‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 70 sur 119 · HUITIESME · texte numérisé non relu

HUITIESME

«oîr sa sœur Bradamantc discourir des beautés de teste belle princesse dEspalpne , et de ses amours et désirs vains, après qu'elle fut couchée, il prit ses armes et sa belle cotte , et s'en desguise pour paroistre sa sœur, tant ils est oient de semblance de visage et beauté ; et après , soubs telle forme, tira de ccste belle princesse ce qu'à sa sœur son seie luy avoit desnié ; dont mal pourtant très-grand luy en fust arrivé sans la feveur de Roger, qui, le prenant pour sa maistrcsse Bradamante , le garantît de mort.

Or J'ay ouy dire â M. de La Chapelle des Ursins , qui lors estoît en Italie , et qui Ht le rapport de si beau traîct de ces dames siennoises au feu roy Henry, qu'il le trouva si beau, que la larme à l'œil il jura que, si Dieu luv donnoit un jour la paix ou la if<>^«'« «tccques l'empereur , qu'il irolt par ses galleres en la mer de Toscane , et de là à Sienne, pour veoyr ceste ville si affectée à soy et à son party , et la remercier de ceste brave et bonne volonté, et sur-tout pour veoyr ces belles et honnesles dames , et leur en rendre grâces particulières.

Je croy qu'il n'y eust pas failly , car il honnoroit fort les belles et bonnestes dames ; et si leur escrivit , principallemeût aux trois principalles , des lettres les plus bonnestes du monde de remerciemens et d'offres , qui les contentèrent et animèrent davantage.

Helas! il eut bien quelque temps après la trefve ; mais , l'attendant à venir , la ville fut prise , comme j'ay dict ailleurs ; qui fut une perte inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si chère alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne origine , se voulut rejoindre et remettre parmy nous; car on dit que ces braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on appelloit jadis Senonnes , que nous tenons aujourd'huy ceux de Sens ; aussy en tiennent-ils encor de l'humeur de nous autres François , car ils ont la teste près du bonnet , et sont vifs, soudains et prompts comme nous. Les dames , pareillement aussy, se ressentent de ces gentillesses , gracieuses feçons , et familiarités françoises.

J'ay leu dans une vieille chronique que j'ay allégué ailleurs , que le roy Chartes huictiesme , en son voyage de Naples , lorsqu'il passa à Sienne , il y fut receu par une entrée si

triomphante et si superbe , qu'elle passa toutes* les autres qu'il fit en toute lltalîe; jusqu'à là que, pour plus grand respect et signe d'humilité , toutes les portes de la ville furent ostécs de leurs gonds et portées par terre; et tant qu'il y demeura furent ainsy ouvertes et abandonnées â tous allans et venans, et puis après venant son despart , remises.

Je vous laisse à penser si le roy , toute sa cour et son armée, n'eurent pas grand subjeci d'aymer et honnorer ceste ville (comme de vray Il fit tonsjours) , et en dire tous les biens du monde. Aussy la demeure à luy et â tous en fut très-agreable , et sur la vitM ^^— : l

n'y faire aucune «-- ^ ' Wmme certes la

nt^uuit: au monde ne s'ensuivit. Ha! braves

Siennois, vives pour jamais ! Que pleust à Dieu fussiez-vous encor nostres en tout, comme possible vous Testes en cœur et en ame ! car la domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d'un duc de Florence ; et puys le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussy voisins comme nous sommes reculés , possible , tous ensemble conformes de volonté , en ferions-nous dire.

Les principalles darnes de Pavie , en leur siège du roy François , soubs la condnicte et exemple de la signora contessa Hippolila de Malespina , leur générale , se mirent de mesmes à porter la hotte , remuer terre et remparer leurs bresches , faisans à l'envy des soldats.

