‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 71 sur 119 · HUITIESME · texte numérisé non relu

HUITIESME

car Tambition de dominer, régner et imperier loge dans leurs âmes aussy bien que des hommes , et en sont aussy friandes.

Si en vay-je nommer une qui n'en fut tant atteinte , qui est Victoria Golonna , femme du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre espaignol : que, lorsque ledict marquis entendit aux belles offres que luy fit Hieronimo Mouron de la part du pape (comme j'ay dict cy-devant) du royaume de Naples,s'il vouloit entrer en ligue avecques luy, elle, en estant advertie par son mary mesme, qui ne luy sceloit rien de ses plus privées affaires , ny grands ny petits, luy escrivit (car elle disoit des mieux ), et luy manda qu'il se souvinst de son ancienne valeur et vertu , quHI luy avoil donné telle louange et réputation qu'elle excedoit la gloire et la fortune des plus grands roys de la terre, disant que : non con grandeza de las re/nos^ de Estados ny de /termosos tituiaSy sino con fé ilustre y clara viriiidj se alcançava la honra, la quai con ioor slempre vivo, legava à los descen^' dientes ;/ que no Imvia ningun grado tan alto quenofuese vencido deuna tiahicion y mala fé. QueporestOj ningun deseo ténia de ser muger de rey, queriendu anles ser muger de tal capitan, que no solamente en guerra con valorosa mano, mas enpaz con gran honra de animo no vencido , havia sabido vencer reyes , y grandisimos principes, ycapitanes, ydarlosa triunfos, y imperiarlos; disant que a non avecques « la grandeur des royaumes , des grands c Estais ni hauts et beaux titres, si-non avecques « une foy illustre et claire vertu , l'honneur «s'acqueroit , laquelle avecques une louange o tousjours vive alloit à nos descendans; et qu'il c n'y avoit nul grade si haut qui ne fust vaincu «ni gasté par une trahison commise en foy a rompue ; et que pour Tamour de cela elle «n'avoit nul désir d'estre femme du roy, mais «d*untel capitaine, lequel, non-seulement en a guerre avecques sa main valeureuse, mais en «paix avecques grand honneur d'un esprit non « vaincu, avoit sceu vaincre les roys, les grands c princes et capitaines, et les donner aux triom- « phes et les imperier. d Geste femme parloit d'un grand courage , d'une grande vertu , et de vérité et tout : car de régner par un vice

est fort vilain, et de commander aux royaumes et aux roys par la vertu est très-beau.

—Fui via, femme de P. Glaudius, et en secondes nopces de Marc Antoine, ne s'amusant guieres à fmt les affaires de sa maison , se mit aux choses grandes, à traicter les affaires d'Estat, jusques-là qu'on luy donna la réputation de commander aux empereurs. Aussy Gleopatra l'en sceut très-bien remercier, et luy avoir cesle obligation , que d'avoir si bien instruit et discipliné Marc Antoine à obeyr et ployer soubs les lois de submission.

—Nous lisons de ce grand prince françois Gharles Martel, qui oncques ne voulut prendre et porter le titre de roy, qui estoit en sa puissance, mais.ayma mieux régenter les roys et leur commander.

— Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avonseu, en nostre guerre de la Ligue, madame de Monipensier, sœur de feu M. de Guyse, qui a esté une grande femme d'Estat, et qui a porté sa bonne part de matière, d'inventions de son gentil esprit , et du travail de son corps, à bastir ladicte ligue; si qu'après avoir esté bien bastie , jouant aux cartes un jour et à la prime ( car elle aymoit fort le jeu ) , ainsy qu'on luy disoit qu'elle meslast bien les cartes, elle respondit debvant beaucoup de gens : Je les ay «si bien meslées qu'elles ne se sçauroient mieux «mesler ny demesler. iiGela fust esté bon si les siens ne fussent esté morts: desquels, sans perdre cœur d'une telle perte, en entreprit la vangeance. Et en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir recluse en sa chambre à en faire les regrets, à mode d'autres femmes , sort de son hostel avecques les enfans de M. son frère , les tenant par les mains, les pourmeine par la ville, fait sa deploration debvant le peuple , l'animant de pleurs , de cris, de pitié et de parolles qu'elle fit à tous de prendre les armes et s'élever en furie, et faire les insolences sur la maison et tableau du roy, comme l'on a veu, et que j'espère de dire en sa vie , et à luy denier toute fidélité, ains au contraire de luy jurer toute rébellion, dont puis après son meurtre s'en ensuivit ; duquel est à sçavoir qui sont ceux et celles qui en ont donné les conseils en sont coupables. Gertainement le cœur d'une sœur perdant tels frères ne pouvoit pas digérer tel venin sans vanger ce meurtre

DES DAMES 6AIXANTES.

J'ay ouy conter, qu^après qu'elle eut ainsy bien mis le peuple de Paris en besoigne de telles animosités et insolences, elle partil vers le prince de Parme à |luy demander secours de vangeance. Et y alla à si grandes et longues traictes , qu'il fallut un jour à ses chevaux de coches demeurer si las et recreus au beau mitan de la Picardie dans les Fanges , qu'ils ne pouvoient aller ny en avant ny en arrière, ny meUre un pied Tun debvant fautre. Par cas passa un fort honnesle gentilhomme de ce pays, qui estoit de la religion, qui, encor qu elle fust desguisée et de nom et d'habit, il la cognut, et, ostant de debvant les yeux les menées qu'elle avoit faict contre ceux de la religion , et Tanimosité qu'elle leur portoit , luy tout plain de courtoisie, il luy dit : aMaadame, je vous cogoois bien ; je vous suis «serviteur: je vous vois en mauvais estât; «vous viendrez, s'il vous plaist, en ma maison «que voylà près, pour vous seicher et vous a reposer. Je vous accommoderay de tout ce «que je pourray au mieux quHI me sera pos- «sible. Ne craignez point ; car, encor que je «sois de la religion, que vous nous haïssez oFort, je ne voudroismedesparlir d*avecques «vous sans vous offrir une courtoisie qui vous cest très-nécessaire. » A telle offre elle ne laissa aller, et l'accepta fort librement. Et , après l'avoir accommodée de ce qui luy estoit nécessaire , reprend son chemin et la conduit deux lieues, elle pourtant luy celant son voyage; dont despuis de ceste courtoisie, à ce que j'ay ouy dire, en ceste guerre, elle s'en acquitta à Tendroict dudict gentilhomme par force autres courtoisies.

