CHAPITRE VI
Éç^ènement assez ordinaire. Histoire d'un roi
sans états.
Quoi qu'en disent certains déclamateurs , qui dénigrent les richesses , qui prêchent la tempérance, qui maudissent les châteaux, et qui cependant courtisent les riches, piquent leur assiette , et font mille efforts pour quitter leur septième étage ; quoi qu'en disent ces messieurs , //. 1%
un peu (VaisaïKîe est nécessaire en amour. Les amans les plus opulens ne sont pas les plus tendres; on doit aimer bien moins encore, tourmenté par l'inquiétude du lendemain.
Une maison commode et gaîe, que l'on habite avec sa dotiCe amie; des jardinfs, des vergers où ' Ton se perd , où l'on se retrouve ; une prairie où l'on rêve aujourd'hui , où l'on danse demain; dés livrés choisis qui ot*nènt l'esprit, qui parlent au cœur; de petites absences itoéhagées avec art; mille riens piquaiis; Uhé SôHe de coquetterie , si nécessaire et si excusable, lorsque son but est de plaire exclusivement 'à l'objet qu'on aime sans partage : voilà ce qui alimè'nte , ce qui ramme l'àmoiir, que l'HiTiSformîté et surtout le besoin tîient si promptement. Ah ! puisque tout est passager, tout, jusqu'aux illusiôfis les plus douces , tâchons d'en prolonger la durée , opposons l'art à la nature. C'est ce que firent Sophie et Weirner.
Le roi de Prusse avait ratifié avec empressement la promotion du jeuhe colonel. Une lettre flatteuse était jointe ku brevet. Elle commençait par des éloges mérités , et finissait par une faveur sans prix pour les jeunes époux : c*était la/permîssiôri dé vivre l'un pain* l'autre, jusqu'à ce que les cuirassiers fussent reformés.
Sophie n'était pas sans craintes pour l'buvèrture de la campagne prochâme;tnais les progrès rapides du prince Eugène la rassurè'rent
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bientôt ; et , de tojiis ses ai^xiliaires , l'empereur ne garda que les , Bavarois , le. reste fut remercié.
L'anné,e . suivante , le . prince Eugène assiégea Belgrade, défenjdue . par une armée de quince mille -hoipmes. Une foule innombrable de Turcs l'assiégea, lui -même 4ajis sçs Jignes, qu'elje environna de tranchées. Il 3e trouvait précisément dans la position de César assiégeant Alexie ; il s'en tira .comme lui. Il marcha à l'ennemi , l'attaqua,.Ie battit .et emporta, la place : son armée entière devait pérjx ; mais, la discipline allemande triompha.. des. lieux et du nombre.
Ce prince mit .le comble à i^a. gloire par la paix de Passarowitz, qui donna Belgrade et Témiswar à r^mp^reur. Les Vénitiens, .pour qui on avs^t fait la guerre, furpnt ab?i;ndpnnés , et perdirent la Grèce sans retour. C'est-là, ce que les souvè-
jrains appellent de la ^ politique. Les traités les plus r^pectables ne sont que des trêves , qu'oui prolonge ou qu'on viole 3uivant son intérêt ou ^pn ambition. La subsistance et le s^ng dès peuples font les frais de ce jeu cruel, et les vamqueurs et les. vaincus pleurent également Jeur
, misère jet la froide cruauté de leurs, mc^îtrés.
IS^Qtre- heureuse famille, étrangère, au moins pour quelque temps, à ces meurtres qui, dévastent la terre, et dont on dérobe l'horreur sous
,des. cor4ops et des, crachfits , tandis que, selon les lieux et , les personnes, la mort 4'mi seul
.homm^ ^st, vengée par la roue , notre intéres-
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santé famille ne s'occupait que de son bonheur. La belle , la tendre Sophie , toute à son époux et à son fils, trouvait cependant des momens pour régler sa maison; elle en donnait à de vrais amis; elle en réservait un pour Gessner, qu'elle portait toujours avec elle , et en qui elle aimait tant à retrouver sa sensibilité et son aimable candeur. L'éducation du petit Charles, l'amour et la reconnaissance de sa mère , l'administration de ses biens, Quinle-Curce, les Coihmentaires de César , et Polybe attachaient Werner tour-àtour. Quelquefois Sophie venait interrompre ses méditations ; quelquefois Werner , pressé du besoin de la revoir, l'interrompait à son tour, et l'on ne s'abordait qu'avec ce tendre sourire qui peint si bien l'intelligence des cœurs. Le petit Charles, qui marchait, qui bégayait à peine, était déjà de toutes les promenades. On lui parlait, on piquait sa curiosité, on essayait sa raison naissante , on en favorisait le développement, et le plus doux baiser était le prix d'un mot heureux.
Brandt s'en emparait à son tour ; il s'était chargé de l'éducation physique. Charles d'une main, et son Joseph de Tautre, il trottait, courbé jusqu'à leur niveau, et les conduisait, en chantant , vers un bouUngrin , sur lequel il tombait et se roulait avec eux. Des fusils et des sabres de bois , des bonnets de carton de la façon du brave homme , donnaient à ses petits amis le
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goût précoce des combats. Brandt, un râteau , ou une pelle sur l'épaule, marchait en avant et commandait les évolutions. Souvent le grandpapa Heidelberg, qui n'y entendait rien , se mettait de la partie et manœuvrait avec un sérieux et un air gauche, dont Brandt, qui n'était pas un rieur, ne pouvait s'empêcher de rire. Crettle observait tout, à travers une charmille, et jetait un abricot ou une pèche au milieu du bataillon. Aussitôt les rangs étaient rompus; c'était à qui arriverait le. premier. Brandt envoyait sa femme au diable, et sa femme recommençait dès qu'il avait reformé sa troupe; et le hussard de jurer de plus belle , et Crettle de rire , et Sophie et Werner d'accourir et de se mêler à ces jeux. Puis , le goûter en commun ; puis des courses sur des rochers escarpés, au pied desquels serpente un ruisseau limpidt^ et poissonneux. La fraîcheur, la transparence de l'eau invite à descendre. Sophie dépose, sur la mousse , qui couvre la roche , son petit soulier et son bas blanc ; la vague bouillonnante vient se briser sur sa jambe d'albâtre. La nasse fatale remonte le ruisseau; l'agile habitant de l'onde se jette dans le piège, en cherchant à l'éviter, Charles et Joseph aident à tirer le filet à terre; ils s'agitent, ils se démènent ; ils saisissent de leurs deux petites mains la truite et la tanche ; ils les pressent contre leur poitrine; ils tremblent que leur proie ne s'échappe. On rentre gaîment. La matelote, lu
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friture se préparent ; on soupe à l'ombr'e d'un tilleul, et l'amour couronne U soirée.
Il faut de la diversité en tout, et particulièrement en promenades : l'œil se rassasie si ptomptement! Dans une de ces courses on s'éloigna de la route ordinaire. Une maisonnette qtie Sophie et Werner ne connaissaient pas encore , fixa leur attention. Elle était adossée à là roche , qui la garantissait des vents du nord; une' jeune vigne en couvrait le toit en partie , et promettait une ample vendange. En avant était une petite esplanade , qu'une main intelligente et laborieuse avait disputée à la ronce ingrate, et qu'elle avait enfin fertilisée. Le jeutie couple s'achemina de ce côté.
Un vieillard était seul au milieu du petit domaine qu'il s'était ain^i créé. Sa taille était haute, sa démarche noble ; sa frgure , que le temps et le malheur avaient sillonnée de rides , était cependaùt belle et imposante. Il s'avança d'un air affable âU-devant de Sophie et de Werner, et leur demanda ce qui lui procurait Fhonneur de ïes voir. <t Ôserai-je vous avouer, dit Werner, que nous
(t avons cédé à un mouvement dé curiosité?..
(c Qui maintenant fait pluce à un véritable in- « térêt, ajouta Sophie, en saluant le vieillard « avec des marques de considération dont îl ce pàràt iflatté. La curiosité, répondit-il froidec< ment, est toujours stérile, et quelquefois bf- « fensahté. L'âffeètiôn des hommes est trom-
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« peuse, çt je uatteads plus rien d'eux. La terre « couvrira bientôt ces débris , que la nature lui « dispute encore. Jusque-là, je mp suffirai; je « s^is me résigner et me taire. Si le respect que « vous inspirez , répliqua Sophie , permettait d'in- « sister, je vous prouverais peut-être qu'il est « encore des honimes dignps de votre confiance ic et même de votre amitié.^ — La leur me serait « inutile. J'ai eu de l'or , des dignités , de la court sidératipn ; personne ne peut me rendre ce « que j'ai pçrdu, et un peu plus, un peu moins, « n'importent pas à mon repos. Mon sort e*t « arrêté. Mon secret est tout ce qui me reste ; ne « soulevez p^s le voilç épais dont je me suis en- « veloppé. » Il salua et rçntra chez lui.
Sophie et Werner jje .retirèrent en silence, et marchèrent quelque temps en rêvant à ce qu'ils avaient vu. Ils se communiquèrent enfin leurs idées , qui se trouvèrent conformes sur l'état de ce vieillard. C'était sans doute quelque illustre victime de la fortune. Son langage , 3es manières annonçaient un homme né dans une clause distinguée ; son. extrême médiocrité devait être l'effet des plus cruels rev^s. Étaient-ils mérités ou non ? de qu'elle espèce pouvaient-ils être ? Voilà ce que Sophie eût voulu savoir, et ce dont Werner cessa bieiitôt de s'occuper. Les hommes n'ont pas cette sensibilité exquise, ces douces prévenances, ces soins délicats, qui sont le partage? d'un sexe plus faible , mais plus aimant,
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et dont l'ame expansive «embrasse tout ce qui l'environne. Sophie s'interdit toute espèce de démarche qui eût pu alarmer le vieillard ; mais elle* ne combattit point le désir de lui être utile. Il trouvait à sa porte tantôt une corbeille de fruits , tantôt quelques bouteilles de vin vieux. Un autre jour, c'était un pain blanc; quelque fois un gâteau , que Sophie avait fait elle-même , et c'est le fidèle Brandt qu'on chargeait de déposer ces petites offrandes, et à qui on recommandait bien de ne pas se laisser surprendre.
Dès que madame avait parlé , Brandt ne savait qu'obéir : il suivait ponctuellement ses instructions. Sans s'inquiéter des malheurs présens , passés , ou futurs du bon homme , il se glissait de roche en roche ; il épiait l'instant où le protégé de madame rentrait pour prendre son repas; il plaçait ses provisions à la porte du jardin, et se retirait avec les mêmes précautions.
