‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantôme et d'André vicomte de BourdeilleChapitre 88 sur 119 · INTERPRETATION · texte numérisé non relu

INTERPRETATION

Nos prédécesseurs s^estant plustost advlsés de bien faire que de bien escrire, nous ont laissé de tout temps perdre la mémoire de plusieurs battailles et combats divers, desquels les victorieux, si eussent estes autant fortunés â

rencontrer historiographes qui les eussent amplement descrits comme ils s'estoient passés, et Theur, d'autre costé , les enst voulu accompaigner de tout poinct , je ne veux faire ancim doubte qu'ils ne fissent, non rougir, mais aller cacher ces fiers-à-bras imaginaires, qui, com* battans et ayans donné seulement on coup d'espée sur les oreilles de leur ennemy, se trouvent leur avoir avalé un bras, une espaule, une jambe, voire leur avoir fendu la teste jusques aux dents.

Or, tels pei-sonnages sont grandement re* debvables à leurs parrains, qui leur ont aiosy tenu le menton de peur qu'ils ne se noyassent dans la mer d'éternelle oubliance. Car, pardessus toutes les nations du monde, le François est celuy qui a toujours le mieux faicL A ce propos , il m'eschappe de raconter une histoire remarquable , qui mérite d^estre escoutée.

Le seigneur de Gondras , de Loude et de Magny , grand et riche seigneur au pays de Borbonnois , qui a espousé la fille de féu M. le capitaine Sainct-Giran , frère du grand maistre de Fartillerie , M. de La Guyche, estmaistre d'une belle et fbrte maison, qui s'appelle Veuvre, aux Frontières du Gharolois, de laquelle estoit sortie sa mère, portant ce nom de Yenvre. En la grande sale de ceste maison setgneuriale se voit une belle et grande peinture à huyle, remplissant toute une muraille , d'un brave chien de chasse qui appartenoit à son grand-pere maternel, gentilhomme grand veneur : lequel chien se montra si brave et courageux en un jour, qu'ayant attaqué une matinée un fort grand loup cervier, et l'avoir estranglé, et au sortir de ce combat sortant du bois tout ensanglanté , après avoir receu plusieurs lardasses des deffenses d'un sanglier qui estoit poursuivy par quelques autres veneurs qui n'estoient de la meute de son maistre , sur lequel il se jetta , et duquel il vint à bout avecques l'ayde qu'il eut, et duquel il eut la curée : Faprès disnée , se trouvant plus frais , plus gaillard , plus plein de coeur, voire plus animé qu'il n'estoit le matin, retourna pour la troisiesme fois à la chasse avecques son maistre , qui s'y aheurtoit quasy plus qu'il ne debvoit. Or, la fortune voulut qu'un grand cerf fust élancé du fort, qui fut tellement couru

OPUSCULES DIVRRS.

par ce chien , qui Fayant finaleinent forcé de se jetter dans une grande eau et loy avoir sauté au coi, après plusieurs et diverses mor* sures Taterra finalement, comme il avoilfiiict la sauvagine du matin : tellement que ce chien s'eschaufFa de telle façon toute ceste journée là, n'ayant faict autre chose que courir et corn* battre, que, s'estant rendu dans la maison de son maistre plein de gloire et despouilles, es* tant tout en feu , et aussy qu'il estoit percé comme un crible des dagades que le cerf luy avoit données, que haletant et tirant un pied de langue entre les jambes de son maistre, jouxte que c'estoit en esté, il mourut à la veue deceluy qui fut extresmement marry de ne ravoir pu secourir. Tellement que, pour avoir recognu la bonté et grandeur du courage de son chien , il ne voulut jamais permettre que la charogne en fust portée à la voyerie , pour estre déchirée des chiens charoppiers , ou bien des corbeaux, ains la fit enterrer en la sale où il coucboir, dessoubs son lict ; et, non con* tent de cela, fit bravement peindre et portraire son chien, selon sa grandeur , retournant de la chasse de ces trois bestes faulves, à la paroy d'une des quatre murailles regardant son lict, ensemble quelque escriture an pied : histoire qui se voit et lit enoor par tous ceux qui fréquentent leans. Ce récit m*a esté faict en ceste année 169S, estant en forest , en la maison du capitaine Coteau, oncle du susdict de Coudras ; et me fut nommé le nom du chien par plusieurs fins, qui, pour s'estre monstre si brave, ne debvroit jamais périr, non plus que de celuyqoi, aux Indes occidentales, du temps des Pizarres , alloit à la chasse des Indiens et tiroit paye de soldat hesdaignol , qui estoit tousjours le premier qui commençoît la chaîne.

