CHAPITRE XII
Conclusion.
Théodore et Brandt se retirèrent , sans que le comte de Colberg pensât à . les poursuivre. Il avait promis , et d'ailleurs tous ses soins s'étaient tournés vers la malheureuse famille. Sans doute , il ne pensait plus à s'unir à elle après l'événement dont il avait été témoin ; mais l'humanité , que la dissipation n'éteint jamais entièrement , et qu'une telle catastrophe ne manque 'pas de réyeiller, fit de ce seigneur un homme nouveau. Il se partagea entre les trois infortunés qui avaient également besoin de secours. Le jeune homme était près d'expirer ; les deux femmes étaient dans un état déplorable ; Colberg seul suffit à tous. Il joignit la prudence à l'activité : il se garda bien d'appeler les domestiques , qui reposaient loin
5o8 LES BARONS
du lieu de la scène ; la réputation de mademoiselle Blumenthal dépendait du plus profond secret, et il était facile de persuader au public que l'accident de son frère était la suite d'une querelle particulière avec un officier de la garnison.
Lorsque les dames furent tout-à-fait revenues à elles , il aida à les habiller, il leur fit part de ses réflexions , les fit entrer dans ses vues , et ce fut alors seulement qu'on éveilla les domestiques. On leur dit que leur jeune maître s'était battu sur les remparts; que M. de Colberg l'avait rencontré et l'avait fait reporter chez lui , et on les envoya appeler les chirurgiens. Ils examinèrent la blessure , et madame Blumental et Baltide, plus mortes que vives, attendirent ce qu'ils allaient prononcer... Ils décidèrent que le blessé ne passerait pas la journée. Cet arrêt jeta la jeune personne dans un état effrayant ; sa douleur , son délire étaient au combFe. Sa mère trembla qu'un même coup lui enlevât ses deux enfans. Il fallut qu'elle oubliât ses propres peines , pour consoler sa malheureuse fille , et l'empêcher de se déclarer coupable du meurtre de son frère. Elle priait le ciel de lui conserver Baltide, et elle la croyait complice de l'attentat de Felsheim : peut -on cesser d'être mère ? ' •
Le pronostic des chirurgiens ne se vérifia que trop. Après plusieurs alternatives de bien et de mal , Blumenthal eut un moment de connaissance. Sa mère espéra , et fit sortir tous ceux qui étaient
DE FELSHEIM. SoQ
présens , dans la crainte qu'il ne divulguât ce qu'on voulait ensevelir à jamais. 11 ne dit que quelques mots entrecoupés;* il donna à entendre que sa sœur avait été surprise par son amant , et qu'elle était innocente. Il déclara positivement que Charles , dans le combat , n'avait cherché qu'a le ménager ; que lui-même avait été au-devant du coup. Il demanda grâce pour Baltide , et il expira en pardonnant au Baron.
Comment peindre la désolation de sa mère et de sa sœur ? Il semblait impossible au destin de les rendre plus à plaindre , et de nouveaux coups frapperont encore les victimes. Au moment de l'inhumation , madame Blumenthal reçoit les lettres de messieurs Werner et Fersen. Elle apprend que le roi lui-même a prononcé le bonheur de Baltide, et le sang de son frère s'élève entre elle et son amant. Jamais elle ne peut être à celui qui l'a abusée ; elle a perdu sans retour l'honneur et le repos. Elle cache soigneusement à sa fille ces dispositions , qui. ajouteraient à ses maux. Les siens s'accroissent ; elle en gémit; mais elle en gémit seule, et le poids, qu'elle ne partage point, lui paraît moins accablant.
Le, même courrier avait apporté au comte de Colberg et aux autres colonels , l'ordre de partir dans les vingt-quatre heures , avec leurs régimens, et de filer sur Liébaw, où se formait une des colonnes qui devaient pénétrer en Bohême. La générale bat, le lendemain, dans tous les quartiers
5lO LES BARONS
(le Id ville ; les différens corps sont en bataille sur la place, et dans les principales rues; chacun est à son. poste : le major Felshelm seul manque au sien. Colberg, magnanime depuis qu'il a cessé de prétendre à Baltide , va trouver Théodore à la tête de sa compagnie. « Oublions , lui dit-il , ce qui « s'est passé entre nous, et ne pensons qu'à votre « ami. Dans un quart d'heure , les troupes se met- « tent en marche , et il n'a pas patu encore. — « Nous ne l'avons pas vu depuis cette nuit malce heureuse. Je l'ai cherché par toute. la ville; « son vieux hussard et ses gens courent imainte- « nant la campagne ; on le trouvera sans doute : a par grâce/ ne précipitez rien. — Je me tairai, <c Monsieur, aussi long-temps que mon devoir le a perinettra : je ne sais pas aécabler les malheu- « reux. »
Les régimens sont sur la route deLiébaw, et Charles ne s'est point présenté. Ils arrivent le troisième jour, et il n'a pas rejoint. Le colonel pouvait se perdre, en gardant plus long- temps le silence : il fit son rapport au prince de Dessau. L'intérêt que le jeune homme inspirait à la cour et à l'armée , était tel , que le prince lui-même résolût d'attendre un jour ou deux, avant de prendre aucune mesure. Un incident imprévu le mit dans la nécessité de dénoncer l'infortiiné major.
Une division autrichienne s'était avancée* pour couvrir Prague. Le général Festelitz , qui la com-
mandait 9 détacha vue forte avant-garde pour observer les Prussiens, et les empêcher, s'il était possible , de pénétrer en Bohême. Le comte Bathiani , général en chef des forces de Marie-Thérèse, était resté au centre <ki pays, pour se porter où il serait nécessaire , et s'opposer à la jonction des trois colonnes prussiennes. L'avant-garde de Festelitz s'était avancée avec rapidité , et occupait les hautes montagnes qui séparent LiébaW de Schandaw. Le général Dessau se décida aussitôt H débusquer l'ennemi. Il marcha toute la nuit, il tourna les montagnes , et attaqua au point du jour. I^es Autrichiens se défendirent vigoureusement ; mais les Prussiens emportèrent tous leurs retranchemens. Le régiment formé par Felsheim fit des prodiges , et le malheureux n'y était pas ! Festelitz", forcé dans ses gorges, se replia sur le corps d'armée , et Je prince de Dessau entra dans la plaine avec toute sa divison. .
Il avait à rendre compte au roi de ce premier avantage , et il n'était plus possible de lui cacher la désertion de l'officier chéri. Le prince savait combien Frédéric tenait à ia discipline-, et il craignit de se compromettre en n'observant pas les lois militaires , et en se bornant à instruire le monarque du délit ; il assembla donc, avant d'écrire, un conseil de guerre. Il y exposa le fait, avec une extrême modération; il chercha même a atténuer la faute : elle était évidente , et tous les membres du conseil opinèrent à la mort.
5l!l LES BARONS
IjC prince pleura en signant l'arrêt ; il pleura en le mettant dans son paquet , pour le soumettre à la ratification du roi... (i). Il recommanda le major à sa clémence.
Frédéric avait juré de ne jamais pardonner de fautes de cette nature. Plus il avait aimé Charles, plus il avait fait pour lui , plus il lui parut coupable. Ce prince , extrême en tout , oublia en un instant les qualités militaires et privées qui l'avaient si long-temps séduit; il se livra à son ressentiment ; il ratifia la sentence , et fit expédier, à tous ses chefs de corps, l'ordre de la mettre à exécution, à l'instant même où on trouverait le major.
Ce jeune homme. avait fixé l'attention, publique , pendant la dernière campagne. Les journaux avaient célébré ses exploits : ils annoncèrent son jugement. Lignitz, où il avait brillé un moment, Stavenow, où ses parens étaient chéris , retentirent de cette triste nouvelle. Baltide et madame Werner l'apprirent des dernières ; mais elles la surent enfin. La jeune personne, déjà affaiblie par ime longue suite de revers , ne put soutenir cette nouvelle atteinte. Une fièvre violente la saisit; elle fut sur le point de descendre dans la tombe , entr'oùverte pour son amant. Sa jeunesse, et les secours de l'art lui rendirent enfin la santé du
(i) Sous le règne de Frédéric II, on n'exécuta personne qu'il n'eût approuvé l'arrêt de mort.
1>£ FCLSUEIM. 5t3
corps ; mais rien ne put rétablir sa raison aliénée , et si elle en jouissait par intervalles , c'était pour sentir plus vivement son malheur.
Madame Werner était dans un état peu différent de celui.de Baltide. Heureusement, elle ignorait qu'elle fût I4 cause première de ces tristes évènemens. Elle ne se fut jamais pardonné d'avoir porté son fils à ces extrémités, en lui refusant ce qu'il aimait. Elle ne savait à quoi attribuer sa désertion. Il n'était pas possible d'y trouver un motif qui la rendît excusable, même à ses propres yeux ; elle ne fit pas moins ce qui dépendait d'elle pour le sauver. Elle écrivit au roi la lettre la plus forte , la plus soumise , la plus persuasive. Werner joignit ses supplications aux siennes : Frédéric dédaigna de leur répondre. Elle ne prit conseil alors que de sa tendresse et de son courage. Elle monta en voiture, et partit pour l'armée.
Elle arriva devant Prague, au moment même où cette ville ouvrait ses portei?, et où vingt mille hommes qui défendaient la place, venaient de se rendre au roi de Prusse : la circonstance paraissait favorable. Elle se jeta en larmes à ses pieds ; elle lui parla avec l'éloquence de l'amour maternel au désespoir. « Laissez-moi y madame , lui répondit « le roi. J'ai eu la faiblesse de l'aimer ; j'aurai le a courage de le punir ». Il lui tourna le dos, et il ne fut plus permis à cette dame de l'approcher. Elle revint à Stavenow, gémir sur le sort d'un //. 33
5l4 LES BARONS
fils, que son infortune lui rendait plus cher. £lle n'avait pas même la consolation de savoir où il s'était retiré , et de lui faire passer des secours.