Le vieillard , malgré son éloignement pour les hommes, n'était pas insensible à des attentions qui lui rendaient la vie plus douce. Il ne doutait pas qu'il ne les dût à la femme charmante qui avait découvert sa retraite , et ses dons ne blessaient pas sa fierté. Il semble que la main d'une femme intéressante ôte au bienfait ce qu'il a d'humiliant. L'homme , à quelque âge , dans quelque .position qu'il soit, tient toujours, par quelque chose , à un sentiment qui ne s'éteint entièrement qu'avec lui.- •
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Quand la bienfaitrice intéresse , on s'y attache nécessairement. On ne confient pas avec soimême du désir bien senti de la voir, de l'entendre; mais on serait fâché qu'elle ignorât le prix qu'on attache à jses soins : un misanthrope peut fort bien convenir de cela. Cependant le vieillard ne savait ni le nom, ni la demeure de Sophie; il s'était d'ailleurs imposé la loi de ne jamais sortir de son petit enclos. Il est pourtant bien dur , pour un cœur honnête , de recevoir sans cesse , sans jamais exprimer sa sensibilité. Le ^deillard prit un charbon, et traça ces mots en gros caractères sur la porte de son jardin : Je devine la main qui me soulage , et je la bénis. ^Brandt, qui ne lisait pas mal, déchiffra aisément ce que le vieillard avait écrit. Il lut et relut plusieurs fois , afin de ne pas oublier un mot , et de pouvoir rendre exactement à madame ce qui lui était adressé. Il répétait la formule en sautant de roche en roche ; il la répétait le long du chemin ; il la répéta enfin à Sophie sans la moindre altération. L'aimable femme se la fit répéter à sou tour. Si l'on jouit du bien qu'on fait , on jouit aussi de la reconnaissance qu'on inspire : c'est rintérét qu'une belle ame peut retirer de ses avances.
Brandt et Sophie s'entretinrent du vieillard. L'une en parlait avec les égards dus à l'âge , et surtout au malheur; l'autre prétendait que c'était un vieux fou , dont l'originalité faisait tout le mé-
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xite. La> tolérante Soplûe laissait dire Brandt , et riait menie de ses eif^ressions burlesques, en arrangeant un nouveau panier pour le lendemain. « Il n'écrira plus avec du charbon » ^ disait-elle , en mettant dans celui-ci du papier, des plumes
et de Tencre «Mais si je lui répx>ndais........
« Oui , je le dois. D'ailleurs, si la correspondance (c s'engage, il est impossible qu'il ne se décèle a pas, et je grille de savoir qui il est. )> Toute femme est toujours un peu curieuse, et dans le fond ît n'y a pas grand mal à cela.
Quelques bons livres achevèrent d'emplir le panier, et par-dessus le tout était im papier plié, qui ne renfermait que deux lignes : il ne fallait pas effrayer le vieillard. On fait bien peu saifs doute; mais on craint de vous déplaire. Si vous vouliez faire connaître vos besoins, on s'empressercUt de les prévenir. C'était l'engager indirectement à écrire; c'était là le coup de maître. Qn s'applaudit beaucoup de la petite ruse; on la confia à Werner, à qui Ton ne cachait jamais rien, et on en attendit l'effet avec impatience.
Le vieillard ne soupçonnait pas qu'on penserait à lui répondre. Le billet de Sophie lui causa la plus agréable surprise. Il le lut avec une satistisfaction, qui s'accrut à l'aspect des ressources nouvelles qu'on lui offrait. Depuis long-temps-il vivait seul ; il se trouvait tout à coup au milieu d'une société choisie-, qui n'a pas les inconvéniens de nos cercles tumultueux. Le philosophe.
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l'historien , le poète , allaielA tour à tour charmer ses ennuis , élever son ame , la consoler , et lui rendre ses forces. Il pouvait maintenant écrire seJs réflexions, et c'est encore un plaisir : tout horiîme veut avoii? de Tesprit ; tout homme a ses petites prétentions ; tout homme est bien aise d'être auteur.
11 éil^rîvit donc, et les sensations qui Faffectaieiit passèrent de son cœur sur le papier^ H chailta* la bienfaisance et leà sentimens qu'elle fait naître. Son style était élevé , pur , sentimental : on peint toujours bien quai^> on est fortement ému. Il relut , et fut content de lui : tout homme a encore son grain de vanité. « Ah !• se dit - il à a lui-même , elle lirait ceci avec plaisir. Je ne* la a connais pas ; mais les honnêtes gens ont tous « un air de famille : le portrait que j'ai tracé « doit être ressemblant. Elle, se reconnaîtrait «ans « doute, et me saurait gré de l'avoir appréciée. i< Mais- poiafrquoi ne me lirait-elle pas ? reprehait- « il- un moment après. C'est la reconnaissance qui « s'exprime : lui offrir ce faible tribut ^ c'est payer « une dette sacrée. » Et le papier fut attaché à la porté du jardin.
Sophie ,• enchantée dé ce premier succès^ s'em* pressa d'en préparer de nouveaux* Elle écrivait comme éîle parlait , comme elle isentait. Elle laissait Courir sa plumé ^ et , sans apprêt , Sans efforts, èes lettres avaient cette teinte de sensibilité , ce toiir délicat , cette grâce naïve, si familière
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aux femmes aimables^ et que les hommes attrapent si rarement.
Bientôt la correspondance devint régulière et animée : on s'intéressait mutuellement. Wemer lisait avec un plaisir vrai les lettres da vieillard ; Sophie les conservait. Le vieillard trouvait, dans celles qu'on lui adressait, un charme, qui ne tarda pas à les lui rendre nécessaires. Ce n'était pas de l'amour qu'il ressentait pour Sophie; il n'avait fait que l'entrevoir , et il n'avait aucun des ridicules de son âge : ce n'était pas non plus de l'amitié ; c'était ce sentiment délicieux qui tient de la vivacité du premier et de la sagesse de la seconde. Il consacra donc à Sophie tous les momens qu'il jput dérober au travail.
Cependant ces lettres, qu elle aimait tant à lire, satisfaisaient son cœur et refusaient tout à sa curiosité. Même exactitude, mênies épanchemens, mais aussi même réserve. Sophie n'était pas exigeante , et le silence de son nouvel ami la blessait ; elle eût voulu le connaître, sans doute
pour l'aimer davantage. Elle cessa de lui écrire , par un rafi&nemeut de délicatesse , ou peut - être par un caprice , dont la femme la plus accomplie n'est pas toujours exempte. Le vieillard s'en plaignit... Je crois qu'elle y comptait un peu. « Je « me suis fait une douce habitude de vous lire , c( écrivait-il, et vous me privez tout à coup du « 'baume consolant que vous v.ersiez sur mes bles- « sitres! Serez-vous plus cruelle que la fortune?
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« Je m'étais insensiblement attachée à vous , ré- « pondait Sophie ; j'étais votre amie ; vous n'êtes (c pas le mien. Je vous ai ouvert mon cœur j et « vous avez encore des secrets pour moi : l'ami- « tié en connaît-elle ? » Et elle fut encore quelques jours sans écrire.
Le vieillard réfléchissait au parti qu'il devait prendre. Sa répugnance à se faire connaître était extrême; mais sou attachement pour Sophie l'emporta sur toute autre considération. Il reprit la plume , et tï'aça ces mots en soupirant : « Il m'en « coûte de me découvrir ; il m'en coûterait bien « plus de perdre votre affection. Venez me voir. « Amenez-moi l'heureux Werner. Vous lui con- « teriez mon histoire : j'aime autant qu'il l'en- « tende de ma bouche que de la vôtre. D'ailleurs a l'époux qu'une femme telle que vous s'est choisi tx doit être bon à connaître. »
Qu'on juge de la joie et de l'empressement de Sophie. Ellç cherche , elle appelle Werner ; elle lui montre le billet du vieillard , elle prend son bras , et ils s'acheminent vers la maisonnette. £randt suivait avec quelques provisions.
Sophie , Werner et . le vieillard s'abordèrent comme d'anciens amis, impatiens de se revoir. Le cœur est ennemi de la contrainte ^ et les honnêtes gens sympathisent si aisément! On s'assit sous un berceau de chèvrefeuille. Sophie fit les honneurs du petit repas qu'elle avait apporté; Brandt se retira. Les jeunes époux se turent , et
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regardèrent le vieillard d'un air qui l'invitait à parler. « J'exige de vous , leur dit-ï , le secret le « plus inviolable sur ce que je vais vous confier. <( Si j'étais connu dans cette contrée, je serais ex- <c posé aux importunités , à la pitié insultante , au a mépris , qu'on prodigue si facilement au malce heur, yi
On lui répondit de la manière la plus propre à le rassurer, et il reprit ^ainsi ; «'Vous-m'avez^-ac- « cu$é , madame , de n'être- pas votre .ami. le le « suis depuis le moment où j'ai, reçu votre prea mière lettre. Vous m'avez reproché de ne m'étre « pas ouvert à vous^quaiïd vous me laissiezijlipe ic au fond de votre cœur :• quelle différence ! vous a th'entretemcz. de votpe félicité; on aimera parce 1er de son bonheur ; on y ajoute^ en le^«dépo- « sant dans le sein d^ l'amitié. Je n'ai ^. moi-, à vous « raconter qu'une longue suite de calamités, dont « l'histoire affectera votre ame sans. atténuer -mes a douleurs. 'N'importe y vous le voulez ; il ne dé- « pend plus de moi de* vous- rien refuser.: Je suis «-•Tëkéli.»
Au nom de cet hon^me extraordinaire ,i soldat et général dès l'âge ide quinze ans, cooibattpnt les . oppresseurs de son pays , couronné roi de Hon- - grie , prince souverain de Transilvanie , et .mettant l'empire d'Allemagne à deux, doigts de ça perte, Werner fut saisi d^étonnement etde respect. Il se : leva, et éeouta son récit debout et^découvert.
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Histoire de Tékéli (i).
Les Turcs avaient laissé respirer les Hongrois , pendant la guerre de trente ans qui ravagea l'Allemagne. Les conquêtes d'Amurath iv en Perse l'avaient empêché de tourner ses armes contre les États chrétiens. La Transilvanie entière apparte-» nait à des princes, que les empereurs étaient obligés de ménager; le reste de la 'Hongrie jouissait de ses privilèges. Léopold monta sur le trône impérial. Jaloux de ses droits , et dépourvu des qualités qui font les grands souverains , il opprima des sujets , qui pouvaient lui être utiles , et dont le mécontentement lui devint funeste.
Cependant Léopold n'était pas né méèhaùt. Maintenant que l'âge a calmé le feu des passions , j'aime à lui rendre justice. Il était sérieux , mais affable ; il eût passé pour un prince généreux , s'il eût su donner à propos ; il ne fut que prodigue , parce qu'il donna sans discernement. Il acquit , dans les guerres continuelles qu'il soutint, une âpreté de caractère , que surmonta souvent sa bonté naturelle. Le plus grand de ses défauts fut son extrême facilité. Il se livra entièrement à des ministres qui abusèrent de leur ascendant pour assouvir la plus sordide avarice. De là, les impôts excessifs, les vexations, les assassinats juridiques;
(i) Épisode 'hisloi4qne.
jgo. LES BAROirS
de là , les révolutions , les guerres , les maux incalculables qui affligèrent la Hongrie.