Plusieurs se sont estonnés comment elle se fia à luy, estant huguenot. Mais quoy ! la nécessité fait faire beaucoup de choses ; et aussy qu'elle le vit si honneste, et parler si bonnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin à faire un traict honneste.

Madame de Nemours , sa mère , ayant esté prisonnière après la mort de messieurs ses enfans, ne faut point doubter si elle demeura désolée par une telle perte insupportable, jusqu'à là que de son naturel estant dame de fort douce humeur et froide, et qui ne s'esmeut que bien à propos , elle vint à desbagouller mille izûores contre le roy, et luy jetter au-

tant de m«ilediction8 et d'execralions ( car, et qui n'est la chose, et la parolle qu'on ne fait et en dit pour une telle véhémence de perte et de douleur l), jusqu'à ne nommer le roy autrement el tousjours que ce tyran. Puis après estant à soi revenue, elle dit : «Las ! que dis- «je, tyran? Non, noni je ne le veux plus «appeller tel, mais roy très -bon et de- «ment, s'il me donne la mort comme à tf mes eufans , pour m'oster de la misère oA a je suis, et me colloque en la béatitude «de Dieu.» Puis après, appaisantses paroUes et cris , et y faisant quelque surseance, elle ne disoit, si-non : «Ah! mes enfiinsl ah! mes a enfans ! » réitérant ordinairement ces paroUes avecqiies ses belles larmes , qui eussent amoly un cœur de rocher. Helasl elles les pouvoit ainsy plorer et regretter, estans si bons, si généreux, si vertueux, et valleureux , mais surtout ce grand duc de Guyse, vray aisné el vray parangon de toute valeur et générosité. Aussy qu'elle aymoit si naturellement ses enfans, qu'un jour, moy discourant avecqaes une grande dame de la cour de madicte dame de Nemours,elle medit:quec'estoitla plusheureuse princesse du monde, pour plusieurs raisons qu'elle m'alleguoit, fors en une chose, qui estoit qu'elle aymoit messieurs ses enfans par trop; car elle les aymoit si très-tant, que l'appréhension ordinaire qu'elle avoit d'eux, et qu'il ne leur arrivast mal , troubloit toute sa félicité, vivant ordinairement pour eux en inquiétude et alarme. Je vous laisse doncques à penser combien elle sentit de maux, d'amertumes et de picqueures par la mort de ces deux, et par l'appréhension de l'autre, qui estoit vers Lyon, et de M. de Nemours prisonnier : car de sa prison, disoit-elle, ne s'en soucioit point, ny de sa mort non plus, ainsy que je viens de dire. Lorsqu'on la sortit du chasteau de Bloys pour la mener en celuy d'Amboise en plus estroicte prison, ainsy qu'elle eut passé la porte, elle haussa et tourna la teste en haut vers le pour traict du roy Louys XII, son grand-pere, qui est là engravé en pierre au-dessus sur un cheval avecques une fort belle grâce et guerrière façon. Elle, s'arreslant là un peu et le contemplant , dit tout haut debvant force monde là accouru, d'une belle et asseurée contenance dont jamais n'en fut despourveue: «Si

HUITIESMB DISCOURS.

( cetuy qui e$t là represcQté estoit en vie , il « ne permeUroic pas qu'on emmenast sa pelitea fille ainsy prisonnière, et qu'on la traictast de «ceste sorte.]» Et puis suivit son chemin sans plus rien dire. Pensez que dans son ame elle imploroit et invoquoit les mânes de ce généreux ayeul, pour estre justes vangeurs de sa prison : ny plus ny moins que firent jadis aucuns des coiyurateurs de la mort de Gssar, lesquels, ainsy qu'ils alloieut faire leur coup, se tournèrent vers Testatue de Pompée, et sourdement implorèrent et invoquèrent l'ombre de sa main, jadis si valeureuse, pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils firent. Possible que l'invocation de ceste princesse put servir et avancer la mort du roy, qui l'avoit ainsy oustragée. Une dame de grand cœur qui couve une vindicte est fort à craindre.

Je me souviens que, quand feu M. son mary, M. de Guyse , eut son coup dont il mourut, elle estoit pour lors au camp, qui esioit venue là pour le veoyr quelques jours advant Ainsy qu'il entra en son logis blessé, elle vint au devant de luy jusqu'à la porie de son logis toute esperdue et esplorée , et l'ayant salué s'escria soudain : «Est-il possible que le mal- « heureux qui a faict le coup et celuy qui l'a «faict foire se doublant de M. l'admirai ende- « meurent impunis? Dieu! si tu es juste, «comme tu le dois estre, vange cecy; autre- «ment.... 9 et n'achevant le mot, M. son mary la reprit, et luy dit: « Ma mie, n'offensez « point Dieu en vos parolles. Si c'est luy qui «m'a envoyé cecy pour mes fautes, sa volonté «soit faicte, et louange luy en soit donnée. S'il «vient d'ailleurs, puisque les vangeances luy «sont réservées, il fera bien ceste-cy sans «vous.» Mais, luy mort, elle la poursuivit si bien , que le meurtrier fut tiré à quatre chevaux, et l'auteur prétendu d'elle fut massacré au bout de quelques années , comme j'espère dire en son lieu , par les instructions qu'elle donna à M. son fils, comme je Tay veu, et les conseils et persuasions dont elle le nourrit dès sa tendre jeunesse, jusques après que la vangeance en fust faicte totale.