Ce fut alors que madame Blumenthal arriva au dernier terme des calamités : elle était des* tinée à passer par tous les degrés de la misère humaine. Jamais elle n'avait pensé aux suites que pouvait avoir la dernière entrevue de Charles et de Baltide : elles se développaient lentement. Des signes, quelquefois trompeurs, firent d'abord soupçonner la vérité. Bientôt un accroissement sen* sible lie permit plus de douter, et Baltide fut la seule qui méconnut son état.
Il n'était pas possible qu'une femme vertueuse et délicate à l'excès, habitât plus long*temps une ville , où elle avait éprouvé tant de désastres. Elle résolut de dérober, à tous les yeux , la honte de sa fille et la sienne. Elle ne s'occupa plus qu'à réaliser ses biens, et à chercher un asile contre la maligpité et la froide compassion, plus insult2tnte encore. Le commandant de Glatz avait servi avec son mari. Elle le pria de s'informer si , dans les montagnes, qui environnent cette ville , on ne pouvait acquérir un domaine quelconque. Elle le laissait majitre des conditions , d'après la connaissance qu'il avait de sa fortune. Elle ne lui recommandait que la célérité.
C'est dans ce canton qu'était la terre de monsieur Fridberg. Le - délabrement- dans lequel il l'avait trouvée, le défaut de moyens, l'avaient forcé
DE FELSHEIM. 5l5
à des emprunt» considérables, dont les intérêts absorbaient la moitié du revenu. Il lisait exactement la gazette de Breslaw : c'est une des principales occupations d'un gentilhomme campagnard. Il y trouva un jour l'invitation à ceux qui auraient à se défaire d'un bien de quelque importance, de se rendre chez le commandant de Glatz. Il crut devoir profiter de cette occasion pourra liquider en vendant sa terre , et jouif* eii paix dé l'excédant du produit, qu'il comptait placer avantageusement. Il se rendit à Glatz , où il trouva quelques propriétaires , qui se présentèrent concurremment avec lui*
Après les informations d'usage, cet officier jugea que la terre de monsieur Fridberg était ce qui convenait le mieux à madame BlumenthaL Le prix qu'on en demandait, n'excédait pas son capital le bien était en plein rapport; la maison rebâtie à neuf, et la situation ^ agreste et solitaire ^ était telle qu'on la désirait. Le commaildànt se rendit sat les lieux ; il rendit compte à son amie de ce qu'il avait vu, et, courrier par courrier, il reçut ordre de conclure. Monsieur Fridberg traita , de son côté , avec l'un des propriétaires qui s*é^ taient trouvés avec lui à Glatz, et les deux contrats furent passés en métoè temps. * *
Madame Blumenthal quitta Lignitz , sans éclat et sans regrets. Une même voiture renfermait , avec elle , la, triste Baltide , la vieille Suzanne , et un domestique affidé. On marcha à petites jour-
5l6 L£S BARONS
nées : la vivacité est la compagne du plaisir ; la mélancolie produit la nonchalance. On ne s'arrêta à Glatz, que le temps nécessaire pour prendre des renseignemens indispensables , et on arriva , avec une sorte de satisfaction, au lieu où on devait vivre et mourir ignoré.
La maison était au bout du village. Elle était gaie et propre. Rien de recherché : c'était l'habitation d'un philosophe. Un appartement , au rezde-chaussée, ouvrait sur un joli parterre, fermé par une grille de fer, qui communiquait . à un assez beau parc, entouré de miu:s.* C'est là qu'on logea Baltide. Elle jouissait, pendant le jo.ur, de la promenade du parc ; le soir on fermait la grille , et quand la jeune personne ne reposait pas , elle prenait l'air dans le jardin. On ne voulait pas la contraindre ; on laissait ses portes ouvertes , et elle ne courait aucun danger : on avait comblé le bassin, et ^on avait arraché les treillages et les espaliers. •
Indépendamment des domestiques que madame Blumenthal avait amenés, elle avait. pris un jardinier et un valet de cour. La ferme était à vingt toises de la maison. Le fermier, ses gens „ et ceux de la propriétaire étaient armés , et en assez grand nombre pour éloigner les craintes , qu'une dame^ accoutumée au tumulte des villes , 'pouvait éprouver dans un lieu aussi retiré. Le village était habité par des gens simples, à qui on ne put cacher l'état de Baltide ; mais on leur .fit
DE FELSHEIM. 5i'J
aisément croire qu'elle était veuve d'un jeune officier tué au sié'gé de Prague , et que sa démence était l'effet du chagrin qu'elle avait ressenti de cette perte.
La jeune personne, pâle, défaite, l'œil éteint, les cheveux en désordre, passait les jours, et presque toutes les nuits dans le parc, ou dans son parterre. Elle errait à l'aventure, indifférente à tous les objets ; elle ne reconnaissait personne ; la voix même de sa mère ne la frappait plus ; elle était silencieuse , et si quelquefois un mot lui échappait , c'était le nom de Felsheim, qui se perdait dans le vague des airs.
Le moment où elle donna le jour à un fils, sembla apporter quelque changement à sa situation. Ses idées, qu'elle ne communiquait point, parurent se fixer. Son enfant l'occupa sans cesse, et c'est à lui seul que se rapportaient ses démarches, ses soins; c'est auprès de lui qir'elle retrouvait son cœur. L'amour maternel n'est pas né des institutions sociales ; il est l'instinct de la nature.*
Jamais on ne put séparer Baltide du fruit de ses tristesi amours. Le perdait-elle de vue une minute ,* une seconde , ses traits se décomposaient, elle poussait des cris aigus , elle entrait en fureur. Il fallut loger la nourrice avec elle , et la barcelonétte était placée entré les deux lits. Elle souriait, en effeuillant des roses sur l'innocent, qui sommeillait ; elle le*préssait dans ses bras, en appelant
5l6 LES BARONS
nées : la vivacité est la compagne du plaisir ; la mélancolie produit la nonchalance. On ne s'arrêta à Glatz, que le temps nécessaire pour prendre des renseignemens indispensables , et on arriva , avec une sorte de satisfaction, au lieu où on devait vivre et mourir ignoré.
La maison était au bout du village. Elle était gaie et propre. Rien de recherché : c'était l'habitation d'un philosophe. Un appartement , au rezde-chaussée, ouvrait sur un joli parterre, fermé par une grille de fer, qui communiquait . à un assez beau parc, entouré de miu^s? C'est là qu'on logea Baltide. Elle jouissait, pendant le jo.ur, de la promenade du parc ; le soir on fermait la grille , et quand la jeune personne ne reposait pas , elle prenait l'air dans le jardin. On ne voulait pas la contraindre ; on laissait ses portes ouvertes , et elle ne courait aucun danger : on avait comblé le bassin , et ^on avait arraché les treillages et les espaliers.
Indépendamment des domestiques que madame Blumenthal avait amenés , elle avait . pris un jardinier et un valet de cour. La ferme était à vingt toises de la maison. Le fermier, ses gens ^ et ceux de la propriétaire étaient armés, et en assez grand nombre pour éloigner les craintes , qu'une dame 9 accoutumée au tumulte des villes, 'ppuvait éprouver dans un lieu aussi retiré. Le village était habité par des gens simples, à qui on ne put cacher l'état de Baltide; mais on leur fit
DE FELSHEIM. 5l']
aisément croire quelle était veuve d'un jeune officier tué au siégé de Prague , et que sa démence était l'effet du chagrin qu'elle avait ressenti dé cette perte.
La jeune personne, pâle, défaite, l'œil éteint, les cheveux en désordre, passait les jours, et presque toutes les nuits dans le parc , ou dans sou parterre. Elle errait à l'aventure, indifférente à tous les objets ; elle ne reconnaissait personne ; la voix même de sa mère ne la frappait plus ; elle était silencieuse , et si quelquefois un mot lui échappait , c'était le nom de Felsheim, qui se perdait dans le vague des airs.
Le moment où elle donna le jour à un fils, sembla apporter quelque changement à sa situalion. Ses idées, qu'elle ne communiquait point, parurent se fixer. Son enfant l'occupa sans cesse, et c'est à lui seul que se rapportaient ses démarches, ses soins; c'est auprès de lui qir'elle retrouvait son cœur. L'amour maternel n'est pas né des institutions sociales ; il est l'instinct de la nature.*
Jamais on ne put séparer Baltide du fi:*uit de ses tristes amours. Le perdait-elle de vue une minute l une seconde , ses traits se décomposaient, elle poussait des cris aigus , elle entrait en fureur. Il fallut loger la nourrice avec elle , et la barcelonétte était placée entre les deux lits. Elle souriait, en effeuillant des roses sur l'innocent, qui sommeillait ; elle le*préssait dans ses bras, en appelant
Le moyen de se refuser à cette affection naïve ! Charles accepta tout, et le lendemain le petit paysan partit pour la ville. Le Baron lui avait bien recommandé de ne parler à personne de la rencontre que sa sœur avait faite , de ne s'ouvrir qu'à Brandt, et surtout de le ramener avec lui.