Le Hongrois , brave et par conséquent fier , reconnaissait un chef, et ne voulait pas de maître. La violation de ses privilèges l'irrita ; et quand un peuple belliqueux prend les armes , il ne les dépose pas aisément. Les Hongrois se rallièrent autour des principaux seigneurs du pays. Mon père ; Etienne Tékéli , tenait entre eux un rang distingué, que lui assuraient sa fortune et ses qualités personnelles. Il ne balança point à accepter le commandement qu'on lui déférait. Il aimait son pays ; il avait d'ailleurs des injm*es personnelles à venger : le sang de^ ses parens , de ses amis , avait coulé à Vienne sur les échafauds. On l'accusait lui-même d'avoir conspiré avec un comte de Serin qu'il ne connaissait pas. La conspiration fut le prétexte , et ses grandes richesses le motif d'une accusation dénuée de fondement. C'est à la faveur de ce mot terrible , conspirateur, que les tyrans de tous les siècles se sont impunément défaits de ceux qui leur portaient ombrage.
Léopold fit marcher des troupes contre le château de Kewes, où mon père s'était retiré avec l'élite de la noblesse hongroise. Je sortais à peine de l'enfance. Mes yeux s'ouvrirent, pour ainsi dire , au bruit des armes. Je fiis témoin des excès auxquels se livrent fi'oidement les hommes pour des intérêts qui leur sont étrangers, ou
DE FELSHEIM. IqS
qu'ils ne connaissent pas. Les Impériaux attaquaient avec fureur des opprimés qu'ils devaient plaindre; ceux-ci se défendaient avec le courage du désespoir. Mon père ^tait partout , et partout j'étais à ses côtés. Ses leçons et son exemple me faisaient surmonter la crainte qu'inspire à tout être pensant le spectacle de la destruction. Habitans paisibles des villes , si le tourbillon qui votis entraîne vous permettait de réfléchir, si vous osiez vous occuper des générations passées , quelle amertume se mêlerait à vos plaisirs ! L'homme , comme le ver , vit sur les cadavres. ' Où est la poussière qui n'ait pas été animée ? Les couches extérieures de la terre sont formées des cendres de ses habitans ; la bêche et la charrue labourent les débris de nos ancêtres ; nous folâtrons avec insensibilité sur les ruines de l'espèce humaine , et nous foulons d'un pied léger des cités ensevelies.
Les murs du château de Kewes s'écroulaient sous le feu soutenu d'une nombreuse artillerie. On s'attendait à un assaut général , et on ne parlait pas de se rendre ; on se préparait à ihourir. Mon père fut tout-à-coup saisi de convulsions qui n'étaient pas naturelles. On le porta chez lui : je le suivis en pleurant. «Je meurs, me dit-il, « de la main de mes ennemis : les barbares « n'ont pu me vaincre, ils m'ont empoisonné. Vis « pour venger ton déplorable père et soutenir « les droits de ton pays, » Il expira.
J'avais alors quinze ans. Je me trouvais sans support , sans guide , exposé à ce que l'infortune a de rigueurs. J'étais seul au milieu d'une foule de guerriers , à qui mon ngm imprimait le respect , mais à qui mon extrême jeunesse n'inspirait pas de confiance. Effrayé de cet abandon général, je me jetai dans les bras d'un vieil écuyer^àqui la mémoire de mon père était chère, et qui se chargea de me sauver. Il me revêtit des livrées de la misère ; il me fit sortir du château , et à l'aide de ses instructions, je traversai le camp des Impériaux en leur vendant de l'eau-de-vie.
J'arrivai à la tête des retranchemens que les Hongrois avaient élevés à trois milles , sur la droite de Rewes. Je me nommai aux a vaut - postes , et je fus conduit au quartier du comte Ragotzi, qui commandait ce petit corps. Il ne vit en moi qu'un faible enfant incapable de rien entreprendre y et après m'avoir donné quelques marques d'affection, il me laissa avec sa fille, qui déjà n'avait plus d'autre asile que les camps. Elle était à peu près de mon âge; mais son jugement était plus formé que le mien. Elle était belle comme madame, sensible comme elle, et elle avait dans le caractère une énergie que la nature accorde rarement même aux hommes. Elle blâma ma timidité , elle me reprocha mon inaction. Soit que je portasse en moi ces germes de valeur qu'un iur stant développe , soit que les accens d'Amalie eussent une force irrésistible, je devins soldat
DE FELSHEIM. igS
en l'écoutanL Mon sang s'enflamma, mes yeux s'allumèrent , je pris des armes , et je jurai de rie les déposer qu'après avoir versé le sang des meurtriers de mon père.
Nous apprîmes bientôt que le château de Kewes était emporté, que les Impériaux m'avaient cherché , qu'ils avaient découvert ma retraite , et qu'ils marchaient sur nos retrauchemens. Hélas ! de quoi étais-je coupable ? On avait ravagé, confisqué les possessions de mon père; il ne me restait que son nom, et ce nom était un crime. « Nous vous défendrons , me dit le comte « Ragotzi ; mais souvenez - vous qu'il est des « hommes pour qui l'obscurité est un opprobre. « Vous êtes comptable envers vos ancêtres de <c votre conduite future. Vous n'avez que le choix « d'illustrer votre nom ou de le déshonorer. » Amalie me serra la main, et je volai au combat.
Il fut terrible. Trois fois nous repoussâmes les assaillans avec mie perte effrayante ; ils revinrent à la charge avec un acharnement nouveau. Le comte Ragotzi tomba mort à mes côtés. J'osai le remplacer , et à force de valeur et de prudence , je méritai l'honneur de commander à ces braves gens. La nuit sépara les combattans. Je sentis que je serais infailliblement forcé le lendemain, et je pensai à faire ma retraite à l'aide des ténèbres. Pendant qi/on exécutait mes ordres , je cherchai Amalie, et je la trouvai calme au milieu des horreurs qui l'environnaient. Je crai-
gnais de lui annoncer la mort de son père : elle me prévint. « On ne pleure pas les héros , me « dit-elle; on les imite et on les venge. Notre « position, nos intérêts sont les mêmes. Nous K sommes orphelins l'un et Tautre ; nous avons (( tout perdu; unissons nos malheurs, roidis- <( sons-nous contre la fortune, et réparons ses « injustices. »
Je ne savais encore ce que c'est que l'amour , et déjà je sentais sa puissance. La proposition d'Amalie me combla de joie, sans que j'en démélasse la cause. Son extrême beauté, le mélange le plus extraordinaire d'héroïsme et de sensibilité, tout en elle était fait pour séduire un enfant qui n'avait rien vu encore, et qui portait dans son sein le principe des passions les plus violentes. Je pris sa main , je l'entraînai sur mes pas , je me mis à la tête de ma troupe , et nous sortîmes des retranchemens dans le plus grand silence. Nous marchâmes toute la nuit dans des chemins creux et difBciles. Amalie souffrait horriblement ; ses forces ne répondaient pas à son courage. Je la soutenais, je la portais, je faisais des efforts incroyables, je serais mort plutôt que de l'abandonner. Deux Hongrois eurent pitié d'elle et de moi. Ils coupèrent des branches , en formèrent un brancard, sur lequel nous la plaçâmes , et mes soldats la portèrent tour-à-tour.
Au point du jour j'arrêtai ma troupe ; j'assemblai les officiers , et je les consultai sur le parti
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que Dous avions à prendre. Ma confiance* les flatta; ma modestie m'acquit leur attachement. Il fut décidé que nous ne pouvions tenir la campagne , qu'on se disperserait , que chacun rentrerait dans ses foyers, jusqu'à la première occasion de Yeprendre les armes ; que j'irais , moi , solliciter des secours de Michel Abaffi, prince de Transilvanie ; que pendant mon absence , mes amis s'attacheraient à grossir mon parti , et que je leur écrirais quand le moment de se rassembler serait arrivé. Ils me donnèrent ce qu'ils avaient d'argent; nous nous embrassâmes tous. On allait se séparer... «Et moi, me dit Amalie « avec un regard suppliant, et moi, que vais-je « devenir ? Je n'ose vous proposer de partager « mon sort, lui répondis-je. Jusqu'ici je ne pré- « vois que des revers; mais si j'avais un sceptre « je le mettrais à vos pieds. Je ne veux que votre « cœur, répliqua- t-elle, et je serai heureuse de « le posséder , si vous vous montrez digne du « mien. » Je la pressai dans mes bras , et ce fut du milieu d'un camp et du tumulte des armes ' que le ciel reçut les premiers sermens de deux enfans , proscrits , fugitifs , et ne possédant au monde que leur amour et l'espérance.
La présence de nos compagnons d'armes avait soutenu notre courage. Nous n'éprouvâmes, après leur départ , que le sentiment de notre faiblesse. Nous étions seuls , sans expérience , incertains de la route que nous devions tenir , des dispositions
des habitans de la plupart des villes qu'il faudrait traverser. Un magnifique surtout, que m'avait donné le comte Ragotzi, les riches vêtcmens d'Amalie, sa beauté, mes armes brillantes, tout devait nous déceler : nous tombâmes dans un découragement absolu. Amalie s'assit sur le bord d'un ravin et pleura amèrement. Je me plaçai près d'elle , et je la consolai. J'oubliai mes propres craintes pour ne m'occuper que des siennes. Ma voix fit sur elle l'effet que la sienne avait produit sur moi quelques heures auparavant. Je lui avais dû mes premiers exploits ; elle me dut un retour de courage , qui ne s'est plus démenti pendant le reste de sa vie.
Nous nous levâmes et nous tirâmes vers Maklar. Nous n'avions pas marché deux heures, que nous découvrîmes quelques hussards autrichiens, qui couraient la campagne, et qui poussaient droit de notre côté. Je me disposais à défendre ma compagne et à vendre chèrement ma vie. icLa résistance serait inutile, me dit-elle, « et assurerait notre perte. » Nous nous jetâmes derrière une haie, et nous nous tapîmes dans une pièce de bled. Bientôt nons entendîmes le galop des chevaux, qui ne passèrent pas à vingt pas de nous ; nous démêlâmes une voix qui disait : « Ce sont eux sans doute ; nous les join- « drons. » Nous n'osions respirer ; Amalie me pressait contre son sein ; nos cœurs battaient, avec une extrême violence.
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Le bruit s'éloigna insensiblement. Je levai la tête, et je ne vis plus personne. Nous nous consultâmes un moment , et nous résolûmes de nous cacher dans un bois qui était sur notre gauche , et d'y attendre la nuit. Nous filâmes le long de la haie, et nous allions descendre un chemin creux, que nous pouvions suivre sans être aperçus de la plaine , lorsqu'au détour de la haie nous tombâmes sur deux hussards. Ils buvaient, assis sur l'herbe ^ et leurs chevaux paissaient à quelque pas d'eux. Il fallait se rendre ou se battre ; je ne balançai pas. Pour ne pas succomber, il n'y avait qu'un parti à prendre ; c'était de les prévenir. Je m'élançai sur le premier, et avant qu'il pût se reconnaître, je lui fis sauter la cervelle; le second se leva brusquement et courut prendre ses armes à l'arçon de sa selle ; je l'ajustai et je lui cassai les reins d'un coup de carabine. Je détachai les chevaux ; j'aidai Amalie à monter sur l'un, je sautai sur Fautre, et nous poussâmes nos montures : il était temps. Le bruit des armes avait été entendu du détachement qui avait passé près de nous. Il retourna sur ses pas et se mit à notre poursuite. Nous n'avions ni éperons, ni fouet; nos ennemis gagnaient considérablement sur nous. Heureusement nous avions un grand quart de lieue en avant, et nous entrâmes dans le bois avant qu'ils pussent nous joindre.