Les advia et exhortations des femmes et mères gepereuses peuvent beaucoup en cela: dont je me souviens que te loy Charles IX

faisant le tour de son royaune, estant à Bourdeaux , fut mis en prison le baron de Bournazel, un fort brave et honneste gentilhomme de Gascongnci pour avoir tué un autre gentilhomme de son pays mesme , qui s'appelloit La Tour : on disoit que c'estoit par grande supercherie. La vefve en poursuivit si vivement la punition, qu'on se donna la garde que les nouvelles vindrent en la chambre du roy et de la reyne, qu'on alloit trancher la teste audict baron. Les gentilshommes et dames s'esmeurent soudain, et travailla-on fort pour luy sauver la vie. On en pria par deux fois le roy et la reyne de luy donner grâce. M. le chancellier s'y opposa fort, disant qu'il faltoit que justice s'en fist. Le roy le vouloit fort , qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux que le sauver; car il estoit des gallans de la cour; et M.de Sy pierre l'y poussoil aussy fort. Cependant l'heure de l'exécution approchoit, ce qui es- (onnoit tout le monde. Sur quoy survient M. de Nemours ( qui aymoit ce pauvre baron, lequel l'avoit suivy en de bons lieu aux guerres), qui s'alla jetter de genoux aui pieds de la reyne, et la supplia de donner la vie à ce pauvre gentilhomme, et la pria et pressa tant de parolles qu'elle luy fot octroyée. Dont surle-champ fot envoyé un capitaine des gardes qui l'alla quérir et prendre en la prison , ainsy qu'il sortoit pour le mener au supplice. Par ainsy fot-il sauvé, mais avecques une telle peur , qu'à jamais elle demeura empreinte sur son visage; et oncques puis ne peut recouvrer couleur, comme j'ay veu et comme j'ay ouy dire de M. de Sainct-Vallier, qui l'eschapa belle à cause de M. de Bourbon.

Cependant la vefve ne chauma pas , et vint trouver le roy le lendemain , ainsy qu'il alloit à la messe, et se jetta à ses pieds Elle luy présenta son fils, qui pou voit avoir trois ou quatre ans, et luy dit : « Sire , au moins puis* « que vous avez donné la grâce au meurtrier «du père de cest enfant, je vous supplie de la «luy donner aussy dès ceste heure, pour quand «il sera grand, il aura eu sa revanche et tué «ce malheureux.» Du despuis, à ce que j^ay ouy dire, la mère tous les matins venoit esveiller son enfant; et, en luy monstrant la chemise sanglante qu'avoit son père lorsqu'il fat tué , elle luy disoit par trois fois : a Adyise-la bien »

DES DAMES ©ALLANTES.

«et 8ouvienne-t07 bien, quand tu seras grand, cde vanger cecy : autrement je te déshérite. » Quelle animosité!

— Moy, estant en Espaigne , j'ouys conter qu'Antonio Roque, Tun des plus braves, vaillans, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courlois bandouliers avecques cela qui fut jamais rn Espaigne ( ce tient-on), ayant eu envie de se faire presire dès sa première profession, le jour venu qu'il luy falloit chanter sa première messe, aiosy qu*il sortoit du revestiaire et qu'il .s*en alloit avecques grande cerimonie au grand autel de sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son office, le calice à la main, il ouyt sa mère qui luy dit ainsy qu'il passoit: Ah! veliaco, vellaco, mejor séria de vengar la muerte de tu padre, que de caniar misa: a Ah ! malheureux et meschant que tu es ! «il vaudrait mieux de vanger la mort de ton «père que de chanter messe.» Geste voix luy toucha si bien au cœur, qu'il retourne froidement du my-chemin,et s'en va au revestiaire: là se deveslit , faisant accroire que le cœur luy avoit faict mal et que ce seroit pour une autre fois : et s'en va aux montaignes parmy les bandouliers , et s'y fit si fort estimer et renommer, qu'il fut esleu chef; fait force maux et voleries , et vange la mort de son père , qu'on disoit avoir esté tué d'un autre; d'autres, qu'il avoit esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandoulier mesme , qui avoit esté soubs sa charge aulresfois, et me le loua jusques au tiers ciel, si que l'empereur Charles ne luy put jamais faire maU

Pour retourner encor à madame de Nemours , le roy ne la retint guieres en prison , et M. d'Escars en fut cause en partie; car il la fit sortir pour l'envoyer à Paris vers messieurs du Mayne et de Nemours, et autres princes ligués, et leur porter à tous parolles de paix et oubliance de tout le passé; et qui estoit mort, estoit mort, et amys comme devant. De faict le roy tira serment d'elle qu'elle ferait ceste ambassade. Estant doncques arrivée, au premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations et regrets de leur perte; et puis fit le rapport de sa charge. M. du Mayne luy fit la response, en luy demandant si èTle luy conseilloit cela. Elle luy respondit seulement : « Mon fils, je ne suis pas venue icy pour vous

«conseiller, si-non pour Toas dire ce qu'on «m'a dict et chargé. C'est à vous à songer si « vous avez subject et si vous debvez faire ce que «je vous dis. Vostre cœur et vostre conscience «vous en doivent donner bon conseil. Quant à « moy, je me descharge de ce que j'ay pramis. » Mais, soubs main, elle ensceut très-bien attiser le feu, qui a duré long-temps.

Il y a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnées comment le roy, qui estoit si sage et des habilles de son royaume , s^aydoit de ceste dame pour un tel ministère, l'ayant ainsy offensée, qu'elle n'eust eu ny cceur ny seniiment si elle s'y fust employée le moins du monde : aussy se mocqua-elle bien de luy. On disoit que c'estoit le beau conseil du mareschal de Retz , qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer M. de La Noue dans La Rochelle à persuader les habitans à la paix et à leur obeyssance et devoir; jusques-là que, pour entrer en créance avecques eux, il luy permit de faire de l'eschaufK et de l'animé pour eux et pour son party, à faire la guerre à outrance, et leur bailler advis et conseil contre le roy ; mais pourtant soubs condition que, quand il seroit commandé et sommé par le roy ou Monsieur, son lieutenantgeneral , de sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et sortit ; mais cependant il asseura si bien ces gens et les aguerrit, et leur fit de si bonnes leçons et les anima tellement, qu'ils nous firent ce coup la barbe. Force gens trouvoient qu'il n'y avoit là nulle finesse : j'ay veu tout cela, j'espère en faire tout le discours ailleurs. Mais ce marescfaal valut cela à son roy et à la France : lequel mareschal teuoit-on mieux pour charlatan et cajoleur, que pour un bon conseiller et mareschal de France.

