‹ Œuvres complètes de Pigault LebrunChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Le Baronnet entre dans les Pages du roi

de Prusse,

Lje temps s'écoule rapidement, quand on est constamment heureux, et qu'on sait varier ses jouissances. Charles avait quinze ans ; Sophie et Werner étaient parvenus à l'âge mûr , et les espérances que donnait le jeune homme les dédommageaient des transports de l'amour , auxquels la nature met si sûrement et si prompte-* ment des bornes. Werner n'avait pas le bonheur d'être père , et Charles réunissait toutes les affections du couple honnête et sensible. Il était beaUj comme sa mère ; vif au-delà de toute expression ; mais cette vivacité était tempérée par le respect filial et par la meilleure éducation. Sa mère choisissait les livres d'agrément , et Werner , pendant ses quartiers d'hiver, lisait avec lui des ouvrages instructifs; il en faisait disparaître la sécheresse , et en développait l'obscurité. Charles

savait, à un âge aussi tendre , ce qu'ignorent beaucoup d'hommes faits, surtout dans- la classe des Barons. Les mathématiques, le dessin, la géographie , l'histoire , la mécanique , . lui étaient familiers. Il dansait avec grâce , il jouait fort bien du violon ; et quand il consultait son cœur , c'était l'enfant le plus aimable et le plus intéressant du canton.

Monsieur Joseph, son camarade,- n'était pas, à beaucoup près , aussi avancé , quoiqu'il eût été présent à toutes les leçons , et qu'il eût partagé constamment les travaux de son ami. En récompense , il espadonnait à merveille , tirait parfaitement au vol , et buvait sec , ce qui lui arrivait toutes les fois qu'il pouvait escamoter quelques escalins au bonhomme Brandt , qui ne faisait pas semblant de s'en apercevoir i et qui répondait à sa femme, qui lui en faisait quelquefois des reproches , qu'il n'était pas fêché que son fils aimât le vin, parce cpi'un buveur a toujours le eœnr excellent.

Avec ces qualités , monsieur Joseph paraissait tout au plus propre à remplacer un jour monsieur son père dans l'emploi de factotum^ et c'est à-peu-près à cela que se bornait son ambition. Le père Brandt n'était plus très-ingambe, et il était bien aise que Joseph l'aidât un peu , quoiqu'il n'en voulût pas convenir : les hommes de ce caractère n'aiment pas à vieillir , et aiment encore moins qu'on s'en aperçoive. Cependant il

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sacrifia ses avantages personnels à ce qu'il appelait Tavancement de son fils. Toujours occgpé de ses manies de guerre , il youlait que Joseph eût l'honneur d'élre soldat. Crettle s'y opposait de toutes ses forces. Elle avait son petit genre de vanité ; elle prétendait que le nom de Brandt était bon à conserver y et qu'on n'expose pas un fils unique comme un goujat. Le père Brandt , qui ne ménageait guère sa femme depuis qu'il n'en était plus amoureux , et il y avait déjà des années qu'il était guéri de cette maladie-là, le père Brandt laissa dire sa femme , fit retourner un de ses vieux uniformes , et en affubla , un beau matin , monsieur son fils ; il lui pendit au côté son grand sabre de bataille , et lui dit d'un ton moitié tragique ^ moitié plaisant : « Mon ami « Jose{^^ ne le tire pas sans sujet,* mais ne le « remets pas sans honneur », et il le pi^ésenta sur - le - champ à Werner , à qui il . adressa cette harangue grivoise : « Mon colonel , je vous préce sente un jeune soldat, dont vous ferez ce que « vous pourrez. Je l'ai mis en état de pourfendre « son homme jusqu'à la ceinture ; vos leçons « feront le reste. S'il- se conduit en joli garçon, « vous me le direz, et j'en serai bie» aise; s'il a foit des sottises , vous lui fereîs administrer « quelques coups de plat de sabre : rien ne re^ « dresse un jeune homme comme cela » ; el apr pelant sa femme : « Allons, Crettle, fais-lui son « sac, et qu'il parte pour la garnison. »

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Werner interrogea le jeune homme sur ses dispositions. Celui-ci paru]; résigné, et on ne s'occupa plus que d'en faire un cuirassier. Crettle rangeait, dans un vieux sac de peau, quelques chemises de toile écrue , la couple de paires de bas, et la demi- douzaine de mouchoirs bleus. Elle rechignait et faisait la mine à chaque pièce qu'elle y fourrait ; elle s'arrêtait à chaque instant , et faisait de très-sages et très-utiles réflexions sur la manie qu'ont [les princes de faire tuer , selon leur bon plaisir^ dés enfans qu'on a eu tant de peine à élever. L'idée de Joseph, coupé en deux d'un boulet de canon, tirait des pleurs de ses yeux maternels , et ses réflexions devenaient un crescendo d'injures et de malédictions, qui s'étendaient indistinctement sur tous les potentats. « Tu hie fais pitié , reprit le vieux hus- « sard , en fronçant le sourcil. Si les coniquérans « étaient tenus de rendre compte de leurs motifs ce aux femmes, aux filles , aux maîtresses de ceux « à qui ils font casser la tête, les hommes se- « raient toujours en paix. Alors plus, de soldats , « d'officiers , de généraux ; plus de meurtres , de « pillage, d'incendies, de filles violées, et quel « malheur pour les gens d'humeur guerrière ! « Que deviendraient les paresseux et les vau- •« riens, qui gagnent si commodément lem* vie « au bout de leurs sabres ? Que ferait un tas de « fripons de toute espèce, qui s'enrichissent en V une campagne, en ruinant une ou deux pro-

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a vinces ? On blâme tous ces gens-là , quand on « ne peut pas faire comme eux. Mais que ton « Joseph revienne avec une valise , garnie des dé- « pouilles de quinze ou vingt familles , et tu « conviendras que la guerre est la plus belle ce chose du monde. »

En raisonnant , ou en déraisonnant , Brandt attachait le sac sur les épaules de monsieur son fils. Il lui fit embrasser sa mère pour la dernière fois , et le prenant par la main , il le conduisit jusqu'au Sabot-Impérial^ cabaret fameux sur la route de Lunebourg. Là , on vida encore un vidercome ; Brandt embrassa brusquement son fils , lui tourna le dos , et reprit la route du château.

Il n'eut pas fait trente pas , qu'il se tourna vers le petit malheureux qu'il envoyait peut-être à la boucherie. Le jeune homme suivait son chemin , avec l'insouciance naturelle à son âge. Brandt le regardait aller ; il s'attendrit involontairement ; des larmes tombèrent de sa paupière éraillée. Comme il était seul, il ne craignit pas de se livrer à sa sensibilité : il s'assit sur le revers d'un fossé, et pleura tout à son aise. Ce tribut payé à la nature, ses yeux et sa moustache essuyés etséchés, il se retourna encore vers le chemin, et déjà Joseph avait disparu. Il lui envoya sa bénédiction par la voie des airs, et il rentra chez madame Werner , en affectant un sang-froid, que démentait à chaque instant spn cœur.