Le hussard avait trouvé tout naturel que Charles eût disparu au moment où Blumenthal tomba; mais il fut étonné de ne pas le voir le lendemain. Quelle raison le déterminait à se cacher? Monsieur de Colberg avait solennellement promis de ne pas suivre cette affaire : madame et mademoiselle Blumenthal avaient le plus grand intérêt à l'étouffer. Il fallait trouver le major, et l'instruirt de l'état des choses. Brandt le chercha chez Théodore, dans tous les lieux qu'il fréquentait habituellement, et ce ne fut qu'après avoir visité tous les coins de Lignitz, qu'il réfléchit que le regret d'avoir tué le frère de Baltide pouvait, en lui dérangeant le cerveau , l'avoir porté à quelque extrémité fâcheuse. Le brave homme, inquiet, sortit de la ville avec Hantz ; ils coururent les villages voisins ; ils questionnèrent tout ce qui se présenta, et n'en surent pas davantage. « Pourvu encore, a disait en pleurant le hussard, qu'il ne se -soit « pas jeté dans quelque puits , dans quelque n- « vière, et demandez-moi pourquoi? Il a fait lace moiir : hé bien ! tous les jeunes gens ne sont- «. ils pas amoureux ? Il a été surpris par un irère : « cela ne peut-il pas arriver à tout le monde.
I)£ FELSHEIM. 5:^1
« Ce frère est un brutal , qiïi ne s'explique pas , « et qui débute par mettre l'épée à la main : un
« brave homme doit -il se laisser tuer comme un
« poulet ? Monsieur * Blumenthal se fait passer <c mon sabre au travers du corps : tant pis pour a lui , ce sont ses affaires. Je ne vois pas qu'il y « ait là de quoi se désespérer. »
En pérorant, en disculpant, en blanchissant son cher major, Brandt continuait ses recherches pendant le jour, ne rentrait chez lui que très-tard , et' se remettait en campagne vers Taurore. Le petit pâtre le chercha à son tour, ne fut pas plus chanceux , et revint rendre compte au Baron du triste siiccès de sa course. Celui-ci le renvoya le lendemain , le surlendemain , et ce ne fut que le troisième jour qu'il apprit que le hussard occupait toujours le même domicile , et qu'il s'y retirait tous les soirs. Charles eut alors quelque envie de se déguiser et de s'introduire la nuit à Lignitz. Cette idée lui fit perdre encore vingtquatre heures , et ce ne fiit qu'après mille résolutions, qu'il, renonça à un dessein qui lui parut enfin dangereux , sous tous les rapports. Il s'arrêta à celui d'écrire un mot à Brandt et -de le faire remettre chez lui.
La bonne femme chez qui il était , n'avait ni papier, ni plume, 'ni encre: il fallut envoyer chercher .tout cela à la ville ; encore du temps perdu. Le. billet écrit , Charles pensa* que si on avait commencé des poursuites contré lui, *on
saisirait vraisemblablement ce qui viendrait à TadrQSse de Brandt, et qu'on reconnaîtrait son écriture : il crut devoir employer uae main étrangère. Que de lenteurs ! et son régiment marchait à la gloire.
Aucun des bûcherons de la foret ne savait écrire. La bonne femme envoya chercher son compère, homipe honnête autant que -pauvre: ces deux qualités sont quelquefois réunies. Il demeurait à quatre lieues de là , et cette journée était presque écoulée, quand il arriva. Charles lui dicta une lettre énigmatique, et donna au hussard un rendez-vous , à une grande lieue de la chaumière. Le jeune paysan devait aller l'y atf tendre ; il lui était facile de le connaître à la manière dont Charles le . dépeignit , et il pouvait, sans inconvénient , le conduire à sa chaumière : tant de précautions n étaient pas nécessaires ; inais le malheureux l'ignorait.
Brandt, fatigué de ses vaines perquisitions, douloureusement affecté du départ des troupes, prévoyait la perle de son jeune ami, et renfermé, depuis deux- jours , dans -sa chambre , il déplorait son sort. Etendu sur son lit , son mouchoir sur ses yeux , il était insensible . aux consolations de Hantz : il était temps que le commissionnaire du baron entrât. TjC brave homme prend et lit le billet , auquel il ne comprend pas grand'chose. Il interroge* le pâtre : il àpjwend que le baron est vivant , qu'il est chez des gens honnêtes. U ^
DE FELSHEIM. 5^3
lève ; il court à l'écaTie ; Hantz le suit.* Les ehevaux sont sellés , et tous trois prennent au grand galop le chemin de la foret. Le hussard , malgré , son âge, saute le premier à terre ; il entre dans la cabane ; il aperçoit Charles , il se précipite , il le presse sur son sein. Il pleure , mais c'est de joie.
Le baron apprend que Blumentbal est mort, que l'affaire est assoupie; mais que, depuis soixante heures, la division de Lignitz avance surLiébaw, à marches forcées : cette dernière nouvelle est pour lui le coup de la .mort. « Ne perdons pas une mi- « nute, s'écrie -t -il ; courons, vctlbns; tâchons « au moins de conserver l'honneur ». Il jette quelques pièces d'or dans la hotte hospitalière , il est à cheval , il part comme un trait ; Brandt et Hantz galoppent après lui.
On arrive à Lauba» : on a fait à peu près dix lieues de France. Les chevaux ] excédés, ont besoin de se refaire : le bouillant jeune homme envoie à la poste; pas un bidet : tout est en course pour le service militaire.*Deux heures se sont écoulées, et lui ont paru d^ siècles ; il est vingt fois descendu à l'écurie; ses chevaux ne mangent pas assez vite; il croit, en leur parlant, qu'ils par* tageront son impatience; il ne tient pas contre tatit^ de* lenteurs ; il se remet en selle. « Il est à peine sorti de Lauban , que la grosse artillerie se fait entendre. Il se désespère; il double de vitesse : il est encore à quinze lieues
de Liébaw. Il n'en a fait que cinq, lorsque son cheval tombe de lassitude. Il a considérablement gagné sur Hantz et Brandt, qui ne sont pas aussi bien montés que lui ; il faut les attendre : ils arrivent enfin, a J'arriverai trop tard; « je suis perdu, leur dit -il ; » et en effet le canon ne tire plus que de loin en loin. Il prend le cheval de Hantz ; il prête en courant une oreille attentive; chaque 'explosion ranime et soutient son ardeur : bientôt un silence absolu succède au fracas et à la destruction. L'espérance s'éteint dans son cœur ; le désespoir le remplit tout entier; il^rend un de ses pistolets d'arçon... Brandt est derrière lui ', il pousse sa monture , il détourne le canon avec son sabre, il le sauve une seconde fois de lui-même. « Vous n'irez pas c< plus loin, lui dit-il. Il est égal maintenant que « vous arriviez quelques heures plus tôt ou plus <c tard. Il faut atteâdre au premier cabaret des « nouvelles de l'armée. Commencez par me « rendre vos armes. — Jamais. — Vos armes, sa- « crebleu ! Vous me les rendez , ou vous vous « en servirez contre moi ». Il approche le baron, lui arrache ses pistolets et son épée , prend la bride de son cheval , et lui fait quitter la grande route. Ils s'avancent dans la campagne ; ils descendent à la porte d'une maison isolée. Le maître se présente ; sa figure est. ouverte ; elle inspire la confiance ; Brandt ne balance pas.: il lui i^aconte la déplorable histoire du major, et lui en fait
DE FELSHEIM. 5a5
aussitôt un ami. On le met dans une chambre, où on le garde à vue. Le hussard enterre ses armes dans le fumier, et il retourne sur la route de Liébaw.
Les hôpitaux de cette ville n'avaient pu recevoir tous les blessés ; ceux qui n'y avaient pas trouvé, place, étaient conduits à Lauban. Plusieurs voitures passèrent devant le bon homme; il interrogea les conducteurs, et leurs réponses lui confirmèrent ce qu'il redoutait (iéja. Il apprit les détails du cotnbat : il ignora quelques heures encore la condamnation de son jeune ami. Il attendit Hantz, qui cheminait à pied; il lui indiqua la retraite du major ; et il poussa jusqu'à Liébaw. C'est là qu'il sut qu'on avait tenu un conseil de guerre, et quel en était le résultat.
« Allons, se dit-il , du courage, Brandt; surmonte ft ta douleur ,• si tu veux calmer la sienne. C'est « à présent qu'il va te connaître. Le voilà mort <c au monde ; il ne l'est pas pour l'amitié. Je ce m'attache à lui ; je ne le quitte plus. Je n'em- « bellirai pas sa vie ; je l'aiderai, du moins à la a supporter». Il retourne, il revient, et dédaignant ces ménagemens, au-dessous d'un homme de cœur, il déclare à Charles qu'il est condamné, et qu'il faut pourvoir à sa sûreté. « Le pays est plein de a troupes ; vous serez in&illiblément découvert <c ici. Nous partirons cette nuit ; nous nous réfut< gierons datis les montagnes. — Je ne me cacherai « point. Je mérite mon. sort, et je le subirai. —
SsèÔ LES BARONS
« Et Baltide ? — J'ai tué son frère. — Confeervez- (c lui son époux. — Lui présenterai- je une main «c fumante de son sang ? Elle ne peut être à moi: « j'ai la vie en horreur. — Et votre mère, ne lui « devez-vous rien 3 — Ah ! ma mère... ma mère!... « — Vivez pour elle , si vous ne voulez plus vivre « pour nous. Nous trouverons quelque moyen a de nous échapper ; nous passerons en pays a étranger; madame Werner dénaturera son bien, <c vous serez hoiireux encore, et si vous n'avez a pas Baltide , hé bien ! sacrebleu , vous en épou- (c serez un autre.. Il y a de jolies filles en France, « en Angletere , tout comme en Allemagne. »
Chs^les, accablé, n'entendait et ne répondait plus rien. C'est un faible enfant, que tout efi&aie, et qui n'a pas de volontés. Brandt prit dès ce moment un ascendant sans bornes , et se chargea de tout diriger. Il fit d'abord partir Hantz pour Stavenovv^ : il paraissait au hussard que le premier devoir était de consoler, de rassurer madanoe Werner. .
