‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 67 sur 119 · SIXIESME · texte numérisé non relu

SIXIESME

qu'il y a là de Theur et du malheur aussy bien qu'ailleurs; car telles dames y a*il qui ne sçauroient marcher ny broncher le moins du monde sur leur honneur , et en laster seulement du petit bout du doigt , que les voyià aussy tost descriées, divulguées et pasquinées par-tout.

D'autres y a -il , qui à pleines voiles voguent dans la mer et douces eaui de Venus , et à corps nuds et estendus y nagent à nages estendues , et y fblastrent leurs corps , et voyagent vers Gypre au temple de Venus et ses jardins, et s y délectent comme il leur plaist, au diable si Ton parle d'elles , ny plus ny moins que si jamais ne fussent esté nées. Ainsy la fortune favorise les unes et desfavorise les autres en mesdisance ; comme j'en ay veu plusieurs en mon temps , et y en a encor.

Du temps du roy Charles iX fut faict on pasquin à Fontainebleau, fort vilain et escandaleux , où il n'espargnoit les princesses et les plus grandes dames, ny autres. Que si Ton en eust sceu au vray Tauteur, il s'en fust trouvé très-mal.

A Blois aussy, alors que le maryage de la reyne de Navarre fut accordé avecques le roy son mary, il s'en fit un autre , aussy fort e^ candaleux, contre une très grande dame, dont on n*en put sçavoir Tauteur; mais bien y eut-il de braves etvaillans gentilshommes qui y esloient compris, qui bravèrent fort et donnèrent force démentis en Tair. Tant d'autres se sont faicts, qu'on ne voyoit autre chose , ny de ce règne, ny de celuydu roy Henry iroisiesme ; dont entr'autres en fut faict un fort escandaleux en forme d'une chanson , et sur le chant d'une courante qui se dansoit pour lors à la cour, et pour ce se chanta entre les pages et laquais en basse et haute note.

Du temps du roy Henry III fut bien pis (àict; car un gentilhomme , que j'ay ouy nommer et cognn , fit un jour présent à sa maistresse d'un livre de peintures où il y avoit trente deux dames grandes et moyennes de la cour , peintes au naturel, couchées et se jouans avecques leurs serviteurs peints demesmes et au naïf. Telle y avoit-il qui avoit deux ou trois serviteurs, telle plus, telle moins. Et ces trentedeux dames representoient plus de sept-vingt figures de celles de l'Aretin* toutes diverses.

Les personnages estoient si bien représentés et au naturel , qu'il sembloit qu^ils parlassent et le fissent; les unes deshabillées et nues, les autres vestues avecques mesmes robbes,coefFures, paremens et habillemens qu'elles portoient et qu'on les voyoit quelquesfois. Les hommes tout de mesmes. Bref, ce livre fut si curieusement peint et faict, qu'il n'y avoit rien que dire : aussy avoit-il cousté huictàueuf censescus, et estoit tout enluminé.

Geste dame le presta et monstra un jour à une autre sienne compaigne et grande amye, laquelieestoit fort ayméeet fort familière d'une grande dame qui estoit dans ce livre , et des plus avant et au plus haut degré; ainsy que bien luy appartenoit, luy en fit cas. Elle , qui estoit curieuse du tout, voulut veoyr avecques une grande dame sa cousine, qu'elle aymoit fort , laquelle l'avoit conviée au festin de ceste veue , et qui estoit aussy de la peinture du livre comme d'autres.

La visite en fut faicte curieusement et avecques grande peine, de feuillet à feuillet, sans en passer un à la légère : si bien qu'elles y consumèrent deux bonnes heures de l'après disnée. Elle , au lieu de s'en estomacquer et de s'en fascher, ce fot à elle à en rire, et de les admirer, et de les fixement considérer, et se ravir tellement en leurs «ens sensuels et lubriques , qu'elles s'entremirent à s'enlre-baiser à la colombine, et à s'entre-embrasser et passer plus outre , car elles avoient entre elles deux accoustumé ce jeu très-bien.