J'ènAMlieiidrais Teionliers ie lecreur des faits et des gestes <lu cuirassier Joseph ; mais eomme k nsHhire iui avait vebiBé l^originaiité de monsieur son père , et qu'il ne fit jamais rien que d'assez ordkiaîre , j'userai du privilège que s'airogent les romanciers de se débarrasser subito d'un personnage dont lis ne savent plus que laire. Xe dirai toi^: simplement, et pour finir en deuK mots^ que monsieur Joseph traîna son existence mili«* taire }usqu'à lia bataîUe de Prague , où , ainsi que l'avait prévu madame sa mère , il mourut subite-» ment avec tant d'autres héros de son espèce.

Charles pensait sérieusement au choix d'un état j ou pèutot il s'occupait des moyens d'em^brasser le seul qui le flattât. Sa vivacité , son éducation , les entretieos de Tékéli et de Werner, les vieux contes de Brandt, tout avait contribué à tourner ses goûts vers les armes. Joseph s'était enr^ sans trop savoir pourquoi; Charles semblait ne respirer que pour la gloire. Le récit d'une belle action lui fais£Ût éprouver «me sorte d'enthousiasme ; son teint s'animait, ses yeux s'enflammaient ; ses jeux mêmes annonçaient une passion dominante , sur laquelle les remontrances et la raiscHi ne pourraient rien. Il rassemblait les jeunes garçons du village; on élevait, dans le .jardin, des forteresses, dont on traçait les planj» sous les yeux de Wemer. On avait ramassé les vieilles armes du canton ; on se réunissait le dimanche, et on brûlait toute la poudre qu'il

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avjttt été possible Cacheter. Le général Charles réglait Tattaque et la défense; il se jetait le premier à travers le feu et la fiîmée , et soit qu'il attaquât la pla<îe, «oit qu'il Ja-^ défendît, la victoire était toujours de son côté.

Brandt, adossé à un vieux prunier, observait tout , en fumant sa pipe. Il jugeait les coups , il souriait 2tnx plus intrépides , il battait des mains aux actions d'éclat. Quelquefois de légères contusions, des sourcils, des cheveux brûlés faisaient fdire la grimace aux combattans ; mais on oubliait cela en prenant , sur l'herbe fine , un goAter frugal, dont Charles faisait les honneurs, avec une grâce et une modestie , qui faisaient pardonner sa siqoériorité.

Les sensations sont à-peu-près les méines dans tous les individus. Ils ne diffèrent essentiellement que par la manière d'exprimer ce qu'ils éprouvent. Madame Werner était livrée , à son tour, aux agitations et aux craintes qui avaient tourmenté Crettle. Beaucoup plus ^sensible aux jouissances du cœur qu'à celles de l'ambition , elle s'afffigeait d'un penchant, qui se fortifiait tons les jours, et que Charles ne cachait plus. Wemer lui représentait en vain qu'on ne gagne rien à combattre la nature ; que la naissance , la figure et les qualités de Charles lui promettaient un avancement rapide. Elle opposait à Wemer les dangers qu'il avait courus à Peterw^aradin , et Werher lui rap^ pelait ce jour, mi il déposa à ses pieds des tro-

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phées, que son amour lui rendait si chers. Elle était mère, elle soupirait et se taisait quand elle n'avait rien à opposer aux raisonnemens de Werner , et aux pressantes sollicitations de son fils.

Ces combats se renouvelaient tous les jours. Madame Werner devenait plus faible et ne s'en apercevait pas. On s'habitue insensiblement aux idées les plus sombres, et elles cessent à la fin d'affecter l'imagination. Elle adorait son fils ; mais elle l'aimait pour lui-même : elle balançait entre son bonheur personnel et un sacrifice qu'on ne se lassait pas de lui demander, lorsqu*un événement , qui influa sur l'état politique de l'Europe , acheva de la déterminer.

Deux hommes très-extraordinaires avaient fixé l'attention et l'admiration publiques : un roi de Suède, sobre par goût, continent par système, brave jusqu'à la témérité , inflexible dans ses vengeances, opiniâtre dans ses projets, supérieur aux événemens et même à la douleur, ruinant son peuple pour renverser et donner des couronnes, modeste au milieu des prospérités, et mourant en soldat, après avoir épuisé ce que l'infortune a d'affreux ; un czar , emporté , intempérant et cruel dans l'ivresse, mais voulant le bien, et s'en occupant sans relâche , tirant de la barbarie les plus vastes états de l'Europe , détruisant les préjugés, forçant ses sujets à cultiver les arts, et leur donnant en tout l'exemple : charpentier en Hollande, pour créer une marine au milieu

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dés glaces du Nord , soldat dans ses propres armées , pour ployer à la discipline ses officiers et les seigneurs de sa cour , élevant jusqu'au trône une aventurière, qui, sur les bords du Pruth , sauva son bienfaiteur et la Russie, condamnant à la mort un fils qui n'était pas à craindre , et dont le crime caché était de n'être pas digne de son père , mourant lui-même peu regretté du peuple qu'il avait formé , mais placé par la postérité , toujours juste , au rang des plus grands hommes , Charles XII et Pien^e I^^ n'étaient plus.

Un prince, amant des sciences, des arts, protecteur déclaré des artistes et des savans , écrivant lui-même et écrivant bien, qui avait la valeur de Charles, mais qui ne prodigua jamais sa vie, qui était né laborieux comme Pierre, mais qui trouva un peuple civilisé , habile à saisir les circonstances et à en tirer parti , souvent original , mais toujours homme d'état, de goût et d'esprit, Frédéric II venait de monter sur le trône de Prusse.

Un baronnet, de la figure la plus heureuse, d'un esprit vif et cultivé, plein d'ardeur et de courage , devait être agréable à Frédéric , qui avait tort d'être roi, mais qui avait raison d'être un grand homme.

* Werner avait été page de Frédéric-Guillaume. Cet emploi n'était recherché que par la bourgeoisie, et la pauvre noblesse, et ne conduisait, en effet, qu'au grade de sous-officier. Le caractère

brusque et bizarre de ce prince ajoutait aux dé f sagrémens de ce genre de service. Il semblait au contraire , qu'un page de Frédéric II pouvait prétendre à tout. Il ne fallait qu'un mot heureux^ qu'une aimable extravagance pour être remarqué, et marcher à la fortune.