Un pareil traict que ces dames siennoises que je viens de raconter je vis faire à aucunes dames rochelloises, au siège de leur ville, dont il me souvient : que le premier dimanche de ca- / resme que le siège y estoit , Monsieur , nostre gênerai , manda sommer M. de La Noue de sa parolle , et venir parler â luy et luy rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour ceste ville ; dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espère ailleurs déscrire. M. de La Noue n'y fiiillit pas, et pour ce M. de Strozze fut donné en ostage dans la ville, et trefves furent faictes pour ce jour et pour le lendemain.

Ces trefves ainsy | faictes, parurent aussy tost comme nous hors des tranchées force gens de la ville sur les ramparts et sur les murailleS'' et sur-tout parurent une centaine de dames et bourgeoises des plus grandes , des plus ridies tt

DES DAMES GALLANTES.

des plus belles, (outesvcstocs de blanc, tant de | de cent hommes dames et de deuimiUc la t^te que du corps , toutes de toiUe de Hol- hommes de pied , et quelque artillerie. Dedans lande fine, quMI fit très-beau veoyp. Et ainsy il n'y avoit seulement que cent hommes de s'estoienl-ellesvestues^àcausedesfortifications pied,quiestoitfort peu Etestoitpnse,iiefiit des ramparls où elles travailloient, fust ou à que les dames de la ville se présentèrent à ta

ramparts porter la hotte ou à remuer la terre; et d'autres habillemens se fussent ensalaudis, et ces blancs en estoient quittes pour les mettre à la lessive; et aussy qu'avecques cest habit blanc se fissent mieux remarquer parmy les autres. Nous autres Fusmes fort ravis à veoyr ces belles dames. Et vous asseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre chose : aussy voulurent-elles "^ . — r»«»ê"ecJ nous; et ne furent à nous

toient sur le bord du rampart d une rorx \^^\a grâce et démarche , qu'elles valoient bien le regarder et désirer.

Nous fiismes curieux de demander quelles dames c'estoient. Ils nous respondirent que c'estoit une bande de dames ainsy jurée, associée et ainsy parée pour le travail des fortifications, et pour faire de tels services à leur ville; comme certes de vray elles en firent de bons, jusques-là que les plus virilles et robustes menoient les armes : si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent repoussé ses ennemys d'une pioque, elle la garde encor si soigneusement comme sacrée relique , qu'elle ne la donneroit, ny ne voudrait pour beaucoup d'argent la bailler, tant elle la tient chère chez soy.

J'ay ouy raconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes , et mesmes je l'ay leu en un vieux livre, que lorsque Rhodes fut assiégé par sultan Soliman , les belles filles et dames de la ville ne pardonnèrent à leurs beaux visages et tendres et délicats corps, pour porter leur bonne part des peines et fatigues du siège, }usqu*à là que bien souvent se presentoient aux plus pressés et dangereux assauts , et courageusement secondoient les chevalliers et soldats à lessouslenir. Ah ! belles Rhodiennes ! vostre nom, vostre los a valeu de tout temps, et ne mériteriez d'estre soubs la domination des barbares !

Du temps du roy François I , la ville de Sainct-Riquier, en Picardie, fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamand, nommé Dorin, enseigne de M. de Ru, accompaigoé

muraille avecques armes , eau et huile bouillante et pierres, et repoussèrent bravement les ennemys, bien qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encor deux desdictes dames levèrent deux enseignes des mains des ennemys, et les tirèrent de la muraille dans la ville; si bien que lesassiegeans furent constraincts d'abandonner la bresche qu'ils avoient faictc et les murailles , et se retirer et s'en aller : dont la renommée fut par toute la France , la Flandre et la Bourgongne. Au bout de quelque tempo i* nnv François passant par là , en voulut veoyr les femmes , les loua et les remercia.

Les dames de Peronne en firent de mesmes, quand la ville fut assiégée du comte de Nassau, et assistèrent aux braves gensde guerre qui estoient dedans, tout de mesme façon, qui en furent estimées, louées et remerciées de leur roy. Les femmes de Sancerre, en ces guerres civilles et leur siège, furent recommandées et louées des beaux effects qu'elles y firent en toutes sortes.