Je diray encor ce petit mot de ma sus-dicte dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsy qu'on bastissoit la Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui adhéraient, et n'y voyant point encor Paris, elle disoit tousjours à M. son fils : «Mon fils, cela n'est «rien, il faut encor Paris. Et si vous ne l'avei^ «vous n'avez rien de faict ;pourquoy ayez Paris. » Et rien que Paris ne luy sonnoit à la bouche; si bien que les barricades par après s'en ensuivirent.

HUITIESME DISCOURS

Voyià comme un cœur généreux tend tousjours au plus haut : ce qui me fait souvenir d*un petit conte que j'ay lu dans un roman espaignol, qui sintitule La conquista deNavaira. Ce royaume ayant esté pris et usurpé sur le roy Jean par le roy d'Arragon, le roy IfOuys douziesme y envoya une armée, soubs M. de La Paiice, pour le reconquérir. Le roy manda à la reyne donne Catherine , de par M. de l^aPalicequituy en porta la nouvelle: qu'elle s>n vinst à la cour de France et y demeurer avecques la reyne Anne sa femme, cependant que le roy son mary avecques M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La reyne luy respondit généreusement: a Et com- « ment, monsieur ! je pensois que le roy vostre c maistre vous eust icy envoyé pour m'amener «avecques vous en mon royaume et me re- « mettre dans Pampelonne, et moy vous y ac- «compaigner, ainsy que je m*y estois résolue et «préparée; et à ceste heure vous me conviez «de m'aller tenir à la cour de France? VoyIà «un mauvais espoir et synistre augure pour «moy l je vois bien que je n'y entreray jamais « plus. » Et ainsy qu'elle le présagea , ainsy il arriva.

Il fut dict et commandé à madame la duchesse de Valenlinois , sur rapprochement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa santé, de se retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre, autant pour ne le perturber en ses cogitations à Dieu , que pour inimitié qu'aucuns luy portoient. Estant doncques retirée, on luy envoya demander quelques bagues et joyaux qui appartenoient à la couronne , et les eust à rendre. Elle demanda soudain à M. Tharangueur : « Gomment! «le roy est-il mort?— Non, madame, respondit c Tautre, mais il ne peut guieres tarder. — Tant « qu'il luy restera un doigt de vie doncques, a dit-elle , je veux que mes ennemys sachent a que je ne les crains point, et que je ne leur «obeyray tant qu'il sera vivant. Je suis encor «invincible de courage. Mais lorsqu'il sera u mort, je ne veux plus vivre après luy; et toutes « les amertumes qu'on me sçauroii donner ne me «seront que douceurs au prix de ma perte. Et «par ainsy, mon roy vif ou mort, je ne crains «pas mes ennemys.»

Geste dame monstra là une grande genero-

iftANTOKI, II. '

site de cœur. Mais elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un , comme elleavoit dict. Elle ne laissa pourtant à sentir plusieurs approches de la mort ; et aussy que, plustost que mourir, elle fit mieux de vouloir vivre , pour monstrer à ses ennemys qu'elle ne les craignoit point , et que, les ayant veus d'autres fois bransler et s'humilier soubs elle, n'en vouloit faire de mesmes en leur endroict , et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils n'osèrent jamais luy faire desplaisir. Mais bien mieux ! dans deux ans ils la recherchèrent plus que jamais, et rentrèrent en amytié, comme je vis : ainsy qu'est la coustume des grands et grandes , qui ont peu de tenue en leurs amytiés, et s'accordent aysement en leurs différends, comme larrons en foyre,ets'ayment et se hayssent de mesmes : ce que nous autres petits ne faisons pas ; car , ou il se fout battre, vanger et mourir, ou en sortir par des accords bien poioctillés, bien tamisés et biensolemnisés; et si nous en trouvons mieux.

Il faut certes admirer ceste dame de ce traict, comme cousiumierement ces grandes, qui traittent les affaires d'Estat , font lousjours quelque chose de plus que l'ordinaire des autres. Voylà pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier et la reyne sa mère n'aymoient nullement les dames de leur cour qui missent tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en meslassent tant d'en parler , ny de ce qui touchoit de près en faict du royaume, comme (disoienf Leurs Majestés) si elles y avoient grand part ek qu'elles en dussent estre héritières , ou du tout pour mieux qu'elles y rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les hommes, à le maintenir : mais elles, se donnants du bon temps, causants soubs la cheminée , bieaayses en leurs chaises, ou sur leurs oreillers, ou sur leurs couchettes, devisoient bien à leur ayse du monde et de l'Estat de la France , comme si elles faisoient tout. Sur quoy repartit une fois une dame de par le monde , que je ne nommerày point, qui , se meslant d'en dire sa râtelée aux premiers esUts à Bloys, I^urs Majestés luy en firent faire la petite réprimande , et qu'elle se meslast des affaires de sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en paroUes, respondit : a Du «temps que les roys, princes et grands sei- «gneurs se croisoient pour aller outre mer et

«faire de si beaux exploicls en la terre saincte, acerlaînemcnt il o'estoit permis à nous autres «femmes que de prier, orer, faire vœux et jeus- « nés , afin que Dieu leur donnast bon voyage u et bon I clour; mais despuis que nous les voyons «aujourd'buy ne faire pas plus que nous, il «nous est permis de parler de tout : car, prier « Dieu (lour eux , à cause de quoy , puisqu'ils ne «font pas mieux que nous?»

Ceslc parolle , certes , fut par trop audacieuse , aussy luy cuida-elle couster bon ; et eut une glande peine d'obtenir reconciliation et pardon , qu'il fallut qu'elle demandast; et, sans un subjcct que jedirois bien, elle recevoit Taffliction et punition tout entière , et bien outrageuse.

n ne lait pas bon quelquesfois dire un bon mot comme cestuy-cy, quand il vient à la bouche; aiusy que j'ay veu plusieurs personnes qui ne s'y s<;auroient commander ; car elles sont plus desbordées qu'un cheval de Barbarie ; et , trouvant un bon brocard dans leur bouche , il faut qu'ils les crachent, sans espargner ny parents, ny amys , ui grands. J^en ay cognu force à nostrecour de telle humeurs, et les appelloit-on, maiYjfuis et marquises debelle-bouclie : mais aussy bien souvent s'entrouvoient du guet.