Ces deux dames furent plus hardies et vaillantes et constantes qu*une qu'on m'a dict, qui, voyant un jour ce mesme livre avecques deux autres de ses amyes, clic fot si ravie et entra en tel extase d'amour et d'ardent désir à l'imitation de ces lascives peintures, qu'elle ne peut veoyr qu'au quatriesme feuillet, et au cinquicsme elle tomba esvanouie. Voylà un terrible esvanouissement ! bien contraire à celuy d'Octavia , sœur de Cssar Auguste , laquelle , oyant un jour reciter â Virgile les trois vers qu'il avoit faict de son fils Marcellus mort (dont elle luy en donna trois mille escus pour les trois seulement), s'esvanouit incontinent. Que c'est que l'amour, et d'une autre sorte 1

Xay ouy conter, et lors j'estois à la cour qu'un grand prince de par le monde, vieux

el fort aagé, et qui, despuis sa femme perdue, s'estoit fort continemment porté en vefvage , comme sa grande profession de saincteté le portoit^ il voulut revoler en secondes nopces avecques une très-belle , vertueuse et jeune princesse. Et, d'autant que despuis dix ans qu'il a voit esté veuf n'a voit touché à femme, et craignant d'en avoir oublié l'usage (comme si c'estoit un art qui s'oublie) et de recevoir un affront la première nuict de ses nopces , et ne faire rien qui vallust, pour ce il se voulut essayer; et par argent fit gaigner une belle jeune fille, puceile comme la femme qu'il debvoit espouser : encor dit-on qu'il la fit choisir qu'elle ressembiast un peu des traicts du visage de sa femme future. La fortune fut si bonne pour luy , qu'il monstra n'avoir point oublié encor ses vieilles leçons; et son essay luy fut si heureux que, hardy et joyeux, il alla à l'assault du fort de sa femme , dont il en rapporta bonne victoire et réputation. Gest essay fut plus heureux que celuy d'un gentilhomme que j'ay ouy nommer, lequel estant fort jeune et nigault , pourtant son père le voulut maryer. Il voulut premièrement foire l'essai, pour sçavoir s'il seroit gentil compaignon avecques sa femme ; et pour ce , quelques mois advant , il recouvra quelque fille de joye belle , qu'il faisoit venir toutes les après- disnées dans la garenne de Sbn père , car c'estoit en esté, et là il s'esbaudissoit et se rigouloit , soubs la fraischeur des arbres verds et d'une fontaine , avecqu<^ sa damoiselle, qu'il faisoit rage : de façon qu'il ne craignoit nul homme pour faire cesle diantrerie à sa femme. Mais le pis fut que, le soir des nopces , venant à joindre sa femme , il ne peut rien faire. Qui fut esbahy P Ce fut luy, et maugréer sa maudicte pièce traistresse , qui luy avoit failli feu , ensemble le lieu où il estoit ; puis, prenant courage, il dit à sa femme: « Ma mye, je ne sçay que veut dire cecy, car tous «ces jours j'ay faict rage à la garenne à mon «père; > et luy conta ses vaillances. « Dormons, cet j'en suisd'advis, demain après disner je c vous y meneray , et vous verrez autre jeu. » Ce qu'il fit , et sa femme s'en trouva bien ; dont despuis à la cour courut le proverbe , a Si je < vous tenois à la garenne à mon père, vous ver- «riez ce que je sçaurois faire.» Pensez que le dieu des jardins , messer Priapus, les faïunes et