Durant ceste guerre de la ligue, les dames de Vitré s'acquittèrent de mesmes en leur ville assiégée par M. de Mercœur. Elles y sont trèsbelles et tousjours fort praprement habillées de tout temps; et pour ce n'espargnoient leurs beautés à se monstrer virilles et courageuses : comme certes tous actes virils et généreux, à un tel besoin, sont autant à estimer en les femmes qu'en les hommes.

Ainsy que de mesmes furent jaais les gentilles femmes de Garthage, lesquelles, quand elles virent leurs marys, leurs frères, leurs pères , leurs parens et leurs soldats cesser de tirer à leurs ennemys, par faute de cordes en leurs arcs, qui estoient toutes usées de force de tirer par une si grande longueur de siège, et par ce, ne pou vans plus chevir de chanvre, de lin , ny de soie , ny d^autres choses pour faire cordes, s'adviserent de couper leurs belles tresses et blonds cheveux , et ne pardonner à ce bel honneur de leurs testes et parement de leurs beautés; si bien qu*elles*mesmes , de leun belles, blanches et délicates mains, en retor*

HUITIESMB DISCOURS.

serent et en firent des cordes , et en fournyrent à leurs gens de guerre : dont je vous laisse à penser de quels courages et de quels nerfis ils pouvoient tendre et bander leurs arcs, en tirer et en combattre , portans si belles faveurs des dames.

Nous lisons dans Thistoire de Naples que ce grand capitaine Sforce, soubs la charge de la reyne Jeanne seconde, ayant esté pris par le mary de la reyne , Jacques , mis en estroicte prison sans doute il avoit la teste tranchée , sans que sa sœur Margueritte se mit en armes et aux champs. Et fit si bien, elle en personne, qu^elle prit quatre gentilshommes napolitains des principaux ; et manda auroy : que tel traictement il ferait i son frère, telle le ferait-elle à ses gens. Si bien qu^il fut contrainct de faire accord et le lascher sain et sauve. Ah ! brave et généreuse sœur, ne tenanct guieres en cela de son sexe I

Je sçay aucunes sœurs et parentes que, si elles eussent foict pareil traict il y a quelque temps, possible eussent-elles sauvé un brave frère qu'elles avoient, qui fut perdu pour faute de secours et d'assistance pareille.

Maintenant je veux laisser ces dames en gênerai guerrières et généreuses : parlons d'aucunes particulières. Et pour la plus belle monstre de Tantiquité , je n'allegueray que ceste seule Zenobie pour toutes, laquelle, après la mort de son mary, ne s'amusa , comme plusieurs , à perdre le temps à le plorer et regretter, mais à s'emparer de Tempire au nom de ses enfans, et faire la guerre aux Romains et à Tempereur Âurelian, qui en esloit lors empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huict ans , jusqu'à ce qu'estant descendue en champ de battaille contre luy, fut vaincue et prise prisonnière, et menée debvant l'empereur; lequel, après luy avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre aux empereurs, elle luy respondit seulement : «Vraymentl je cognoisbien que cvous estes empereur, puisque vous m'avez 9 vaincue. » Il eut si grand ayse de l'avoir vaincue, et en tira si grande ambition, qu'il en voulut triompher ; et avecques une très-grande pompe et magnificence elle marchoit debvant son char triomphant, fort superbement habillée et accommodée d'une grande richesse de