Je veux doncques dire que , sans ceste peinture la mémoire de chose si remarquable seroit perte, qui , sans faute , meriteroit d'estre rédigée bien au long par escrit avecques ses circonstances; comme aussy la gratitude du maistre, qui vivoit encor Tan 1668, doit estre célébrée.

II en a esté de mesmes de ceste belle histoire qui est peinte sur le manteau de la cheminée delà grande sale du chasieaii de Montargis; car, sans la peinture, elle seroit ensepvelie pour jamais. Voylà pourquoy les Suisses et Al-

lemands sont si fort cnrieox des peintures par toutes leurs villes. J'ay demeuré dans le canton de Soleurre, et ay veu les parois, murailles et frontispices de plusieurs maisons peintes, re* gardant sur les grandes rues, comme est entre autres la maison du colonel Tocquenet, qui a faict peindre toutes les battailles où il s*est trouvé, tant avecques le roy François au grand nez, que contre luy, et Henry second son fils , où sont représentées des particularités que les historiens ne pourroient jamais spécifier ou parlicuhuiser en telles journées. Et de foict, rarement la peinture se peut falsifier. Le marquis de Marignan a foict anssy peindre en une belle sale de son chasteau toutes les battailles où il s'est trouvé, vivant Charles le Quint. Gela a esté grandement louable en luy. La peinture et les chansons sont les gardeurs , tant de la mémoire comme de Thistoire. Et sans la peinture qui est dans la maison de Veuvre , il y a pieça qu'il ne se parleroit plus d*une chose si remarquable, qui meriteroit, non un fouilloux pour la descrire , ains un autre roy Charles neufviesme , qui mourut trop tost de par Dieu, que, si luy vivant eust eu notice de ceste histoire, allègrement en eust voulu prendre la peine et le plaisir, pour la mettre en beaux vers françois, tant ilaymoitla noblesse de ce mestier; jouxte qu'il estoit bon gendarme et bon poète , qui avoit composé un livre de la chasse en fort beaux vers de sa langue.

J'ay dict tout cecy à cause de rhistoirequi représente un combat qui est peint sur verre aux vitres de la salle du chasteau de Branthome, qui fut esdifié par le cardinal de Perigord, archevesque de Pampelune, qui vivoit environ le prinse de Rhodes, qui nous font vooyr un combat furieux de deux gentilshommes qui, armés de toutes pièces, combattent achevai avecques Tespéeet le bouclier; Tu n des combattans portant le nom de Franc-Cœur; l'autre, assçavoir du vaincu , portant le nom de Nécessité, qui de faict fatalement fot tué, et le voit-on tomber de cheval blessé à mort, son cheval donnant du museau en terre, la teste posée entre les deux jambes de devant. Et voit on ce gentilhomme, baptisé du nom de Neces^ site, tomber de cheval à la renverse, levant les pieds et les jambes oontremont.

Se l'autre vitre de la fenestre qui regarde sur la rivière de Drooe, on voit un gentilhomme portant la barbe longue, armé aussy de toutes pièces, avecques l'espée et Fescu, portant mine d'un mauvais garçon , qui sçavoit bien chastier les foux , pour leur apprendre i parler sagement, soit des dames, desquelles il ne faut jamais parler que bien à poinct , moins jamais les blasonner , soit de Thonneur d'autury duquel nous ne devons estre larrons.

Et fut faict ce combat près la ville de Fontarabie sur le bord de la mer, se voyant peinte la ville joyant le champ du combat : le tout en présence des juges et presidens des combats, accompaignés des trompettes de tous les deux costés, qui sonnent les fanfares deues au vainqueur.

En chaque vitre il y a un escriteau de quatre vers qui ne nous mettent point i deviner, mais bien au contraire nous font cognoistre la vérité du succès de Thistoire.

L'escriteau du vieux routier parle ainsy , disant :

Franc-Goear, Je sait moacë tur bon renom ,

Pour mer jut de neoeMilé chance

Par ma tertn ; nnl ne die de non.

Qui bien me sarde met Jtis outrecaydanoe.

L'escriteau du défendant dit :

Danier me fiiot par ma maie meicbanoe.

Far mon orgueil je eaydoli cttre le malttie. Necewité m'a mit en la balance • Dont derant Diea me rendra comparoittre.