Or , comme j'ay desduict la générosité d'aucunes dames en aucuns beaux faicis de leurs vies , j*en veux descrire aucunes qu'elles ont monstre en leur mort. Et , sans emprunter aucun exemple de l'antiquité , je ne veux alléguer quecestuy-cy de feue madame la régente, mère du grand roy François. Ce fut en son temps , ainsy que je l'ay ouy dire à aucuns et aucunes qui l'ont veue et cognue, une très-belle dame , et fort mondame aussy. Et fut cela, mesmes en son âge descroissant. Et, pour ce, quand on luy parloit de la mort , en hayssoit fort le discours, jusqu'aux prescheurs qui en parlolent en leurs sermons : « Ciomme, ce disoit-elle , *i si on ne sceust pas assez qu*on debvoit tous amourirun jour ; et que tels prescheurs, quand « ils ne sçavoient dire autre chose en leurs sercmons , et qu'ils estoient au bout de leurs lecQons, comme gens ignares , se meltoient sur cceste mort. » La Feue reyne de Navarre, sa fille, n*aymoit non plus ces chansons et prédications mortuaires que sa mère.

Estant doncQues venue la fin destinée, et gi-

sant dans son lict, trois jours advant que mourir , elle vit la nuict sa chambre toute en clarté, qui estoit transpercée par la vitre. Elle se courrouça à ses femmes de chambre qui la veilloient pourquoy elles faisoienl un feu si ardant et esclairant. Ellcsluy respondirent: qu'il n'y avoit qu'un peu de feu , et que c'estoit la lune qui ainsy esclairoit et donnoit telle lueur. «Gom- «ment ! dit-elle, nous en sommes au bas ; elle c<n'a garde d'esclairer à ceste heure.» Et soudain, faisant ouvrir son rideau, elle vit une cornette qui esclairoit ainsy droict sur son lict. «Ha! dit-elle, voyià un signe qui ne paroist «pas pour personnes de basse qualité. Dieu le « fait paroistre pour nous autres grands et granades. Refermez la fenestre : c'est une cornette «qui m'annonce la mort ; il se faut doncques «préparer.}) Et le lendemain au matin, ayant envoyé quérir son confesseur, fit tout le debvoir de bonne chrestienne , encor que les médecins i'asseurassent qu'elle n'estoit pas là. «Si «je n'avois veu , dit-elle , le signe de ma mort, «je le croirois , car je ne me sens point si bas ; » et leur conta à tous l'apparition de sa comette. Et puis , au bout de trois jours , quittant les songes du monde, trespassa.

Je ne sçaurois croire autrement que les grao des dames, et celles qui sont belles, jeunes et honnestes , n'ayent de plus grands regrets de laisser le monde que les autres ; et toutesfois , j'en vais nommer aucunes qui ne s'en sont point souciées , et volontairement ont receu la mort , bien que sur le coup Tannonciation leur soit fort amere et odieuse.

La feue comtesse de LaRochefoucault, de la maison de Roye , à mon gré et à d'autres une des belles et agréables femmes de France, ainsy que son ministre (car elle estoit de la religion comme chascun sçait) luy annonça qu'il ne falloit plus songer au monde ^ et que son heure estoit venue, et qu'il s'en falloit aller à Dieu qui l'appelloit , et qu'il falloit quitter les mondanités , qui n'estoient rien au prix de la béatitude du ciel , elle luy dit : «Gela est bon , «monsieur le ministre , à dire à celles qui n'ont «pas grand contentement et playsir en cestay- «cy , et qui sont sur le bord de leur fosse; mais « à moy , qui ne suis que sur la verdeur de mon «âge et de mon playsir en ceste-cy, et de ma «beauté, vostre sentence m'est fort amere. Et

HCITIESME

cd'wtant que j*ay plus de subject de m'aymer €60 ce monde qvt'tû tout autre , et regretter à « mourir , je vous veui monstrer en ceia ma gecnerosité, et vous asseurer que je prends la c mort à gré , comme la plus vite, abjecte, basse, c laide et vieille qui fustau monde.» Et puis s'estant mis à chanter des psaumes de grande dévotion , elle mourut.

Madame d'Espemon , de la maison de Gandale, fiit assaillie d^uie maladie si soudaine, qu'en moins de -sii ou sept jours elle fut emportée. Advant que mourir, elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se guérir, implorant le secours de Dieu et des hommes par ses prières trés-devotes, et de tous ses amys , sei*^ viteurs et servantes, luy faschant fort qu'elle vinst mourir en si jeune aage ; mais, aprèsqu'oo luy eust remonslré qu'il falloit à bon escient s'en aller à Dieu, et qu'il n'y avoit plus aucun remède: «Est~il vrayP dit-elle; laissez-moy « faire ; je vais doncques bravement me re- « soudre. n Et usa de ces mesmes et propres mots. El, en haussant ses beaux bras blancs, et en touchant ses deux mains Tune contre l'autre, et puis, d*iin visage franc et d'un coeur asseuré, se présenta à prendre la mort en patience, et de quitter le monde, qu*elle commança fort à abhorrer par des parollestrès-chrestiennes; et puis mourut en très-devote et bonne chres* tienne, en Tage de vingt-six ans, et l'une des belles et agréables dames de son temps.

On dit qu'il n^est pas beau de louer les siens, mais aussy une belle venté ne se doit pas celer ; et c'est pourquoy je veux ici louer madame d^Aut>eterre, ma ntepce, fille de mon frère aisné, laquelle, ceux qui l'ont veueàlacourouailleura, diront bien avecques moy avoir esté Tiine des belles et accomplies dames qu'on eust sceu veoyr, autant pour le corps que pour l'ame. Le corpi se monstroit fort à plain et extérieurement ce qu'il estoit, par son beau et agréable visage, sa taille, sa façon et sa grâce; pour r€9sprit, il estoit fort divin, et n'îgnoroit rien ; 98 parolle fort propre, naîfve, sans ford, et qui couloit de sa bouche fort agréablement, fust pour la chose sérieuse, fust pour la rencontre joyevse. Je n*ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus ressemblante nostre reyne de France Marguerite, et d'air et de ses perfeclaons, qa'elle ; aussy l'ouis-je dire une fois â la