perles et pierreries, de grands joyaux et de chaisnes d'or , dont elle estoit enchaisnée au corps , aux pieds et aux mains , en signe de captive et d'esclave; si que, par la grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut contraincte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et prisonnière qu'elle estoit, encor donnoit-elle loy au vainqueur triompheur , et le faisoit arrester et attendre jusques à ce qu'elle eust repris son halleine! Grande aussy et honneste courtoisie estoit-ce à l'empereur de luy permettre son ayse et repos et endurer sa débilité, et ne la contraindre ny presser de se haster plus qu'elle ne pouvoit : de sorte que Ton ne sçait que plus louer, ou l'honnesteté de l'empereur, ou la feçon de faire de la reyne, qui possible pou voit-elle jouer ce jeu exprès, non tant pour sa débilité ou lassitude, que pour quelque ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle avoit faict sur le matin, et que monsieur l'empereur luy cedoit ce coup là pour l'attendre en ses pas lens et graves marches. Elle se faisoit fort regarder et admirer, autant des hommes que des dames, desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler ceste belle image; car elle estoit des plus belles, selon que disent ceux qui en ont escrit. Elte estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port très-beau , sa grâce et sa ma\jesté de mesmes; par conséquent son visage très-beau et fort agréable, les yeux noirs et fort brillans. Eotr'autres beautés, ils luy donnoient les dens très-belles et fort blanches, l'esprit vif, fort modeste, sincère et clémente au besoin ; la parollefort belle et prononcée d'une voix claire : aussy elle-mesme faisoit entendre toutes ses conceptions et volontés à ses gens de guerre , et les haranguoit souvent.

Je pense, certes, qu'il la faisoit bien aussy beau veoyr , ainsy vestuesi superbement et gentiment en habit de femme, que quand elle estoit armée tout à blanc; car tousjours le sexe l'emporte : aussy est-il à présumer que l'empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son beau sexe féminin , qui la représenterait mieux et la rendrait au peuple plus

DES DAMES

Hgreable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer aussy, qu'estant si belle, Tempereur en avoit tasté , joui et en jouissoit encor ; et que s'il Tavoit vaincue d'une façon , il ou elle (les deux se peuvent entendre) Tavoit vaincu aussy de Tautre.

Je m^estonne que, puisque ceste Zenobie estoit si belle, l'empereur ne la pristet entretinst pour l'une de ses garces , ou bien qu'elle n'ouvrist et dressast par sa permission , ou du sénat, boutique d'amour et de putânisme, comme fit Flora y afin de s'enrichir et accumuler force biens et bons moyens, au travail de son corps et branslement de son lict ; à laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome, à Tenvy tous les uns des autres ; car enfin il n' y a tel contentement et félicité au monde , s'il semblej, que se ruer sur la royauté et principauté , et de jouir d'une belle reyne, princesse et grande dame.

Je m'en rapporte à ceux qui ont esté en ces voyages, et y ont faict si belles fonctions. Et par ainsy ceste reyne Zenobie se fiist Mcte tost riche par la bourse de ces grands , ainsy que fit Flora, qui n'en recevoit point d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux val lu pour elle de traitter ceste vie en bombances, magnificences, cbevanceset honneurs, que de tomber en la nécessité et extrémité qu'elle tomba , à gaigner sa vie à filer parmy des femmes communes et mourir de faim , sans que le sénat , ayant pitié d'elle , veu sa grandeur passée , luy ordonna pour son vivre quelque pension , et quelques petites terres et possessions, que Ton appella long-temps les possessions zenobiennes ; car enfin c'est un grand mal que la pauvreté , et qui la peut éviter, en quelque forme qu'on se puisse transmuer, lait bien , ce disoit quelqu'un que je sçay.

Voy là pourquoy Zenobie ne mena son grand courage au bout de sa carrière , comme elle debvoit, et qu'il faut qu'on persiste tousjours en toutes actions. On dit qu'elle avoit faict faire un chariot triomphant , le plus superbe qui fut jamais veu dans Rome, et , ce disoit* elle souvent durant ses grandes prospérités et vanteries , pour triumptier dans Rome ; tant elle estoit présomptueuse de conquérir l'empire romain! mais tout cela alla au rebours, car Tempereur l'ayant vaincue le prit pour loy,

GALLÀNÎBS.

et en triumpha, et elle alla I pied , fen disant d'elle plus grand triomphe et pompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et dites que la victoire qu'on emporte sur une dame , en quelque façon que ce soit , n'est pas grande et très-illustre !

