est tenue si courte en ses moyens , ou de ses père et mère, frères, parens et tuteurs, qu'elle n'a pas les moyens de les despartir à son serviteur ny deslier guiëres largement sa bourse, si ce n'est celle du devant : et aussy que d'elles- >

mesmes elles sont avares, quand ce ne seroit que ceste seule raison qu'elles n'ont guieres de quoy pour eslargir; car la libéralité consiste et dépend du tout des moyens; au lieu que les femmes et vefves peuvent disposer de leurs moyens fort librement, quand elles en ont : et mesme quand elles ont envie d'un homme, et qu'elles s'en viennent enamouracher et encapiùcher, elles vendroient et donneroient jusqu'à leur chemise, plustost qu'elles n'en taslassent; à la mode des friands et de ceux qui sont subjects à leur bouche , quand ils ont envie d'un bon morceau il iaut qu'ils en tastent, quoy qu'ii^ leur couste au marché. Ces pauvres filles ne sont de mesme , lesquelles, selon qu'elles le rencontrent, ou bon ou mauvais. Il faut qu'elles sj arrestent.

J'en alleguerois une infinité d'exemples de leurs amours et de leurs divers appétits et bizarres jouissances ; mais je n'aurois jamais finy, et aussy que les contes n'en vaudroient rien h on les nommoit e t par nom et par surnom , ce que je ne veux faire pour tout le bien du monde, car je ne les veux escandaliser, et j*ay protesté de fuyr en ce livre tout escandalle, car on ne me sçauroit reprocher d'aucune mesdisance. Et pour alléguer des contes et oster les noms , il n'y a nul mal , et j'en laisse à deviner au monde les personnes dont il est question ; et bien souvent en penseront une, qui en sera Tautre.

— Or, tout ainsy que l'on voit des bois de telles et diverses natures, que les uns bruslent tous verts, comme est le fresne, le l^yan , et aussy tost , d'autres , qui auroient beau eslre secs, vieux et taillés de long-temps, comme est l'hourmeau , le vergne et d'autres , ne bruslent qu'à toutes les longueurs du monde; force autres, comme est le naturel gênerai de tous bois secs et vieux, bruslent en leur seicheressc et vieillesse si soudainement, qu'il semble qu'il soit plustost coosonuné et mis eu cendre que brusîé : de mesme sont les filles, les femmes et les vefves : les unes, dès-lors qu'elles sont en la verdeur de leur aage, bruslent aysement et si bien, qu'on dirait que dès le ventre de leur roere elles en rapportent la chaleur amoureuse et le putanisme; et ainsy que fit la belle Lais de la belle Timande, sa putain de mère trèsinsigne, jusques-là qu'elle n'attend pas seule-

DES DAMES GALLANTE&

menl le temps de maturité, qui peut estre à jouzc ou treize ans, qu'elle monte en amour, mesme plustost; aiosy qu'il advint il n'y a pas douze ans à Paris, d*une fille d'un pâtissier, laquelle se trouva grosse en Taage de neuf ans; si bien qu'estant fort malade de sa grossesse, son père en ayant porté de l'urine au médecin, ledict médecin dit aussy tost qu'elle navoit autre maladie, si-non qu'elle estoit grosse. «Gomment! respondit le père, mona sieur, ma fille n'a que neuf ans.» Qui fut esbahy? ce fut te médecin. «C'est tout un, dit-il, « pour le seur elle est grosse. » Et, l'ayant visitée de plus près, il la trouva ainsy; et ayant confessé avecques qui elle avoit eu à faire, son gallant fut puni de mort par la justice, pour avoir eu à faire à elle dans un aage si tendre, et l'avoir faict porter si jeuoement. Je suis bien marry qu'il m*ait fallu apporter cest exemple et le mettre icy, d'autant qu'il est d'une personne privée et de basse condition, pour ce que j'ay desliberé de ne chafourer mon papier de si petites personnes, mais de grandes et hautes.