reyne mère. C'est un mot assez suffisant pour ne la louer davantage ; aussy je n'en diray pas plus : ceux qui Toni veue ne me donneront, je m'asseure, nul desmenty sor ceste louange. Elle vint à estre tout à coup assaillie d'une maladie qui ne se put point bien cognoistre des médecins, qui y perdirent leur latin; mais pourtant elle avoit opinion d'estre empoisonnée ; je ne diray point de quel endroict; mais Dieu vangera tout, et possible les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se faire secourir, non qu'elle se souctast, disoit-elle, de mourir; car dès la perte de son mary, elle en avoit perdu toute crainte, encor qu^il ne fost certes nullement égal à elle, uy ne la meritast, ny les belles larmes non plus qu'elle jettoit de ses beaux yeux après sa mort ; pais eust-elle fort désiré de vivre encor un peu pour l'amour de sa fille, qu'elle laîssoit tendrette , tant ceste occasion estoit belle et bonne ! et les regrets d'un mary sot et foscbeox, sont fort vains et légers.

Elle, voyant doncques qn'il n'y avoit plus de remède, et sentant sou poulx, qu'elle^mesme tastoit et eognoissoit fringant (car elle s'entendoit â tout), deux jours advant qu'elle moorust, envoya quérir sa fille, et luy fit une exhortation très-belle et saincte, et telle que possible ne sçay-je mère cpi la pust faire plus belle ny mieux représentée , autant pour l'instruire â bien vivre au monde, que pour acquérir la grâce de Dieu; et puis luy donna sa bénédiction, luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son ayse et repos qu'elle alloit prendre avecques Dieu. Puis elle demanda son miroir, et s'y arregardant très-fixement : « Ah ! «dit-elle, traistre visage à ma maladie, pour «laquelle tu n'as changé (car elle le monstroit «aussy beau que jamais)! maisbienlosi la mort «qui s'approche en aura la raison, qui te ren- «dra pourry et mangé des vers.» Elle avoit aussy mis la pluspart de ses bagues en sea doigts; et les regardant, et sa main et tout, qui estoit très-belle :«Voy là, dit«elle, une monda- «nité que j'ay bien ayméed'autresfois; mais â « ceste heure, de bon cœur je la laisse, pour me «parer en l'autre monde d'une autre plus belle « parure, p Et voyant ses sœurs qui pleuroient à toute outrance auprès d'elle, elle les consola et pria de vouloir prendre en gré avecques elle ce qu'il plaisoit à Dieu de luy envoyer: et que.

s'estans tousjourssi fort aymées, elles n^eussent regret à ce qui luy apportoit de la joie et contentement ; et que Tamytié qu'elle leur avoit tousjours portée dureroit éternellement avecques elles, les priant d*en foire le semblable, et mesmes à Tendroict de sa fille : et les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encor : «Mes sœurs, si vous m'aymez, pourquoy ne « vous rejouissez-vous avecques moy de Tes- «ebangeque jefois d'une vie misérable aveccques une très-heureuse? Mon ame, lassée de «tant de travaux, desipe en estre desliée, et «estre en lieu de repos avecques Jesus-Ghrist «mon sauveur; et vous la souhaitez encor at- « tachée à ce chetif corps, qui n'est que na pri- «son et non son domicilie. Je vous iupplle «doncques, mes sœurs, ne vous affliger da- «vantage.»

Tant d'autres pareils propos beaux et chrestiens , dit-elle , qu'il n'y a si grand docteur qui en eust pu proférer de plus beaux , lesquels je coule. Sur- tout elle demandoit à veoyr madame de Bourdeille sa mère, qu'elle avoit prié ses sœurs d'envoyer quérir , et souvent leur disoit : « Mon Dieu ! mes sœurs, madame de «Bourdeille ne vient-elle point? Ah ! que vos «courriers sont longs! ils ne sont pas guieres « bons pour faire diliigences grandes et postes. » Elle y alla , mais ne la put veoyr en vie , car elle estoit morte une heure debvant.

Elle me demanda fort aussy, qu'elle appelloit tousjours son cher oncle; et nous envoya le dernier adieu. Elle pria de faire ouvrir son corps après sa mort, ce qu'elle avoit tousjours fort délesté, afin, dit-elle à ses sœurs, que la cause de sa mort leur estant plus à plain descouverte, cela leur fust une occasion, et à sa fille, de conserver et prendre garde à leurs vies; «car, dit-elle, il faut que j'advoue que je «soupçonne d'avoir esté empoisonnée despuis « cinq ans avecques mon oncle de Branthome et « ma sœur la comtesse de Durtal ; mais je pris le «plus gros morceau : non toutesfois que je « veuille charger personne , craignant que ce « soit à faux , et que mon ame en demeure char- «gée, laquelle je désire estre vuyde de tout «blasme, rancune, inimytié et pesché, pour «voiler droict à Dieu son créateur, n

Je n'aurois jamais faict si je disois loul: car ses devis furent (grands et lon{j.s , et point se

ressentans d'un corps fanny, esprit foible et décadent. Sur ce, il y eut un gentilhomme m voysin , qui disoit bien le mot , et avoit aymé ï causer et bouffonner avecques luy, qui se pitsenta. Elle luy dit : «Ah! mon amy! il se faut « rendre ^ ce coup , et langue et dague , et toat «à Dieu!»

Son médecin et ses sœurs luy vouloient faire prendre quelque remède cordial : elle les pria de ne luy en donner point : «car ils ne servi- «roient rien plus, dit-elle, qu'à prolonger ma «peine et retarder mon repos. p Et pria quon la laissast : et souvent l'oyoit-on dire : < Moo «Dieu , que la mort est douce ! et qui Teast ja- « mais pensé ?» Et puis , peu à peu , rendant ses esprits fort doucement, ferma les yeux, sans faire aucuns signes hideux et affreux qae la mort produit sur ce poinct à plusieurs K

Madame de Bourdeille, sa mère, ne tarda guieres à la suivre; car la mélancolie qu'elle conceut de ceste honneste fille remporta dans dix-huict mois, ayant esté malade sept moi$, ores bien en espoir de guérir et ores en desespoir ; et dès le commancement elle dit qu'elle n'en reschapperoit jamais, n'appréhendant ddIlement la mort, et ne priant jamais Dieu de lof donner vie ny santé, mais patience en sod mal, et sur-tout qu'il luy envoyast une mort douce et point aspre et langoureuse; ce qui fut, car, ainsy que nous ne la pensions qu'esvanouie, elle rendit l'ame si doucement qu'on ne luy vit jamais remuer ny pieds, ny bras, ny jambe, Df faire aucun regard affreux ny hideux; mais, contournant ses yeux aussy beaux que jamais, trespassa, et resta morte aussy belle qu'elle avoit esté vivante en sa perfection.

