‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 54 sur 119 · DE PLUSIEURS ILLUSTRES SOEURS · texte numérisé non relu

DE PLUSIEURS ILLUSTRES SOEURS

ISABELLE D'AUSTRIE, fOna DS CBABUS IX, MOT DB niAiics.

Nous avons eu nostre reyne de France dona Isabelle d'Auslrie, qui fut maryée au roy Charles neufiesme, laquelle nous pouvons dire par-tout avoir esté une des meilleures, des plus douces, des plus sages et des plus vertueuses reynes qui régna depuis le règne de tous les roys et reynes qui ayent jamais régné. Je le peux dire , et un chascun avecques moy qui l'a veueou ouy en parler, sans faire tort aux autres, et avecques très-grande vérité : elle estoit une très-belle princesse, ayant le teint de son visage aussy beau et délicat que dame de sa cour, et

* Cette pbrate e$t écrite de la main même de BranUVme, â la marge du manuscrit 8776 que je suis.

fort agréable. Elle a voit la taille fort belle aussy, encor qu'elle Teust moyenne assez. Elle estoit très-sage, et aussy très- vertueuse et très-bonne, et qui ne fit jamais mal ny desplaisir à personne quelconque , non pas Toffènsa de la moindre parolle du monde: aussy en estoit-elle trèssobre, ne parlant que fort peu, et tousjours son espaignol.

Elle estoit très-devote et nullement bigotte, ne monstrant ses dévotions par actes extérieurs et apparens par trop^ ny trop extresmes, comme j'en ay veu aucunes patenostrieres ; mais, sans faillir à ses heures ordinaires à prier Dieu, elle les y employoit très-bien , sans aller emprunter d'autres extraordinaires. Bien est vray, ainsy que j'ay ouy racontera aucunes de ses dames, quand elle estoit dans^ le lict à part et en cachette , ses rideaux très-bien tirés , elle se tenoit toute i genoux en chemise , et prioit Dieu une heure ou demye, battant sa poictrine^ et la maceroit par très-grande dévotion. De quoy on ne s^estoit point apperceu volontiers , si-non lors que le roy Charles son mary fut mort ; car, après estre couchée , et que toutes ses femmes s'estoient retirées, il y en eut une de celles qui couchoicnten sa chambre, qui, Toyant souspirer, s'advisa de regarder i travers du rideau, et la vit en tel estât, priant Dieu de ceste feçon, et continuant quasy tous les soirs ; si bien que ceste femme de chambre , qui luy estoit assez familière , s'advisa de luy remonstrer un jour qu'elle faisoit tort à sa santé. Elle se fascha contre elle de quoy elle l'avoit descouverte et advisée , le voulant quasy nier, et luy commanda de n'en sonner mot; et pour ce, s'en désista pour ce soir : mais la nuict elle reparoit le tout, pensant que ses femmes ne s'en appercevoient; mais elles la voyoient et appercevoient par Fombre de la lumière de son mortier ^ plein de cire , qu'elle tenoit allumée en la ruelle de son lict, pour lire et prier Dieu dans ses heures qudquesfois, au lieu que les autres princesses et reynes le tiennent sur le buffet. Telles formes de prières ne tenoient rien de celles des hypocrites , qui , voulant paroistre devant le monde , font leurs prières et dévotions publiquement et en marmottant, afin qu'on les trouve plus dévotes et sainctes.

* VeiUeuie.