On savait déjà * à Lauban que Charles était condamné. Sa livrée y fut reconnue par un offi* cier blessé de son propre régiment 2 nos oeao^' rades ne sont pas toujours nos amis. Celui-ci, jaloux de son major, dénonça son vakt de chambre. Il fut arrêté, emprisonné, et on lui notifia qu'il ne serait libre que lorsqu'il aurait déclaré l'asile de son maître. Il était. incapW^ de le trahir ; il l'eût voulu en vain : dès la
DE FELSHEIM. Sîiy
même nuit, Brandt s'était enfoncé, avec lui, dans les montagnes les plus arides et les plus escarpées.
Leur confiance en ce domestique ne leur permit pas de douter qu'il ne remplît sa mission , et de ce côté-là , ils furent dans une entière sécurité. Hantz ne pouvait écrire à Stavenow , sans que sa lettre passât par les mains du geôlier, qui ne manquerait pas de la lire, et d'en mésuser: il le sentit, et ne hasarda rien. Il attendit tout du temps, et ces diverses circonstances furent cause. que madame Werner ignora près d'un an, ce qu'était devenu son infortuné fils.
Les crêtes des monts qui avoisinent Liébaw n'offrent aucune habitation , et ne sont fréquentées que par quelques pasteurs. Cette classe d'hommes, étrangère aux grands évènemens qui bouleversent le globe , vit insouciante et jîaisible. Ces bonnes gens ne paraissaient pas à craindre au vigilant hussard. Cependant la curiosité , un mot lâché sans intentioti , pouvaient exposer et perdre le baron : Brandt le déroba à tous les yeux.- Ce fut au fond d'unis carrière abandonnée , qu'un jeune homme de la plus belle espérance, comblé des dons de la fortune et de Famour , naguère le favori d'un des premiers souverains de l'Europe , cacha sâ tête poursuivie et proscrite. Le seul ami qui lui restât au monde , passait les journées avec lui, et l'entretenait , à. sa manière , de ce qui pouvait le dis-
5u8 LES BARONS
traire de ses peines. Il parlait peu du passé ; il affectait de mépriser le présent; il s'étendait avec complaisance sur l'avenir ; il le parait , Fem; bellissait , et il ne connaissait pas rallégorie de Pandore.
Le soir, il allait à la découverte , et à la provision. Il garnit insensiblement la carrière des objets utiles qu'un homme seul pouvait y transporter. Des habits bourgeois remplacèrent les imiformes; des nattes et des couvertures servirent de sièges et de lits ; un arrière-coin fut disposé pour la cuisine. C'est là qu'un feu de bruyères cuisait des alimens simples et sains. Brandt redevenait près du fils , ce qu'il avait été avec le père , trésorier , pourvoyeur , cuisinier.
Après avoir pourvu au nécessaire , il »pensa à l'agréable. De la bougie et des livres, un violon et de la musique procuraient à Charles quelques momens de distraption , et l'aidaient à supporter l'ennui inséparable d'une tellç condition.
Lorsque Brandt, à force de soins, eut calae les premiers transports de son jeune ami, quu n'éprouva plus que cette mélancolie qui i^ons garantit des excès , par cela seul qu'elle nous ote notre énergie et nos forces , le bon hussard étendit ses courses un peu plus loin. U avait, en soupirant amèrement , rasé sa moustache ? coupé ses cheveux en rond, endossé l'habit complet de grosse ratine grise. Le chapeau ra-
DE F£LSH£1M. 5^9
battu, et le gros bâton à la main, il ressemblait assez à un marchand de bœufs, et il passait partout sans être remariqué. Il prenait un état exact des routes , des ponts , des gués , de la disposition des différens détachemens. Il marquait les taillis, les ravins, les creux des rochers 'où on pourrait se retirer, si on était aperçu et poursuivi , lorsqu'on jugerait devoir s'éloigner. Il faisait , sans le savoir, les fonctions d'un maréchal-général des logis de l'armée.
Ce travail cependant ne pouvait être utile qu'à une époque, qu'on ne pouvait encore déterminer. liC roi de Prusse avançait en Bohême; mais il avait laissé des troupes dans ces gorges , pour sassurer des positions au cas d'une défaite. Les premiers corps n'étaient pas éloignés de la carrière, et il était probable que si on en évitait un , on tomberait au milieu de quelque autre.
Le souvenir de son éclat passé , sa nullité actuelle , l'obscurité de ses destinées futures , affligeaient Charles , et altéraient sensiblement sa santé. Brandt, toujours affectueux , toujours attentif, le faisait sortir, quand la nuit était obscure et le temps serein. Il le menait respirer l'air salubre des montagnes, il l'engageait à prendre quelque exercice ; il lui présentait des infusions de ces herbes si communes en Suisse , et qu'il trouvait çà et là, aux environs de Liébaw. Il grossissait les avantages de Frédéric , pour être en droit de conclure qu'il ne tardernit pas à re- II. 34
tiio LES BAROirS
tirer <)e& troupes, qui devenaient inutiieaàins ces défilés, et qui, réunies à son armée ^ lui assureraient de nonveaux succès. Il parlait de la Cacilité qu'ils auraient alors à suivre telle route quils voudraiftent choisir;* il vantait les vins de France , les agréraens , les grâces lutines des Françaises 9 qu'il n'avait jamais vues, la satisfaction vive et pure qu'il goûterait à Paris, au moment, où il embrassierait sa mère. Il répétait ses vieux contes ; il chantait ses romataees chevaleresques, et il s'efforçait de les rendre nouveUes, en affectant une gaité qui était loin de soa cœur. Il faisait quelquefois sourire l'infortuné : il était alors le médecin du corps et de l'^oie.
liia vérité , qu'il cachait soi^eosenieat au barofli car il £aut ssfvok tromper et amuser sou ami malheureux , k. vérité est qu'il nse coi»ptait pas pouvoir le tirer de là avant la paix. II. fisiilait , ou traverser les états du roi de Prusse^ pour gag>^^ les villes anséatiques , ce qui eut été d:U«e extrême imprudence, ou attendre que les V^' siens eussent évacué la Bohésie^ pour pénétrer en Italie par la Bavière et l'Aiibrftehe. hsf, tâiofs d'effectuer ce dernier projet, le seul qui-ftt praticable , paraîssail: encore éloigné.
Lès jours, les semaines, les mois se suivaient, et les deux amis menaient tristement la vnèrn^ vie. Le printemps, 1'^ étaient écoulés; fa^" tomne tirait à sa fin; des pluies abo»d«fl^^ annonçaient l'hiver. Les eaux qui filtraient dans
DE FELSHKIM. 5v3f
k carrière, la rendaient tn'al-saine et plus désagréable. L'infetigable Brandt avait donné de la pente au sol ; il avait exhaussé la partie habitée^ Malgré ses efforts, l'eau gagnait de jour en jour. « Qu^importe , disait Charles , que notïS quittions « aujourd'hui ou demain cette demeure insup- « portabîe ? il est évident qu'il faudra bientôt en « sortir. De ton aveu , les troupes qui nouîi ence vironnent travaillent à se barraquer : cela « n'annonce point leur • prochain départ, et il « vaut mieux mourir que de vivre plus longce temps ainsi. M II était faible, languissant; le chagrin pouvait amener une nïaladie grave , à laquelle l'amitié n^eût pu apporter de remède : Brandt craignit de pei'dre enfin le fruit de tant de soins et de travaux. II consentit à partir.
De quel côté tourneront-ils leurs pas? Quel est Fasile qu'ils choisiront ? Partout le danger est égal. Il faut cependant prendre un parti , et ne pas marcher au hasard. Brandt ne dissimula ptcrs au baron les obsta<^les sans nombre qu'il faudrait surmonter. Il exami^ia , avec lui , les notes qu'il avait rectfèilhes dans ses courses; ils se consultèrent loiig-temps, et Charles convint de l'impossibilité de s'éloigner de leurs montagnes. Mais cette chaîne s'étend jusqu'à Glatz , où était la terre de monsieur Fridberg , qu'il avait tiré de prison, qui lui avait juré une amitié k toute épreuve, et qui le recevrait sans dout^ avec joie. On n'était éloigné de Glatz que de trente lieues:
environ. Ce trajet pouvait se faire en trois nuits , et il ne paraissait pas difficile de se cacher pendant le jour. Ils s'arrêtèrent à cette idée, la seule qui leur parut praticable , et ils disposèrent tout pour se retirer chez monsieur Fridberg , jusqu'à ce qu'ils pussent quitter l'Allemagne.
Brandt fut acheter des armes à Liébaw : ils n'étaient pas gens à se rendre. Ils voulaient réussir, ou se faire tuer. Il se munit d'un bissac pour porter des provisions, et le quinze décembre mil sept cent quarante-quatre, après le soleil couché, ils sortirent de la carrière pour n'y plus rentrer. C'est peut-être de l'adversité que naquit l'esprit religieux. Charles tomba à genoux; il remercia le ciel de l'avoir dérobé si long-temps aux ennemis qui l'environnaient; il l'invoqua pour le. succès de son voyage ; il lui demanda que personne , après lui , n'eût besoin des meubles grossiers qu'ils laissaiei;it dans le souterrain.
Les ténèbres , qui s'épaississaient à chaque instant, couvraient leur marche, mais la rendaient incertaine et pénible. Charles connaissait la position de Glatz; il savait un peu .d'astronomie. Il se dirigea par les étoiles , et s'il ne suivit pas la ligne la plus droite, au moins il ne s'égara pas. Les feux avertissaient nos voyageurs des cantonuemeiis des divers pelotons : ils faisaient alors un circuit, pour éviter les postes avancés, et au point du jour, ils se tapissaient dans un creux
DE FELSUËIM. 533
de rocher , dans des bruyères. Us prenaient quelque noumture , ils reposaient l'un après l'autre , et attendaient patiemment que Tobscurité leur permit de se remettre en route.