Wemer, en entrant aux cuirassiers^ avait em*' porté les regrets du comte de Fersen , alors adjudant du roi, et gouverneur de cette jeunesse , si turbulente à Versailles, et si docile à Berlin. Fersen était devenu général , et Wemer avait toujours été en relation avec lui. Il lui écrivit une lettre pressante en fiiveur de Charles ; et Fersen., ami solide et vrai , comme ceux qui aiment avec connaissance de cause, Fersen porta au roi la lettre de Wemer.

Frédéric, despote comme tous les potentats réunis, mais accessible comme un magistrat ré^ publicain dans l'enfance d'une république, Frédéric accueillit Fersen , lut la lettre , et écrivit de sa main à la marge : « Si l'enfant est tel qu'on « le dépeint, qu'il vienne et j'aurai soin de lui ».

Wemer avait compté sm: les bons offices de son ami ; il s'était même flatté que Frédéric loi saurait quelque gré des services qu'il avait rendais à son père ; mais il était loin d'espérer une ré^ ponse aussi Êivorable. L'apostille du monarque porta la joie et l'espérance au sein de l'heureuse famille. Charles ne se possédait plus; les^saîHîes lés plus piquantes se succédaient avec rapidité;

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les grâces de son esprit ajoutaient à celles de sa figure. Sa m'ère le regardait à la dérobée^ l'écoiitait ayec ravissement, et disait tout bas à Werner : « Oui, mon ami, il aimera cet enfant, s'il « est capable d'aimer quelque chose xt.

Cependant le jour du départ approchait; tout était préparé, et madame Wemer, que ces préparatifs avaient distraite d'un sentiment pénible, fil un retour sur elle-même. Prête à se séparer d'un fils , qui ne l'avait pas quittée depuis sa naissance ^ elle sentit que Wemer n'occupait que la moitié de soii cœur, et que rien ne remplirait le vide qu'elle allait éprouver. Werner lisait facilement dans cette ame, pure et toujours ouverte. Il vit ce qu'elle soufiBrait , et ne quitta plus son épouse. (( Je te le rendrai, lui disait-il quelquefois, dans (( ces momens, où l'on se rappelle qu'on a été « jeune, où l'on cherche à l'être encore, et où « l'on regrette de ne l'être plus. Mon cher ami^ <c répondait^elle , l'amour se nourrit quelquefois a d'illusions ; mais une mère ne rêve pas le bon- « heur. » De tous les sentnnens, le plus solide, le plus tendre , le seul qui s'accroisse , par l'habitude et le temps, c'est l'amour maternel.

Une calèche, attelée de deux forts chevaux, s'arrêtd enfin à lia porte. Wemer et sa femme se proposaient de conduire Charles jusqu'à Lmiebourg, où il devait prendre la voiture pubUque. On compte les heures, quand on se sépaire de ce qu'on aime, et quelques minutes de plus siont

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un vol 9 fait à l'absence, qui rapproche d'autant (le l'instant du retour.

Werner était calme; mais ses expressions, le son de sa voix annonçaient sa sensibilité. Sa femme affectait un courage qu'elle n'avait pas , qu'elle ne pouvait avoir. Charles ne savait pas encore feindre, et son œil rayonnait de plaisir : il allait être page du roi de Prusse. Une sorte d'amertume se mêlait cependant à sa joie. Il fallait quitter sa mère, cette mère si aimante, et il convenait inté-; rieurement que ses caresses lui manqueraient. Mais l'éclat de l'uniforme, l'amour de l*indépendance , des honneurs , qui ne se, montraient à la vérité que dans l'éloignement, mais qu'on a le temps et l'espoir d'attendre à quinze ans , que de raisons de perdre la tête ! et quels moyens de s'en défendre ? Ces trois êtres , diversement affectés, se présentaient à la portière, lorsque Brandt arriva, son petit paquet à la main.

a Où vas-tu , brave homme , dit madame Wer- 'c ner J — A Berlin. — Comment, à Berlin ! — Si (f vous le trouvez bon. — Et que vas-tu faire à « Berlin? — Servir votre fils, comme j'ai servi ce son père. — Ah, mon ami !... s'écrièrent à-la- « fois Werner et son épouse. — Cela vous étonne , « je crois ! Que deviendrait ce pauvre enfant , seul ,: « dans un monde inconnu? que fera -t- il quand a il ne sera pas de service , et que le précepteur a des pages lui aura parlé une heure de ce que « Charles sait déjà sur le bout du doigt ? Il ira

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« courir la prétantaine avec ses camarades. Le « jeu lui enlèvera un tiers de son argent, les « fiHes un autre , et le chirurgien son reste. 11 fera « des dettes ; on le mettra en prison. Vous pieu- « rerez , et morbleu, tant que. le vieux Brandt « aura Famé dans le corps , vous ne connaîtrez « pas le chagrin. Je vous en prie , madame , lais- « sez-moi partir. S'il n'a plus sa bonne mère , qu'il « ait au moins avec lui son vieux camarade , son u meilleur ami. Je ne lui parlerai pas si bien que « vous ; mais, mort d'un diable, je lui donnerai, à « ma manière , des conseils qu'il faudra bien qu'il « suive. Je me logerai près du palais, je le verrai « tous les jours , et peut-être qu'en allant et vert nant , je pourrai glisser au roi un mot , qui ne « sera pas inutile à mon Joseph. »

On pense bien que Werner avait adressé Charles à quelqu'un qui devait le surveiller. Cependant la proposition de Brandt fut accueillie comme elle méritait de l'être : c'était une |!)reuve nouvelle de la bonté de son cœur, et de l'attachement le plus vrai. D'ailleurs, il n'était pas à présumer que celui, auquel Charles était recommandé, s'occuperait exclusivement de lui; et madame Werner était enchantée d'avoir quelqu'un qui le vît à chaque instant du jour, et qui pût lui rendre un compte exact de ses actions les plus indifférentes. Elle serra la main du/ vieux hussard , qui l'entendit à merveille, et qui sauta dans la voiture aussi lestement qu'un homme de vingt ans.

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Oa parla peu sur la route : chacun réfléchissait conformément à sa situation. Madame Werner regardait son fils avec attendrissement; Wc^ner se félicitait de l'éducation qu'il lui avait donnée ; le jeune homme faisait des cbâiteaux en Espagne ^ et Braudt composait un discours burlesque , qu'il devait adresser au roÂ, la première fois qu'il le verrait. On cessa enfin de rêver, au bruit que &reat les ponts de bois de Lunebourg, ébranlés par le trot dea chevaux et la rapidité des roues. On descendit à la meilleure auberge, et Brandt fat retenir denx places au coche de Wittemberg ^ qui partait le lendemain matin.