Grand dommage certes , d'elle et de ces belles dames qui meurent ainsy en leurs beaoi ans ! si ce n'est que je croy que le ciel, ne se contentant de ses beaux flambeaux qui dès la création du monde ornent sa voûte, veut par elles avoir outre plus des astres nouveaux pour nous illuminer, comme elles ont fiiict esdos vives, de leurs beaux yeux.

Ceste-cy , et non plus.

Vous avez eu ces jours passés madame de Balagny , vraye sœur en tout de ce brave

■ Brantôme a foit le tombeau de cette dame d'Aibeterre.

HUITIESME DISCOURS

Bnssy. Qaand Gambray fiit assiégée^ elle y fit tout ce qu'elle put, d'un cœur brave et généreux, pour en deffendre la prise : mais après a^estre en vain esvertuée par toutes sortes de deffénses qu'elle y put apporter, voyant que c'estoit feict, et que la ville estoit en la puissance de Tennemy, et la citadelle s'en alloit de mesmes , ne pouvant supporter ce grand crevecœur de desloger de sa principauté (car son mary et elle se Faisoient appeller prince et princesse de Gambray et Cambresis; titre qu'on tronvoit parmy plusieurs nations odieux et trop audacieux, veu leurs qualités de simples gentilshommes ) , mourut et creva de tristesse dans la place d'honneur. Aucuns disent qu'ellemesme se donna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre acte plustost payen que chrestien. Tant y a quil la faut louer de sa grande générosité en cela et de la remonstrance qu'elle fit à son mary à l'heure de sa mort, quand elle luy dit : «Que te reste-il, Balagny, de plus vi- « vre après ta désolée infortune, pour servir de «risée et de spectacle au monde, qui te mons- « trera au doigt, sortant d'une si grande gloire «où tu t'es veu haut eslevé, en une basse for- « tune que je te voy préparée si tu ne fais comme «moy? Apprens doncques de moy à bien « mourir et ne survivre ton malheur et ta des- «rision. » Cest un grand cas quand une femme nous apprend à vivre et mourir! A quoy il ne voulut obtempérer ny croire ; car, au bout de sept ou huict mois, oubliant la mémoire prestement de ceste brave femme, il se remarya avecques la sœur de madame de Monceaux, belle certes et honneste damoiselle; monstrant à plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre, en quelque façon que ce soit.

Certes la vie est bonne et douce ; mais aussy une mort généreuse est fort à louer, comme ceste«cy de ceste dame, laquelle, si elle est morte de tristesse , est bien contre le naturel d'aucunes dames, qu'on dit estre contraires au naturel des hommes ; car elles meurent de joye et en joye.

Je n'en allegueray que ce seul conte de madamoiselle de Limeuil l'aisnée , qui mourut à la cour estant Tune des filles de la reyne. Dorant sa maladie dont elle trespassa , jamais le bec ne luy cessa , ains causa toosjours; car eHe estoit fort grand parleuse • brocardeuse et

très-bien et fort ft propos , et très-belle avecques cela. Quand l'heure de sa mort fiit venue, elle fit venir h soy son vallet (ainsy que les filles de la cour en ont chascune le leur) ; et s'appelloit Julien, qui jouoit très-bien du violon: «Julien, luy dit-elle, prenez voslre « violon et sonoez-moy tousjours , jusqu'à ce « que me voyez morte (car je m'y en vais) , la «desfaicte des Suisses, et le mieux que vous « pourrez : et quand vous serez sur le mot , « tout est perdu , sonnez-le par quatre ou cinq «fois, le plus piteusement que vous pourrez;» ce que fit Tautre, et elle-mesme luy aydoit de la voix : et quand ce vint à tout est perdu , elle le recita par deux fois ; et se tournant de Tautre costé du chevet , elle dit à ses compalgnes: «Tout est perdu à ce coup, et à bon escient;» et ainsy deceda. Voyià une mort joyeuse et plaisante. Je tiens ce conte de deux de ses compaignes dignes de foy, qui virent jouer le mystère.

Sil y a ainsy aucunes femmes qui meurent de joye ou joyeusement , il se trouve bien des hommes qui en ont faict de mesmes; comme nous lisons de ce grand pape Léon , qui mourot de joye et lies-se, quand il vit nous autres François chassés du tout hors de TEstat de Milan, tant il nous portoit de haine I

Feu M. le grand prieur de Lorraine pri une fois envie d'envoyer en course vers le Levant deux de ses galleres soubs la charge du capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenans, dont je parle ailleurs. Ce Beaulieu v alla fort bien, car il estoit brave et vaillant. Quand il fut vers rArchIpefage, il rencontra une grande nau ^ vénitienne bien armée et bien riche : il la commança àlacanonner; mais la nau luy rendit bien sa salve ; car de la première volée elle luy emporta deux de ses bancs avecques leurs forçats tout net, et son lieutenant, qui s'appelloit le capitaine Panier, bon compaignon,qui pourtant eut le loysir de dire ce seul mot, et puis mourir : « Adieu paniers, vendanges sont faites. » Sa mort fot plaisante par ce bon mot. Ce fot à M. de Beaulieu à se retirer, car ceste nau estoit pour luy invincible.

