‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 56 sur 119 · BLANCHE DE MONTFERRAT · texte numérisé non relu

BLANCHE DE MONTFERRAT

DUCUSSB BB SATOTB.

Si faut-il que, sur ce subject , je parle des belles vefves en deux mots, d'une du temps passé, qui est ceste honnorable vefve madame Blanche de Montferrat, l'une des anciennes maisons d'Italie, qui fut duchesse de Savoye, et la plus belle et la plus parfaicte princesse de son temps, et des plus sages et ad visées, et qui gouverna aussy sagement la tutelle de son fils et de ses terres, qu'on vit jamais dame et mère, estant demeurée vefve en l'âge de vingt-trois ans. < Ce fut celle qui reçut si honnorablement le petit roy Charles buitiesme, allant à son royaume de Naples, dans toutes ses terres, et principallement dans sa ville de Turin, où elle luy fit faire une pompeuse entrée, et où ellcmesme s'y voulut trouver, et y marcha fort somptueusementaccoustrée.Etmonstroilqu'elle sentoit bien sa grande dame; car elle estoit en estât magnifique , habillée d une grande robbe de drap d'or frisé , et toute bordée de gros diamans , rubis , safirs, émeraudes , et autres riches pierreries : sa teste estoit entourée de pareilles et riches pierreries. A son col elle portoit on carcan garny de très-grosses perles orientales, qu^on n'eust sceu estimer , et avoit des brasselets tout de mesme s. Elle estoit montée sur une belle haquenée blanche, harnachée fort superbement , que six grands laquais condoisoient , vestiie de drap d'or broché. Elle estoit suivie d'uae grande bande de damoiselles , fort ridiemcnl, mignardement et proprement vestœs à la iiicdflXMitoise , qu'il faisoit beau veoyr; aprts lesquelles venoit une fort grande troupe de gentilsbommes et chevalliers du pays; puis entra et marcha après le n^y Charles soubs un riche poisie, et alla descendre a.iLçhasteau, où il loifea; et ma-

QCATRIBSMR

dame de Savoye luy preseoCa son fils à la porte dudict cbasteao avant qu'entrer, qui estoît très-jeune; et puis elle loy fit une très-belle ha< rangiie, luy présentant ses terres et ses moyens, tant dVIle que de son fils ; ce que le roy receut de irès-bon cœur, et l'en remercia bien fort, se sentant fort obligé à elle. Par toute la ville on y voyoll Tescu de France et celuy de Savoye , entrelassés d*un grand las d*amour qui lioit les deux escus et les deux ordres, avecques ces mots : Sangidnis arctus amor ^ , ce que dit la Chronique de Savojre.

J*ay ouy dire à aucuns de nos pères et mères, qui le tenoient des leurs qui ravoient veu, et mesmes madamolselle la seneschalle de Poictou , ma grand'mere , qui estoit lors fille à la cour, qui affermoit : qu'alors on ne parloit que de la beauté, sagesse et esprit de ceste princesse, et que tous les courtisans et gallants d(* la cour, quand ils furent de retour de leur voyage , n'en Faisoient que parler et entretenir les filles et dames de sa beauté et vertu, et sur-tout le roy, qui monstroit en apparence en estre au cœur blessé.

Toutesfois, sans ceste beauté, il avoit occasion grande de la bien aymer ; car elle luy ayda de tous ses moyens qu elle peut, et se desfit de ses pierreries, perles et joyaux pour les luy prester et engager où bon luy playroit : ce qui estoit une très-grande obligation, car volontiers les dames portent une très-grande affection à leurs pierreries, bagues et joyaux, et volontiers presteroient et engageroient plus tost quelque pièce précieuse de leur corps que leur richesse de joyaux : je parle d'aucunes et non de toutes. Certes , ceste obligation fut grande; car, sans ceste courtoisie , et celle aussy delà marquise de Montferrat , une très-honneste dame aussy et très-belle, il eust receu bien au long la courte honte, et se Fust retourné de son demy voyage qu'il avoit entrepris sans argent, ayant pis Faict qu'un evesque de France qui alla au concile de Trente sans argent et sans latin. Quel embarquement sans biscuit ! Mais il y a bien de la difFerence de l'un à Fautre ; car ce qu'en fit l'un, ce Fut par une générosité belle et grande ambition qui luy fermoit les yeux à toutes incommodités, ne trouvant rien impossible à

* Étfaita imiOD du ua^

DISGOlJRa

son brave cœur ; mais à Tautre fallolt esprit et habilleté, péchant en cela par ignorance et bestlse , si ce n'estoit qu'il se fioit à faire la queste estant là.