Je me suis un peu extravagué de mon dessein ; mais , parce que ce conte est rare et inusité , je seray excusé; et aussy que je ne sçache point tel miracle advenu à nos grandes dames d'estat, quej'aye bien sceu, ouy bien qu'en tel aage de neuf, de dix , de douze et de treize ans, elles ayent porté et enduré fort aysement le masle, soit en fornication, soit en maryage , comme j'en alleguerois plusieurs exemples de plusieurs desvirginées en telles enfances , sans qu'elles en soient mortes , non pas seulement pasmées du mal , si-non du plaisir.

Sur quoy il me souvient d'un conte d*un gallant et beau seigneur s'il en fut oncques , lequel est mort; et, se plaignant un jour de la capacité de la nature des filles et femmes avecques lesquelles il avoit négocié, il disoit : qu'à la fin il seroit contrainct de rechercher les filles enfantines, et quasy sortantes hors du berceau, pour n'y sentir tant de vague en si pleine mer, comme il avoit faict avecques les autres , et pour plus à plaisir nager à un destroict. S'il eust adressé ces parolles à une grande et honneste dame que je cognois , elle lui eust faict la mesme response qu'elle fit à un gentilhomme de par le monde , qw , luy faisant une mesme complainte, elle luy respondit : «Je ne sçay

«qui se doibt plustost plaindre, ou vous autres «hommes de nos capacités et amplitudes, ou «nous autres femmes de vos petitesses ou mi- « nulles, ou plustost mesmes petites menuserios; «car il y a autant à se plaindre en vous autres «que vous en nous. Que si vous portiez vos «mesures pareilles à nos calibres, nous n*au- « rions rien à nous reorocher les uns aux «autres.»

Celle-là parloit par vraye raison ; et c^est pourquoy une grande dame, un jour à la cour, regardant et contemplant ce grand Hercule de bronze qui est en la fontaine de Fontainebleau , elle estant tenue sous les bras par un gentilhomme qui la conduisoit, elle luy dit que cest Hercule, encor qu'il fust très-bien faict et représenté, n'estoît pas si bien proportionné de tous ses membres comme il falloit, d'autant que celuy du mitan estoit par trop petit et par trop inesgal, et peu correspondant à son grand colosse de corps. Le gentilhomme luy re.<(pondit: qu'il n'y trouvoit rien à redire de ce qu'elle luy disoit, si-non qu'il làlloit croire que de ce temps les dames ne Tavoient si grand comme du temps d'aujourd'huy.

— Une très-grande dame et princesse *, ayant sceu que quelques-uns avoient imposé son nom à une grosse et grande colouvriae, elle demanda pourquoy. Il y en eut un qui respondit : «C'est par ce, madame, qu'elle «a le calibre plus grand et plus gros que les «autres.»

Si est-ce pourtant qu'elles y ont trouvé assez de remède , et en trouvent tous les jours assez pour rendre leurs portes plus estroictes , quarrées et plus mal-aysées d'entrée ; dont aucunes en usent , et d'autres non ; mais nonobstant , quand le chemm y est bien battu et frayé souvent par continuelle habitation et fréquentation , ou passages d'enfans , les ouvertures de plusieurs en sont tousjours plus grandes et plus larges. Je me suis là un peu perdu et desvoyé; mais puisque c'a esté à propos il n'y a point de mal, et je retourne à mon chemin.

— Plusieurs autres filles y a- il lesquelles laissent passer ceste grande tendreur et verdeur de leurs ans, et en attendent les plus

> U reine mère, Catherine de

OOATRIËSME

grandes maturités etseicheresses, soit ou qu'elles sont de leur nature très-froides à leur commancernent et à leur avènement, car il y en a et s'en trouve, soit ou qu*elles soient tenues de court, comme il est bien nécessaire à aucunes ; car, comme dit le refrain espaignol, viflas e nifias son muy malas a guardar; c'est-àdire, «les vignes et les filles sont fort difficiles «à garder,» que pour le moins quelque passant paysant ou séjournant n'en taste ; aucunes aussy qui sont immobiles, que tous les aquilons et vents d*un hyver ne sçauroient esmouvoir ny esbranler. Autres yenaril si sottes, si simples, si grossières et si ignares, qu'elles ne voudroient pas ouyr nommer seulement ce nom d'amour; comme j'ay ouy parler d'une femme qui faisoit l'austère et reformée , que, quand elle entendoit parler d'une putain, elle en évanouissait soudain; et ainsy qu'on faisoit ce conte à un grand seigneur devant sa femme , il disoit : «Que ceste femme ne vienne «donc pas céans ; car si elle évanouit pour ouyr «parler des putains, elle mourra tout à trac «céans pour en voir.»