La première année que le roy Charles neufiesme fot roy, lors de l'edict de juillet,

s ValMenL

DES DAMÉS fcALLÀt>ÏTEâ.

qui se tenoit aa Faïubourg Sainct-Germaio,

naus vimes pendre un enfant de la matte là mesme , qui avoit dérobé six vaisselles d'argent de ta cuisine de M. le prince de La Roche-sur-You. Quand il fut sur Teschelle , il pria le bourreau de luy donner un peu de temps de parler, et se mit sur le devis , en remonstrant au peuple qu'on le faisoit mourir à tort : «car, disoit-il, «je n'ay point jamais exercé mes larcins sur de a pauvres gens, gueux et mallotrus, mais sur «les princes et les grands, qui sont plus grands «larrons que nous et qui nous pillent tous les «jours; et n'est que bien faict de repeter «4'eux ce qu'ils nous desrobent et nous pren- «nent. s Tant d'autres sornettes plaisantes ditil^ qui seroient superflues de raconter, si-non que le prestre qui estoit monté sur le haut de Teschelle avecques luy, et s'estoit tourné vers le peuple, comme on voit, luy escria : « Mes- « sieurs, ce pauvre patient se recommande à «vos bonnes prières; nous dirons tous pour luy «et soname un Paternosieret un AveMaria^ «et chanterons Salve ^ et que le peuple luy «responde.oLedict patient baissa la teste, et regardant ledict prestre, commança à brailler comme un veau , et se moqua du prestre fort plaisamment , puis luy donna du pied et l'envoya du haut de l'eschelle en bas, si grand sault qu'il s'en rompit une jambe. «Ah ! monsieur le «prestre , par Dieu, dit-il, je sçavois bien que «je vous deslogerois de là. Il en a , le gallant. » L^oyant plaindre , se mit à rire à belle gorge déployée , et puis luy-mesme se jetta au vent. Je vous jure qu'à la cour on rit bien de ce traict, bien que le pauvre prestre se fust faict grand mal. Voylà une mort certes non guieres triste.

Feu M. d'Estampes avoit un fou qui s'appelloit Colin ^ fort plaisant. Quand sa mort s'approcha , M. d'Estampes demanda comment se portoit Colin. On luy dit: «Pauvrement, «monsieur; il s'en va mourir, car il ne veut «rien prendre. — Tenez , dit M. d'Estampes , «qui lors estoit à table , portez-luy ce potage, «et dites-luy que, s'il ne prend quelque chose cpour Tamour de moy, que je ne l'aymeray «jamais , car on m'a dict qu'il ne veut rien « prendre, d L'on fit l'ambassade à Colin , qui . ayant la mort entre les dents, fit response : «Et qoi sont-ils ceux-là qui ont dict à monsieur

I «que je ne voulois rien prendre ?j» El estant entouré d'un million de mouches (car c'estoit en esté) , il se mil à jouer de la main à l'entour d'elles , comme l'on voit les paçes et laquais et autres jeunes enfans après elles; et en ayant pris deux au coup, en faisant le petit tour de la main qu'on se peut mieux représenter que l'escrire, «Dites à monsieur, « dit-il , voylà que j'ay pris pour l'amour de «luy, et que je m'en vais au royaume des mou- «ches.» Et se tournant de l'autre costé le galtant trespassa.

Sur ce j'ay ouy dire à aucuns philosophes ; que volontiers aucunes personnes se souviennent à leur trespas des choses qu'ils ont plus aymées, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de guerre , les chasseurs et les artisans, bref de tous quasyen leur profession mourans , ils en causent quelque mot ; cela s'est veu et se voit souvent.

Les femmes de mesmes en disent aussy quelque ratellée , jusques aux putains ; ainsy que j'ay ouy parler d'une dame d'assez bonne qualité, qui à sa mort triompha de desbagouler de ses amours, paillardises et gentillesses passées : si bien qu'elle en dit plus que le monde n'en sçavoit , bien qu'on la soupçonnast fort putain. Possible pouvoit-elle faire ceste de* couverte, ou en resvant , ou que la vérité, qui ne se peut celer, l'y contraignist , ou qu'elle voulust en descharger sa conscience, en repen tance, comme de vray elle en confessa aucuns en demandant pardon, et les especifioit et cottoit en marge que l'on y voyoit tout à clair. « Vrayment, ce dit quelqu'un, elle estoit bien à « loysir d'aller sur ceste heure nettoyer sa con- « science d^un tel ballay d'escandale , par si «grande especiauté!»

J'ay ouy parler d'une dame qui, fort subjecte à songer et resver toutes les nuicts, qu'elle disoit la nuict tout ce qu'elle faisoit le jour, si bien qu'elle-mesme s'escandalisa à l'endroict de son mary, qui se mit à l'oujr parler, gazouiller et prendre pied à ses songes et resveries, dont après mal en prit à elle.

Il n'y a pas long-temps qu'un gentilhonune de par le monde, en une province que je ne nommeray point, en mourant en fit de mesmes, et publia ses amours etpaillardises, et especîQa les dames et damoiselles avecques lesquelles il

HUITIESME DISCOURS

avoit eu à Faire, et en quels lieux et rendezvous, et de quelles façons, dont il s*en confèssoit tout haut , et en demandoit pardon à Dieu devant tout le monde. Gestuy-là faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que s'escandaliser, et ledict gentilhomme escandalisoit plusieurs femmes. Voyià de bons gallans et gallantes.

On dit que les avaritieux et avaritieuses ont aussy ceste humeur de songer fort à leur mort en leurs trésors d'escus, les ayant tousjours en la bouche. Il y a environ quarante ans qu'une dame de Mortemar, Tune des plus riches damesdu Poictou, et des plus pecunieuses, et après venant à mourir , ne songeant qu'à

ses escus qui estoient en son cabinet, et tant qu'elle fut malade se levoit vingt fois le jour à aller veoyr son trésor. Enfin, s'approchant fort de la mort, et que le prestre Texhortoit fort à la vie éternelle, elle ne disoit autre chose et ne respondoit que : « Donnez -moy ma cotte, don- «nez-moy ma cotte ; ks meschans me desrob- «bent;» ne songeant qu'à se lever pour aller veoyr son cabinet, comme elle faisoit les efforts, si elle eust pu la bonne dame; et ainsy elle mourut.

Je me suis sur la fin un peu entrelassé de mon premier discours; mais prenez le cas qu*après la moralité et la tragédie vient la iarce. Sur ce je fais fin.

PIN DU HU1T1BSMB lET DERMIEa DISCOURS.

OPUSCULES DIVERS

DE

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