Pendant qu'on apprélaît le souper, madame Werner donna ses derniers conseils à son fils. Ce que la probité la plus sévère, ce que la vertu la plus douce ont de touchant et de persuasif, coulait de sa bouche avec cette faeilîté et cette grâce qui forcent fattention. Charles prch* mit à sa mère délie j^msàs oubliev ses leçons. Il était sincère eu ce momiei^ : il était encore sans passion.

Le souper fut triste. Werner seul rompait quelqn^ois le silence , et donnait à Charles quelques. avi« sur la matnière de se eondiwe en* vers ses supémurs et ses <^aux. La aière i^ plaudissait, àe l'œil et de la main^ aux si^es réflexions de W<Nrner. L^ Baronnet avait les yeux baissés sur son» assiette ; et itarandt , en alUnt et venant, mangeait le reste d'une entre-cote,, qu'il

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arrosait fréquemment de la plus forte bière brune qu'il avait pu se procurer.

On se coucha et on ne dormit point. Madame à

Werner se leva avant le jour , appela Brandt , lui répéta ce qu'elle lui avait déjà dit vingt fois, le. remercia affectueusement de ce qu'il entre*prenait pour elle^ malgré son âge et quelques infirmités , lui donna une bourse assez bien ^

garnie, et enfin lui recommanda l'économie, en ajoutant cependant qu'elle n'entendait pas que Charles manquât de rien.

L'heure fatale sonna enfin, et on sortit pour se rendre au coche. Les chevaux étaient déjà rais. En les voyant, madame Werner frissonna, comme si elle ne se fut attendue à rien ; elle prit la main de son fils et la porta à sa bouche ; l'aimable enfant se jeta dans ses bras. Elle le pressait sur son sein ; leurs soupirs se confondaient , un baiser en appelait un second ; on ne les comptait pas. Charles s'éloignait en pleurant, il se tournait vers sa mère , il voyait ses larmes , il revenait , les essuyait , recevait et prodiguait de nouvelles caresses. Le claquement du fouet mit fin à cette scène de douleur et d'amour. Charles et Brandt montèrent , les chevaux partirent , et bientôt la triste mère ne vit plus que la place où. son fils bien-aimé avait reçu et ses derniers adieux , et les dernières marques de sa tendresse.

Elle s'appuya sur le bras de Werner , et re- //. 20

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tourna à l'auberge. Je n'ai plu^ que vous, lui dit-elle en rentrant , et ée noovelles larmes , que l'œil des curieux cessait de contraindre , coulèrent avec plus d'abondance. Werner ne chercha pas à la consoler : il fit mieux , il s'affligea avec elle. Les raisounemens ne peuvent rien sur les peines de l'ame : le temps seul ferme ces plaies-là.

Revenons à nos voyageurs. La voiture était composée, indépendamment de Charles et de Brandt , d'un capucin de Neubourg en Autriche , qui allait préchant et gueusant dans les villages catholiques , prenant partout , et ne payant nulle part 9 ainsi que l'a prescrit son fondateur Fran-« cois; plus, d'une grosse réjouie de Munster en Westphalie, qui allait à Francfort - sur - l'Oder , toucher, disait-elle, le prix d'une trentaine de bœufs que son mari y avait vendus k la dernière foire , et dont il s'était réservé • les cornes et les cuirs. Le capucin , en qualité de prêtre indigne , s'était emparé d'une place de fond; la bouvière,' pénétrée de ce qu'on doit aux femmes , s'était assise à côté . du révérend ; Charles et Brandt , à qui il était égal d'aller en avant ou en arrière , s'étaient arrangés comme ils avaient pu. . Au départ du coche, le capucin salua- à la ronde, d'un air modeste et bénin, auquel un grand œil noir et des joues enluminées donnaient un démenti formel. 11 tira son bréviaire de sa manche , toussa , cracha , et pria avec toute la ferveur dont il était capable , en lorgnant à la

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dérobée les robustes appas de sa voisine. Celle-ci s'aperçut de la manœuvre du frocard , se pinça les lèvres, arrangea ou dérangea son fichu, et chanta, avec des ports de voix et forcer cadences perlées, une vieille romance avec laquelle oh l'avait bercée. Brandt, qui ne se souciait plus des femmes, et j3aur cause, et qui n^aimait pas davantage les capucins , avait battu le briquet , allumé sa pipe, et crachait méthodiqùemfeûé k là quatrième aspiration. Charles, qui n'avait pas encore perdu de vue le clocher de son village , Td^gârdait tout avec étonnement , à travels tint lucarne de six pouces en carré ; il se récriait sur tout , et trouvait que le monde ne finissait pas.

a Ne vous serait-il pas égal, mon camarade, c< dit le capucin à Brandt , d'attendre pour fiitûer « que nous soyons à la dînée ? — Je suis soldat , (c et vous êtes moine , ainsi je ne suis pas votre « camarade ; vous êtes ici gratis , j'y suis pour R mon- argeht; je fume parce que cela me dis- << sipCj et je me moque de quiconque y trouve « à redire. — Ah , mon cher frère ! je ne fais cette a of)servation que par égard pour madame. — Je « ne suiâ pas plus ton £rère que ton carnaVade. « Ne me romps pas la tête, et poursuis ta lec- ^< ture. »

La -conversation en demeura là ; mais la dame remercia sa révéretoce par un sourire , et à^ chaque cahot elle appuyait sa main sur son genou. La

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main d'une femme , courte , ramassée , rebondie , et passablement fraîche, produit toujours son effet , particulièrement sur un capucin , qui trouve rarement de pareilles aubaines. Le père Sacrament sentait les effets d'une grâce irrésistible ; son bréviaire lui tomba des mains , et roula dans la paille qui enveloppait les jambes des voyageurs; ses yeux s'allumèrent, et il appliqua saintement sur la joue de la dame un vigoureux baiser , en s'écriant : a Ecce ancilla DominL « Fiat mihi secundùm verbiim tuum » , repondit pieusement la dame , qui avait reçu une éducation chrétienne/

Brandt les regardait faire avec un sérieux imperturbable ; mais à la seconde accolade , il tira sa pipe de sa bouche , et les regardant de travers : «Ne vous serait-il pas égal, leur dit -il, a d'attendre à' la couchée ? — Madame est ici pour « son argent, répondit Sacrament; elle m'em- «c brasse , parce que cela la dissipe , et elle se <c moque de quiconque y trouve à redire. — Sa- « crebleu, reprend le hussard, je crois que tu tf fais le raisonneur. Vous ne savez donc pas , « canaille que vous êtes, que vous avez ici Fer- « dinand XVI, baron de Felsheim, qui voyage « par le coche , parce que les plus nobles ne « sont pas toujours les plus riches; que madame « sa mère, ma très-honorée maîtresse, l'a mis a sous ma direction, et que je ne souffrirai pas (c qu'une catin et un caffard prennent leurs éb^ts