A la- fin de la troisième nuit, Charles, ainsi qu'il l'avait prévu , distingua les clochers de Glatz*. Il ne restait que quelques lieues à faire : les deux amis s'arrêtèrent encoi^e , et réfléchirent à la manière dont ils s'introduiraient chez monsieur Fridberg. Charles se rappelait lui avoir entendu dire que son château , le seul édifice remarquable du lieu, était au bout du village de Neurode , situé à la gauche de Glatz. Il fallait passer sur les glacis de la place; il était donc nécessaire d'attendre la fin du jour. Il était prudent de convenir d'abord avec monsieur Fridberg des noms qu'on prendrait, et de l'histoire qui déjouerait les curieux et les malveillans, s'il s'en trouvait parmi des paysans laborieux. Il était donc indispensable de le voir, avant de parler à personne de l'endroit. En conséquence, nos voyageurs se déterminèrent à s'informer simplement à Glatz du chemin de Neurode , à y chercher l'habitation du seigneur, et à se faire annoncer, sans autre explication , par le domestique qui viendrait leur ouvrir.
Ils arrivèrent à l'entrée du village , ainsi qu'ils l'avaient projeté. La fortune semblait s'être lassée de les persécuter. Pas une maison ouverte , pas une lampe allumée ; tout était calme , tout repo-
sait : la médiocrité dort toujours d'un bon soimne. Ils avanœnt, ils se trouvent sous un long mur , au-dessus duquel s'étendent des branches touffues : c'était le parc. Des lumières qui brillent, à travers les croisées, leur indiquent le château. Ils n'ont plus que deux cents toises à parcourir , et ils vont être en sûreté ; ils s'en flattent au moins... Le tambour se fait entendre; des flambeaux que portent des soldats , éclairent un bataillon qui entre à Neurode. Il vient à leur rencontre ; la rue est étroite ; ils ne peuvent éviter ce péril imprévu qu'en retournant siu: leurs pas, ou en escaladant le mur du parc. La frayeur grossit les objets, que la présomption ne daigne pas même envisager : il n'était pas à présumer que des soldats fatigués fissent beaucoup d'attention à deux hommes très simplement vêtus , dont les armes étaient cachées : cependant Charles et Brandt ne pouvant se décider à rétrograder, s'entr'aidèrent et sautèrent dans le parc.
Le bataillon fila. Charles voulait repasser dans la rue , pour éviter les soupçons qu'ils donneraient aux domestiques, en se présentant par rintérieur des jardins : Brandt lui observa que les tambours avaient sans doute éveillé les h2d>itans , que le plus grand nombre sortait peut-être déjà de ses chaumières , que les soldats euxmêmes allaient se répandre çà et là , pour trouver ou passer le reste de la nuit , que monsieur
DE FJiLSHEIM. 535
Fridbecg avait sans .doute entendu parterde leur triste destinée ^ qu'en supposant ()u'il ^tnatquât quetqtve surprise ep les. voyant, il : serait facile d'en imposer à^es gens, enfin que de deux iuconvéntens il fallait choisir le moindre, et il détermina son jeune ami à le. suivre au château.
Madame Blumenthal avait pris pour jardinier un jeune homme assez bien bâti , amoureux d'une fille de Neurode. Son travail prenait toutes ses jout^nées, et la régularité de la maison ne permettait pas que personne en sortit après souper. Le logement de Pliimpeir était à lentrée du parc ; c'est en franchissant le mtur qu'il allait , tous les soirs , causer uue heure où deux avec Babole , et il revenait par la même route. Il était à peine rentré dans le parc , lorsque le tambour se fit entendre. Il s'arrêta, et la lueur des flambeaux lui fit distinguer deux hommes , qui vé* naiént d'atteindre le faite de la muraille. Il ne douta point que ce ne fussent des voleurs. Il avait qudqùe fermeté ; il courut à sa loge , s'arma d'un fusil à deux coups , et chercha , dans les ténèbres , ceux à qui il supposait des desseins criminels.
Charles et Brandt étaient parvenus à la grille qui fermait le parterre , où était le pavillon de Baltide. Il y avait dans l'appartement des bougies allumées. L'intérieur , autant qu'ils en purent juger par les intervalles que laissaient les rideaux ,
leur parut meublé avec une sorte d'élégance. Us ne doutèrent pas que cette partie fut habitée par monsieur Frîdberg lui-même. Us essayèrent d'ouvrir la grille ; elle résista à leurs e£Fort6. Ils appelèrent à demi-voix ; personne ne répondit. Ils allaient pousser jusqu'au corps-de*logis, lorsque Plumper leur cria d'arrêter , en les couchant en joue.
Brandt se tourne, tire ses pistolets, marche droit au jardinier , lui ordonne de jeter son fiisil , et jure que s'il tarde une seconde, il va lui casser ia tête. Plumper , intimidé , balance. Charles , qui s'approche , d'un autre côté , répète l'ordre et la rnenace ; le jardinier tombe à genoux , et obéit.
a Qui es -tu, lui demanda Brandt? — Le jardi- « nier du château. — Conduis-nous à monsieur « Fridberg , sans que nous soyons vus de perce sonne, et il ne te sera fait aucun mal. — Mon- « sieur Fridbei^ n'est plus propriétaire de ce a domaine. — O ciel! s'écrie Charles... — D 1'* a vendu depuis six mois à une brave dame , qui « n'a ni or , ni bijoux , qui n'a jamais fait de « mal à personne , et ce serait conscience à vous c( de lui en faire. Tout est perdu , reprit Charce les, perdu sans retour... Où aller... Que de- « venir!... Du courage, monsieur, du courage, « poursuit le hussard. Sortons d'ici , rentrons (c dans les montagnes; il sera temps de se dëses- « pérer demain , si nous ne trouvons auciuH'
DE FELSHEIM. SSy
« ressource. Jardinier, n'y a-:t-ii point ici de « porte qui donne sur la campagne ? — Oui mes « bons messieurs, et elle n'est point à trente « pas. — Ouvre-nous , et retire-toi. »
Ils s'éloignaient , lorsque Charles croit s'entendre appeler dans le pavillon. Il s'approche de la grille... On prononce distinctement son nom... Il écoute : on n'articule plus que des mots sans liaison ; mais cette voix l'a frappé... Il revient à Plumper. «Comment se nomme la dame' qui a « acheté ce château ? — Madame Blumenthal , « mon bon monsieur. — Dieu! grand dieii !... « C'est Baltide que j'ai entendue... C'est Baltide a qui m'appelle !... Tu dois avoir une double clef ce de ce parterre ; domie-la-moi... donne-la-moi. » Le jardinier résiste : Brandt le persuade avec ses argumens ordinaires. Plumper sent le bout d'un pistolet appuyé sur sa poitrine. La clef tombe ; Charles la ramasse , il ouvre la grille , il est dans le pavillon.
Le jardinier interdit , déplore le sort de sa jeune maîtresse. Brandt lui impose silence, le contient , l'empêche de faire un pas.
Charles était tombé aux genoux de Baltide ; il mouillait ses mains de ses larmes. Baltide paraissait l'écouter attentivement, et ne répondait rien aux prières , aux regrets , aux voeux d'un amour qui ne s'est jamais démenti. Étonné de ce silence inexplicable , Charles la fixe , et il est saisi d'horreur. Ce n'est plus cette jeune fille si tendre , si
naïve , si jolie , si fratche , si foiàtre. Ses yeux sont ternes , ses joues livides , sa maigreur effrayante ; elle n'est plus que l'ombre d'elle-ménoe. Elle parle enfin , elle parle , et Charles sent tous les maux qu'il a causés. Sa santé perdue , sa raison aliénée , tout cela est son ouvrage.
11 se lève, il s'éloigne, il sort de ce lieu, où tout lui reproche ses crimes. Il rejoint Brandt, il le rejoint égaré , hors de lui. Baltide , par un mouvement machinal , prend un flambeau; elle trouve les portes ouvertes , elle sort de son pavillon , elle s'avance gravement , elle parait sur les marches de la grille. Sa longue robe blanche, ses cheveux, flottans sur sa gorge desséchée, la flamme vacillante de la bougie , qui répand sur ses traits une teinte verdâtre , tout se réunit pour porter au dernier degré la terreur et le saisissement. Charles, sans pouls, sans haleine, sans force, étend les bras vers Brandt^ le rencontre , s'appuie sur lui , et cache sa tête dans son sein.
Baltide s'approche ; elle appdle Felsheim , Fels* heim qui est devant elle, et qu'elle ne connaît plus. Elle l'accuse de lui avoir ravi son innocence , elle lui reproche sa fuite , elle parle de son filsce Mon fils !... mon fils ! » s'écrie Charles... H ignorait qu'il fût père. Un sentiment prompt comme l'éclair , un mélange subit d'amertume el de joie le rend à lui-même. H se tourne vers Baltide... il veut voir son enfant, l'embrasser.-
1)K FKLSUEIM. 53c)
il presse , il supplie , il promet de s'éloigner à l'instant même , et pour toujours. La tendre mère le repousse. c( Jamais, jamais, dit -elle, <T un étranger n'approchera mon fils... Vois-tu, « vois-tu l'état où ma réduite son père?... Boiur- « reau de son amante , il le serait aussi de son « enfant... Il t'a peut-être envoyé pour me pri- « ver de ce qui m'attache encore à la vie. » Bourrelé par ce qu'il voit , par ce qu'il entend , suffoqué par ses sanglots , mais voulant au moins être père un instant , Charles retourne au pavil* Ion ; Baltide est sur ses pas. Elle saisit son habit , il se dégage ; elle croit l'arrêter ^ il l'entraîne; elle pousse des cris affreux. La nourrice , qui repose paisiblement , et que le baron , dans son trouble, n'a point vue à côté de Baltide , la nourrice s'éveille au bruit que fait sa jeune maîtresse ; elle regarde autour d'elle , et ne la trouve plus. Cette femme , effrayée à son tour , sort par une porte , qui communique avec le corps-de^logis ; elle appelle madame Bluraenthal et les domestiques. Les tambours, qui ont battu sous leurs croisées, les ont aussi éveillés. Us sont debout, ils s'alarment, ils accourent, ils traversent le pavillon, le parterre... Ils s'arrêtent devant Baltide , étendue en travers de la grille , et cherchant encore à en défendre le passage ; ils voient près d'elle un homme en délire, et qui cependant parait la respecter. Ils relèvent l'infortunée; ils s'approchent de 1 audacieux...