Il y a pourtant des filles que, lorsqu'elles commancent un peu à sentir leur cœur, elles s'y apprivoisent si bien, qu'elles viennent manger aussy tost dans la main. D'autres sont si dévotes et consciencieuses, craignans tant les commandemens de Dieu nostre souverain , qu'elles renvoyent bien loin celuy d'amour. Mais pourtant en ay-je veu force de ces dévotes et patenostrieres mangeuses d'images, et citadines ordinaires des églises , qui, sous ceste hypocrisie, couvoient et cachoient leurs feux, afin que, par telles feintes et faux semblans , le monde ne s'en apperceust , et les estimast très-prudes, voire à demi sainctes. Mais bien souvent elles ont trompé le monde et les hommes, ainsy que i'ay ouy raconter d'une grande princesse, voire reyne, qui est morte, laquelle, quand elle vouloit attaquer quelqu'un d'amour (car elle y estoit fort subjecte), commançoit tousjours ses propos par l'amour de Dieu que nous luy devons , et soudain les faisoit tomber sur l'amour mondain, et sur son intention qu'elle en vouloit à celuy auquel elle parloit , dont par après elle en venort au grand œuvre, ou, pour le moins, à la quihtessence. Et voylà comme nos dévotes, ou plustost bigottes, nous

KAARTOVB. 11.

trompent; je dis ceux-là qui, peu rusés, ne connoissent leur vie.

J'ay ouy faire un conte, je ne sçay s'il est vray ; mais un de ces ans , se faisant une procession générale à une ville de par le monde, se trouva une femme, soit grande ou petite, en pieds nuds et grande contrition, faisant de la marmiteuse plus que dix, et c'estoit en caresme : au partir de-là elle s'en alla disner avecques son amant d'un quartier de chevreau et d'un jambon : la senteur en vint jusqu'à la rue : on monta en haut, et on la trouva en telle magnificence, qu'elle fut prise, et condamnée de la promener par la ville avecques son quartier d'agneau à la broche sur l'espaule et le jambon pendu au col. N'esloit-ce pas bien employé de la punir de ceste façon ?

— D'autres dames y en a qui sont superbes, orgueilleuses, qui desdaignent et le ciel et la terre par manière de dire, qui rabrouent les hon^mes et leurs propos amoureux, et les rechassent loin; mais à telles il faut user de temporisement seulement et de patience et de continuation , car avecques tout cela et le temps vous les mettez et avez sous vous à l'humililé, estant le propre et superbe de la gloire, après avoir faict assez des siennes et monté bien haut, de descendre et venir au rabais. El inesmes de ces glorieuses en ay-je veu aucunes, lesquelles bien souvent , après avoir bien desdaigné l'amour et ceux qui en parloient, s'y ranger et l'aymer, jusqu'à espouser aucuns qui estoient de basse condition et nullement à elles en rien pareils. Et ainsy se joue Amour d'elles et les punit de leur outre-cuidance, et se plaist de s'attaquer à elles plustost qu'à d'autres, caria victoire en est plus glorieuse, puisqu'elle surmonte la gloire.

J'ay cognu d'autresfois une fille à la cour, si altière et si desdaigneuse , que , quand quelque habile et gallant homme la venoit accoster et la taster d'amour, elle luy respondoit si orgueilleusement, en si grand mespris deramour, par parolles si rebelles et arrogantes (car elle disoil des mieux), que plus il n'y retournoit : et si, par cas fortuit, quelquefois on la vouloit accoster et s'y prendre, comment elle les ren- .voyoit et rabrouoit, et de parolles, et de gestes, avecques mines dtsda igneuses; car elle estoit trèshabile ! Enfin l'amour la i^unit ; et se laissa si bien

DES DAMES GALLANTES.

aller à un, qu'il Teogrossa quelques vingt jours avant qu'elle &e mariast; et si pourtant c^est un quin'estoit nullement comparable à Force autres honnestes gentilshommes qui Tavoient voulu servir. En cela il faut dire avecques Horace, sic placet Feneri; c'est-à-dire, «ainsy plaist à Venus;» et ce sont de ses miracles.