DES DAMES 6ALLANTES

Ainsy prioit Dostre rejrne pour Tame du roy son mary, qu'elle regretta eitresmement , en faisant ses plaintes et regrets, non comme une dame désespérée et forcenée, faisant ses hauts cris , se desehirant la iïce , s'arrachant les cheveux, ny oontrefaisant la femme qu'on loue pour pletirtr, mais se plaignant doucemoit , jettant ses belles et précieuses larmes si tendrement, soupirant si doucement et bassement, qu'on jugeoît bien en elle qu'elle se contraignoit en ses douleurs pour ne faire à croire au monde qu'elle ne vouloit faire la bonne mine et beau semblant (ainsy que j'en ay veu foire à plusieurs dames), mais ne laissant pourtant de sentir dans son arae de grandes angoisses. Aussy, un torrent d-eau qui est arresté est plus violent que celuy qui a son cours ordinaire. Sur quoy il me souvient que , pendant la maladie du roy son seigneur et mary, luy gisant en son lict , et le venant visiter, soudain elle s'asseoit auprès de luy, non près de son chevet , comme on a de coustume, mais un peu à l'escart et en sa perspective, oA estoit sans parler guieres à luy, selon sa coustume : aussy, tant qu'elle demeuroit là , elle jettent les yeux sur luy si fixement , que vous eussiez diet qu'elle le couvoit dedans son cœur, d'amour qu'elle luy portoit; et puis on iuy voyoit jetter des larmes si tendres et si secrettes , que , qui n'y prenoit bien garde , n'y eust rien cognu, essuyant ses yeux humides, en faisant semblant de se moucher, qu'elle en faisoît pitié très-grande à unchascun (carjel'ay veu), pour I9 voir ainsy gesnée sans descouvrir sa douleur ny son amour, et que le roy aussy ne s'en apperceut. Voylft son exercice qu'elle avoit auprès du mal de son roy; et puis se levoit et s'en alloit prier Dieu pour sa santé; car elle Faimoit et honoroit extresmement, enoor qu'elle le sceust d'amoureuse complexion et qu'il eust des maîstresses, fust ou pour l'honneur ou pour le plaisir : mais elle ne luy en fit jamais pire chère , ny ne luy en dit aucunes pires parolles , supportant patiemment sape*? tite jalousie et le larcin qu'il luy fbisoit. Elle estoit fort propre et fort digne pour luy : car c'estolt le fieu et l'eau assemblés ensemble, d'autant que le roy estoit prompt, mouvant, bouillant , et elle estoit froide et fort tempérée.

L'on m'a conté de bon lieu, qu'après sa viduité, il y eut aucunes de ses dames plus pri-

vées, qui, parmy les consofatlona qu'elles loy pensoient donner, il y en eut une (que, comme vous sçavez, parmy une telle grande trouppe il y en a tousjours quelqu'une mal habile), laquelle, la pensant bien gratifier, luy dit : «Au G moins, madame, si Dieu, au lieu d'une fille, 0 vous eust laissé un fils , vous seriez à ceste «heure reyne mère du roy, et vostre gran- «deur d'autant plus elle s'agrandiroit et s'affer- «miroit. — Helas! repondit-elle, ne me tenez « pas ce fascheux propos. Gomme si la France «n'avoit pas assez de malheurs, sans que je luy «en fosse allée produire un pour achever du «tout sa ruyne. Car, ayant un fils, il y eust eu «plus de divisions, troubles et séditions pour «en avoir l'administration et curatelle durant « son enfance et sa minorité, que de là il en sorti- « poit plus de guerres que jamais, et un chascun «voudroit faire son profict et en tirer, en desdpouillant ce pauvre enfant, comme on vouloit «fsiire au fou roy mon mary quand il estoit «petit, sans la reyne mère, et sans ses bons « serviteurs qui s'y opposèrent. Et si je l'eusse «eu, etmoy misérable j'en eusse esté la cause « pour l'avoir conceu, et en eusse eu mille maffledictions du peuple, duquel la voix est celle «de Dieu. Voylà pourquoy je loue mon Dieu, et a prends en gré le fruict qu'il m'adonne, soit «pour mon pis , ou soit pour mon mieux. »

Voylà la bonté de ceste bonne princesse à l'endroict du pays où elle avoit esté colloquée. J'ay ouy raconter qu'au massacre ie Sainct-Barthelemy,elle, n'en sçachant rien, non pas mesmes senty le moindre vent du monde, s'en alla coucher à sa mode aocoustumée;et ne s'estant esveillée qu'au matin, on luy dit à son réveil le beau mystère qui se jouoit. «Helas, dit-elle soudain, le roy, mon mary, «le sçait-ilp --Ouy, madame, repondit -on, «c'est luy-mesme qui le faict faire. — O mon «Dieu! s'escria-t-elle, qu'est cecyP et quels «conseillers sont ceux-là qui luy ont donné «tel advis? Mon Dieul je te supplie et te «requiers de luy vouloir pardonner; car, si «tu n'en as pitié, j'ay grande peur que ceste «offense luy soit mal pardonnable.» Et soudain demanda ses heures et se mit en oraison, et à prier Dieu la larme à l'œil.