La quinte-essence de ces vers, icy extraicte et pressurée, nous fait entendre que ce gentilhomme, qui s'attitre du nom de nécessité, pouvoit avoir intéressé l'honneur de ce brave cavallier, vieux soldat et vieux guerrier, appelle franc-cœur^ et que ne se pouvant rétracter, ne rasant , ou peut-estre ne le voulant, il fut forcé de venir au combat pour maintenir ce qu*il avoit malicieusement inventé : tellement que franc-cœur, homme généreux et vaillant , cicatrisé en sa réputation, qui à tout gentilhomme doit estre plus chère que la vie mesme (car le premier vers monstre quil est monté sur un bon renom , qui vaut mieux que ne fait ceinture foicte en broderie) , luy estant grief et amer d'avaler ceste griotte, en la fiiçon qu^il n'eust monstre à ce diseur de quel

bois il se vouloit chaufifier, desfie et despite nécessité, et toute autre personne, de lay pouvoir dire pis que son nom , s'il ne veut mentyr cent pieds dedans sa gorge; qu'il est homme de bien et d'honneur, qui ne fit jamais acte que gallant homme de son calibre ne doive foire ; et qui le voudroit braver, ou dire de luy le contraire en façon qui fust , qu'il est prest de luy rompre la teste ; exprimant ses conceptions par ces mots portés par le second vers, pour le ruer jus ; c'est-àndire pour le rendre oorps sans ame , pour renvoyer au royaume des taupes, pour Testendre et joncher sur le carreau firoîd et roide.

Et , pour en venir là , il dit qu'il n^eut jamais les mains engourdies quand il a esté question de les mener à bon escient ; qu'il fait largesse de taloches et chinFreneaux ; qu1l n'est point apprentif de couper telles escbarpes et telles livrées pour qui en vondroit porter ; exprimant ce qu'il a dans le ventre par le oommancement du troisiesme vers, qui est tel : par ma vertu; et, à cause du sens, il feudroit mettre et poincter là deux poincts que le peintre a oubliés.

Par ainsy, il veut bien que l'on sçadie que qui dira du contraire , assçavoir qu'il ne soit gentilhomme comme le roy, chrestien et catholique comme le pape , de bon lieu et de bonne part , ou bien qu'il ayt parlé de madame de Sauve, de madame Raveire, de La Pressin, de madame d'Estrée, qu'avecques tout honneur et respect, ou bien qu'il ayt proféré quelques semblables parolles injurieuses, et traversares qui offensassent les oreilles de personne du monde , qu*il est prest avecqiies l'espée et k bouclier, l'espée et la cappe, l'espée et le poignard, avecques le seul sponton, à pied ou à cheval, armé, non armé, en chemise, de le faire mentyr par la gorge, au veu de toot le monde.

Au partir de là, qu*il veut bien que l'on sçache qu'il a la teste si près du bonnet , qu'il ne pourroit jamais endurer qu'on luy fist la part , qu'on luy passast la main devant le visage, qu'on luy menast le festu par la bouche, qu*oa le lamponnasl par trop, qu'on luy chiquenaudast le bout du nez, qu'on ouvrîst la bouche sur luy pour luy dire be, ee, ee, et que par le capdeDious, pour estre Gascon , ne voulant

OPUSCULES DIVERS

plus outre jurer, qu'il est si chatouilleux , que, plustost qu'il beust telles vieillaqueries , il ne se pourroit jamais tenir, que , despartaut subitement de la main, sautant au collet de son homme , il ne luy baillast cinquante poignaçades dans le cœur ; que le seigneur d'Albert , duquel il est vassal, n'ayme point les poltrons; et que luy ne tenant rien du fief de coyonnerie, il Iny avoit permis de porter ses armes en son escu au jour du duel , pour espousetter à plaisyr son hermanos ou autre pèlerin qui le voudrait attaquer; bref , qu'il ne pourroit jamais endurer d'estre superché en son honneur tant qu'il pourroit porter espée , tant s'en faut qu'il voulust endurer une démentie , qui est une paille en l'œil et une épine au pied de tout gentilhomme qui vit soubs les règles du poinct d'honneur, qui ne se peut arracher qu'avecques te gantelet. A ceste occasion il adjouste : nul ne die de non ; comme s'il vouloit dire : «Quant à moy, je n'ay pas appris de tant mar- «cbander: le faict m'est aussy prest que le dire. « Jeltant mon gage,j'empaulme aussy tost qu'on «le sçauroit avoir veu. Et qui ne se contentera «de cesie monnoye, je luy donneray tousjours «le passetemps de luy descoudre son harnois , «luy mettre les trippesau soleil, voyrc loysir «de conter, à la clarté de si belle chandelle, tou- « tes les pièces de sa fripperie, une par une.»