— Il me vint en fantaisie une fois à la cour d'y servir une belle et honneste fllle, habile s'il en fut oncques, de fort bonne malson , mais glorieuse et fort haute à la main, dont j'estois amoureux eitresmement. Je m'advisay de la servir et arraisonner aussy arrogamment comme elle me pouvoit parler et respondre ; car, à brave brave et demy. Elle ne s'en sentit pour cela nullement intéressée , car, en la menant de telle façon , je la louois extresmement, d'autant qu'il n'y a rien quyamolisse plus un cœur dur d'une dame, que Id louange, autant de ses beautés et perfections, que de sa superbîté ; voire luy disant qu'elle lui siezoit très-bien, veu qu'elle ne tenoit rien du commun, et qu'une fille on dame, se rendant par trop privée et commune, ne se tenant sur un port altier et sur une réputation hautaine, n'estoit bien digne d'estre servie; et pour ce , que je l'en honnorois davantage , et que je ne la voulois jamais appeler autrement que ma Gloire. En quoy elle se pleut tant , qu^elle voulut aussy m'appeler son Arrogant

Continuant ainsy tousjours, je la servis longuement; et si me peux vanter que j'eus part en ses bonnes grâces autant ou plus que grand seigneur de la cour qui la voulust servir ; mais un très-grand favory du roy, brave certes et vaillant gentilhomme, me la ravit, et par la faveur de son roy Pespousa. Et pourtant, tant qu'elle a vescu, telles alliances ont tousjours duré entre nous deux , et l'ay tousjours (rès-honorée. Je ne sçay si je seray repris d'avoir faict ce conte, car on dît volontiers que tout conte faict de soy n'est pas bon; mais je me suis esgaré à ce coup, encore que dans ce livre j'en aye faict plusieurs de moy-mesme en toutes façons, mais je tais le nom.

— U y a encor d'autres filles qui sont de si joyeuse complexion , et qui sont si fblastres, si endemenées et si enjouées, qui ne se mettent fiutres subjecls en leurs pensées qu'à songer à ive , k passer leur temps et à folastrer , qu'elles

n'ont pas l'arrest d'ouyr ny songer à autre chose, si-non à leurs petits esbattemens. J'en ay connu plusieurs quy eussent mieux aymé ouyr un violon, ou danser, ou sauter, ou courrir, que tous les propos d'amour : aucunes la chasse, si bien qu'elles se pouvoient plustost nommer sœurs servantes de Diane que de Venus. J'ay cognn un brave et gallant seigneur, maïs il est mort, qui devint si fort perdu de l'amour d'une fille, et puis dame, qu'il en mouroit; a car, (cdisoit-il , lorsque je luy veux remonstrer mes «passions, elle ne me parle que de ses chiens «et de sa chasse, si bien que je voudrois de bon a cœur estre métamorphosé en quelque beau <t chien ou lévrier, ou que mon ame fust entrée «dans leur corps , selon l'opinion de Pythagore , «afin qu'elle sepust arrester à mon amour, et a mon ame guérir de ma pfaye.D Mais après il la laissa, car il n'estoit pas bon laqnais, et ne la pouvoit suivre ny accompalgner partout où ses humeurs gaillardes , ses plaisirs et ses esbattemens la conduisoient.