54o LES BARONS
Madame Blumeiithal et lui se reconnaissent... C'est la foudre pour tous deux. Charles se jette la face contre terre; il prie le ciel de Teugloutir Madame Blumenthal étend aussi ses mains vers l'Être des êtres ; mais c'est pour invoquer , pour appeler ses vengeances sur le meurtrier de son fils , sur le séducteur de sa fille ; elle le maudit , elle rentre. Les domestiques referment la grille, transportent Baltide , et croient que sa mère a aussi perdu la raison : c'est la première fois qu'elle a accusé Felsheim en leur présence.
Le jeune homme est resté dans la même position. Dans les convulsions qui l'agitent, il arrache l'herbe autour de lui , il gratte la terre , il semble chercher à l'entr'ouvrir. Pour la première fois, Brandt perd le. jugement ; il est incapable de penser et d'agir. Tout à coup le tocsin se fait entendre à Neurode et dans les villages voisins. Les soldats, qui viennent d'arriver, se rassemblent et crient aux armes. Les malheureux habitans emportent ce qu'ils ont de meilleur , et chassent leur bétail devant eux. Les mères prennenlr dans leurs bras les enfans à la mamelle , et excitent les plus grands à les suivre. On marche , on erre à l'aventure ; la crainte et la confusion sont partout. Expliquons cet incident nouveau.
Le roi de Prusse avait éprouvé des revers en Bohême. Le prince Charles , à la tête de quatre vingt-dix mille hommes , avait d'abord balancé ses succès. Bientôt ses talens , et les hasards de
DE FELSHEIM. 54l
la guerre , avaient forcé Frédéric à évacuer la Bohême , et à porter toutes ses forces en Silésie. Marie-Thérèse , fière de ces premiers avantages , espérait l'en chasser encore (i).
Le prince Charles s'avançait sur Breslaw avec la grande armée ; le comte de Bathiani , à la tête de douze mille hommes, avait forcé les Prussiens dans les montagnes de Schandaw ; il filait le long de ces gorges , où il croyait que rien ne pouvait l'arrêter ; il espérait arriver dans les plaines de Glatz , $'y déployer , et mettre Frédéric entre deux feux.
Neurode était le dernier village de ces défilés. Ce passage était autrefois défendu par une forteresse, qu'on avait depuis abandonnée, mais où oh pouvait encore établir des batteries , et où quelques compagnies suffisaient pour arrêter une armée , qui ne pouvait marcher que sur six de front. Frédéric, qui prévoyait tout, y avait envoyé un bataillon et quelques pièces de campagne : c'est tout ce qu'il crut devoir exposer pour la défense d'un poste , sur lequel il ne comptsdt pas. Campé lui-même sur les bords de la ISiTe^isse , il attendait avec vingt mille hommes que Bathiani débouchât des montagnes ; il comptait fondre sur lui, avant qu'il eut le temps de se mettre en bataille , et se joindre , après l'avoir
(i) Historique.
54^ L£S BAROICS
battu , au {M'ince de Dessau , qui allait aiMlevant (le Charles de Lorraine, pour le tromper par ses manceuvres , et le tenir en échec.
Cependant Bathiani approchait de Neurode, et les paysans , qui fuyaient devant lui <, avaient répaudu l'alarme dans ce dernier village. Brandt, remis des sensations poignantes que loi avait feit éprouver la scène dont il avait été témoin , avait laissé Charles, à la garde de Plumper , qui n avait pas tenu contre quelques ducaté. Il était allé s'informer de la cause du tumulte qui régnait dans le village. Il apprit que les Autridnens s'approchaient en vainqueurs , et il conçut une idée dont il pressa sur-le-champ l'exécution.
Il revient dans le parc , où il a laissé le baron sans mouvement ; il le relève , il le caresse , il Ihi parle* a Allons , ventrebleu , lui dit-^ ^ voilà <K le moment. Empêchons ces paysans de fuir; <c faisons- «Q des soldats; mettons- nous a leur ce tête ; disputons à la troupe de ligne l'honneur « de cette journée ; conservons k madame Biu- « menthal sa fortune , à votre enÊint ki vie , a au roi la Siléste , ou faisons«iioifê tuer comme (c debraves^getis. Marchons , sacrebleu. Laîssez-l^ ce vos lamentations , et souvenez-vous de MolvnU c( et Ae Chotusitz. »
A ces mots Charles revient à lui. Vsaaovr àe la gloire rentre dans son cœur ; son œil s'anima, ses joues se colorent. Le voyez-vous dans le village , oubliant sa sûreté personnelle , arrèlwit les
DE FELSHEIM. 54^
fuyarda , les rasseinblaint autour de lui ,. les haranguant, ayec cette force et cette précision cpte les héros, seuls connaissent , et leur com* muniquant enfin renthousiasme dont il est rempli ? Voyez- vous ces villageois y un instant avant faibles et pusiUaoimes, devenir, en Fécoutant, des hommes nouveaux , le nomm»' leur chef , leur sauveur , scanner de ce qu'ils trouvent sous letirs mains, et lui demander d«s ordres ? Voyezvous le colonel .prussien , étonné de ces dispositions y reconnaître Thonime de génie , et venir avec franchise se oonœrter avec lui ? Le voyezvous enfin , cédant à l'ascendant qu'a toujours Charles sur ceux qui l'écoutent , s'honorer de suivre ses conseils ?
Tout obéit à lar voix et à l'exemple du brave major. Soldats, paysans, officiels, tout est ouvrier, tout travaille. La bêche, la pique résonnent de tous côtés. Les murailles du vieux château sont crénelées; le bataillon prussien en gamtt rintérieur , et doît arrêter l'ennemi par son feu soutenu, sans être exposé au sien. La seule route que peut prendre Bathiani est défendue par des coupures et des abattis : c'est là que Ghaarles fait placer Fartilterie Quatre pièces vont prendre les Autrichiens en tête et les renverser. S'ils .poussent la valeur jusqu'à la témérité, s'ils avancent sur la batterie^ les paysans placés sur les hauteurs, qui bordent le ravin , les écraseront sous les quartiers de roche qu'ils ont détachés des flancs de la mon-
tagne. Madame Blumenthal , sa famille , les femmes, tes enfaus de Neurode , les troupeaux sont en sûreté dans la forteresse. En trois heures tout est prêt pour recevoir Bathiani. On ne forme plus qu un vœu , c est de le voir paraître.
Au point du jour , les tirailleurs autrichiens se montrèrent sur les hauteurs, et se répandirent çà et là /pour reconnaître le terrein. Charles, avec une partie des gardes-chasses, des braconniers et des fraudeurs , était posté sur. un des cotés du ravin ; Brandt avec le reste de ces gens', occupait le revers opposé. Tou^étaient ventre à terre, leurs fusils auprès d'eux.
Les tirailleurs approchent avec sécurité. Nulle apparence qu'il y ait du mondo dans le château, personne dans le chemin creux. La fumée qui s'élève des cheminées , où on a exprès allumé des feux, leur persuade que les habitans, tranquilles dans leurs maisons , n'ont aucune connaissance de leur marche. Ils avancent , en se promettant de commencer par mettre le village à contribution.
Aussi-tôt qu'ils ont dépassé deux jalons plantés de chaque côté du chemin, Charles et Brandt, ainsi qu'ils en sont convenus, se lèvent avec tout leur monde. Chacun choisit son homme à cinquante pas , l'ajuste et lâche son coup. Soixante Autrichiens tombent ; le reste s'arrête. La troupe de Charles et de Brandt se reploié le long des rochers ; elle prend une autre position , et dérobe
DE FELSHEIM. 545
cette nouvelle manœuvre à l'ennemi , à la faveur des genêts et des touffes de ronces , qui abondent sur ces. montagnes.
Revenus de leur première surprise, les Autrichiens veulent savoir au moins à quel nombre ils ont affaire. Us se présentent de nouveau; mais avec plus de circonspection. Ils se sont éloi* gnés du ravin, et paraissent vouloir tenter une reconnaissance sur Neurode. Brandt les laisse passer devant lui : il a vu que Charles les a pénétrés, et qu'il s'est placé derrière les haies qui bordent les jardins du village. Ce jeune homme , aussi prudent que courageux, attend qu'ils se livrent eux-mêmes ; il fait sur eux une décharge à bout portant , et les met une seconde fois en déroute. Ils fuient, ils repassent devant le husr sard , dont ils essuient encore le feu , qui achève de lès détruire. De deux cents hommes, quarante à peine rejoignent l'armée , et ils rapportent au général que les gorges de Neurode sont défendues par l'élite des troupes prussiennes.
Le comte de Bathiani avait fait vingt -cinq lieues dans ces chemins difficiles. Il était engagé trop avant pour penser à la retraite. Il craignait que les bataillons, qu'on disait postés aux environs de Neurode, ne le prissent , en queue et en flanc , dans des défilés , où il ne pourrait se défendre. Il n'était plus qu'à une demi-lieue de. Neurode. De tous les partis, celui qui lui parût le Jl 35
moins dangereux fut de fofcer le passage, et il s'y détetrartxi.