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« devant lui. » Le capucin, sans perdre une seconde, détache son chapelet à gros grains, orné de médailles, à^agnus Dei^ d'un crucifix et d'autres brimborions en cuivre , et de toute la force de son bras il lance à la tête de Brandt- ce foudre d'une espèce nouvelle. Brandt, désespéré de s'être laissé prévenir , saute à la gorge du capucin. La dame veut les séparer, et en un instant, son bonnet *à dentelle, son fichu de batiste, et son tablier de taffetas-souci sont en lambeaux. Charles, qui continuait d'obçerver le pays, rentre sa tête dans la voitiire, et voit son ami que le capucin , dans la force de l'âge , serrait d'une verte manière. Sans prévoir ce qui avait pu donner lieu à cette rixe , sans s'informer de quoi il était question , il tombe sur Sacrainent et sa bouvière. Il saisit l'un par la barbe, l'autre par une oreille; il tire de toutes ses forces, les met à ses pieds, donne à Brandt le temps de respirer, et le combat recommence avec fureur. Les gourmades pleuvaiejit sans interruption ; on se pochait les yeux, on se cassait le nez, et le cocher n'entendait rien, parce que le bruit du pavé absorbait celui des juremens et des coups. Le nourrisson de Saint-François et la servante du Seigneur étaient maltraités , éreintés , ensanglantés , lorsque le plancher de la voiture , cédant tout-à-coup aux efforts des combattans , les vainqueurs et les vaincus tombèrent ensemble sur \2^ grande route.

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Les chevauK, allégés, prirent le petit tirot, et le con^cteur jugea avec beaucoup de sagacité qu'il était arrivé quelque chose d'extraordiaaire. Il tourna la tète, et vit ses voyageurs accrochés, péle-méle , par les cheveux , par les jambes , par les bra&, se roulant dans la poussière. Étonnement, stupéfaction ! Brandt, incapable de lâcher prise , étranglait son capucin ; Charles houspillait la westphalienne , et y prenait quelque plaisir, (c Bien ! petit; bravo! mon ami, lui criait le hus- (c sard , le pouce toujours fixé sur la gorge de sa a révérence; fessez-moi un peu cette commi^ett là. » Charles n'aurait pas mieux demandé , et . cependant il ménagea la vaincue. Tant il est vrai qu'une femme, fut-ce même une bouvière, conserve toujours des droits sur un cœur bien placé.

Le cocher , aidé de quelques paysans saxons ^ tira d'abord le père Sacrament des grifÉes de Brandt, et comme il avait incontestablemeat le droit de police dans sa voiture , il interrogea; les déUnquans, qui eurent tous raison, ainsi qu'il arrive toujours, quand il n'y a pas de témoins. Ce magistrat, en guêtres de cuir, en bonnet de coton, et en saraii de toile bleue, nageait dans une mer d'incertitudes, lorsque Brandt termina son plaidoyer par la péroraison suivante : « Ce « drôle-l^ allait exploiter la donzelle dans tOB a poulailler, ce qui est contre les règles. Je l'ai « prié honnêtement de se modérer, il a fait l'in-

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a soient; je l'ai battu , et j'en feraf autant à tous « ceux qui manqueront de respect à monsieur le « Baron, qui. veut *bien entrer dans les pages du « roi de Prusse, et que je conduis à la cour. Il y « a un commandant prussien à Wittemberg , où a s arrête ton équipage, que Dieu confonde, et « je t'y ferai passer une rouffle à la garde mon- « tante, si tu ne m^e fais justice de cet enragé « capucin. »

Le cocher , qui savait qu'il n'y a rien à gagnet avec des pages et avec des commandans prussiens , qui n'avait d'ailleurs dans Sacrament qu'untî très -piètre pratique, prononça comme tout autre aurait fait à sa place ; il mit le capucin à pied. Il rajusta de son mieux le plancher du coche. Charles , Brandt, et madame Bouvillon y remontèrent, après s'être lavé le visage avec de l'eau fraîche. On s'observa respectivement, on se fit assez mauvaise mine; mais on arriva paisiblement au cabaret, où on devait dîner. Brandt, persuadé que monsieur le Baron n'était pas fait pour manger • avec tout le monde , le conduisit dans la salle basse, et lui fit servir ce qu'il y avait de mieux. Pour lui , il se mit tout simplement à table d'hote , avec le cocher et la westphalicnne, et il but et mangea comme s'il ne s'était rien passé.

Il expédiait le reste d'un plat de choucroute, et allait mettre le couteau dans une éclanche de mouton, lorsque le capucin haletant, et couvert

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de 3ueur et de poussière ^ s'arrêta à la porté du cabaret. Il aperçut Brandt, «et se disposait à passer outre. Celui-ci, le meilleur humain de la terre , quand on faisait ses volontés , fut touché du piteux état de son adversaire , et se piqua de générosité. « Viens ici, frappart, lui cria-t-il, as- « sieds-toi , bois , mange , et je paierai. » Le père reçut l'invitation avec une humilité vraiment édifiante; il se mit au bas -bout de la table, où Brandt lui servit ce qu'il y avait de meilleur, et la réconciliation fut scellée le verre à la main.

« Ah ça , père , lui dit Brandt , pendant que le <c cocher harnachait ses chevaux , pour te prouver a que je n'ai .pas de rancune, je veux bien que a tu remontes en voiture ; mais par la mort, oba serve-toi. Ce n'est pas que tu puisses m'étontt ner, quoi que tu fasses: j'en ai vu bien d'autres a dans ma vie. Mais monsieur le Baron ne doit « encore rien voir de tout cela, et je te préviens a qu'au premier acte de paillardise je te fais sauter « par la portière. »

Brandt parlait comme s'il avait ejicore cette vigueur , qui le fit triompher dans trois ou quatre batailles, à Blèkède, à Marhek et autres lieux. Il ne réfléchissait pas que le frère était capable de l'assommer, et que si Charles ne s'était pas, le matin , mêlé de la partie , il s'en serait tiré avec les étrivières. Aussi le frstnciscain se moquait intérieurement de ses menaces ; mais il craignait le scandale , et surtout ses supérieurs. Il reçut donc •

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la niercuriale avec une docilité qui lui concilia les bonnes grâces de Braiidt. On repartit: le hussard, qui avait un petit coup dans la tête, raconta longuement l'histoire de ses compagnes ; Sacrament , celles des dévotes qu'il avait dirigées, avec l'énumération des bouteilles de liqueur, des pains de sucre, et des tablettes de chocolat qu'il en avait reçus; madame Bouvillon glissa à travers le tout quelques mots sur la stagnation du commerce; Charles, qui n'avait personne à qui il pût parler des sciences exactes et des beaux-arts, s'endormit, et c'est ce qu'il pouvait faire de mieux ; enfin on arriva, sans s'en apercevoir, à Danneberg, où on devait coucher.