Ainsy désira Auguste de triompher de Gleopatra ; mais il n' y procéda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure , et de la façon que Paulus iGmilius le dit à Perssus, qui, le priant en sa captivité d'avoir pitié de luy, illuyrespondit que ç'avoit esté à luy à y mettre ordre auparadvanr, voulant entendre qu'il se debvoit estre tué.

J'ay ouy dire que le feu roy Henry second ne desiroit rien tant que de foire prisonnière la reyne de Hongrie, non pour la traitter mat , encor qu'elle luy eust donné plusieurs subjecls par ses brusiemens, mais pour avoir ceste gloire de tenir ceste grande reyne prisonnière, et veoyr quelle mine et contenance elle tiendrait en sa prison , et si elle seroit si bi*ave et orgueilleuse qu'en ses armées : car enBn il nV a rien si superbe et brave qu'une belle , brave et grande dame, quand elle veut et qu'elle a du courage, comme estoit celle-là, et qui se plaisoit fort au nom que iuy avoient donné les soldats espaignols , qui , comme ils appelloient l'empereur son frerc el padre de los soldados * , eux Tappelloient la madré 2 : ainsy que Victoria, ou Viciorina, jadis, du temps des Romains , fbt appellée en ses vrmée^lamere du camp. Certes, si une dame grande et belle entreprend une charge de guerre, elle y sert de beaucoup , et anime fort ses gens : comme j'ay veu en nos guerres civilles la reyne mère, qui bien souvent venoit en nos armées, et lesasseuroit tout plain et encourageoit fort, et comme fait aujourdhuy l'infante Isabelle, sa petite-fille, en Flandres. qui préside en son armée , et se fait paroistre à ses gens de guerre toute valeureuse , si que sans elle et sa belle et agréable présence, la Flandre n'auroit moyen de tenir, ce disent tous : et jamais la reyne de Hongrie , sâ grande-tante, ne parut telle en beauté, valeur, générosité et belle grâce.

^ Le père des soldats. ^ La mère.

HUITIESME DISCOURS

Dam nos histoires de France , nous lisons combien servit la présence de ceste généreuse comtesse de MohlFort, estant assiégée dans Hannel)ont; car, encor que ses gens de guerre fîissent braves et vaillans, et qu'ils eussent combattu et soustenu des assauts et faict aussy bien que gens du monde , ils commancerent i perdre cœur et vouloir se rendre ; mais elle les harangua si bien, et anima de si belles et courageuses parolles, et les anima si beau et si bien, qu'ils attendirent le secours, qui leur vînt à propos, tant désiré , et le siège fut levé. Et fit bien mieux ; car, ainsy que ses ennemys estoient amusés à l'assaut, et que tousy estoient, voyant les tentes qui en estoient toutes vuides , elle, montée sur un bon cheval , et avecques cinquaniebons chevaux ,fiaict une saillie, donne Tallarmes met le feu dans le camp ; si bien que Gbarles de Btois, cuidant estre trahy, fit aussy tost cesser l'assaut. Sur ce subject je fèray ce petit conte.

Durant ces dernières guerres de la ligue , feu M. le prince de Gondé, dernier mort, estant ft Sainct-Jean, envoya demander à madame de Bourdeille, vefve de l'aage de quarante ans , et très-belle , six ou sept des gens de sa terre des plus riches, et qui s'estoient retirés en son chasteau de Mathas près elle. Elle les luy refusa tout à trac, et que jamais elle ne trahiroit ny ne livreroit ces pauvres gens , qui s'esloient allés couvrir et sauver soubs sa foy. Il luy manda pour la dernière fois que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il lay apprendrait de luy obeyr. Elle luy fit response (car j'esiois avecques elle pour l'assister) que, puisqu'il ne sçavoit obeyr, qu'elle trouvoit fort estrange de vouloir faire obeyr les autres, et lorsqu'il auroit obey à son roy, elle luy obeyroit : au reste que , pour toutes ses menaces, elle ne craignoit ny son canon ny son siège, et qu'elle estoit descendue de la comtesse de Montfort, de laquelle les siens avoient hérité de ceste place, et elle de son courage; et qu'elle estoit résolue de la garder si bien qu'il ne la prendroit point; et qu'elle fèroit autant parler là d'elle leans que son ayeule, ladicte comtesse, avoit faict dans Hannebont. M. le prince songea long- temps sur ceste response, et temporisa quelques jours sans la plus menacer. Pourtant s'il ne fiist mort