En ce discours de ceste bette entrée que je viens de dire, il y à noter la superbité des ac» coustrements de ceste princesse, qui sentoit un peu plus sa femme maryée (a* dira-on) que sa vefve. Sur quoy les dames alors disoient que , pour un ai grand roy , elle se ponvoit dispenser jnsques-là, encor qu'il ne fust de besoin autrement de dispense , et aussy que les grands et grandes se donnent la loy , et que de œ temps les veFves, ce disoit-on, n'estoient li resserrées ny si reformées en leurs habits comme elles l'ont esté despuis qudqoes quarante ans, qu'une dame que je sçay, laquelle, estant fort aux bonnes grâces d*un roy, voyre en délices ^ s'habilla un peu plus à la modeste , mais de soye pourtant tousjours, afin qu'elle pust mieux couvrir et cacher son jeu; et, par ainsy, les vefves de la oour la vouloient imiter en Faisant de mesmes qu'elle. SI ne se reformoit-elle point tant, ny si à l'austerUé, qu'elle ne s'habillast gentiment et pompeusement, mais tout de noir et blanc ; et y paroissoit plus de mondanité que de reformation de veFve; et surtout monstroit tousjours sa belle gorge. J'ouys dire à la reyne , mère du roy Henry, au sacre et aux nopces du roy Henry lU, mesme chose : que les veFves du temps passé n'avoient si grand esgard à leurs habits, modestie ny actions, comme aujourd'huy; ainsy comme elle avoit veu du temps du roy François, qui vouloit sa cour libre en tout ; et mesmes que les veFves y dansoient , et les prenoit-on aussy librement que l'on Faisoît les filles et Femmes roaryées. Elle dit sur ce point : qu'elle commanda et pria M. de Vaudemont de prendre, pour honnorer la Feste, madame la princesse de Gondé la douairière pour danser; ce qu'il fit pour luy obeyr, et la mena le grand bal : ceux qui estoient au sacre comme moy l'ont veu, et s>n pourront bien souvenir. Voyià des libertés qu'avoient les veFves pour lors. Aujourd'huy cela leur est deFfèndu comme sacrilège , et comme les couleurs, car elles n'oseroient porter ny s'habiller que de noir et blanc; et leurs jupes ou

* Très-probablement Diane de Poitiers.

cotillons peuvent-elles bien porter, et leurs bas de chausses, de gris tané, violet et bleu. Aucunes ay-je veu qui se sont émancipées sur le rouge incarnat et couleur de chamois, aiosy que le temps passé; car elles pou voient porter toutes couleurs en leurs cottes et bas de chausses, non en robbes, ainsy que j'ay ouy dire. Aussy ceste duchesse , dont nous venons de parler, pouvoit bien porter ceste robbe de drap d'or, car c'estoit son habit ducal et sa robbe de grandeur, laquelle luy estoit séante et permise pour monstrer sa souveraineté et dignité de duchesse; comme encor font et peuvent faire nos comtesses et duchesses, qui portent et peuvent porter leurs habits ducaux et de comtesses en leurs cerimonies. Nos vefves d'ennuy t n'osent porter des pierreries, sinon aux doigts , à quelques miroirs et à quelques Heures ^ , et à de belles ceintures , mais non sur la teste ny sur leur corps, ouy bien force perles an col et aux bras. Et je vous jure avoir veu des vefves estre aussy propres en leurs babils blancs et noirs, qui attiroient bien autant que les bigarés des maryées et filles de France. Voyià assez parlé de ceste vefve estrangere : il faut un peu parler des nostres,et veux toucher j| noslre reyne blanche^ Louyse de Lorraine, fenune du roy Henry troisiesme , dernier mort

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