Que l'on considère, je vous prie, la bonté et sagesse de ceste reyne, de n'approuver

QUATRtBSMB DISGOURB.

point ane telle feste, ny le jeu quis^y celé- | lemy, au moins les princes protestans. Mais,

bra, encor qu'elle eust un grand snbject de désirer la totale extermination et de M. Tadmiral, et de tous ceux de sa religion, d'autant quils estoient contraires du tout à la sienne, qu'elle adoroit et honoroit plus que toute diose du monde; et, de l'autre costé, qu'elle Yoyoit combien 11 troubloit Testât du roy son seigneur et mary, et aussy que Tempereur son père luy avoit bien dict, lorsqu'elle partit d'aTccques luy pour s'en venir en France : «Ma «allé, luy dit^il, vous allez estre reyne en un «royaume le plus beau, le plus puissant et le «plus grand qui flit au monde, et d'autant «vous en tlens-je très-heureuse; mais plus heucreuse seriez-vous si vous le trouviez entier «en son estât, et aussy florissant qu^il a esté «autresfois; mais vous le trouverez fort dissipéi < divisé et fané, d'autant que si le roy vostre « mary en tient une bonne part, les princes et «seigneurs de la religion en détiennent de leur «costé Tautre part.» Et ainsy qu'il luy dit, ainsy le trouva-t-elle.

C^, estant veufve, plusieurs personnes d'hommes et dames de la cour, des plus clair^voyans que je sçay, eurent opinion que le roy, à son retour de Pologne, l'espouseroit, encor qu'elle fust sa belle- sœur; car il le pouvoit par la dispense du pape, qui peut beaucoup en telles ma* tieres, et sur-tout à Tendroict des grands, à cause du bien public qui en sort. Et y avoit beaucoup de raisons que ce maryage se fist , lesquelles je laisse à déduire aux plus hauts discoureurs, sans que je les allègue. Mais, entre autres, Vvne estoit pour recognoistre par ce maryage les obligations grandes que le roy avoit receues de l'empereur â son retour et partance de Pologne; car il ne faut point doubter que, si l'empereur eust voulu luy donner le moindre obstacle du monde, il n'eust jamais peu partir ny passer, ny se conduire seurement en France. Les Polonois le vouloient retenir, s'il ne fust party sans leur dire adieu ; car les Allemans le guettoient de toutes parts pour l'attraper (comme fut ce brave roy Richard d'Angleterre, retournant de la Terre Saincte, ainsy que nous lisons en nos chroniques), et Teussent tout de mesme arresté prisonnier et faict payer rançon, et possible pis ; car ils luy en vouloient f(Nrt, à cause de la fieste de la Sainct-Barthe-

volontairement et sans cérémonie , il s'alla jetter dans la foy de l'empereur, qui le récent très-gracieusement et amiablement, et avecques très-grand honneur, gracieuseté et privautés, comme s'ils eussent esté frères, et le festina trèshonnorablement ; et , après avoir esté avecques luy quelques jours, luy-mesme le conduisit un jour ou deux, et luy donna passage très*seur dans ses terres; si bien que, par sa faveur, il gaigna la Garlntbie, les terres des Vénitiens, Venise et puis son royaume.

Voyià l'obligation que le roy eut à l'empereur, de laquelle beaucoup de personnes, comme j'ay dict, avoient opinion que le roy Henry troisiesme s'en acquitteroit en reprenant plus estroitement son alliance. Mais, dès«lors qu'il alla en Pologne , il vit à Blasmont m Lorraine madamoiselle de Vaudemont, Louyse de Lorraine, Tune des plus belles, bonnes et accomplies princesses de la chrestienté, sur laquelle il jetta si ardemment ses yeux, que bientost il s'embrasa, et dételle façon, que, eouvant ce feu tout du long de son voyage , h son retour à Lyon il depescha M. du Gua, l'un de ses grands fiivoris ( comme certes il le meritoit en tout), en Lorraine, où il arresta et conclut le maryage entre luy et elle fort facilement et sans grande altercation, je vous laisse à penser, puisqu'au père Theur estoit non pareil et i sa fille; à l'un d'estre beau^père du roy de France, et à sa fille d'en estre reyne. Je parleray d'elle ailleurs.