il l'eust assiégée ; mais elle s'estoit bien préparée de cœur, de resolution, d'hommes et de tout, pour le bien recevoir; et croy qu'il y eust receu de la honte.

Machiavel , en son livre De la guerre^ raconte que Catherine, comtesse de Furly, fut assiégée dans sadicte place par Gaesar Borgia , assisté de l'armée de France, qui luy résista fort vallereusement. mais enfin fut prise. La cause de sa perte fut, que ceste place estoit trop pleine de forteresses et lieux forts pour se retirer d'un lieu à l'autre, si bien que, Gsesar ayant faict ses approches, le seigneur Jean de Gasale (que ladicte comtesse avoit pris pour sa garde et assistance) abandonna la bresche pour se retirer en ses forts; et par ceste faute, Borgia faussa et prit la place. Si bien, dit l'auteur, que ces fautes firent tort au courage généreux et à la réputation de ceste brave comtesse, laquelle avoit attendu une armée que le roy de Naples et le duc de Milan n'avoienl osé attendre. Et bien que son issue en fost malheureuse, elle emporta l'honneur que sa vertu meritoit; et pour ce en Italie se firent force vers et rimes en sa louange. Ce passage est digne de lire pour ceux qui se meslent de fortifier des places et y bastir grande quantité de forts, chasteaux, roques et citadelles.

Pour retourner à nostre propos nous avons eu le temps passé force princesses et grandes dames en nostre France, qui ont faict de belles marques de leurs prouesses : comme fit Paule, fille du comte de Panthievre , laquelle fut assiégée dans Roye par le comte de Gharollois, et s'y monstra si brave et si généreuse, que» la ville estant prise, le comte luy fit très-bonne guerre , et la fit conduire à Gompiegne seurement , ne permettant qu'il ne luy fust faict aucun tort ; et Thonnora fort pour sa vertu , encor qu'il voulust grand mal à son mary, qu'il chargeoit de l'avoir voulu Faire mourir par sortilleges et charmes d'aucunes images et chandel les.

— Richilde, fille unique et héritière de MonS en Hainault, femme de Baudouin sixiesme^ comte de Flandres , fit tous efforts contre Robert le Frison , son beau-frere , institué tuteur des enfans de Flandres , pour luy en oster la cognoissance et administration et se l'attribuer : quoy poursuivant è l'aide de Philippe , roy de France , lui hasarda deux baltailles. En

DES DAMES GALLANTES.

la première elle Fut prise , ce que fut aussy Robert son ennemy , et amprès furent rendus parescfaange: iuy en livra la seconde, laquelle elle perdit , et y perdit son fils Arnulphe , et fut chassée jusqu'à Mons.