« Mon ami, dit Charles à Brandt en* descen- « dant du coche, vais -je encore souper seul? — « Oui, monsieur le Baron; ces gens-ci n'ont pas « trente -deux quartiers. — Mais ne vaut -il pas « mieux manger avec eux que de m'ennuyer seul? « — Non, monsieur le Baron; un homme comme « vous doit savoir s'ennuyer quand les circon- « stances l'exigent. — Au moins, mon ami, tu me a tiendras compagnie. — Ce sera beaucoup d'hon- « neur, si vous le permettez. — Comment donc ! « je t'en prie. Je ne fais le Baron que depuis ce « matin, et je m'aperçois déjà que c'est un triste a métier. — Je souperai avec. vous. D'ailleurs je « suis un vieux militaire, je vous ai élevé, et cette « marque de bienveillance ne vous fera pas dé- « roger. Holà, hé, la fille? voyons la plus belle

3l4 £ES BARONS

« chan)bre. 9 C'était une grande pièce caivée^dont les murs étaient à demi cachés par quelques lambeaux de point de Hongrie; et pour ameuble'ment, deux lits à quatre colonoes ayec des rideaux de serge feuille -morte, six escabelles, et une longue table couverte d'une nappe, assez régulièrement tachetée de graisse et de vin. « Deux <f, couverts dans ce chenil, reprit Brandt qui était tt devenu difficile , des draps blancs s'il est poste sible, et cette nappe retournée. — Que.ferons- « nous d'ici au souper, interrompit Chai?les? — « Tout ce que vous voudrez, monsieur le Baron.. « Buvez un coup , cela fait passer le temps. — « Tu sais bien que je ne bois pas. — Si vous vou- « liez essayer une pipe ? — - Bien moins «acore. « Si j'avais mon violon , }^n jouerais. Oh, j'espère « bien n'être pas désœuvré ainsi à Berlin. — Holà, « hé ! la fille , un violon ? — Monsieur l'offîcter , « nous n'en avons pas. — N'y a-t-il pas de musi*- « ciens à Danneberg? — Nous avons un voisin « aveugle, qui nous fait quelquefois valser. — Va a chercher le violon de l'aveugle. — Il ne le prête « jamais. — Dis^ui que c'est pour un page du roi « de Prusse , qui le fera entrer dans la musique « du régiment des gardes. — Mais c'est que...^ — « Paix. — Je ne peux... —Paix , paix. Le violon de (( l'aveugle à l'instant, à la .wnute, ou Je vais « le chercher moi-même. — Hé! mon vieux cja- (( marade, n'est-il pas plus simple d'envoyé deux « ou trois florins à ce pauvre homme ? cela lève

0£.F£LSH£|M. 3lS

« toutes les diÇQcultés. — Je n'y peiisais pas ; vous « avpz raisoo. Ce que c'est que d'être seigneur de « village ! Tiens , la fille , trois florins à l'aveugle , à « condition que tu rapporteras le sabot. y>

Il valait bien trois à quatre pièces de six feninç. Les cordes étaient fai|,sses, l'airchet n'avait qpe la moitié de ses crins. Charles se dépitait, frappait du pied, et produisait cependant des e|l(e^ qu'il ne soupçonnait pas. Les filles de l'auberge venaient à la file écouter à la porte* de la chambre; les piarmitons suivaient sur la pointe du pied; Vbôtellier et madame son épouse se laissèrent égaleçaent entraîqer au charme de l'harmonie ; en^ le capucin et sa bouvière interrompirent une çoriversation très-animée, et se réunirent wx gens de la maison. On ne soufflait pas, on était tout entier au moderne Orphée, qui , piqué d'eti^e au-dessous de lui-même , s'écria tout*à"Coup : « Le maudit instrument ! il n'est bon (c qu'à faire danser » , et il joua la première valse qui lui passa par la tête. Les Allemands dansent comme ils boivent : ce sont deux dons de la nature qu'ib apportent en naissant. Dès les premières mesures, la porte s'ouvre, et chacun tenant sa çbacupe , entre * dans la chambre en sautant. Le pfire Sacramenty la robe retroussée jusqu'au genou, cède lui-même fi| l'exemple, et agite dans tous les sens son épaisse Westphalienne. Brandt, ii^digaé de ces manières libres , allait s'enxpîorter . <c yé, mon ami, lui dit Charles, laisse-les faire.

3l6 LES BARONS

i< Ne vois - tu pas que tout l'avantage est de mon c< côté ? je leur procure un moment de plaisir. « — Vous avez raison, toujours raison. Dansez « donc, roturiers que vous êtes, puisque mon- « sieur le Baron le permet. »

Brandt, qui ne dansait plus, mais qui n'oubliait rien, pensa que le souper souffrirait de la valse, et il fut faire un tour à la cuisine. Pendant qu'il retournait les casseroles , et qu'il arrosait le rôti, un petit homme trapu, armé d'un gros bâton noueux, entra, et demanda si le coche de Lunebourg était arrivé. «Oui, répondit « Brandt^ sans quitter la lèchefrite. — Et n'y «< avait^l pas, dans la voiture, une grosse et courte « femme , au nez retroussé , au sourcil épais et « à la peau blanchette ? — En êtes - vous aussi « amoureux, reprit le hussard en se tournant? — « Non, monsieur, je suis son mari. Mais je juge « à votre question qu'elle a fait des siennes en « route. Croiriez -vous que cette malheureuse <c là m'a quitté, moi qui ne suis pas mal*, pour « courir après un trompette de gendarmerie , « qui a passé son quartier d'hiver à Gluckstadt , « et qui s'en retourne à Berlin? — Ah, monsieur «.est cocu? — Oui, monsieur, et ce n'est pas « ce qui me fait le plus de peine. Ce qui me fâ- « che, et très-fort, c'est qu'elle s'est munie d'un « sac de cinquante ducats , que je voudrais bien « rattraper, et c'est pour cela particulièrement « que je suis à sa piste. — Votre femme et votre

DE FE.LSHEIM. 817

« sac valsent làrhaut avec un père capucin. — Je « vais leur donner de mon gourdin sur les oreilce les. — A vous, permis , monsieur » , et Brandt continua d'arroser le rôti.