les satyres paillards qui président aux bois , assistent là aux bons compaignons, et leur favorisent leurs faicts et exécutions. Tons essais pourtant ne sont pas pareils , ny ne portent pas coup tohsjours ; car , pour l'amour, j'y en ay veo et ouy dire plusieurs bons champions s'esire faillis à recorder leurs leçons et recoller leurs tesmoins quand ils venoient à la grande escole. Car les uns, ou sont trop ardens et froids, ainsy que telle humeur de glace et de chaud les y surprend tout à coup ; les autres, ou sont pe^ dus en extases d'un si souverain bien enire leurs bras; autres viennent apprehensifs ; les autres tout à trac viennent flacqs , qu'ils ne sçauroient que'n dire la cause ; autres tout de vrayont l'esguillette nouée. Bref , il y a tant d'inconvéniens inopinés qui là dessus arrivent à l'improviste , que , si je les voulois raconter, je n'aurois fait de long-temps. Je m'en rapporte à plusieurs gens maryés et autres advanturiers d'amour , qui en sçauroient plus dire cent fois que moy. Tels essays sont bons pour les hommes, mais non pour les femmes; ainsy quej'ay ouy conter d'une mère et dame de qualité , laquelle , tenant une fille très-chere qu'elle avoir. et unique, l'ayant compromise à un bonneste gentilhomme en maryage, advant que de iy faire entrer, et craignant qu'elle ne pust souffrir ce premier et dur effort , à quoy on disoii le gentilhomme estre très-rude et fort proportionné , elle la fit essayer premièrement par uo jeune page qu'elle avoit , as>'ez grandet , une douzaine de fois , disant qu'il n'y avoit que la première ouverture fascheuse à faire , et que , se faisant un peu douce et petite au conamancement, qu'elle endureroit la grande plus aysement ; comme il advint , et qu'il y put avoir de l'apparence. Gest essay est encor bien plus bonneste et moins escandaleux qu'un qui me fot dict une fois en Italie, d'un père qui avoit maryé son fils , qui estoit encor un jeune sol, avecques une fort belle fille, à laquelle, tant fat qu'il estoit ! il n'avoit rien peu faire ny la p^' miereny la seconde nuict de ses nopces; cii comme il eut demandé et au fils et à la nore comme ils se trouvoient en maryage, et si» a voient triomphé , ils respondirent l'un et U^ ire laNiente 2.— A quoy a-il tenu ? » demanda w

> Belle-fiUe , bm.

«Rico.

SIXIESMB

à son fils. 11 respondit tout Follement : qu^il ne sçavoit comment il falloit faire. Sur quoy il prit son fils par une main et la nore par une autre , et les mena tous deux en une chambre , et leur dit : a Or je vous veux doncques monstrer comme c il faut faire, d Et fit coucher sa nore sur un bout du lit , et luy fait bien eslargir les jambes ; et puis dit à son fils : «Or voy comment je fais;» et dit à sa nore : «Ne bougez; non importe, il tf n'y a point de mal.» Et en mettant son membre bien arboré dedans , dit : « Advise bien a comme je fais, et comme je dis, Dentros fifuero, dentros fuero, » Et répliqua souvent ces deux mots en s'advançant dedans et reculant, non pourtant tout dehors. Etainsy, après ces fréquentes agitations et parolles, dentro et fuero, quand ce vint à la consommation, il se mit à dire brusquement et viste : Dentro, dentro, dentro, dentro, jusqu'à ce qu'il eust ' faict Au diable le mot de fiiero. Et par ainsy, pensant faire du magister , il fut tout à plat adultère de sa nore, laquelle, ou qu'elle fist de la niaise , ou, pour mieux dire, de la fine, s'en trouva très -bien pour ce coup, voyre pour d'autres que luy donna le fils et le père et tout , possible pour luy mieux apprendre sa leçon , laquelle il ne luy voulut pas apprendre à demy ni à moictié , mais à perfection. Aussy toute leçon ne vaut rien autrement.

J'ay ouy dire et conter à plusieurs amans advanturiers et bien fortunés , qu'ils ont veu plu-* sieurs dames demeurer ainsy esvanouyes et pasmées estans en ces doux altères de plaisir ; mais assez aysement pourtant retournoient à soy-mesme : que plusieurs, quand elles sont là, elles s'escrient : a Hélas! je me meurs!» Je croy que ceste mort leur est très-douce.

Il y en a d'autres qui contournent les yeux en la teste pour telle délectation , comme si elles debvoient mourir de la grande mort , et se laissans aller comme du tout immobiles et insensibles.