Pour tourner encor à nostre petite reyne, laquelle se faschant de demeurer plus en France pour beaucoup de raisons, et mesmes qu'elle n'y estoit pas recogDue ny gratifiée comme elle le meritoit, se résolut de s'en aller finir le reste de ses beaux jours avecques Tempereur son père et l'impératrice sa mère ; où elle estant, le roy catholique vint à estre veuf de la reyne Anne d'Austrie sa femme, sœur germaine de nostre reyne Elisabeth, laquelle il désira espou ser ; et envoya prier l'impératrice, sœur propre du roy catholique, de luy en ouvrir les premiers propos; mais elle n'y voulut jamaÎN entendre, ny pour une, deux ny trois fois, que l'impératrice sa mère luy en parla, s'excusant sur les cendres honnorables du feu roy son mary, qu'elle ne vouloit violer par un second

DES DAMES GALLANTES.

maryage, et anssy ponr les raisons de la trop grande consanguinité et estroite parenté qui estoit entr^eui deux, dont Dieu s'en pourroit grandement irriter. Sur quoy Timperatrice et le roy son frère s'adviserent de luy en foire parler par un jésuite très-sçavant et bien disant , qui Ten exhorta et prescha tout ce qu'il put, n*oubliant rien d'y rapporter tous ces grands passages des Escritures saioctes et autres qui peussent servir à son dessein ; mais elle aussy tost le confondit par d'autres aussy belles et plus vrayes allégations, car, despuis son veuFvage, elle s'estoit mise fort à Testude de Tescriture de Dieu, et puis sa déterminée resolution, qui estoit sa plus saincte defFense, de n'oublier son mary par secondes nopces. Si bien que M. le jésuite s'en retourna sans rien iaire, qui, estant pressé par lettres du roy d^Espaigne, y retourna, ne s'estant contenté de la résolue response de ladicte princesse; laquelle, ne voulant perdre temps à voulloir plus contester contre luy, le traicta de parolles rigoureuses et menaces ; et luy trancha tout court que, s'il se mesloit plus de luy en rompre la teste, qu'elle l'en feroit repentir, jusqu'à le menacer de le foire fouetter en sa cuisine. J'ay bien ouy dire plus, je ne sçay s'il est vray, que, pour la troisiesme fois, y estant retourné, elle passa outre, et le fit chaslier de son outrecuidance. Toutesfoisjene le crois pas, car elle aymoit trop les gens de vie saincte, comme sont ces gens là.

Voylà la grande constance et belle fermeté de ceste reyne vertueuse , laquelle enfin elle a gardée jusqu'à la fin de ses jours aux os vénérables du roy son mary; lesquels honnorant incessamment de regrets et de larmes , et ne pouvant plus y fournir (car une fontaine s'y fust tarie) , vint à succomber et mourir si jeune, qu'elle ne pouvoit pas avoir trente-cinq ans lorsqu'elle mourut. Perte, certes par trop inestimable ! car elle eust servy encor d'un miroir de vertu aux honnestes dames de toute la chrestienté.

Et, certes, si elle a monstre l'amour au roy son mary par sa constance, continence vertueuse, et sa doleance continuelle, elle Ta manifesté encor mieux à l'endroict de la reyne de Navarre, sa belle-sœur; car, la scachant en très-grande extrémité de disette , et réduite en un cbasteau d'Auvergne , quasy abandonnée de

la plus part des siens, et de It plos part de ceux qu'elle avoit obligés , elle renvoya visiter et offrir tous ses moyens ; si bien qu'elle luy donnoit la moitié de son revenu qu'elle avoit en France, et partageoit avecques elle comme si c'eust esté sa sœur propre; si bien qu'on dit que ceste grande reyne eust eu beaucoup à patir sans ceste libéralité grande de sa bonne et belle sœur. Aussy luy deferoit-elle beaucoup; et Thonnoroit et l'aymoit tellement , que malaisément elle put porter sa mort patiemment en foçon du monde ; car die en garda , vingt jours durant, le lict, s'entretenant de pleurs et continuelles larmes et de gemissemens assidus ; et oncques depuis n'a foict que la regretter et déplorer, espandant sur sa mémoire les plus belles parolles, qu'il ne seroit besoin d'en emprunter d'autres pour la louer et la mettre avecques l'immortalité : encor qu'on m'a dict qu'elle a composé et mis en lumière un beau livre qui touche la parolle de Dieu , et un autre d'histoires de ce qui s'estoit passé en France tant qu'elle y a esté. Je ne sçay s'il est vray, mais l'on me l'a asseuré , et qu'on l'avoit vea entre les mains de la reyne de Navarre, comme le luy ayant envoyé avant mourir , qui en foisoit un très-grand cas , et le disoit estre une belle chose. Puisqu'un tel et si divin oracle le disoit, il le fout croire.

