‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 57 sur 119 · LOUYSE DE LORRAINS · texte numérisé non relu

LOUYSE DE LORRAINS

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On peut et doit-on louer ceste princesse de beaucoup; car, en son maryage , elle s'est comportée avecques le roy son mary aussy sagement, chastement et loyaument, que le nœud duquel elle fut liée en conjonction avecques luy a demeuré tousjours si ferme et indissoluble , qu*on ne Ta jamais trouvé desfaict ny deslié, encor que le roy son mary aimast et allast bien quelquesfois au change, à la mode des grands, qui ont leur franche liberté â part; et aussy que, dès le prepaier commancement de leur maryage, voyre dix jours après, il ne luy donna

* D'aojourdliuy.

* Livre de inrtèret.

' RoD pas Blanche^ nom propre , mais blanche , adjectif, c'est-à-dire , habillée de blanc, qui était le deuU de» reines. Cette expression est fort usitée dans nos VÎBUX auteurs pour si(j;nifier reine douairière.

pas grande occasion de contentement , car il luy osta ses filles de chambre et damoiselles qui avoient tousjours esté avecques elle et nourries d'elle estant fille, qu'elle regretta fort: et la picqueure luy en fut grande au cœur, sur-tout pour madamoiselle de Gbangy , une très-belle et fort honneste damoiselle , et qui ne debvoit pas estre bannie de la compaîgnie de sa maistresse ny de la cour. C'est un grand despit de perdre une bonne compaîgnie et confidente. Je sçay qu'une fois une dame de ses plus privées fut un jour si présomptueuse de luy remonstrer , en ryant et gaudissant , que , puisqu'elle ne pouvoit avoir enfants du roy, ny n'en auroft jamais, pour beaucoup de raisons que l'on disoit dece temps là, qu'elle fèroit bien d'emprunter quelque aide tierce et secretle pour s'en faire avoir, afin qu'elle ne demeurast sans authorité , si le cas advenoit que le roy vinst à mourir, ains qu'elle pust estre un jour reyne mère du roy, et tenir mesme rang et grandeur que la reyne sa belle-mere. Mais elle rejetta bienloingce conseil bouffonesque, et le prit en très-mauvaise part, et oncques plus n'ayma ceste bonne dame conseillère, fille ayma mieux appuyer sa grandeur sur sa chasteté et vertu, que sur une lignée sortie de vice: conseil pour le monde, et, selon la doctrine de Machiavel, qui n'est point pour-tant à rejetter.

On dit que la reyne Marie d'Angleterre , troisiesme femme du roy Louys dooziesme , n'en fit pas de mesmes; car, se mescontentant et desfiant de la foiblesse du roy son mary, voulut sonder ce guet, prenant pour guyde M.le comte d'Angoulesme, qui despuis fut le roy François, lequel estoit alors un jeune prince beau et très-agreable, à qui elle faisoit trèsbonne chère, l'appellant tousjours Monsieur mon beau-fils: aussy Testoit-il, car il avoit espousé desjà madame Claude, fille du roy Louys. Et de faict en estoit esprise ; et luy la voyant en fit de mesmes ; si bien qu'il ne stn fallut peu que les deux feux ne s'assemblassent, sans feu M. de Orignaux , gentilhomme et seigneur d'honneur de Perigord très-sage et ad vissé, lequel avoit esté chevallier dhonneur de la reyne Anne, comme nous Tavonsdict, et l'est oit encor de la reyne Marye. Voyant que le mystère s'en alloit jouer , remonstra à mondict sieur d'An-

QDATRIESME

goulesme la faute qu'il alloit faire , et iuy dit en se courrouçant : «Gomment, Paque-Dieu ! «(car tel estoit son jurement) que voulez- vous «faire? Ne voyez-vous pas que ceste femme, «qui est fine et cauteleuse, vous veut attirer à «elle afin que vous ren{|;rossiez? E(, si elle vient «à avoir un fils, vous voylâ encor simple comte « d'Ângoulesmc et jamais roy de France, comme « vous espérez. Le roy son mary est vieux , et cmeshuy ne Iuy peut plus faire d'enfants. Vous « Tirez toucher , et vous vous approcherez si «bien d'elle, vous qui estes jeune et chaud, «elle jeune et chaude, que Paque-Dieu! elle « prendra comme à giue , et elle vous fera un «enfant, et vous voylà bien ! Après vous pour* «rez bien dire: Adieu ma part du royaume de «France. Par quoy songez-y.» Geste reyne vouloit bien practiquer et esprouver le proverbe et refrain espaignol , qui dit que nanca mugeraguda murib sin herederos ; c'est-k* dire , «jamais femme habille ne mourut sans « héritiers ; » c'est-à-dire que, si son mary ne Iuy en fait , elle s'ayde d'un second pour Iuy en faire. M. d'Angoulesme y songea de faict, et protesta d'y estre sage et s'en déporter : mais, tenté encor et retenté des caresses et mignardises de ceste belle Angloise , il s'y précipita plus que jamais. Que c'est de Pardeur de l'a* mour! et d'un (el petit morceau de chair, pour lequel on languit et on quitte et les royaumes et les empires , et les perd-on, comme les histoires en sont pleines. Enfin M. de Orignaux , voyant que ce jeune homme s'alloit perdre, et continuuit ses amours, le dit à madame d'Angoulesme sa mère, qui Ten reprima et tança , si bien' qu'il n'y retourna plus. Si dit-on pourtant que ladicte reyne fit bien ce qu'elle put pour vivre et régner reyne mère peu advant et après la mort du roy son mary. Moisi! Iuy mourut (rop tost, car elle n'eut pas grand temps pour faire ceste besoigne; et, nonobstant, faisoit courir le bruict, après la mort du roy, tous les jours qu'elle estoit grosse ; si bien que , ne Testant point dans le corps, on dit qu'elle s'enfloit par le dehors avccques des linges peu à peu, et que, venant le terme, elle a voit un enfant supposé que debvoit avoir une autre femme grosse, et le produire dans le temps de Taccouchemeut. Mais madame la rejjente , qui estoit une Savoyenne