Il fit porter en tête de sa coiotïCbt dte^ oïmsiers et des pièces de campagne. H en plâ:ça enire chaque 'bataillon , et il continna sa marche en jetsfnt , à dï'oite et à gauche , une grande quantité d!*obus. Cette arme , inconnue anx paysans , jcla d'abord l'épouvante parmi eux. Brandt , qm était aussi calme au feu qu'au cabatet , rrouva un remède sûr contre là terreur panique .* il fit <fistpibuer- du genièvre à ses gens ; il les éloigna assez les uns des autres pour ne pas craindre que les obus produisissent un grand effet. Ces tubes, éirîgés au hasard , ne faisaient en général que du bruit; ceux mêmes qui portaient stlr le rocflu, . Se relevaient, éclataient en l'air, ou retombaient au milieu des Autrichiens.
Aucun coup n'était encore tiré du côté des Prussiens. Ils attendaient en silence que Charles, qui était allé commander la batterie , leur dôtrnit le signal. "Bathiàni prévoyait quelque tust ^ guerre ; il ne doutait plus qu'il ne* perdît beaucoup de irionde ; rtais il ne désespérait pas à franchir cinquante toises qui lui restaient à parcotrrir. Déjà ses premiers bataillons éont sous îes rturs du château, et à cent pas de Tartillerie prussienne, qui é^t masquée et qu'il ne deti»^ pas. Quatre coups de crfnmi partent soudain, îtii démontent deU3t pièces, et fui enlèvent dti files entières. La mousqueterie du château w^
awfeitét UA feu roulant sut ceux qcie 1& oniito » épargnés; des quartiers de roche pleuvant ddniedd ravin v iilfi' éel*asent les ]iMM33ni*e8 , les afiutsi^ Ira caisaon» et les ckevanr; L'eimeiat intimidé flr'ar^ rete; Charles a. le temps de teditrger se» pièces-;, elLes! tirent pour la seconde Ibis , et aveo le méia^ succès.
Les Autrichiens^ sans dé£ense, st renvters^it le» uns sur ieài autres ; ils n'entendent plus la voix de leur chef; ils se! bâtent de sortie du ravin, où la mort fond sur eux de tous cotés. lU montent en foule sur les revers du chemin ; Charles et Brandt vcmt être enveloppés par toute une armée ^ à la vérité en désordre, ra^aifi à qui leur petit nombre ne pourra résister. Charles) , sans perdrcil un instant , fait monter son artillerie au château. Bi^aiftdt espère aussi s'y retirer : moinâ heureux que le Baron , il est coupé par un gros d'enn^emiSb II' n'a qjM le temps de sfe jeter dans l'église de' Neurodcy et d'en fermer les portes. Il monte sur la plate- forme de la tour avefD les plltts braves y et il osd s'y défendre. Les assaiUans, honteuit et irrités d'avoir été arrêtés, culbui;és; pc^ une poignée d'hosotoes , s'avancent à travers les balles jiustfue sous la tour,, ou les coups ne peuvenJ! fins les atteind^e^ Us essaieat d'enfoncer les portesk £Ue9 résistent aux baïonnettes,, aux' crosses, de fusil. Toute leur artillerie est restée dans le^avin : ils n'ont qu'ua moyen pour chasser Brandt de l'église ; e'est d'y mettre le feu. Le (dus
54d LES BAROlfS
grand nombre se répand dans le village, et cherche, dans les maisons , des matières combiistibles. Le hussard les voit de loin chargés de paille, de bourrées , xle liqueurs spiritueus^s : il prend surle-champ son parti. Il fait de nouveau circuler le genièvre, il parle aussi à ses gens, il les échauffe, il les persuade , il ouvre brusquement les portes, et fond tête baissée sur l'ennemi , que cette attaque imprévue déconcerte et fait reculer. Il avance à grands pas vers le château. Les Autrichiens le suivent , tirent , et chargent en marchant. Ses compagnons tombent autour de lui, ou se débandent, et Tabandonnent. Très -heureusement pour lui , la frayeur les égare , ils se dispersent, ils courent au hasard , ils occupent les Autrichiens, qui les poursuivent avec acharnement, et qui les tuent en détail. Brandt, toujours maître de lui, continue sa route. Il découvre le château ; déjà la mousqueterie des Prussiens le protège ; il arrive , couvert de sang , de sueur et de poussière. Il entre par les derrières , boit un coup , et va prendre sa part du combat ftirieux que son affli livre aux forces réunies du comte de Bathiani.
Ce général était bien le maître de se retirer par les hauteurs , et d'entrer sans obstacles dans les plaines de Glatz; mais sa grosse artillerie et §es bagages étaient dans le i'avin. Il fallait que ces trains passassent sous le château de Neurode, d'où on les démonterait infailliblement tes uns après les autres. S'il les abandonnait , ils tombe-
DE FELSUEIM. 549
raient aussitôt au pouvoir des Prussiens , et quel moyen de tenir la campagne , privé de ces ressources essentielles ? Il était donc indispensable d'emporter ce poste , avant d'aller plus loin.
Il fit monter , du défilé sur les hauteurs , huit petites pièces et quatre obtisiers; Cette opération se fit à bras , prit du temps , et coûta des peines incroya]jles. Les Autrichiens établirent enfin leur batterie^ et commencèrent àcanonner le château. Charles ripostait vivement, et défendait les approches de sa place. Il était à la fois général, ingénieur, et caâcmnier. Cependant l'artillerie autrichienne, plus nombreuse et mieux servie, entama facilement des murailles qui tombaient de vétusté. Les brèches, à chaque instant, devenaient plus considérables. Charles prévoyait un assaut , qu'il sentait bien qu'on ne pourrait soutenir dans unç forteresse ouverte de tous côtés, et à demi remplie de femmes et d'enfans. Il était persuadé d'ailleurs que des troupes^ qui attendent l'ennemi dans leurs retranchemens , sont sûrement battues : il osa concevoir l'idée de prendre lui-iïiême l'offensive.
Il proposa au colonel de sortir avec tout son monde, et de se faire jour jusqu'à la batterie^ des Autrichiens, de la détruire, et de rentrer dans le château , où on n'avait rien à craindre de la mousqueterie. Iljugeait, avec raison, que l'ennemi avait monté .sur les hauteurs toutes les pièces qu'il avait pu manier, et que les autres reste-
nient 4fliui ie raiiii» «Si isèfte ^tfaqae rfesùt, « ajoQtard*^, i)QU8 lieiulroM aÎAémeM k reste « du jqar. Ncoifi dépêcherons un «xprès à iarroée « pransEemie , et deroim , dès f aiiTca*e, nous aurons M des renforts considérables. Alors fariMée en- « tiém de Bathîani est perdiie. Son arlSlerie, « ses éifiaipagei, sa caisse militaire, tlost «est à m nous. » ,
Le ooionel , digne en tout de seconder €htfles^ sentt: ia îj<iiste6se de ces vuee; il donne s^s erdros «en conséquence , «t quins^e cents tiogne^s "voiA à découvert en -attacher émste nnlle , ^ui ^ ^ dftns t'avoaer , n'ont pas daôginé se tomtT Tégulièvement encore , mais <fui ^loii^ent mnlopper , prendre ^ ou ^Missen* les Prassiens au £1 de ï'épée.
Oe brafw végiment maPcAie ^u p«s Tcdoukté, .sans titer a» 4^up de Aasil. Une grêle àé ball^ i fefifet du 4;anon chargé k taitraiiies , rien^ne farjiàfee. Des Gies (encîières tomlbenft ; les #a»gs ^^ jRSSserrsnt. Le oolooel, la plupart des of&ciers sont* Uiés; 'Charles prend le commaBdemeiit, et sa fortune ne l'abandonne pas.
U joint l'cmiGm à la fammnette^ H eti »^^ ^ mm toinr un caiiiiiige afïrenx.' U tue les ds^' nier» jsaïi? lems pièces ; A les tourne eofi*?<î *^^ Anirichieaott ; elles p«Dtégent sa retraite, <P^^ nominence en bon ordre , faisant face àe ^^ jbojbés , eit i^artant ies plus intrépides avec l^^ propre
Cç fyt j^lorç seulemeat que le bravç , l'inapréciable 3raxidt le joignit à travers raille périls. Il le croyait perdu sau3 ressource; il venait maurir avec lui. Quel fut son étonnement de le trouver vainqueur! « Sacré mille morts ! s'écria- t-il, eu (c s'arrachant quelques cheveux qu» lui restaient « encore , vous avez fait tout cela , et je n'y étais « pçfcs!... Allons morbleu, encore un «effort, et « nous rentrons che?; nous , et ces coquins-là ne (c.nous en chasseront pas. » Ils rentrèrent, en effets jaaais après avoir .perdu huit ceints hompQies. Us en avaient tué trois mille dans ces différeqs combats.
Charles s'est conduit en guerrier réfléchi , entreprenant et valeureux ; il va couronner la journée, en se montrant père tendre,. et amant fidèle.