SI iâut-il noter une chose : que telles Ailes, après avoir layssé leur poulinage et jette leur gourme ( comme l'on dit des poulains \ et après s^estre ainsy esbattues au petit jeu, veulent essayer le grand, quoy qu'il tarde; et telle jeunesse ressemble à celle des petits jeunes loups, lesquels sont tons jolis, gentils et enjoués en leur poil follet; mais, irenans sur l'aage , ils se convertissent en malice et à mal faire. Telles filles que je viens de dire fomt de mesmes, lesquelles, après s'estre bien jouées et passé leurs fantaisies en leurs plaisirs et jeunesses, en chasses , en bals , en voltes, en courantes et en danses, ma foy? après elles se veulent mettre à la grande danse et à la douce carolle de la déesse d'amour. Bref, pour feire fin finale, il ne se voit guieres de filles, femmes ou veufves qui tost ou tard ne brusient , ou en leurs saisons ou hors de leurs saisons, comme tous bois, fors un qu'on nomrae larix, duquel elles ne tiennent nullement.

Ce larix doncques est «m bois qui ne brusfe jamais, et ne fait fea, ny flamme, ny charbon, ainsy que Jules GsBsar en fit l'expérience retournant de Gaule. Il a voit mandé à ceux du Piedmont de luy fournir vivres et dresser estappes sur son grand chemin du camp. Ils luy obeyrent, fors ceux d'un chasteau appelle Z^l•

QUATRIBSME DISCOURS.

règnum, où s'estoient retirés quelques oieschans garuemens, qui firent des refusans et rebelles, si bien qu'il fallut â Qesar rebrousser et les aller assiéger. Approchant de la Forteresse, il vit qu'elle n'estoit fortifiée que de bois, doni il s'en mocqua, disant que soudain il Tauroit. Par quoy commanda pour y mettre le Feu, qui Fut si grand et fit si grande flamme, que bien tost on en esperoit voir la ruyne et destruction ; mais, après que le Feu Fut consommé et la flamme disparue, tous Furent bien es* tonnés, car il virent la Forteresse en mesmes estât qu*auparadvant et en son entier, et point brosiée njr ruynée : dont il Fallut â CSaesar qu^il s'aydast d'autre remède , qui Fut par sappe , ce qui fut cause que ceux de dedans parlementèrent et se rendirent; et d'eux apprit Gssar la vertu de ce bois larto!, duquel portoit nom ce chasteau Larignum, par ce qu'il en estoit basti et fortifié.

Il y a plusieurs pères, mères, parens et marys, qui voudroient que leurs filles et femmes participassent du naturel de ce bois, qui bruslassent fort sans laysser ny marque ni eFfect ; ils en auroient leur esprit plus content, et n'auroient si souvent la puce en roreille, et n'y auroit tant de puta ins par apparance ni de cocus descouverts. Mais il n'en est pas de besoin ny en une Façon ny autre, car le monde en demeureroit plus despeuplé, et y vivroit-on comme marbres, sans aucuns plaisirs ny sen(imens,cedisoit quelqu'un et quelqu'une que je sçay, et nature demeureroit imparFaicte; au lieu qu'elle est très-par- Faicte laquelle si nous suivons comme un bon capitaine, nous ne sortirons jamais du bon chemin.

ARTICLE m.

m l'amour des vbijfves.

Or, c'est assez parlé des filles , il est raison maintenant que nous parlions de mesdames les venFves à leur tour. L'amour des veuFves est bon, aysé et profitable, d'autant qu'elles sont en leur pleine liberté, et nullement esclaves des pères, mères, Frères, parens et marys, ny d'aucune justice, qui plus est. On a beau Faire l'amour à une veuFve et coucher avecques elle , on n'en est point puny , comme l'on est des filles et des Femmes. Mesmes les Romains , qui