Nous nous enfonçâmes dans un fourré, où il nous parut impossible qu'on vînt chercher des
gens armés, et quon savait décidés à se défendre. Je marchais le premier, et je n'avançais qu'en écartant ou en coupant avec mon sabre, les ronces et les branches qui s'opposaient à notre passage. Après une demi-heure de travail, nous parvînmes à une percée de vingt à trente toises de circonférence. Nous crûmes pouvoir nous arrêter en cet endroit. Nous descendîmes de cheval ; nous fîmes le tour de cette nouvelle forteresse , et nous la jugeâmes inaccessible. On pouvait, à la vérité , y pénétrer par les mêmes moyens que nous. Mais il n'était pas à présumer que tous perçassent à la fois , et ils devaient se livrer à nous les uns après les autres. Nous nous assîmes au milieu de cette esplanade ; nous rangeâmes autour de nous nos armes et celles des deux hussards : j'avais quinze coups à tirer , et nous n'avions affaire qu'à sept ou huit hommes.
Nous prêtâmes long -temps l'oreille, et nous n'entendîmes rien. L'idée du danger s'affaiblit, selon qu'il parût s'éloigner davantage ; mais à mesure que Qos sens se calmaient, un besoin impérieux se développait avec plus de force. Nous avions marché toute la nuit précédente et une partie de la journée , et nous n'avions pris aucune nourriture. Je cherchai d'abord dans les buissons qui nous environnaient. Ils ne produisaient que quelques fruits sauvages sans goût, et en trèspetite quantité.. Sans une réflexion d'Amalie il eût fallu continuer notre route et nous exposer à des
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périls nouveaux. Elle pensa que des hussards, éloignés de leur corps, devaient avoir quelques provisions. Elle visita les porte-manteaux : elle y trouva les rations de deux jours, et une gourde remplie d'un vin supportable. Nous reprîmes nos forces, et notre courage se ranima.
Ce fut aloi*s que la fatigue commença à se faire sentir. Amalie sur- tout était excédée. Je l'eriveloppai dans un des manteaux, je plaçai sa tête sur mes genoux; elle s'endormit, et je veillai sur elle. Sa beauté , la douce chaleur de son haleine , mon amour, mon innocence même, tout rendait ce moment dangereux. Je ne pensai pas à résister au charme qui m'entraînait. Je lui prodiguai les plus douces caresses ; elle s'éveilia , elle me sourit, et sans autre maître que la nature , je devins son époux, et je m'endormis dans ses bras. .
Quels momens que ceux où l'ame s'ouvre pouy la première fois au bonheur ! Jamais je ne me suis rappelé ceux-ci sans verser des larmes de tendresse. Nous oubliâmes que la mort planait sur nos têtes, que notre triste patrie attendait tout de nos efforts ; nous ne pensâmes qu'à aimer , et nous ne sortîmes de ce lieu d'enchantement que lorsque nos provisions furent tout-à-fait épuisées : c'était, je crois,, le troisième jour.
« Adieu , prairie charmante , disait Amalie en re- « montant à cheval ; adieu jusqu'à des temps plus « fortunés. Si nous délivrons notre patrie , nous « te reverrons. Oui, nous la reverrons, n'est -il
« pas vrai mon ami ? Nous bâtirons une maison au « lieu même où nous avons connu les délices de « l'amour. » Hélas ! je l'ai revue cette prairie , mais, seul ; mais lorsque la Hongrie fut rentrée sous le joug, et qu'il ne m'était plus permis de m'y arrêter.
Nous marchâmes au hasard , et nous suivîmes la première route qui se présenta. Nous parlions de nos affaires politiques, de nos affaires de cœur; nous étions dan;» la plus parfaite sécurité. Il n'était pas vraisemblable que quelques hussards eussent passé plusieurs jours aussi éloignés de leur colonne : ils pouvaient être rencontrés par un parti Hongrois qui ne leur eût pas fait de quartier. Les guerres de factions sont des guerres de passions, et les passions se font un jeu d'outrager l'humanité.
En tirant sur la droite , nous devions trouver les bords de la Teisse , et en remontant ou en descendant , selon que nous nous serions plus ou moins écartés , nous devions facilement arriver à Pily et passer de là à Kiskore^ où j'avais oui dire que les insurgés avaient de nombreux partisans. Un autre danger nous menaçait. Il était d'autant plus à craindre , que les projets les plus perfides se dérobaient sous l'apparence de l'amitié , et que nous étions confians, comme on l'est quand on ne connaît pas les hommes.
Nous arrivâmes, en effet, sur les bords de la Teisse, et nous cherchions quelqu'un qui pût nous indiquer la situation de Pily. Un château
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d'assez belle apparence s'offrit à nous , et nous y entrâmes sans réflexion. Il appartenait au baron Caraffa , dont le fils , depuis , fut arrêté quatre ans sous la forteresse de Montgatz par cette même Amalie qui cachait, sous les formes des grâces, les talens d'un général consommé.
Le vieux Caraffa nous reçut avec des marques d'affection, qui d'abord pouvaient être sincères. Il nous interrogea , et nous répondîmes avec la franchise naturelle à notre âge. Nous le trompâmes sur un seul point. Il nous était impossible d'être un moment l'un sans l'autre, et nous lui dîmes que^ nous étions mariés. Mariés à cet âge ! des enfans pouvaient seuls se flatter de le persuader. Caraffa feignit de nous croire ; il s'efforça même de sourire ; il nous caressa beaucoup pendant le souper; il parut très-attaché au parti Hongrois, et je crus ce qu'il voulut.
Il tenait en secret pour l'empereur. Son fils était à son service , et il se flattait en nous livrant , d'assurer sa fortune. Il avait un nombreux domestique , il pouvait nous arrêter à l'instant ; mais j'avais mon sabre et mes pistolets à ma ceinture : ce fut sans doute ce qui le décida à dissimuler.
Quand nous voulûmes nous retirer, on nous conduisît à un appartement de plusieurs pièces , dans le fond desquelles était la chambre à coucher. Amalie avait observé le silence pendant que nous étions à table ; elle avait écouté attentivement , et elle me rappela certaines expressions de Caraffa
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qui lui paraissaient suspectes. Je condamnai d'abord sa défiance , et bientôt je revins à son sentiment : pouvais-je voir et penser autrement que par elle? Je n'eus pas plutôt adopté ses soupçons, que je m'empressai de les vérifier. J'ouvris les croisées de notre appartement : la rivière mouillait le pied des murs. Je retournai à la porte par où nous étions entrés ; la serrure était fermée à double tour. Nous ne pouvions pas nous échapper : il était clair qu'on avait résolu notre perte.
Si j'avais été seul , je n'aurais pas balancé. J'aurais enfoncé la porte , et je me serais ouvert uu passage les armes à la main. Mais Amalie pouy^it être la première victime de mon impétuosité , et sa vie m'était plus chère que la mienne. Nous éteignîmes les bougies pour faire croire que nous reposions. Nous tînmes conseil , et nous jugeâmes que la ruse était le seul moyen qu'il fut possible d'employet». Je regardai de nouveau par les croisées : point de barque, et par conséquent personne qui nous épiât au pied des murs. La Teisse est large en cet endroit, et il était assez difficile qu'on pût nous observer dé la rive opposée. D'ailleurs le péril était imminent , et il fallait tout braver pour s'y soustraire.
Nous coupâmes nos draps par bandes ; je démontai une porte d'armoire ; je la descendis jusqu'au niveau de l'eau , et j'attachai le bout de la bande au pied d'une forte table. Je passai une autre toile sous les bras et sous les cuisses d'Ama-
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lie , et au moyen d'un double tour sur le montant de la croisée, elle glissa doucement. Quand elle fut en bas, elle saisit la bande de toile qui tenait la porte, elle l'attira sous ses pieds et s'y plaça facilement. Je descendis après elle; je coupai la toile et le courant nous emporta. Il nous fut impossible de gouverner ce frêle radeau : nous étions constamment occupés à nous soutenir l'un et l'autre. La rapidité du courant nous força de nous tenir à genoux, et nous suivîmes quelque temps le fil de la rivière, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Nous abordâmes enfin à une petite îsle couverte de saules et d'osiers. Un pêcheur y tendait des lignes mortes. Amalie avait l'organe infiniment doux ; elle lui parla , et nous l'approchâmes sans qu'il conçut d'alarmes. Sa nacelle était attachée au rivage; je la vis et je me déterminai à l'instant. Je lui mis le pistolet sur la gorge, et je lui ordonnai de nous conduire à Kiskore. il obéit sans répliquer.
Il fallait remonter la Teisse , et repasser sous le château de CarafFa. Je ramais avec le pêcheur; je l'encourageais par des promesses , par des menaces , et Amalie un pistolet de chaque main, lui ôtait jusqu'à la pensée de nuire à nos projets. Nous arrivâmes devant les murs du fatal château. On s'était aperçu de notre évasion. Des valets, armés de carabines , parcouraient la campagne avec des flambeaux allumés. Une partie du roc qui supportait cet édifice , s'avançait au-dessus de l'eau ;
nous ejxmes à peine le temps d'y cacher notre barque. Nous entendîmes distinctement CarafFa qui excitait ses gens , et qui promettait de l'or à quiconque nous prendrait en vie. Je menaçai le pêcheur de le tuer , s'il faisait un mouvement.
CarafFa ne pouvait douter que nous n'eussions descendu la rivière sur la porte que nous avions prise chez lui : personne «au monde ne l'aurait remontée dans l'état où nous étions. Il suivit le courant avec ses satellites , et à peine eûmes-nous perdu de vue les flambeaux , que nous sortîmes de notre cavité. Nous ramâmes de nouveau , nous redoublâmes d'efforts, et nous arrivâmes avant le jour sous le pont de Kiskore.
Cette ville est située dans une île que forment deux bras de la Teisse. Sa position et les ouvrages qui la défendent la mettaient à couvert des courses des Impériaux , qui n'étaient pas encore rassemblés en corps d'armée. C'est dans cette place que s'étaient réunis quatre à cinq mille Hongrois , fidèles à la bonne cause. Il n'y restait pas un sujet de l'empereur.
Je payai généreusement le pêcheur, et je le renvoyai. Nous fûmes arrêtés à un poste qu'on avait établi à la tête du pont. L'officier qui le commandait nous demanda qui nous étions. Je ne balançai pas : je nommai Ragotzi et Tékéli.