D'autres ay-je ouy dire qui roidissent et tendent si violemment leurs nerfs, artères et membres, qu'ils en engendrent la goute-crampe ; comme d'une que j'ay ouy dire , qui y estoit si subjecte qu'elle n'y pouvoit remédier.

D'autres font peter leurs os, comme si on leur rehabilioit de quelque rompure.

J'ay ouy parler d'une, à propos de oes esva-

nouyssemeus, quVmsy que son amoureux la manioitdessusun coffre, que,quand ce fut à la douce fin, elle se pasma de telle façon qu'elle se laissa tomber derrière le coffre à jambes ribaudaines, ets'engagea tellemententrelecofFreet la tapisserie de la muraille, qu'ainsy qu'elle s'efforçoit à s*en desgager et que son amy luy aydoit, entra quelque compaigniequi la surprit faisant ainsy l'arbre fourchu, qui eut loisir de veoyr un peu de ce qu'elle portoit , qui estoit tout trèsbeau pourtant ; et fut à elle à couvrir le faict , en disant qu'un tel l'avoit poussée en se jouant ainsy derrière le coffre , et dire par beau semblant que jamais ne l'aymeroit.

Geste dame courut bien plus grande fortune qu'une que j'ay ouy dire , laquelle , ainsy que son amy la tenoit embrassée et investie sur le bord de son lict, quand ce vint sur ta douce fin, qu'il eut achevé, et que par trop il s'estendoit, il avoit par cas des escarpins neufs qui avoient la semelle glissante , et s'appuyant sur des carreaux plombés dont la chambre estoit pavée , qui sont fort subjects à faire glisser , il vint à se couler et glisser si bien sans se pouvoir arrester, que du pourpoinct qu'il avoit , tout recouvert de clinquant , il en escorcha de telle façon le ventre , la motte, le cas et les cuisses de sa maistresse, que vous eussiez dict que les griffes d'un chat y avoient passé ; ce qui cuisoit si fort la dame qu'elle en fit un grand cri et ne s'en put engarder. Mais le meilleur fut, que la dame , parce que c'estoit en esté et faisoit grand chaud , s'estoit mise en appareil un peu plus lubrique que les autres fois , car elle n'avoit que sa chemise bien blanche et un manteau de satin blanc dessus , et les calleçons à part ; si bien que le gentilhomme, après avoir faict sa glissade, fit précisément l'arrest du nez, de la bouche et du menton sur le cas de sa maistresse, qui venoit fraischement d'estre barbouillé de son bouillon , que par deux fois desjà il luy avoit versé dedans , et empiy si fort qu'il en estoit sorly et regorgé la moictié sur les bords , dont par ainsy se barbouilla le nez , et bouche et moustaches, que vous eussiez dict qu'il venoit de frais de savonner sa barbe ; dont la dame, oubliant son mal et son esgraiigneurt s'en mit si fort à rire qu'elle luy dit : « Voiiîi aestes un beau fils, car vous avez bien lavé et «nettoyé vostre barbe , d'autre chose pourtant

DES DAMES GAILANTES.

«que de savon de Naples.» La dame en fit le conte à une sienne compaîgne , et le gentilhomme à un sien compaignon. Voylà comment on Ta sceu , pour avoir esté redict à d'autres ; car le conte estoit bon et propre à faire rire.

Et ne Faut point doubter que ces dames , quand elles sont à part,parmy leurs amyes plus privées , qu'elles ne s'en fassent des contes aussy bons que nous autres , et ne s'entredisent leurs amours et leurs tours les plus secrets, et puis en rient à pleine bouche , et se mocquent de leurs gallans , quand ils font quelque faute ou quelque action de risée et mocqueriè.

El si font bien mieux ; car elles se desrobent les unes les autres leurs serviteurs , non tant quelquesfois pour Tamour , mais pour en tirer d'eux tous les secrets , menées et follies qu'ils ont faictes avecques elles ; et en font leur profit, soit pour en attiser davantage leurs feux , soit pour vangeance , soit pour s'entre -faire la guerre les unes aux autres en leurs privés devis, quand elles sont ensemble.