Les obus que les Autrichiens avaient lances sur Je château , étaient tombés en partie sur un corps de casernes n^npli de femmes et d'enfans. Les époux , occupés à combattre , ignoraient qu'un de ces globes eut percé le toit et le premier plancher. Il avait éclaté dans une galerie, dont on avait fait plusieurs chambrées, et dans une desquelles madame Blumenthal s'était retirée avec Baltide et le fils de Charles. Des faisceaux de feu , des parties ^e fer embrasé , s'était attachés aux cloisons d'un sapin sec et résineux, et préparaient un violent incendie. Il se manifesta avec fureur, lorsque Charles , rayon-
55a lES BARONft
nant de gloire , rentra dans le château. Déjà les flammes communiquaient à la chambre où était Baltide; sa mère éplorée, au désespoir, appelait au 'secours de sa fille, que sa propre faiblesse ne lui avait pas permis d'aider , des hommes que l'humanité touche , mais que le danger effraie. Elle presse , elle supplie , elle promet sa fortune à celui qui sauvera le dernier de ses enfans... Charles se présente. «C'est à moi seul, dit-il, « qu'est réservé l'honneur de vous la rendre... « O mon Dieu, encore ce succès. » ïl s'élance, il pénètre, il monte, il arrive. Il prend son fils sur un bras ; de l'autre , il soutient , il guide sa mère. Il les croit sauvés; il s'applaudit d'uiï dévouement qui doit désarmer madame Blumenthal... O malheur , ô rage... l'escalier embrasé s'abîme devant lui , les flammes l'environnent, il est forcé dé rétrograder. Il ouvre une croisée; il regarde ; l'élévation le fait frémir : il ne sait a quoi se résoudre... Mais ' Brandt , trop pesant poiu» le suivre , Brandt n'a cessé de veiller sur lui. L'enfant est reçu mollement sur des manteaux que le hussard et quelques soldats tiennent fortement tendus sous la fenêtre. Baltide s'avance d'elle-même et suit son fils ; Charles saute après elle. Il tombe aux pieds de madame Blumenthaï , qui se détourne , embrasse ses enfans , et s'éloigne avec eux du bâtiment<jui s'écroule. «E''^ « vous pardofanera, disait le bon homme.—* J^ « ne l'espère plus, répondait tristement Charles*
DE F£LSU£IM. 553
Aussitôt que ce jeune homme, exaspéré par cette foule d'incidens , put se reconnaître et réfléchir, il redevint soldat. Il donna un cheval à Brandt ; il le fit partir avant que rennemi coupât les communications ; il l'envoya trouver le roi sur les bords de la Neisse , et l'engager à venir achever la victoire. «Je connais ton affection, « dit-il au hussard; je [sais comment tu lui par- « leras de moi; mais rappelle-lui que le vain- « queur de Neurode est le même' page qu'il « aimait autrefois, que depuis il a condamné à « mort , qui ne 'demande pas la vie , mais qui le « supplie de lui rçndre l'honneur. — Sacredieu ! « reprit le hussard , en partant au galop , si « ce n'est pas un tigre, il vous rendra l'un et « l'autre. »
Le jour tirait à sa fin. Bathiani irrésolu, n'osait rien entreprendre , et Charles préparait tout comme s'il devait être attaqué. En établissant ses postes, en allant, en venant, il rencontre Baltide , Baltide qui s'est dérobée à sa mère , qui le cherche, et qui le reconnaît enfin. Charles lui parle , ellfe répond juste ; il s'étonne , elle le prévient : ce Tant de malheurs , dif>elle , avaient altéré « ma raison; des maux plus grands me l'ont « rendue. J'ai vu mon fils prêt à devenir la proie « des flammes : son danger à causé en moi une « révolution terrible , subite , inattendue. La « violence de la secousse m'a -rendue, en un « instant^ à mon état naturel. J'ai voulu vous
554 ^^'^-^ BAEi>irs
a reiawcier.cie m'avoir conservé mon eiiÊmt, et a je vous quitte pour jamais. Vous avez tué Baoa (c frère : je oe peux, plus être k vous » £lle s'éloigne en poussant un profond soupir, ^ en essuyant des larmes^ qu'elle ae peut dérober à son amant.
Cependant Frédéric, cumpé au plus à six lieues de là, 9vait entendu une canonn9cle, dont la prolongation lui paraissait étonnante. Il ue concevait pas comment un régiment tenait <x>ntre une année, daoBs un poste qu'il croyait devoir ^tre emporté d'un <c(nip de main, ^angé en bataille, il attendait (Batbiapi au débo^Qcb^ <les montagnes, lorqu'enfin ia durée «ocoocevable de Vaetion lui ât j^ger que les A^utiicbiens av^ent fait quelque faute majeure, dont les siens tiraient •avantage. Il prit vingt escadrons « il ordociiia à cbaqste-cav^er de caonter un faotassm en croire , ^ il maarcha liii-méme à la Xéte de ce détachenaoent, impatient de profiter des «oirconstanoes.
Il n'était plus i|u'à vtn^ pas de iEteurode , lorsque â:andt l'asperçoit, le joMt, saute ipeaatnment àAerre, lembrasee sa botte t 6t bii^racoote, en le suivant à fûed, les exploits -de son -oher baron. Le roi, qui, dès les |)reip«ecs mots, à senti combien les momens sont ppécieiuc, le fait remonter à diieval , et lui pinéte 4me of^tte attentive. « Tout cela est-il bien vrai ? deqaafida-t'-il a au bitssard lorsqu'il eut terminé son récita-— « Que J'arcr«in-eiAl «me servie de cravatte^ si j'im-
B£ FHAj^HMIIA. S55
« pose à votre majesté : elle en jugera par ellea même, r^ Oui , c'est ainsi que j'aime k jt^er. « Au grand trot, marche. »
Ils arrivent à la nuit tombante sous Neurode» Le roi fait metttre pied à terre à tout son monde ^ il charge Brandtj de guider les tirailleurs, et il entre seul au château.
Un sergent vient dire à Charles , qu'un inconnu décore de Tordre de l'Aigle noir, visite tous ses postes. Le jeune homme court... c'est le roi q«*il n'dttet%dait que le lendemain, c'est lui..» Charles est à fites genoux. « Levez- vous, monsieur. — «• Mon pardon , Sire... -^ Ce n'est point -de cela « qu'il s'agit. Levez-vous, vous dis-je. Je ne con- « nais point ie pays; j'amène dix mille hommes; « pi^enez-les , et servez-vous-en pour ma ^oire « et pour la «rotre. »
Charles les range aussitôt s^r les deux côtés du ravin, oA les Autrichiens décourages s'étaient réunis pour garder leurs bagages. Il attend le jour pour engager l'affaire. Il espère que l'ennemi consterné , n'opposera pas une résis^afioe inutile : il veut épargner le sang.
En efiEet, au lever «du soleil, Bathiani s'aperçoit qu'il est oemé, et que seize pièces d^artillerie sont ponstées sur ses troupes sans ^fense : il demande à capititier. Charles }e reçoit avec la distinction due à un officier aussi brave qu'habile, mais que le sort a trahi; il le présente à Frédéric, ^ui lui impose des condkions qui doivent être remplies 4ans une heure. « V«*re armée, Am <lit
i)56 LES BARONS
« le roi, mettra bas les armes et se rendra pri- « soniiière de guerre. Vous retournerez à Vienne ^ « sur votre parole : cela vous convient-il?— 7- Mais, « Sire... — Cela vous convient-il? — De graqe... « — Oui, ou non. — Permettez-moi du moins... « — Monsieur, interrompit le roi en se tourte nant vers Charles, remettez le comte où vous <c Tavez pris, et attaquez à Tinstant. » Bathiani ne répliqua plus , il signa la capitulation , et Charles eut aussitôt Thonneur de l'exécuter.
Lorsqu'il rentra au château, le roi était avec madame Blumenthal et Baltide. On se tut en le voyant ; mais le jeune homme jugea , à l'attitude de Frédéric, à la rougeur de Baltide, et à l'embarras de sa mère, que la conversation avait été animée, et que probablement il en était l'objet. Il attendit respectueusement, mais avec fermeté, ce qu'il plairait au roi d'ordonner de son sort. Ce prince le regarda quelques instans d'un air sévère, puis il lui dit : k Le major Felsheim a été « justement condamné. J'ai ratifié l'arrêt, je ne <( lui pardonnerai point. » Charles et Baltide Brent un mouvement. « Approchez- vous, monsieur le « comte de Holbourg , poursuivit Frédéric , en « présentant la main au jeune homme. La race « de Felsheim est éteinte, et celle de Holbourg « commence. Que dis-je? après ce qu'à fait au jour- « d'hui le comte, elle est déjà au rang des plus « anciennes familles. » La surprise , la joie des deux amans leur ôtént l'usage de la parole.; ils tombent aux pieds du roi. Il les relève , et se
DE FELSHEIM. SSy
livrant à Taffection qu'il a toujours eue pour Charles, il l'embrasse tendrement, et il lui dit: « Tu as commandé dix mille hommes, tu ne « dois pas rétrograder : je te fais général-major. « Madame , ajouta-t-il, en se tournant vers madame « Blumenthal,Fe]sheim a tué votre fils, qui l'avait « attaqué; le général Holbourg a sauvé votre « fille ; il l'aime , il en est aimé ; qu'on appelle « un chapelain ; que la cérémonie se fasse dans « ce château , où tout est plein de sa gloire. » Madame Blumenthal fit quelques légères observations; elle opposa des raisons de convenance. Le roi termina tout par ces mots : Je le veux, La mère forcée d'obéir , et s'en applaudissant peutêtre , présenta Baltide à son époux.
Ceux qui ont un peu lu savent comment finit cette guerre. Ceux qui l'ignorent , et qui veulent le savoir, peuvent consulter le siècle de Louis XV par. Voltaire, ou l'histoire du roi de Prusse par je ne sais qui. Pour moi , qui conte depuis longtemps, et qui, en vérité,' suis las de conter, je finirai en disant que le bonheur rendit à Baltide la santé et la fraîcheur, ique rien ne troubla plus la félicité de Charles , que son changement de fortune prolongea la carrière de madame Werner, et que Brandt passa, auprès d'elle, une vieillesse heureuse, que charmèrent l'estimie, .la reconnaissance , et l'amitié généreuse de ceux qui- lui devaient tout.