Au nom de ces deux héros , premières victimes de l'oppression, l'officier resta frappé d'étonnement et de respest. Il nous regardait avec atten-
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drissement ; des larmes mouillaient sa paupière. « Tékéli , Ragotzi , disait-il , d'une voix étouiPfée... « c'est le fils y c'est la fille de nos plus zélés déce fenseurs que nous possédons dans nos murs ! ce Qu'on coure , qu'on amène Belleski. »
Belleski commandait dans la place. C'était un de ces hommes que l'orgueil des cours laisse à l'écart , et à qui il ne faut qu'une occasion pour faire éclater des talens distingués. 11 vint nous prendre à la tête d'une garde nombreuse, et nous conduisit au gouvernement. En un instant le bruit de notre arrivée se répandit dans la ville ; la foule s'assembla autour de l'hôtel ; chacun voulait nous voir , nous parler , applaudir aux exploits de nos pères et à mes premiers faits d'armes. Nous répondîmes aux empressemens de ce peuple généreux; nous parûmes, nous nous mêlâmes aux soldats, aux citoyens, aux femmes, aux vieillards. Notre jeunesse , notre affabilité , notre coiu*age portèrent l'enthousiasme jusqu'à l'ivresse. La ville fiit illiuninée ; des tables furent dressées dans les rues , et on marquait d'une branche de chêne celles où nous nous étions arrêtés. Telles sont les vicissitudes de la vie : j'étais proscrit à Vienne , et je triomphais à Kiskore.
Dès que nous pûmes disposer de nous, Belleski nous fit prendre du repos. L'amour et l'héroïsme , ces passions des grandes âmes , nous occupèrent une partie de la nuit. Amalie me voyait à la tête d'une armée à l'âge où l'on est à
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peine soldat ; je cherchais v j'attaquais , je battais Léopold ; il fuyait de sa capitale ; son trône s'écroulait devant moi ; la Hongrie était libre ; nos pères étaient vengés. Si Mustapha eût été un homme, ces chimères se réalisaient.
Nous trouvâmes à notre réveil des vétemeiis de différentes tailles, enrichis de ce que le luxe a de plus recherché. Nous nous habillâmes. Qu'Âmalie était belle ! je ne me lassais pas de Tadmirer. Les bataillons étaient rassemblés sur la place du gouvernement. Nous descendîmes et nous fûmes reçus au bruit de la mousqueierie et des acclamations de l'armée. « Mort aux tyrans, K m'écriai -je, et soutien à nos droits. » Ce cri fut répété dans tous les rangs. Amalie portait une magnifique ceinture ; elle la coupa en morceaux , et en attacha un aux cravates de chaque drapeau. « Vive Tékéli , vive Ragotzi , vivent « leurs dignes enfans ! répétait -on de toutes « parts. » J'ai reçu depuis de plus grands honneurs, à la tête de quatre cent mille hommes, et j'en ai été moins flatté. Je jouissais pour- la première fois du tribut qu'on offre aux héros, et je ne donnais encore que l'espoir d'en être digne un jour. .
Quand les Hongrois surent la manière infâme dont Carafifa s'était conduit envers nous, ils demandèrent sa tête à grands cris , et Belleski fut contraint de se mettre à la tête de ceux qui voulaient marcher contre lui. J'étais bien jeune
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encore ; mais j'avais déjà trop de grandeur pour me venger par un assassinat. Si Caraffa avait eu dix mille hommes , j'aurais été le combattre , le vaincre , ou tomber sous ses coups. Il n'était entouré que de quelques valets , qui ne méritaient pas l'honneur d'être attaqués par des hommes tels que nous. « C'est contre Léopold, dis- je k « ces braves Hongrois , qu'il faut diriger nos « efforts ; c'est sur lui qu'il faut punir les vexa- « tions qui nous ont mis les armes à la main. « Mais égorger un particulier , sans défense , c'est « le métier des brigands, et je ne vois ici que « des soldats. Je suis contente de toi , me dit « Amalie , et elle m'embrassa. »
Ces flots , qu'un mot avait soulevés , se Calmèrent avec la même facilité. Tel est le peuple : il frappe , ou pardonne au gré de ceux qui le dirigent. Etres privilégiés , que l^ circonstances ont placés à la tête des nations , vous seuls leur inspirez des vertus ou leur communiquez vos vices ; vous seuls êtes les causes et les garans de leurs excès. Tremblez d'abuser de votre puissance , l4|.postérite vous attend : c'est elle qui juge les rois.
Je me concertai avec BeUeski sur les mesures que nous avions à prendre. Il avait servi en Transilvanie , et il connaissait Abaffi. C'était un prince facile et bon , également incapable de grands crimes et de grandes choses. Il devait grossir la liste de ces souverains obscurs, dont les noms ne sont consignés dans l'histoire que //. i4
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comme des époques qui servent à la, chronologie. La princesse , vive , enjouée , spirituelle, avait, pris sur lui un ascendant absolu. C'est d'elle seule .que dépendait le succès de nos démarches, et je m'en applaudis en secret. J'adorais Amalie; mais je n'étais pas fâché d'avoir à traiter avec une femme de ce caractère. Je joignais beaucoup d'esprit naturel à la figure la plus heureuse et à la taille la*mieux prise : ces avantages devaient la disposer favorablement. Ce temps est si loin de moi, que je peux le rappeler sans être accusé de vanité.
Belleski ne voulait pas que nous parussions à la cour de Hermanstadt comme des aventuriers. Il prit le temps nécessaire pour nous former un train conforme à la mission honorable , dont nous étions chargés , et je consacrai ces jours de loisir à l'étude de la guerre.
Le jour du départ approchait ,. lorsqu' Amalie me prit par la main, et me conduisit dans le cabinet de Belleski. « Le ciel a reçu nos sermens , « me dit-elle d'un ton auguste. C'est assez pour « vous et pour moi ; mais l'opinion est la reine et du monde. Je ne dois pas rougir à la cour « .d'Abaffi , et je n'y peux paraître décemment « qu'avec le titre de votre épouse. » C'était remplir mes vœux les plus doux. Belleski donna ses ordres à l'instant. L'autel fut paré , l'encens fuma, nous fûmes unis pour jamais.
Enfin le moment arriva où nous devions quit-
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ter cette ville hospitalière. Belleski me fit mou*ter avec ma femme dans un superbe carrosse ; trente domestiques des deux sexes étaient à cheval , ou dans différentes voitures ; deux cents bussards, parfaitement montés, se présentèrent pour nous servir d'escorte ; plusieurs chariots , chargés de nos effets et des provisions nécessaires pour la route, fermaient le convoi. Belleski nous em^* brassa tendrement, et nous sortîmes de Kiskore comblés de marques . d'affection et des bien&its de ses habitans.
Nous arrivâmes sur les frontières de la Transilvanie, sans»- éprouver le moindre retard. Presque tout le pays était du parti, et ceux qui restaient attachés^à l'empereus étaient dispersés^ et en trop petit nombre pour pouvoir rien entreprendre contre la troupe d'élite que j'avais» avec moi. Nous nous arrêtâmes à Lugos , dernière ville de Hongrie , d'où je dépêchai à Âbaffi un officier intelligent et sûr : je n'avais pas cru devoir entrer en armes dans les états de ce prince sans en avoir obtenu l'agrément. Je lui écrivis u»e lettre pressante ; j'en adressai une infiniment flatteuse à la princesse , et en attendant le retour d^ mon courrier , je traçai mon plan de campagne. Les officiers de l'empereur l'ont depuis admiré. Je n'avais pas d'expérience, mais j'étais né général.
La réponse d' Abaffî fut plus favorable encore que noufis n'avions, osé l'espérer. Après nous avoir
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marqué la plus haute considération pour la mémoire de nos pères , il nous invitait à nous rendre à sa cour. Des logemen$ étaient préparés pour nous et notre suite; des fonds assignés pour notre subsistance, et il terminait par la plus flatteuse des promesses, celle de Faire entrer en Hongrie une armée aussi forte que les circonstances le permettraient.
Après ce qui nous était arrivé chez Caraffa,'il était bien naturel de se défier des protestations d'une bienveillance aussi prématurée. Je ne savais si je devais me mettre entre les mains d'Abfiffi ; mon épouse craignait de me rien conseiller. Cependant, s'il était dangereux de nous rendre à l'invitation du prince, il ne l'était pas moins de retourner sur nos pas. Cette* démarche m'-otait, sans retour, la confiance et l'estime des Hongrois. Ils ne verraient plus en moi qu'un enfant sans caractère , indigne de servir leur cause et de les commander. Cette considération l'emporta , et nous partîmes à l'instant pour Hermanstadt.
Nous y ari^ivâmes le cinquième joiu* au soir , et le prince voulut nous voir aussitôt. Il nous reçut dans l'appartement de la princesse. Nous mîmes un genou en terre en lés abordant. Ils nous relevèrent, et nous embrassèrent avec une affection qui ne me parut pas étudiée.
Après le$ premiefs complimens, là conversation tomba sur l'état de nos affaires , ^ur les espé-
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rances du parti hongrois, et sur mes desseins particuliers. Après avoir satisfait le prince jsur les deux premiers articles , je lui montrai mon plan de campagne. Il l'examina avec un seigneur, qui paraissait être, auprès de lui dans la plus grande faveur. Ils se parlaient bas, et me regardaient, par intervalles, avec un air de satisfaction qui ne m'échappa point. « Si jeune encore , et tant de « talens ! s'écria enfin le prince. Oui , vous au- « rez une armée, et c'est vous qui la coœman- « derez. » «
On nous conduisit au quartier qui nous était destiné. C'était une aile du palais , où on avait réuni l'utile à ce qa'on avait jugé devoif nous être agréable. Un oiHicier, chargé de nous recevoir, nous ouvrit tout, et nous fit remarquer, entre autres choses, une cassette qui renfermait vingt mille ducats.
Quand nous fumes seuls, je parlai à mon épouse de l'étonnante réception que nous faisait le prince de Transilvanie. J'avais remarqué que la princesse avait traité Amalie avec une bonté, qui avait aussitôt établi la confiance. La conversation était vive et animée, et je me flattai que ma jeune épouse aurait démêlé quelqu'un des motifs qui déterminaient la conduite du prince à notre égard. Je nç me trompai pas. En assurant la princesse de notre reconnaissance, elle avait adroitement glissé quelques mots sur l'étonnement où la jetaient des bienfaits qi^ nous n'a-
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vions pas encore mérités. La princesse , dont le caractère était eKactement conforme à Fidée que m'en . avait donnée Beileski , Im dévoila sans la moindre difficulté les secrets du cabinet de Hermanstad. Le prince, tributaire de Mahomet iv, était parfaitement bien dans son esprit , et le sultan ne lui avait pas caché l'intention où il était de rompre avec Léopold à la première occasion. Ses états, épuisés par des guerres continuelles, ne devaient pas opposer une forte résistance aux armes ottomanes. Abaffi sentait qu'en me donnant une armée , il attirerait sur lui les efforts de l'empire d'Allemagne, et qu'alors Mahomet paraîtrait forcé de secourir son tributaire. Ces idées étaient si simples et si naturelles, qu'il était impossible de chercher d'autres liaisons des faveurs dont on nous comblait.