Un pareil livre de figures à ce précèdent que je viens de dire, fut faict à Rome du temps du pape Sixte dernier mort , ainsy que j'ay dict ailleurs.

Or c'est assez sur ce subject parlé. Je voudrais volontiers de bon cœur que plusieurs langues de nostre France $e fussent corrigées de ces mal-dires , et se comportassent comme celles d'Espaigne ; lesquelles , sur la vie , n'oseroient toudier tant soit peu Thooneur des dames de grandeur et réputation ; voyre les bonoorentils de telle façon , que, si on les rencontre en quelque lieu que ce soit , et que l'on crye tant soit peu lugar à las damas ^ , tout le monde s'encline; et leur porte-on tout honneur et révérence ; et devant elles toutes insolences sont deffendues sur la vie.

Quand l'impératrice, femme de l'empereur Charles, fit son entrée à Tolède , j'ay ouy dire que le marquis de Villane , l'un des grancto seigneurs d'Espaigne , pour avoir menacé un arguisil ^ qui Tavoit pressé de marcher et de s'advancer , il cuida estre en grande peine , parce que ceste menace se fit en la présence de ladicle impératrice ; et si ce fust esté en celle de l'empereur , n'en fust esté si grand bruit.

* Place aux dames.

■ Alguazil.

— Le duc de Feria estant en Flandres , et les reynes Ëleonor et Marie marchans par pays, et leurs dames et filles après , et luy estant près de sa maistresse, et venant à prendre question contre un autre cavallier espaignol , tous deui cuiderent perdre leurs vies , plus pour avoir faict tel escandale devant les reynes et impératrices , que pour tout autre subject.

De mesmes don Carlos d'Avalos i Madrid , ainsy que la reyne Isabelle de France marchoit par la ville , s'il ne se fust soudain jeté dans une esglise qui sert là de refuge aux pauvres malheureux, il fust aussy tost esté exécuté à la mort. Et luy fallut eschapper desguisé, et s'enfuyr d'Espaigne; dont il en a esté toute sa vie banny et confiné en la plus misérable isle de toute ritalie , qui est Lipary.

Les bouffons mesmes, qui ont tout privilège de parler , s'ils touchent les dames en pâtissent ; ainsy qu'il en arriva une fois à un qui s'appelloit Légat, que j'ay cognu. Un jour nostre reyne Elisabeth de France , en devisant et parlant des demeures de Madrid et Vallado* lid , combien elles estoient plaisantes etdelec tables, elle dit que de bon cœur elle voudroit que ces deux places fussent si proches qu'elle en pust loucher l'une d'un pied , et l'antre de l'autre ; et ce disoit en eslargissant fort les jambes. Ledit bouffon , qui ouyt cela , dit : « Et « moy je voudrois estre au beau mîtan , con un acamyo de borrico , para encargar y 'iplantarla raya. » Il en fol bien fouettée la cuisine ; dont pourtant il n'avoit tort de faire ce souhait , car ceste reyne estoit Tune des belles , agréables et honnestes qui fust jamais en Espaigne , et valloit bien estre désirée de ceste façon , non pas de luy , mais de plus honnestes gens que luy cent mille fois.

Je pense que ces messieurs les mesdisaus et causeurs des dames voudroient bien avoir et jouyr du privilège de liberté qu'ont les vendangeurs de la campaigne de Naples au temps des vendanges , auxquels il est permis , tant qu'ils vendangent, de dire tons les mots, pouilleset injures à tous les passans qui vont et viennent sur les chemins ; si bien que vous les verriex crier, hurler après eux, et les arauder < sans en espai^ner aucuns , et grands et moyens , et petits , de quelque estât qu'ils soyent. Et , q»