nous ont donné la pluspart dés Idli que nous avons , ne les ont jamais Faict punir pour ce Faict , ny en leur corps ny en leurs biens : ainsy que je tiens d'un grand jurisconstilte , qui m'aileguoit là-dessus Papinian , ce grand juriscOtisuite aussy, lequel , traictant de la matière des adultères, dit que : si quelquefois par mesgarde on avoit compris sous ce nom d'adoltere la honte de la fille ou de la veuFve, c'estoit abusivement parler ; et en auf re passage il dit : que rberitler n'a nulle reprïmende ou esgard sur les mœurs de la veoFve du defFunt, n'estoit que le mary en son vivant eust Faict appeller sa femme en justice pour cela , car lors ledict héritier en pouvoit prendre arremens de la poursuite, et non autrement. Et, de Faict, on ne trouve point en tout le droict des Romains aucune peine ordonnée à la veuFve, si-non à celle qui se remaryoit dans l'an de son deuil, ou qui , ne se remaryant , avoit Faict enFant après l'unziesme mois d'un mesme an, estimant le premier an de son veuFvage estre alffècté à Thonneur de son premier lit. Et quant â son douaire, l'héritier ne Iny eust sceu èaire perdre, quand bien elle eust Faict toutes les Folies du monde de son corps ; et en alleguoit une belle raison celuy de qui Je tiens cecy; car si Fhéritier, qui n'a aucun pensemeot que le bien, en luy ouvrant la porte pour accuser la veuPve de ce forFaict et la priver de son dot , on Touvriroit tout d'une main à la calomnie; et n'y auroit veuFve, si Femme de bien Fust-elle, qui pust se sauver des calomnieuses poursuites de ces gallans héritiers , selon ces dires.

Comme je voy, les veuFves romaines avoieot bon temps et bon sujet de s'esbattre. Et ne se Faut estonner si une , du temps de Marc Aurele, ainsy qu'il se trouve en sa vie, comme elle alloit an convoy des Funérailles de son mary, parmy ses plus grand cris, sanglots, soupirs, pleurs et lamentations, serroit la main si estroitement à celuy qui la teuoit et conduisoil , Faisant signal par-là que c'estoit en nom d'amour et de maryage, qu'au bout de l'an, ne le pouvant espouser que par dispense (ainsy que Fut dispensé Pompée quand il espousa la fille de Gssar; mais elle ne se donnoit guieres qu'aux plus grands et grandes, comme j'ay ouy dire à un grand personnage), il l'espousa, et cependant en tiroit tousjours de bon brins, et

DES DAMES 6ALLANTES.

empruntoit fotce pains sur la fournée , comme Ton dit. Geste dame ne vouloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure; et, pour cela , n'en perdoit rien de son bien ny de son douaire.

Yoylà comme les veufves romaines estoient heureuses, comme sont bien encor nos veufves françoises, lesquelles, pour se donnera leur cœur et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droicts, bien que par les parlemens il y en ayt eu plusieurs causes débattues; ainsy que je sçay un grand et riche seigneur de France , qui fit long-temps plaider sa belle-sœur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et quelque autre crime plus grief que celuy meslé parmy ; mais nonobstant, elle gagna son procès; et fallut que le beau-frere la dotast très-bien, et luy donnast ce qui luy appartenoit : mais pourtant l'administration de son fils et fille luy fut ostée , d'autant qu'elle se remarya ; à quoy les juges et grands sénateurs des parlemens ont esgard, ne permettant aux veufves qui convolent au second mariage, la tutelle de leurs enfans. Et encor, il n'y a pas long-temps que je sçay deux veufves d'assez bonne qualité qui ont emporté leurs filles mi« neures, s'estant remaryées, par dessus leurs beaux-frères et autres de leurs parens; mais aussy elles furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit. Il n'y a loy qu'un beau c. ne renverse. Mais de ces subjects meshuy je m'en desparts d'en parler, d'autant que ce n'est pas ma profession, et que, pensant dire quelque chose de bon , possible ne diroisrje rien qui vaille : je m'en remets à nos grands législateurs.

Or, de nos veufves, les unes se plaisent à tourner encor en maryage, et en ressouder encor le gué, comme les mariniers qui, sauvés de deux, trois ou quatre naufrages, retournent encor à la mer, et comme font encor les femmes maryées, qui, en leur mal d'enfant, jurent, protestent de n'y retourner jamais, et que jamais homme ne leur fera rien , mais elles ne sont pas plustost purifiées , les voylà encor au premier branle. Ainsy qu'une dame espaignolle, laquelle, estant en mal d'enfant, se fit allumer une chandelle de Nostre-Dame de Mont-Serrat , qui ayde fort à enfanter, pour la vertu de ladicte Nostre-Dame. Toutefois , ne laissa d'avoir

de grandes douleurs, et à jurer que plus jamais elle n'y retourneroit. Elle ne fut pas plustost accouchée qu'elle dit à la femme qui la luy donnoit allumée : Serra esta cabillode candela para otra vez; c'est-à-dire : a Serrez ce bout «de chandelle pour une autre fois.»