Pendant que les différens corps, qui devaient composer ^mon armée , se mettaient en marche de toutes parts, et se rassemblaient à Clausembourg, la cour d'Hermanstadt se livrait à tous les plaisirs. Chaque jour était marqué par. une fête, dont Amalie et la princesse faisaient le prin cipal ornement. La princesse était dans tout l'éclat de sa beauté : elle avait à peine trente ans. Elle paraissait moins attachée à son mari qu'à son rang; cependant sa réputation ne souffrit ni de sa frivolité, ni de son inconséqiience. Elle savait qu'elle était belle, elle aimait à se l'entendre dire. Elle cherchait tous les moyens de plaire, et elle
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y réussissait parfaitement Le goût de la galanterie , et peut-être ane sorte d'espoir , attachaient à sa cour une foule d'hommes aimables , dont aucun ne la fixa. Elle me marquait surtout une bienveillance particulière^ C'était toujours à eflle que je m'adressais pour les différens objets nécessaires à l'ouverture de ma campagne. Cette déférence la flattait; j'obtenais tout ce que je voulais,et ce fut au milieu des jeux, les plus variés et les plus brillans, que se prépara la ruine de l'Allemagne.
Je me disposai enfin à m'aller mettre à la tête de mon armée. Elle n'était que de douze mille hommes effectifs; mais j'étais certain de la grossir en avançant dans la Hongrie. Je comptais sur ceux qui s'étaient déjà déclarés, et sur un grand nombre d'autres, qui n'attendaient, pour prendre les armes, que les moyens d'entreprendre avec quelque espoir de succès.
Je comptais laisser Âmalie à Hermanstadt. Je ne pouvais me résoudre à l'exposer aux. fatigues et aux dangers de la guerre. J'avais pressenti la princesse à cet égard, et elle était tout-à-fait disposée à la garder auprès d'elle. Mais à la première ouverture que j'en ÏSs à Amalie, ellp s'éleva si fortement contre ce dessein , elle se montra à-lafois si coiirageuse et si tendre, elle s'expliqua si nettement sur la résolution qu'elle avait prise de partager mes succès ou mes revers , qu'il ne me fut pas permis d'insister. Mon cœur d'ailleurs
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était d'accord avec le sien , et la résistance qu'elle m'opposa me la rendit plus chère.
Nous prîmes congé d'Abaffi et de la' princesse , et "nous partîmes pour Clausenbourg. Je trouvai mon armée campée sous les murs de la ville. Je la passai en revue , et je fus étonné de la discipline des troupes. Le parc d'artillerie renfermait cinquante pièces de campagne et soixante canons de siège. La caisse militaire suffisait pour soudoyer mes troupes pendant trois mois. C'était tout ce que je pouvais désirer, et tout ce qu'Àbaffi avait pu faire. Je lui en marquai ma satisfaction et ma reconnaissance.
Je résolus d'entrer sans délai en Hongrie , d'établir, mes magasins à Riskore , et de m'emparer ensuite du cours du Danube , depuis Esseck jusqu'à Gran. Si j'éprouvais un revers et qu'il fallût • rétrograder, j'étais maître encore de laTeisse,et je pouvais me retirer par Kiskore jusqu'en Transilvanie. J'avais quinze ans et demi lorsque j'arrêtai ces dispositions.
J'assemblai mes lieutenans- généraux; je leur donnai mes ordres. L'armée s'ébranla , et je marchai droit aux états de ce Léopold, qui avait assassiné mon père, proscrit ma tête et opprimé mes concitoyens. Bihor, Pethèle, Fildech, Ranhegies ouvrirent leurs portes sans résistance. Les recrues, les vivres, les munitions de guerre commencèi'ent à m'arriver de toutes parts , et j'étais à la tête de vingt -cinq mille hommes, lorsque je vins camper à la vue de Riskore.
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. Je; paraissais (levant cette ville clans une situa« tion bien différente de celle où je^m'y étais présenté trois mois auparavant. Belleski, enchanté de mes succès à la cour de Hermanstadt, vint me féliciter à la tête de sa garnison. C'était un de ces hommes entreprenans , qui ne connaissent rien d'impossible, et qui sont inappréciables dans la conduite d'un coup de main. Je lui déclarai que mon iRtentipii était de le prendre avec moi et de laisser le commandement de Kiskore à un officier dont il me répondit. Il fut sensible à mes offres, il les accepta, et le lendemain mon armée traversa la ville et passa la Teisse. J'avançai à marches forcées, et en trois jours j'arrivai sur les bords du Danube. La petite ville de Zambock, qui voulut me résister , fut emportée en trois heures , et la garnison passée au fil de l'épée.
Il était essentiel de s'assurer de Pest , place forte, située sur le Danube. Je craignais lés lenteivs d'un siège régulier. Je voulais profiter de mes avantages et pousser mes conquêtes , avant que l'empereur eût le temps de se reconnaître- J'asseinblai mes chefs; je les consultai §ur les dispositions des troupes, et, d'après le compte avantageux qu'on m'en rendit , je me décidai à tout tenter , pour enlever la place de vive force. Je marchai toute la nuit, et deux heures avant le jour, je me détachai, avec deux mille chevaux, pour reconnaître le pays.. La renommée, qui exagère toujours, avait porté mes forces à cent
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mille hommes , et la terreur était générale. Je savais que les^ Hommes intimidés ne raisonnent plus ; j'eus l'audace de m'avancer jusque sur le glacis , et de feire sommer le gouverneur de se rendre : il vint en personqe capituler ^ h porte. Il demanda beaucoup ; je ne lui accordai que les honneurs de la guerre, et, une heure après, û évacua la ville. Ses troupes défilèrent devant moi , et déposèrent leurs armes à mes pieds. Le jour commençait à poindre. Ce commandant, désespéré de s'être rendu à une poignée d'hotùm.es , se cassa la tête d'un coup de pistolet.
Je laissai cinq cents h»nimes dans la place , et j'avançai avec les quinze cents, eavaliew qui me restaient pour tenter une reconnaissance vers Bude. On ignorait encore, de l'autre éôté du Danube, ma marche rapide et mes premiers succès. On était dans une telle sécurité , que la garnison de Bude s'exerçait dans une prairie , à une demi-lieue de la ville. Je jugeai le moment décisif. Je tournai un petit bois , et je fondis tout-àcoup sur ces troupes , qui , surprises d'une attaque aussi iiiopinée, se rompirent, à Tiïîstant, rt s'enfiurent vers les postes avancés. Je les poursuivis l'épée dans les reins , et nous entrâmes dans la place avec les fuyards. La consternation était à son comble; les Impériaux jetaient leurs armes, et mes soldats triomphèrent sans avoir combattu. Je mis la garnison aux fers;. les nHens n'auraient pas suffi pour garder les vaincus : ils étaient tuob mille hommes effectifs*.
DE PELSHEIM. Slig
Cependant mon corps d'armée s'avançait en bon ordre. Belleski ne revint pas 'de son étonnetuent ; qasjid il vit notre étendard flotter sur les remparts dé Pest. Il m'admira , et me l'écrivit , ^uatid il sot que nom étions maîtres de Bude. Il dépécha des courriers à Abaffi> pour Finformer de ce début brillant.
* Je* donnai six milice hommes à Belteski. Je lui ordonnai de descendre le fleuve jusqu'à Esseck ; die retrancher les positions qui pouvaient tenir ; )d'y laisser des garnisons suffisantes, et de venilr ^e joîndi^e devant Gran que j'allais assiéger. Il exécuta mes ordres avec sou intelligence et sa valeur dnfinaires.
Gran est une viHe régulièrement fortifiée. Le bruit de mes exploits m'y avait devancé, et l'ennui s'était préparé à une vigoureuse résistance. J« n'avais pas assez de monde pour investir ]a plàc^ ; je l'attaquai du côté de Pilis. Après trois jours de tranchée ouverte , je m'emparai des ouvrages avancés, et je commençai à battre en brèche. Cent vingt pièces de ôanon tiraient jour et nuit sur le corps de la place; les boulets i^ouges et les obus y pleuvaient sans interruption^ et le conomandant ne parlait pas *de se rendre. Irrité d'une résistance que je n'avais pas coutume d'éprouver, je fis préparer des échelles, et je donnai l'ordre d'un assaut général. Mes troupes y coururent , en poussant des cris de joie, et je volai à leur tète , mon épée d'une main et
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une échelle de l'autre. Je perdis douze cents hommes , avant d'arriver au revers du fossé. Nous le franchîmes enfin sur les corps d^s morts et des mourans; les échelles furent plantées, et nous montâmes à travers ime grêle de balles. L'ennemi , étonné de notre intrépidité , aban-donna les remparts , et se retrancha dans la ville. Chaque maison devint une forteresse , chaque rue le théâtre d'un combat sanglant. Ma fortune triompha à la fin des difficultés. Le/> Impériaux , forcés de toutes parts , demandèrent la* vie. Je la leur accordai , et je rendis à leur chef* les hon7 neurs que méritait son courage.
Mes progrès jetèrent la cour de Vienne dans les plus vives alarmes. Léopold, faible comme tous les souverains qui ne sont pas nés avec des qualités supérieures, ou qui ne sont pas formés à l'école de l'infortune, Léopold trembla pour ses Etats. Je n'étais guère qu'à cinquante lieues de sa capitale, et si j'avais eu soixante milje hommes en ce moment, le colosse germanique s'abîmait devant moi.
Mais j'étais obligé d'affaiblir mon armée pour garder mes conquêtes. J'avais des garnisons dans quinze places différentes , et il me restait à peine quinze mille hommes, dont je pusse disposer. L'empereur, en rassemblant toutes ses forces, pouvait encore m'opposer une aimée supérieure. Le roi de Pologne , Jean Sobieski , Charles v , duc de Lorraine , et plusieurs princes d'Aile-
DE FELSHEIM. '2^1
tnagne, armaient en sa faveur. Il .n'examina ni ses ressources , ni mes moyens ; il n'écouta que sa pusillanimité ; il envoya des plénipotentiaires me demander une trêve.
Je les reçus sous un dais , à la tête de mon camp , et j'exigeai qu'ils me parlassent debout et découverts. Je leur dictai mes volontés, non en sujet mécontent, mais en vainqueur irrité, qui dédaigne les convenances. Je signai une trêve de trois mois , à condition que le trésor impérial ïùe paierait douze cent mille ducats , en indemnité de mes possessions et de celles de mon épouse. Je retins des otages, pour m'assurer de l'exécution du traité, et je refusai d'en donnef à Léopold.
Cependant, fidèle observateur de ma parole , je tins rigoureusement les conditions que je m'étais imposées. Mais aussi je voulus tii'er , de la suspension d'armes, le parti le plus avantageux : je ne l'avais acceptée que pour ftie préparer à de plus grandes entreprises. Amalie portait dans son sein le gagé de l'union la plus douce : l'amour avait trouvé des momens au milieu des horreurs de la guerre. Je la confiai à Belleski. Je les laissai à Gran avec six mille hommes d'élite ; je mis le reste de mes troupes à Bude et à Pest, et je partis pour Constantinople. J'y arrivai précédé de la plus brillante réputation. Mon parti m'adorait, mes ennemis eux-mêmes me rangeaient parmi les grands hommes , et je n'avais pas encore seize ans.
Mahomet iv me reçut comme un officier propre
Ua2 LSS BARONS
à seconder ses desseins. La fierté ottomane s'a* doucit devant moi ; l'austérité même du sérail se relâcha un moment. Mahomet permit à ses femmes de me voir à travers un tissu léger. Une d'elles^ que j'ai su depuis être la favorite , conserva de moi nn souvenir qui m'a été utile dans mes malheurs.