— Isabelle de France, fille du roy Philippe le Bel , et femme du roy Edouard Ù , duc de Guyenne, fut en male-grace du roy son mary, par des meschans rapports de Hue le Despencier ^dont fut contraincle de se retirer en France avecques son fils Edouard ; puis s'en retourna en Angleterre avecques le chevallier de Hai* nautson parent, et une armée qu'elle y mena, au moyen de laquelle elle prit son mary prisonnier, lequel elle délivra entre les mains de ceux avecques lesquels il Iuy convint finir mal ses jours; ainsy qu'à elle-mesme il Iuy en prit, qui, pour traitter l'amour avecques un seigneur de M ortemer, fut par son fils confinée en un chasleau à finir ses jours. C'est elle qui a baillé subject aux Anglais de quereller à tort la France. Mais voyià une mauvaise recognoissance pourtant , et grande ingratitude de fils, qui, oubliant un grand bien- Faict , traita ainsy sa mère pour un si petit forfaict. Petit l'appelle-je , puisqu'il est naturel , et que mal-aysement, ayant practiqué les gens de guerre , et qu'elle s'estoit tant accoustumée à garçonner avecques eux parmy les armées, tentes et pavillons, elle ne pouvoit contenir qu'elle ne garçonnast aussy entre les courtines , comme cela se voit souvent.

Je m'en rapporte ànastre reyne Leonor, duchesse de Guyenne , qui accompaigna le roy son mary outre mer et en la guerre saincte. Pour practiquer si souvent la gendarmerie et la soudardaille , elle se laissa fort aller à son honneur, jusqu'à là qu'elle eust affaire avecques les Sarrasins ; dont pour ce le roy la répudia; ce qui nous cousla bon. Pensez qu'elle voulut esprouver si ses bons compaignons estoient aussy braves champions à couvert comme en pleine campaigne,et que possible son humeur estoit d'aymerdes gensvaillans, et qu'une vaillance attire l'autre, ainsy que la vertu ; car jamais celuy ne dit mal qui dit : que la vertu ressembloit le foudre qui perce tout.

Geste reyne Leonor ne fut pas la seule qui

* Hugh Speoier. Voyez le premier livredet Cbroniquet ueFrotsiaru

accompaigna en ceste guerre saincte le loy soa mary. Mais avant elle, et avecques elle, et après, plusieurs autres princesses et grandes dames avecques leurs marys se croisèrent , mais noa leurs jambes , qu'elles ouvrirent et eslargirent à bon escient, si qu'aucunes y demeurèrent, et les autres en retournèrent de très-bonnes ve^ ses. Et soubs la couverture de visiter le sainct sepulchre, parmy tant d'armes, faisoient à bon escient l'amour: aussy, comme j'ay dict, les armes et l'amour conviennent bien ensemble, tant la sympathie en est bonne et bien conjoincte.

Encor telles dames sont -elles à estimer, d'aymer et traitter ainsy les hommes, non comme firent jadis les Amazones , lesquelles , encor qu'elles se dissent filles de Mars, se desfirent de leurs marys disans que le maryage estoit une vraye servitude : mais prou d'ambition avoient-elles avecques d'autres bommes,pour en avoir des filles, et faire mourir lesenfans masies.

—Jean Nauclerus, en sa Cosmographie, recite que, Tan de Ghrislll23, après la mort de Thibussa , reyne de Bohême , qui fit roifèrmer la ville de Prague de murailles, et qui abhorroit fort la domination des hommes, il y eut une de ses damoiselles de grand courage, nommée Valasca , qui gaigna si bien et filles et dames du pays , et leur proposa si bien et beau la liberté, et les degousta si fort de la servitude des hommes, qu'elles tuèrent chascune, qui son mary , qui son frère , qui son parent , qui son voysin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses ; et ayans pris les armes de leurs hommes, s'en ayderent si bien et se rendirent si braves et si adextres, à mode d'Amazones, qu'elles eurent plusieurs victoires. Mais après, par les menées et finesses d'un Primislaus , mary de Thibussa, homme qu'elle avoit pris de vile et basse condition , furent desfaictes et mises à mort. Ce fut par permission divine de l'acte énorme perpétré pour faire ainsy perdre le genre humain.

Ces dames pouvoient bien monstrer leurs beaux courages par d'autres actions courageuses et viriles que par telles cruautés , ainsy que nous avons veutant d'emperieres , de reynes, de princesses et grandes dames, par actes nobles , et aux gouvernemens et maniemens de leurs Estais,et autres subjects, dont les histoires en sont assez pleines, sans que je les raconte ;

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