• Oritr haro f

SIXIESME DISCOURS

est le plaisir , n'en espargnent aussy les dames, princesses et grandes, qui qu'elles soyent ; si bien que de mon temps j'ay ouy direct veu que plusieurs d'entre elles , pour en avoir le plaisir, se donnoient des affaires et alioient exprès aux champs , et passoient par les chemins pour les ouyr gazouiller, et entendre d'eux mille sallauderies et parolles lubriques qu'ils leur disoient et debagouloient, leur faisans la guerre de leurs paillardises et lubricités, qu'elles exerçoient envers leurs marysetserviteurs, jusqu'à leur reprocher leurs amours et habitations avecques leurs cochers , pages , laquais et estaffiers qui les conduisoient. Et , qui plus est , leur demaudoient librement la courtoisie de leur compaignie , et qu'ils les assailleroient et traicterpient bien mieux que tous les autres. Et ce disoient en franchissant naïfvement et naturellement les mots sans autrement les desguiser. Elles en estoient quittes pour en rire leur saoul et en passer leur temps, et leur en fiiire rendre response à leurs gens qui les accompaignoient , ainsy qu'il est permis d'en rendre le change. Les vendanges faictes, ils se font trefvesde tels mots jusqu'à l'autre année, autrement en seroient recherchés et bien punis.

On m'a dict que ceste coustume dure encor, que beaucoup de gens en France voudroient bien qu'elle fust observée en quelque saison de Tannée , pour avoir le plaisir de leurs mesdisances en toute seurelé, qu'ils ayment tant.

Or , pour faire fin , les dames doivent estre respectées par tout le monde, leurs amours et leurs faveurs tenues secrettes. C'est pourquoy TArelin disoit que, quand on estoit à ce poinct, les langues que les amans et amantes s'entredonnent les uns aux autres, n estoient desdiées tant pour se délecter, ny pour le plaisir qu'on y prenoit, que pour s'entre-lier de langues ensemble et s'enire-faire le signal que l'on tienne caché le secret de leurs escoles; mesmes qu'aucuns lubriques et paillards marys imprudens se trouvent si libres et desbordés en parolles, que, ne se contcnlans des paillardises et las-'

' civetés qu'ils commettent avecques leurs femmes , les desclarent et publient à leurs compaignons et m font leurs contes ; si bien que j^ay cognu aucunes femmes en hayr leurs marys de mal mortel , et se retirer bien souvent des plaisirs qu'elles leur donnoient, pour ce subject, ne voulans estre escandalisées, encor que ce fust un faict de femme â mary.

M. du Bellay, le poète, en ses tombeaux latins qu'il a composés, qui sont très-beaux, en a faict un d'un chien, qui me semble qu'il est digne d'estre mis icy , car il est faict à nostre matière, qui dit ainsy;

Latratu furet except, mutas amante* Sic plaçai domino j tic plaeui dominœ,

G'estȈ-dire :

Par mon japper j j'ay chassé les larrons , et , par me tenir muet ,j'ax accaeiUx les amans : ainsy ^"<V pieu à mon maistre, ainsij'ax pieu à ma maistresse.

Si doncques on doitaymer les animaux pour estre secrets, que doit-on faire des hommes pour se taire? Et sll faut prendre advis pour ce subject d'une courtisaone qui a esté des plus fameuses du temps passé, et de grande clergesse en son mestier , qui estoit Lamia , faire le peut-on ; qui disoit : de quoy une femme se contentoit le plus de son amant, c'estoit quand il estoit discret en propos et secret en ce quHl faiisoit ; et sur-tout qu'elle hayssoitun vanteur, qui se vantoit de ce qu'il ne faisoit pas et n'accomplissoit ce qu'il promettoit. Ce dernier s'entend en deux choses. De plus , disoit : que la femme , bien qu'elle fist , ne vouloit jamais estre appellée putain ni pour telle divulguée. Aussy dit-on d'elle que jamais elle ne se mocqua d'homme, ny aussy homme oncques se mocqua d'elle ny en mesdit. Telle dame, savante en amours, en peut bien donner leçons aux autres.

Or , c'est assez parlé de ce subject; un autre mieux disant que moy l'eust pu mieux agrandir et embellir , c'est pourquoy je lui en quitte les armes et la plume.

SEPTIESME DISCOURS

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