Sa hautesse avait conçu le projet d'étendre se» frontières en Europe , ou du moins d'élever une barrière entre l'empereur el lui. Il pensait à conquérir ou à a&anchir la Hongrie , et il Vivait résolu de pousser ses avantages aussi loin que tes' circonstances le permettraient. Un seul article me répugnait : je ne voulais pas que ma patrie fût asservie , et quelques promesses que me fît le grand-visir , je demeurai fidèle à mes principes el à mon parti.
On sentit aisément qu'un homme, qu'on n'avait pu corrompre , tiendrait exactement ce qu'il aurait promis. Mahomet changea une partie de son plan, et me fit des offres plus brillantes encore. On me proposa le trône de Hongrie , et la principauté de Transilvanie à la mort d'Abaffî , qui n'avait point d'enfans. On n'exigeait de moi que de mettre mes états sous la protection du grand-seigneur, et de lui fournir un contingent , dans les guerres qu'il entreprendrait en Europe. J'étai? jeune , Iwrave, airdent, par conséquent ambitieux. Le poids d'une couronne ne m'effraya point ; je ne vis que l'éclat des grandeurs, et j'osai compter sur ma fortune. Je signai un traité . secret ^ par lequel je recon-
DE FEJ[.SHEIM. aa3
naissais Mahomet poiir mon suzerain , et ce prince s'engageait à lever une nombreuse armée, et à l'entretenir à ses frais.
Si Kara Mustapha , qui était alors grand-visir, avait jointe, à l'orgueil de sa place, les talens d'un général, l'empire d'Allemagne était détruit. Mais depuis Couprougli, qui conquit Candie, les Turcs n'ont pas eu un seul général ; et les visirs , qui ordinairement passent, des emplois les plus obscurs , à la première dignité de l'empire , ont la vanité de vouloir commander les armées. Je pressentis Kara Mustapha , et il parut étonné que je pu^se douter de ses intentions. Il me répondit . même , avec une sorte d'aigreur, que je serais son kiaia (lieutenant), et il ajouta, en s'adoucissant un peu , qu'il se ferait un plaisir de suivre mes conseil^. Je compris, que je ne serais que l'instrument de ses succès, qu'il en aurait seul toute la gloire, et je résolus de traverser ses projets.
Pendant que les troupe^ ottomanes se rassem* blaient, dans les plaines d'Afidrinople, d'une partie de l'Asie et de l'Afrique, j'intriguai dans le sérail. Je mis dans mes intérêts le kislàr-aga ( chef des elmuques noirs). J'osai écrire à la sultane, qui avait conçu de la bienveillance pour moi. Je la suppliais de faire sentir à sa hautesse le danger de donner le commandement' à un homme sans CT^périence. J'observais que j'avais la confiance de mes troupes; que je connaissais le pays où j'allais combattre ; que je pouvais seul y faire sub-
sister Farinée ; que probablement les Hongrois ne voudraient pas servir comme auxiliaires , et qu'enfin il était adsurde qu'un général, dont on voulait faire un roi, ne parût que comme un simple volontaire. Le chef des eunuques et la sultane entrèrent parfaitement dans mes vues. Ils n'aimaient pas le visir, et peut-être le désir de l'humilier les déterraina-t-il autant que la solidité de mes raisons.
Ils gagnèrent tous ceux qui avaient quelque ascendant sur l'esprit de sa hautesse. Bientôt on ne lui parla plus que de moi; on lui racontait mes moindres faits d'armes comme des choses extraordinaires ; on lui persuada que les troupes* seraient invincibles sous mes ordres. Mahomet balança : on le pressa , on l'obséda sans relâche ; il promit enfin , et je l'emportai un moment sur son visir.'
Par un retour, assez ordinaire aux hommes sans énergie, Mahomet craignit les suites de Sa condescendance : en effet , il était inoui qu'un chrétien commandât les armées ottomanes. Il avait à craindre ses janissaires, milice qui fut, dans tous les temps , la force et la terreur de ses itiaîtres ; *il sentait la nécessité de ménager l'opinion publique , et il se décida à ne prendre un parti définitif que d'après l'avis de son divan .
Quelques-uns de ceux qui le composaient pénétrèrent aisément sa hautesse, et appuyèrent fortement son opinion. Ils eussent peut-être en-
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traîné les autres , si le muphti ne se fût nettement prononcé contre cette espèce d'innovation. 11 déclara que l'étendard du prophète ne pofivait être confié à un infidèle , et il ramena aisément le divan et sa hautesse elle-même. Il fut arrêté que je serais un des lieutenans du grand-visir, mais qu'il n'entreprendrait rien sans me consulter. Je fus indigné quand le kislar-aga me rendit compte de ce qu'il s'était passé ; et bientôt réfléchissant à l'imprudence de ma conduite, je trouvai tous les torts, de mon côté. jWais prétendu changer les usages de l'empire, et je n'avais pas réfléchi que je me faisais du grand-visir un ennemi secret, qui ne s'occuperait qu'à me nuire , si je ne réussissais pas à lui ôter le commandement.
Kara Mustapha , beaucoup plus adroit que moi, ne me marqua nulle espèce de ressentiment. Il eut toujours pour moi les mêmes égards, et lorsque npus partîmes pour l'armée , il me rendit sur la route les plus grands honneurs.
Jamais on ne vit un spectacle plus imposant que celui qui s'offrit à mes yeux dans les plaines d'Andrinople. Les Turcs n'avaient pas eu encore d'aussi nombreuse ni d'aussi magnifique armée. Cent quarante mille hommes de troupes réglées; trente mille tartares de Crimée; les artilleurs, les ouvriers en tout genre , les gens commis à la distribution des vivres, au soin des équipages, les domestiques, les esclaves formaient un ensemble d'environ trois, cent mille hommes. Le luxe le //. i5
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plus étonnant brillait de toutes parts. Ma tenté était de drap d'or ; celles de mes gens étaient en velours. Cent chevaux arabes me furent présentés de la part du grand- seigneur. L'un d'eux avait porté sa hautesse. La selle et la housse étaient enrichies de pierreries , et les étriers d'or massif. Les. autres étaient couverts de tapis d'écarlate galonnés d'or, qui tombaient jusqu'à terre. L'é->* quipage du grand -visir était moins riche que le .mien.
Cette magnificence 9 cette anilée presque in* nombrable, me donnèrent la plus haute idée de la grandeur ottomane. Je visitai les dififiérens quartiers avec un plaisir inexprimable, et rien n'eût manqué à mes vœux, si j'avais été le maître de régler les opérations «de la campagne. Il fallut me borner à me concerter avec. le visir, et je fus bientôt convaincu de son incapacité.
J'étais d'avis que l'armée entrât en Hongrie, et vînt se ranger sous les murs de Grau et de Bude , d'où l'on marcherait droit à Vienne. Le visir voulut traverser la Valaquie , la Servie , l'Esclavonie , et marquer son rendez- vous général à Ësseck. Je lui représentai qu'après avoir fait un circuit aussi long, il serait toujours obligé de remonter le Danube, depuis Esseck jusqu'aux places fortes dont je m'étais wiparé; qu'une marche aussi longue fatiguerait inutilement ses troupes, et qu'il donnerait aux alliés de Léopold , qu'il pouvait prévenir , le temps de rassembler leurs forces. Ces rai-
DE fELiHEIM. ia7
sbtis étakJîit d'utie «Ktréttl^ simplicité ; il ne rèulut pas l«s eûteïld^B. J'insistai , il tésiita : jt ni'ethportai; il ùie dit froidement que j'avaii le droit de lui donner des conseils , mais que son maître ne lui avait pas ordonné de les suivre» Wous nous séparâmes très-mécontens l'un de l'antre, et deux jours après je partis pour Gràn, prévoyant les revers qiie l'ignorance et l'opiniâtreté dtt visir ne manqueraient pas d'occasioner.
Je trouvai mes affaires de Hongrie dans l'état le plus satisfaisant. Belleski avait augmenté cott-^ èidérablement mes troupes. Elles étaient bien tenues, bien exercées, et leur esprit était excellent. Lédpold avait payé les som-raes stipulées par le traité, et ses otages lui étaient rendus. Awialie âdôitcit le souvenir des désagrémens que j'avais éprouvés à Attdrinople. Sa présence , et là légèreté naturelle à mon âge, me les firent totalement oublier.
Gepe*idant ces épanchemens, si doux, étate^M qodquefois mêlés d'une sorte d'inquiétude, que l'amour même augmenta bientôt de jour en jouï'. l'attendais une couronne , qui me paraissait plus précieuse par l'espoir de la partager avec une épotlse adorée, et j'ignorais si mes tcompafgifôns d^ai:itles ^ qui me reconnaissaient pour leur chef ^ conaè^tiraieM à m'avoir pour maître. Belleski était le seul k qui je pusse m'ouvrir sans in-> couvténi^nt, li m'était sincèrement attac^ , éi je pouvïiis compter Èm sa discrétion , dafts le cas où
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il désapprouverait ma conduite. Il applaudit à la première ouverture que je lui fis de mes desseins, et il employa, en ma faveur, Tinfluence que ses services et ses talens lui avaient donnés sur l'armée. Il gagna insensiblement les chefs, et il se conduisit avec tant d'adresse, que le jour de mon couronnement , ils crurent avoir le mérite de m'offrir un rang , qu'ils ne pouvaient plus me refuser.
Je secondai de tout mon pouvoir les efforts de Belfeski. Je m'attachai tous les cœurs par mes largesses, et surtout par cette affabilité, si puissante sur le vulgaire , et que les grands dédaignent trop souvent d'employer. Amalie , que la perspective d'un trône avait éblouie comme moi, prodiguait tous ses moyens de plaire. Elle était sans cesse entourée d'une foule d'officiers qu'attiraient ses charmes, et que fixaient des présens, distribués avec discernement et délicatesse. Les femmes , les plus distinguées et les plus aimables de la ville, lui faisaient une cour assidue. On n'attendait pas qu'elle exprimât ses volontés; on se faisait une étude de prévenir ses désirs, et le bonheur de lui plaire était la plus douce récompense des soins qu'on avait pris pour y parvenir.
De telles apparences étaient faites pour séduire un jeune homme, et vingt fois je fus tenté^ de me faire proclamer. Le fidèle , le prudent Belleski s'opposa constamment à une démarche, qui me perdait sans retour , si le succès ne répondait pas à mes espétances. Si les esprits étaient vraiment
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disposés comme j'avais lieu de le croire, ils nepouvaient pas changer en un instant ; si je m'abusais au contraire, la présence de l'armée ottomane devait encourager mes amis et* contenir les autres. «Ce raisonnement était si simple , que je n'eus rien à lui opposer.