D'autres dames ne se veulent maryer; et de celles qui n'en veulent point, plusieurs y en a, et y en a eu , lesquelles, venues en viduité sur le plus beau de leur aage, s'y sont contenues. Mous avons veu la reyne-mere, en l'aage de trente-sept à trente-huict ans, estant tombée veufve, qui s'est tousjours contenue veufve; et, bien qu'elle fust belle, bien agréable et trèsaimable, ne songea pas tant seulement à un seul pour l'espouser. Mais l'on me dira aussy, qui eust-elle sceu espouser qui eust esté sortable à sa grandeur et pareil à ce grand roy Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en estoit bien meilleur et plus plaisant? Toutesfois , il n'y a rien que l'amour ne fasse oublier ; et d'autant est-elle à louer, et à estre recordée au temple de la gloire et immortalité, de s'estre vaincue et commandée , et n'avoir faîct comme une reyne blanche *, laquelle, ne se pouvant contenir, vint à espouser son maistre-d'hos(el, qui s'appelloit le sieur de Rabaudange ; ce que le roy son fils , pour le commancement, trouva fort estrange et amer; mais pourtant . parce qu'elle estoit sa mère il excusa et pardonna audict Rabaudange ^ pour l'avoir espousée, en ce que, le jour, devant le monde,

* C'est-à-dire douairière; apparemment la même sur laquelle oo a du poète Jean Secundus l'épifframme insérée dans la Rem. A. A. du Dict. crit. de Bajrie^ art. BuRiDAii. On a appelé en France reine blanche^ la reine yeuve du roi dernier mort, et cela, parce qu'elle portait le deuil en habit blanc, ou du moins bordé de blanc, et en coiffure blanche. Voy. ff. Elieruœ, p. 246 et suiv. de ses Dialogues du Nouv, Lang. fr. liai. Pasquier, liv. ii, chap. xyiii de ses Recherches, prétend que c'est en mémoire de la reine Blanche, mère de saint Louis. Celle dont Braniôtne parle id pourroit aussi bien être la duchesse douairière d'Orléans, mère du roi Louis XII, laquelle, veuve, avait effccUvement épousé un de ses domestiques. ( Le Duchat.)

« Guicciardini, liv. xvui, sur Tau 1537, parle d'un Babaudatiges envoyé au pape par François /«^. Si c'est celui de Brantôme, la reine Blanche sera la mère de ce prince, Lomse de Savofe, laquelle ne fut pourtant jamais i cine.

QUATRIESME DISCOURS

il la senriroît tousjours de maistred'hostel, pour i ne priver sa mère de sa grandeur et majesté , et la Duict elle en feroit ce quelle voudroit, s'en serviroit, ou de valet ou de maistre, remettant cela à leur discrétion et volonté, et de Tun et de l'autre ; maïs pensez qu'il imperiuit : car, quelque grand qu'il soit, venant là , il est tousjours subjugué par le supérieur, selon le droict de la nature et de la gent en cela. Je tiens ce conte du feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le Faisoit à Poissy au roy François second , lorsqu'il fit les dix-huict chevalliers de Tordre de Sainct-Michel , nombre très-grand , non encor veu , ny jamais ouy jusqu'alors; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort vieux, lequel on n'avoit veu de long-temps à la cour, si-non à aucuns voyages de nos autres guerres, s'estant retiré dès la mort de M. de Lautreq, de tristesse et de despit, comme l'on voit souvent , pour avoir perdu son bon maistre, duquel il estoit capitaine de sa garde, au voyage du royaume de Naples, où il mourut; et disoit encor M. le cardinal , qu'il pensoit que ce M. de Rabaudange estoit venu et descendu de ce maryage. Il y a quelque temps qu'une dame de France espousa son page aussy tost qu'elle Teut jette hors de page, et qui s'estoit assez tenue en viduité. Laissons ces manières de veufves et iMirlons-en de plus hautes et sages ^

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