Voylà ce que sommairement j'ay pu dire de nostre bonne reyne Elisabeth , de sa bonté , de sa vertu , de sa constance et de sa continence, et de sa loyale amour envers le roy son mary. Et n'estoit que de son naturel elle estoit ainsy vertueuse (j'ay ouy dire à M. de Langac , qui estoit en Espaigne lors qu'elle mourut, que l'impératrice luy dit : El myor de nosotras es muerto *), on pourroit croire qu'en telles actions ceste reyne eust voulu imiter sa mère , ses grandes tantes et tantes.

MARIE D'ADSTRIE, mnn db L'KHPiKBin Mixmanii ii.

Car l'impératrice sa mère , encor qu'elle soit restée veufve assez jeune et très-belle , ne s'est voulu remaryer, et s'est contenue et se contient

* Ce qu'il y avait de meillcttr parmi nous o'est plus.

QUÂTRIESME DISCOURS.

en sa viduité très-sagement et très-continemment, ayant quitté TAustrie et rAllemagne, séjour de son empire , après la mort de Tempereur son mary. Elle vint trouver son frère en Espaigne , ayant esté mandée de luy, et priée d'y venir pour luy assister en la grande charge de ses affaires, ainsy qu'elle fit; c'est une trèssage et fort advisée princesse. J*ay ouy dire au feu roy Henry troisiesme , qui s'entendoit en personnes mieux qu'homme de son royaume, que c'estoit à son gré, une des bonnestes et habiles princesses du monde. Lorsqu'elle alla en Espaigne, après avoir traversé les Aliemagnes elle vint en Italie et à Gennes , où elle s'embarqua : et, d'autant que c'estoit en hyver, et au mois de décembre qu'elle fit son embar* quement , le mauvais temps la surprit à Marseille , où il fallut qu'elle jetlast et mouillast l'ancre. Jamais pourtant elle ne voulut entrer dans le port , ny ses galères, de peur de donner quelque soupçon et ombrage ; ny eilemesme n'entra qu'une fois dans la ville, pour la veoir. Son séjour fut de sept à huit jours, en attendant le beau temps. Son plus beau et bonneste exercice estoit que les malins, sortant de sa galère (car elle y couchoit ordinairement), elle s'en alloît le lendemain ouyr la messe et l'office en l'église de Sainct-Victor, avecques une très-ardenle dévotion : et puis son disner luy ayant esté porté et appresté dans l'abbaye, elle y disnoit ; et puis après disner devisoit , ou avecques ses femmes et les siens, ou avecques messieurs de Marseille, qui luy portoient tout l'honneur et révérence qui estoit deu à une si grande princesse, ainsy que le roy leur avoit commandé de la recevoir comme sa propre personne , en récompense du bon accueil et bonne chère qu'elle luy avoit faict à Vienne. Aussy s'en apperceut-elle bien; et, pour ce, parloitelle à eux fort privement, et se monstroit à eux très-familiere , plus à l'allemande et à la françoise, qu'elle ne faisoit à respaignolle : si bien qu'ils estoient très-contens d'elle , et elle d'eux, ainsy qu'elle le sceut bien rescrire au roy et le remercier, jusqu'à luy mander que c'estoit d'aussy bonnestes gens qu'elle en avoit jamais veu en ville; et en nomma quelques vingt à partf comme M. Gastellan, dicl le seigneur Allyvity, capitaine des galères, et iceluy assez signalé pour avoir espousé la belle Chasteau-

neuf de la cour, et avoir tué le grand-prieur, et luy aussy tué avecques luy , comme ailleurs j'espère le dire. Ce fut sa femme mesme qui me raconta ce que je dis; et me discourut des perfections de ceste grande princesse, et comme elle trouvoit le séjour de Marseille*très-beau , et l'admiroil , et Tentretenoit fort en ses promenades : et, le soir venu, ne iailloit d'aller coucher es galères, pour quand le beau temps ou le bon vent se lèverait, tout d'un coup faire voile aussy tost , ou fust qu'elle ne vouloit rien ombrager. J*estois lors à la cour quand on racontoit ces nouvelles au roy de sa passade, qui estoit fort en inquiétude si on l'avoit bien receue, et comme elle devoit estre, et luy le vouloit. Geste princesse vit encor et se contient en ses belles vertus; et a servy beaucoup le roy son frère , à ce qu'on m'a dict. Elle s'est retirée despuis, dans un couvent de femmes religieuses, qu'on appelle descalçadas ^, par ce qu'elles ne portent ny souliers, ny chausses ; et la princesse d'Espagne sa sœur la fonda.

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