Le petit trapu de Gluckstadt entra dans la salle de.bal, et n'y trouva ni la dame au nez retroussé , ni ses ducats , ni le capucin. Us s'étaient éclipsés pendant la chaleur de la danse , -et étaient allés renouer leur conversation , je ne sais oi*. Le petit homme se décida à faire une perquisition générale, et revint proposer à Brandt de l'aider à retrouver sa femme et son sac. Gelui-ci prenait fort mal la plaisanterie , et aimait assez à s'amuser aux dépens des autres. Il mit de la cendre froide sur les fourneaux, recula les broches, et suivit le pauvre mari , sur la pointe du pi«d , et dans le plus grand silence.

Ils entrèrent dans les chambres, les cabinets, ils furetèrent les écuries, les granges, tâtonnèrent, écoutèrent par-tout, et ne trouvèrent ni n'entendirent rien. « Nous aurions dû prendre une lampe, « chuchotait le mari. Quand on veut* surprendre « son ennemi, il ne faut pas éclairer sa marche», mâchonnait le hussard, et. ils traversèrent une seconde fois la cour, pour arriver à un certain hangard, qu'ils démêlaient à travers les ténèbres. En approchant ce bâtiment, le seul qu'ils n'eussent pas visité, ils crurent entendre un soupir. Us» redoublèrent de précaution, et s'arrêtèrent derrière un des poteaux qui soutenaient la cou-

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verture. ils écoutèrent de nouveau , et un second soupir leur frappa distinctement le tympan « Dif- 9ifusa est gratia in lahiis tuis y>, dit le père, dont Brandt reconnut aussi-tôt la voix, et quelques baisers , bien sonores , suivirent de près l'exclamation. « Et Deus aperuit vulvam n , continua bientôt le Inxurieux Sacrament « Sit nomen Domini be- « nedictwn » , répondit une autre voix affaîblilé et entrecoupée. — « Ah , coquine , je vous y prend» » , s'écria le petit homme qui savait un peu le latin; et il s'élance sous le hangard , jouant du bâton , frappant à droite, à gauche, en haut, en bas, et ne rencontrant que le sol et la charpente, les poteaux et un tas de fagots.

Brandt avançait , le dos courbé et les bras étendus. Il fit soudain un saut en arrière, en pous** sant un cri du diable, occasioné par le gourdiifi, qui venait de lui tomber d'aplomb sur le poignet. Un coffre à avoine se rencontra fort à propos; il s'assit dessus , en soufflant sur sa main , et en blasphémant à faire écrouler le hangard. .

Le bruit du bâton , les imprécations du mari, les hurlemens de Brandt, attirèrent enfiid les gens de }a maison, qui ne dansaient plus, car on ne peM pas toujours danser. Deux ou trois lantei*nes éclairèrent à-lâ-fois le lieu de la scène, et en à&kis. sauts le petit homme arriva au somttiet du tâS de fagots, où il ne trouva encore persortne. Lés marmitons, les servantes ne concevaient rien à ce qu'ils voyaient; ils interrogeaient, ils piail-

DE FELSHEIM. Sig

laient tous à la fats , et le petit homme fat obligé d'interrompre ses recherches, pour les mettre au courant de sa mésaventfire. Il termina son récit, en les pressant d'aller inviter le 'fiscal général à venir constater les faits , et prononcer ensuite la séparation de corps et de biens;

A ces dernières et terribles paroles , le coffre, sur lequel Brandt était assis, s'agita sensiblement. Le hussard étonné, se lève, regarde; le couvercle part , le capucin» s'élance , assène un vigoureux coup de poing sur roreillc du vieux guerrier , le renverse , s'accroche au premier poteau , parvient à la couverture , et se laisse couler chez le voisin , au milieu des huées , et en dépit tf une grêle de pierres, qui pleuvaient sur lui de toutes parts.

Le maître de l'auberge, ayant vainement essayé de rétablir l'ordre , avait pris le parti d'aller chercher la garde, après avoir soigneusement fermé ses portes. Le petit homme châtiait conjugalement sa femme , tapie au k>nd du coâire ; Brandt, revenu de son étourdissement , s'était armé d'une broche , et courait pesamment à la poursuite de son adversaire, auquel il jurait de ne pas faire de quartier , lorsque l'officier de police parut, accompagné d'une escouade.

A l'aspect du magistrat et dès baïonnettes , le tumulte s'apaisa , et chacun attendit respectueusement ce qu'allait prononcer le magistrat saxon, à l'exception cependant du hussard, à

3aO LES BARONS

qui le coup de poing tenait aux côtes. A Taiile d'uu treillage , il avait monté le mur du jardin , et il fourrageait la maison voisine, sondant, avec la ppinte de sa broche , les matelas , les paillasses , le foin, la paille, et jusqu'aux tonneaux vides, où il croyait probablement qu'un capucin pouvait entrer par le trou de la bonde.

L'officier de police commença son enquête, a Je suis cocu , dit le petit homme. — Il est cocu, ce répéta tout le monde à -* là - fois. La preuve , « reprit l'officier ? • — Je les ai surpris dans ce « coffre. — Ce n'est qu'une forte présomption. — « Présomption!... présomption!... Savez-vous le « latin , monsieur de la justice ? — Question imcc pertinente. — J'ai entendu de mes deux oreil- « les : Et Deus aperuit vulvam. — Passage de la « Genèse. — Et ma coquine de femme à répondu « par un sit nomen Domini benedictum. — C'est a de l'office de la Vierge ; je ne vois pas là de « délk. — Il n'y en a pas, monsieur l'officier, c< s'écria du fond du coffire la bouvière , qui comc< mença à se rassurer un peu, et ce coquin-là a m'a rouée de coups;- je ne peux remuer ni « bras, ni jambes, et je n'espère plus qu'en « vous, monsieiu" l'officier, je n'espère plus « qu'en vous. — Ah î vous vous faites justice a vous-même , et les contusions déposent contre « vous ! Fussiez-vous cent fois cocu , les voies de « fait vous sont interdites. Cinquante coups de « bâton sur les fesses. »

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Aussitôt deux soldats saisissent le petit homme , l'attachent en douze temps sur une planche , et le caporal lui administre , en mesure , la petite correction. « Je suis cocu et battu, dit le pauvre « diable , en se frottant le derrière. Je m'en conc( solerais, si vous me faisiez rendre au moins « mes ducats. — Qui te les as volés ? — Hé , parce bleu , c'est notre femme, — Il vous ment , a monsieur l'officier. Je ne l'ai pas plus volé que « je ne l'ai fait cocu. Encore cinquante coups de ce bâton , s'il vous plaît. ; — Ouais , c'est ainsi que « vous aimez votre mari ! il pourrait bien ne « s'être pas trompé. Au reste, je ne prononcerai « pas légèrement sur cette question incidente : « laissez-moi réfléchir...» Le magistrat se fix)tta le front , se gratta l'oreille , et d'un air de satisfaction, il demanda en quelle monnaie était la somme ? « En or , répondit la femme. Te voilà <c prise, interrompit le mari. Il y a vingt reich&- « thalers (i) parmi les ducats. — Voyons le sac, a reprit l'officier. » La petite femme balbutia , divagua , déraisonna , et le magistrat ordonna à monsieur le caporal de faire l'inventaire des poches de la dame. Elle y porta aussitôt les deux mains , et en même temps elle s'écria , stupéfaite et terrifiée: «Ah! le malheureux capucin! « il m'a escamoté le sac , en chantant avec moi « l'office de la Vierge. »

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(i) Le reichs-thaler vaut 3 livres la sols.