qui sçavoit que c'est de faire des enfans , et qui voyoit qu'il y alloit trop de bon pour elle et pour son fils , la fit si bien esclairer et visiter par médecins et sages-femmes , et par la vcue et descouverte de ses linges et drapeaux, qu'elle fut descouverte et faillie en son dessein, et point reyne mère, mais renvoyée en son pays. Voylà la différence de ceste reyne Marye avecques nostre reyne Louyse, laquelle a esté si sage , chaste et vertueuse, que , ny par la vraye ny par la fausse supposition, n^a point voulu estre reyne mère. Et quand elle eust voulu jouer un tel jeu, il n'en eust esté autre chose , car personne n'y prenoit garde, et en eust rendu plusieurs bien esbahys. En quoy ce roy d'aujourd'huy ^ Iuy est bien redevable, et Icn doibt bien aymer et honnorer ; car si elle eust faict le traict, et qu'elle eust produict un petit enfant , le roy , de roy qu'il est , n'eust esté qu'un petit régent en France, possible que non : et ce foible nom ne Teust sceu garantir qu^il n'eusi eu bien plus de maux et guerres qu^il n^a eu. J'ay ouy dire à aucuns, tant religieux que mondains, et tenir ceste conclusion: que nostre reyne eust mieux faict d'avoir faict jouer ceste partie, et que la France n'eust point tant eu de misères et de ruines qu'elle en a et aura, etquela chestienté s'en serait mieux portée. Je m'en rapporte aux braves et curieux discoureurs là-dessus pour en dire leur advis; car ils en ont un brave subject et fort ample pour TEslat, mais non tousjours pour Dieu, si me semble, auquel nostre reyne a esté fort incline, Taymant et Tadorant si fort, que, pour le servir,s'oublioit elle-mesme et sa bautecondition. Gar, estant trèsbelle princesse (aussy le roy la prit pour sa beauté et vertu) , et jeune , délicate et très-aimable , elle ne s'addonnoit à autre chose qu'à servir Dieu, aller aux dévotions, visiter continuellement les hospitaux , panser les malades , ensevelir les morts, n'y obmettant rien des bonnes et sainctes œuvres qu'observoient en cela les sainctes , dévotes et bonnes dames , princesses et reynes du temps passé de la primitive église. Après la mort du roy son mary, elle en a faict tousjours de mesmes, employant ce temps à le pleurer et regretter , el à prier Dieu pour son ame; si bien que sa vie du

« Henri lY.

DES DAMES DALLANTES.

vefvage est toute pareille à celle du maryage. On la soupçonnoit, durant la vie du mary, qu'elle penchoit un peu du party de TUnion , à cause que, toute bonne chrestîenne et catholique qu'elle estoit, elle aymoit ceux qui débattoient et corabattoient pour sa foy et religion : mais elle ne les a jamais aymé, ains du tout quitté après qu'ils eurent tué son roary, n'en reclamant autre vangeance ny punition que celle qu'il plairoit à Dieu d'envoyer, encor qu'elle en pri^st les hommes, et sur-tout nostre roy, qui doit justice sur ce faict énorme d*one personne sacrée. Et ainsy a vescu ceste princesse en maryage , et ainsy vit en viduité sans reproche. Enfin elle est morte en réputation très-belle et digne d'elle, ayant languy longtemps et traisné , et sans prendre soin de aoy, pour avoir esté trop adonnée à la tristesse. Elle fit une fort belle mort et fort religieuse, et advant que mourir elle fit porter sa couronne sur le chevet de son lit près d'elle, et ne voulut qu'elle bougeast d'auprès d'elle tant qu'elle vivroit, et après sa mort, qu'elle Fust couronnée et qu'elle demeurast ainsi

ne pouvant aymer son roy d'aujourd'huy, ayant pourtant Fort regretté le feu roy et porté le deuil pour luy, encor qu'elle Fust de la ligue; mais elle disoit que son mary et elle luy avoient d'eitremes obligations. Pour fin, c'est une bonne et sage princesse, et qui a honneur au^ regrets qu'elle monstra aux cendres de son mary pour quelque temps, car elle se remarya avecques M. de Luxembourg. Estant sa femme, Falloit-il qu'elle bruslast tousjours.

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