S'ensuit par après :

Qui bien me garde met jus outrecuydance. Cest-à-dire, qui voudra prendre garde de près à la justice de ma querelle , pour laquelle je suis entré en estaquade pour me couper la gorge avecques mon ennemy ; qui voudra considérer comment le tout s'est passé; qui y voudra regarder de près et esplucher toutes choses par le menu , il treuvera que Dieu a favorisé ma cause, estant allé desmesler ceste fusée armée d'innocence, y estant allé à la franche marguerite et non de gayeté de cœur, ou que les cirons me démangeassent aux mains , ains seulement pour la conservation de mon bon droict, qui doit lyer tout homme pour avoir tou.HJours Fespée au poing. Mettant doncques cuyre sur la bonté de ma cause , ayant faict provision d'un cœur autant masie que lyonnois. Dieu m'a faict ceste grâce d'avoir battu à dos et à ventre mon ennemy, cest outrecuydé , ce coquin I ce roguart, ce bavard, qui si cautu-

leusement à son dam a glosé mes parolies. Je l'ay iaict desdire, comme chelme qu'il est, devant chascun ; luy ayant appris , s'il a voulu retenir sa leçon , qu'il ne faut parler si gaucherement d'un tel homme et si homme de bien que je suis. Je fusse crevé cent fois plustost que j'y eusse layssé rien du mien. J'easse plustost espanché tout mon sang, voyre eusse veu la dernière goutte , que je n'en eusse eu ma raison. L'honneur est chose trop frétillante à ceux principallement qui veulent vivre en honneur aux cours des princes et y porter la carre levée. Et , partant , ayant fiict perdre la vie à ceste cane , qui m'en avoit preste d'une , j'apprens à mes semblablescommeilsdebvront faire par cy-après, quand ils se trouveront invités i de semblables nopces comme moy.

S'ensuit l'explication des quatre vers proférés pour In manus , lorsque Nécessité voulut verser les quatre vers.

Daoaer me fimt par nu matle meichanee.

Pu* mon orgiNil Je ouydoit eitre le maittre. HeeeuUé m*a mit en la balance, Doni derant Diett me faudra oomparoiclre.

Ce pauvre malheureux dit qu'il a trouvé chaussure à son pied. Voicy que ce paillard se retracte et se repent de ce qu'il a dict. Estant prest de rendre les derniers abboys, il se confesse, et crye mercy à sa partie. H dit qu'il meurt justement pour avoir blessé l'honneur d'un si homme de bien, qui l'a payé sur-le-champ de son démérite. Il regrette grandement que la trahison de son cœur soit cause qu'il meure si laschement qu'il fait. 11 eust volontiers dict : Sehor Juliano, no te quiero ^ , mais qu'il a esté forcé de combattre, le dénotant par ce vers qui dit: Nécessité m'a mis en la balance, attendu quequitte la partie la perd.

Estant près de rendre l'ame à Dieu , il se repend de bon cœur de ce que faussement il a dict de son ennemy, qu'il tient pour homme de bien et d'honneur. Il confesse avoir mal parlé. 11 recognoist la justice de Dieu qui luy a osté le cœur, deffendant une mauvaise querelle. Il recognoit que Dieu est juste en toutes ses œuvres, qu*il n'a voulu que telle sienne meschanceté demeurast impunie devant les hommes , comme de iàict il en porte la paste au four k

* SeiGneur Juliano , je ne vous en veux point

PIERRE DE BOURDBILLE.

son dam , et au fjrand deshonneur et infamie , tant de luy comme de tous ses parens; perdant pauvrement la vie pour avoir esté si outrecuydé maintenir ce qu'il sçavoit en conscience estre aussy faux que le diable est faux. Il lamente la petitesse de sa fortune, et recognoist que Torgueil qui Ta tousjours accompaigné toute sa vie, a eslécause de son bonnissement, de sa ruyne et confusion. Finalement, qu'il luy est advenu ne plus ne moins qu'au chien de ce veneur appelle Meraudet, qui vouloit manger le loup, et le loup le mangea; dénotant cecy par le texte du second verset dé son In ntanus, qui dit : Je cujrdoU esire le maistre,

1593 , en novembre , j'escrtToii ce discours & Boareille en faveur de monieigaettr de Brauthome , mon maistre.

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