4i1I LES BARONS

Ces mots irâmenèreiit l'attentioïi ÉOr le tévérend, auqtiel on ne pensait déjà pins^ Informations prises , le magistrat et sa troupe se mirent en qnête, et cberchèrèht le père pendant ime partie de la rinit. Bran^t, à qni ie désir de la. vengeance avait rendu sa premièi'e ardeur, marcha toujours en tête des limiers de la justice, qui désespérèrent enfin de retrouveir le finocard.

Brandt s^en i*evenait trisf^fAaent , et s'arrêta , fatigué, elcédé; en face de la maison qui tenait à l*hôtellerie. Il s'appuyait ëur sa broche, et regardait en soupirant le 'derrière 'du toit par lë^el Sacrûment s^était évadé. Quelque chose d'inforine , que la ftlîblésse du créptiscrîle ne permettait pas de distinguer, pendait à la gouttière. Bràndt fixe attentivement l'objet. 11 cherche , il désire 'démêler des fdrmes humaines ; il croit appèrcevoîr le bas d\in corps nu , séparé 'des bras et de la tête. Tantôt il pense qu'un objet fantastique lui fasciné les yeux ; l'instant d'après , il se persuade Voir en effet dés jambes et des cuisses : les premiers rayons du soleil termineiït eîifin ses incertitudes, et lui font pousser un cri de joie : c'était Sacrament en personne.

En glissant le lolag dé la couverture , le fripon s'était pris par le bas de sa robe à un crochet de fèr qui soutenait la gouttière, et au moment où il croyait sauter à terre, il s'était trouvé suspendu , sa robe retournée par-^dessus sa tête. Vingt fois le hussard et les soldats avaient passé

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SOUS ioe tok ittalenccMatreuK , let Sacrament s'était tenu coi, XEtalgré la gésie de sa sîtoatioa. Il espérait quon se lasserait de le chercher, qu'on se •retirerait, et ique ses efforts Je sauveraient du mauvais pas où il slétait qngagé : rla Pirovidenoe t5u .ordonna autrenoent.

Bràndt, enchanté de sa découverte, ne .pensa plus qu'aux moyens d'arriver jusqu'au père, et •de ilui 'passer «a broche -au travers .du corps. Il avait remarqué une longue échelle dans la .cour de l'hôtellerie, et jugea d'abord .que cet expédient était le plus bref et :1e plus sur. Il allait doesser la fatale échelle, lorsqu'il fut arrêté par des réflexions admirables. H se .dit que, bien qu'il eût /vécu un coup de poing, al&ont sanglant ;qu'uu militaire ;ne . tpardonne jamais, lil n'était pas t généreux di'embraoher un eanenai sans défense; que l'honneur de sa vieille figip?e était indépendant de ta main d'un moine, et qu'il était plus sage de laisser àda justice ile .$oin de punir toutes ses fredaines à-la-^fois.

En conséquence , de ce ^raisounein^nt , il courut aj)i?ès l'officier deipolicé et ses geç^ il les ramena sur ses pas, leur montra le fran^cain, qui fat aussitôt dépendu, ifouillé, »et convaipcu d'avoir volé la bouvière. Les vingt ireiçhsithalerss'étant trouvés dans le sac, de tout fut remis au.ipaipi, qui ressembla parfaitement à cet homme, dont on a tant parlé pour avoir. été cocu, battu et content. fEnfîn le magistrat termiiia cette longue

séance par un arrêt motivé, dont on parle encore à Danneberg. Le voici , au considérant près, dont je juge à propos de faire grâce au lecteur.

a Pour le scandale causé par le père Sacra^ ment, cinquante coups de bâton.

« Pour l'argent volé par ledit père, cent coups de bâton.

a Total , cent cinquante coups de bâton , qui lui seront délivrés sur-le-champ ; après quoi ledit pèr-e sera reconduit à son couvent par les archers , et ce, de brigade en brigade.

a Item , la délinquante, qui a évidemment dépouillé son mari, et qui a fait pis peut-être, «ous le prétexte de chanter l'office de la Vierge avec un capucin, dans un coffre à avoine, sera mise en état de réclusion autant de temps qu'il plaira audit mari, ce qui pourra lui plaire longtemps.

a Item, comme il n'est pas impossible que ledit mari soit cocu, et qu'audit cas les contusions par lui faites à sa femme sont excusables, en raison du premier mouvement, la justice lui témoigne ses J^egçets de lui avoir fait macérer les fesses , et le déclare très-honnête homme , soit qu'il soit cocu , soit qu'il ne le soit pas.

« Le présent jugement sera affiché à Danneberg, au nombre de six exemplaires, aux frais du cocu présumé. »

Après avoir prodigué au magistrat de justes éloges, chacun se retira de son côté. Brandt, qui

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n*avait pas soupe, marcha droit à la cuisine, et trouva le rôti en charbons, les ragoûts desséchés, et les culs des casseroles brûlés. Il se dédommagea sur un volumineux fromage de Sandow, et monta, en cassant sa croûte, s'informer de la santé de. monsieur le Baron.

Le petit Charles, fatigué de faire crier son violon , s'était amusé à relire quelques feuillets des propositions d'Euclide, qu'il avait trouvées sous un lit ; et en attendant son vieux camarade et le souper, il s'était endormi à côté de sa lampe , les deux coudes sur la^ table , au moment même où Sacrament et la Westphalienne commençaient à réciter leur office , de sorte qu'il n'avait rien entendu du tintamarre infernal qu'oii avait fait toute la nuit.

Brandt le retrouva dans la même position, le réveilla, le fit déjeûner tant bien que mal, et pour qu'il ne fût plus exposé aux scènes de cabaret, ni aux exemples contagieux qu'on rencontre assez communément dans les coches , il alla chercher un chariot de poste, et lie second jour ils arrivèrent à Berlin , sans aventures et sans accident.

J'invite le lecteur à se reposer un moment. J'ai moi-même besoin de reprendre haleine avant de passer aux choses importantes , remarquables et attachantes d4bt je vais commencer la narration.

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