' Je reçus un courrier du grand-visir, qui m'annonçait l'arrivée de son avant-garde à Esseck, et qui m'engageait à l'y joindre sans délai avec toutes mes forces. Il se proposait de me couronner à la tête des armées combinées , et de marcher ensuite à Vienne, en laissant à sa droite le lac Balaton. C'était encore le contraire de ce que j'aurais fait. Il fallait garder le cours du Danube, et s'empaver de toutes les places situées entre Gran et Vienne , pour s'assurer une retraite. Belleski sentit comme moi la faute qu'allait faire le visir. Nous délibérâmes si nous le laisserions attaquer seul, pour profiter de ses succès, ou opérer une puissante diversion s'il était battu. Ce parti était sans doute le plus sage , et probablement nous étions vainqueurs si nous l'eussions suivi. C'était l'avis de Belleski, c'était aussi ce que je pensais intérieurement ; mais ma fatale ambition , mon empressement à jouir du rang suprême , l'emportèrent sur la prudence , sur la raison , sur les remontrance» de l'amitié , et je me décidai à opérer ma jonction. Si de semblables erreurs peuvent être excusées, ce n'est qu'en faveur de la grande jeunesse de celui qui les sent, sans avoir la force de les rejeter.
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. Je sprlist de Grau avec une ponipe v?wu^i^l royale. Mon état ^ major, iiiiagoifiqu«Rie»i vétw» noua entourait. U(ie |iartie de ma cavalerie hr^. mait Favaot^garde ; le re^te nou$ suivait. Moa û>fanterie^ les équipage, les imgasips, lo» caia$e militaire , descendaient le Danube, sur des bateaux rassemblé^ a^-de$sv^ et au-^dessous de Bu4e* Les taaibauF$, le^ çlairpi^s» l'artillerie des rempai^ta, le son 4es cloches,, les acclamatiom^c d'uu pmfh^ nombreux donnaient; à notre marche une dignités et un éela< que j'ai; encoife la ^sûble^se de^ we» rappeler avec plaisir. Hélas! cette vaine gloire,^ sii séduv^nte en apparence, n'est (pi'une frimée lé-, gève , qtii se di^ipe^ au gré du veipit.
Je ne laissai ^ dans toutes mes places , que desi garnisons à peîia^ suffisantes pour les garantît d^ua cQup, de main , et j'arrivai à. Es$ieck , sui^i de treoifee' n(^ille Hpngrois. Ije grand- visir, qiM ne se »croyaiU pas responsable d'une défaite , m^is qiH devait à soiji maître un coppiie exact de ses procédés enveirsi ix^oi) sortit die- ^W camp avec une e3corte non^ bréms^, e,t, vin.t mie recevoir avec les. honn^u]?s< dus. à un soi^veraip^ Il fu^ frappé de la. tenue et. de la discipline de mies troupes;, et pv^ Hongroy^,. siwfvles aut9n.t q^e braveS), n^ se lassaient y»» d'admirejif la n^nificence asiatique^ l^es dieux ^ a^npée;^ se i^jêlèijent ; pour lai p^en^ièrelbis^ peiAl-
être 9. des in^hpxnétians. fetèrenjt des cJ^ré^iena^. IVJies ginéra^iipc ,. ex^cit^s par B^lj[eski,.«e répand*'reuit dans la fonk. Ils. répétaient à ik)s moindres
soldats, que c'était à moi seul que la Hongrie devait la protectioa du grand - seigneur ; que j'allais être le libérateur de ma patrie, et que j'étais digne de la gouverner. Les têtes s exalterefit, on se pressa autour de moi, on m'éleva sur une espèce de pavois à la vue des deux armées; c^ cri, si ardemment désiré: f^ive Téiéli, roi éh Hongrie , ce cri se fit entendre de toutes paj^te. Le visftF me mil» la couronne sur la t^te , et jura de l'y maintenir par la force des armes ; enfin , ce que j:e q'avais osé entreprendre à Gran , s'exécuta en un moment à Ësseck sans la moindre opposition.
Je me retirai sous le pavillon qui m'était préparé. Ivre de joie et dforgueil , j« tombai dans les lH*as d'Amalie, et je la tins long-temps embrassée, sans, pouvoir proférer un mot. Se& larmes moidl* laîent OK>n visage ; son ravissement était égal au mien. Aveugles que nous étions, nous ne savions pas que celui qui se charge des destinées de tout un peuple , est de tous Les hommes le plus à plain* dre ou le plus insensé. Ce jour , que nous jugeâmes le plus beau de notre vie, fut le dernier que la* fortune embellit de ses chimères^. Je l'ai payé par quaraiite ans de calamités. Puisse mou exemple être utile aux ambitieux de tous les âges et de toutes les classes !
Incapable de faire alors ces réflexions , je ne pensai plus qu'à faire valoir le droit le plus incontestable au trône , le vœu unanime des Hon*
23!i LES BAROrCS
grois. Le duc de Lorraine était déjà entre le Raab et le Rabwit%, pour couvrir les approches de Vienne. Le roi de Pologne , les électeurs de Saxe et de Bavière , amenaient des renforts considérables, ^ia capitale de l'Autriche pouvait être assiégée et prise, avant qu'ils opérassent leur jonction ; mais il n'y avait pas un jour à perdre. Je pressai Mustapha d'agir; je tentai encore de le ramener à un plan d'opérations plus sage et mieux combiné. Mes représentations furent inutiles. Il fallut se soumettre, et attendre tout des hasards de la guerre, qui trompent souvent la prudence la plus consommée, pour favoriser Tinexpéirience et la témérité.
Cette multitude de soldats fut dirigée sur Vienne; mais la fierté ottomane dédaigna toute espèce de précautions. D'Esseck à Vienne, en laissant à droite le lac Balaton , sont les villes de Siklos, de Zyget, Canischa , Fridberg , et tant d'autres dont il était facile de s'emparer en passant. Le visir tourna toutes ces places, et répondit à mes nouvelles, observations, qu'elles tomberaient dès que Vienne serait prise. Je lui demandai quelles seraient ^es ressources s'il était battu , et par où il retournerait en Turquie. « Ceux qui ont peur peuvent se re- « tirer, me dit-il. Nous verrons, répliquai-je, qui « de nous deux fera le mieux son devoir. » Je mis mes plans en pièces, et je ne songeai plus qu'à emporter la capitale de l'Autriche, ou à périr sous ses murs.
I lii - '■^'*
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Nous y arrivâmes le i6 juillet i683. Mon nom y et la foule innombrable qui menaçait rAutriche, avaient répandu une consternatimi inexprimable. Les alarmes avaient augmenté encore par la fuite presque précipitée de Léopold. Il avait quitté Vienne dès le 7, suivi de l'impératrice qm était enceinte, et de toute sa famille. La nouvelle reine de Hongrie devait bientôt fuir à son tour devant des ennemis , à qui on abandonna lâchement la victoire.
Le comte de Staremberg commandait dans la place. Sa garnison n'était que de huit mille hommes effectifs. H fut obligé d'armer les bourgeois, qui étaient restés dans Vienne ; il arma jusqu'aux écoliers de l'université. Ces levées, que l'enthousiasme soutient un moment , et qui ne sont pas £aites au feu , sont plus propres à porter le désordre dans les vieilles bandes , qu'à les seconder* La place n'était point approvisionnée; ses fortifications étaient en ruines, et il n'était pas probable qu'elle tînt long -temps. Ces raisons et Tavarice du visir, le déterminèrent à faire un siège régulier. Cependant l'approche des princes alliés ne lui laissaient d'autse ressource que d'emporter la ville l'épée à la main. Trois cent trente mille homn^es pouvaient tellement multiplier les attaques, qu'il eût été impossible à l'ennemi de faire face par-'tout. Mais Mustapha s'était imaginé que la résidence des empereurs devait renfermer des trésors immenses. Il craignait qu'ils ne fussent
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piUés , si k vîtle était prise d'aa^aijili. U était fort i simple de croire que l'empereur qui avait évacué sa capitjale , huit^jours avant qu'elle fui investie, u'avait pas manqué d'en faire sortir ses richesses.. L'aveuglement du visir était à sou comble : jamais il ne voulut donner d'assaut^ quoiqu'il y eut de très - grandes brèches au corps de la place , et qu'elle commençât à manquer de tout. Je le menaçai de riadignatioa'de son maître; je soulevai ses janissaires : il méprisa mes menaces , et U apaisa sesi troupes ave<: de Vai^)eiit. Bientôt cette milice^ si fière ^ passa de Vaudace qu'elle avait marquée à son chef, à un découragement absolu. Le service se faisait mal ; les Hongrois seub étaient pxétSià se battre.
Je ne pris plus conseil que de moi-même. J'ssr senttbiai mes Hoi^!^Sw Je leur dis que l'avarice et la mollesse du visir allaient sauver Yieane , qui devait tomber devant nous. Je leur proposai de l'attaquer, et d'avoir seuls L'honneur de la réduire.. Dè$ long -temps ils ne savaient que miobéir, et je disposai tout pour un a^saust généraL
Le visir effrayé de ma • résolutionr , vint ai son touv mte^ faire de& repvésenttatLous.. Je lui déclarai qite Si'il n^e se retirait, ji'allais le charger, le battre, et. prendre la vUle, san$ autre secours que le désespoir, qui fait tout entreprendre, et la valeur^ qui fait tout réussir. I! me cpxitta le cœur ulcéré;: il fut se plaindre à ses janissaires , qui me redouik. taient phis que lui, et qui n'étaient plus des soldats.
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Je sortis d^ lOQs lignes avec le presseotiioieiit duc sucçèsi, et j'appiTQchais. dfis ou'vrages avancés ^ lorsque l'année des princes parut sur le soiximet de la montagne de CaJlemb^rg. Si, les Xwcs avaient fait bonne contenance , j'auraiis suivi cnon-deasein^^ et pris Vienne pen^nt la batailIe^ Jte les vi& in-« ti;iiûd4s , et je senti$ qu'il fallait soutenir seul le choc de$. impériaiu.
le réti*ogra<fei, et je rangeai mes troupes en, bataille, de mawère à pouvoir agi^ s,i?ul, et à me porter par-^tout^ J^ ne craignais pas que les impé-' riaux diiigea^ent contre lagiol teurs premiers efforts*: ils se seraient exposés à être enveloppés et taillés en pièces pai? les Turcs^ qui. étaient bien su^ périeurs en non^ib^eu C'est donc le corps d'annpéç qu'ils devaient attaquer d'abord^ et si elle tenait seulement; une beiure , je pouvais prendre l'ennemi en flanc , et par c^ mo jen décider la victoire.
Au moment où le combat allait s'engager,. B^Ueski vint prendre mes derniers ordres* ie le ch^irgcai df conduire AmaUe k La réserve, «que j'avais formée de deux mille chevaux d'élite , de la remettre à un offîcier de coi^&ance , el; de venir me rejoindra
^affaire devais éi|i^ décisive., Si uQua étions victorieux, les fautes du yisir étaient répairées, Vienne ouvrait s^s pojtes , et. tes états héréditaires de la piaison d'Autriche devenaient la proie du vainqneur* Je hs^'anguai, j'encourageai mes. Bon* grois. Cetle sioif de vengeance et de gloire , qui
me dévorait, passa bientôt dans tous les cœurs.
Les Impériaux fondirent, comme je l'avaisprévu, sur le centre des troupes ottomanes : les Turcs attaquent ordinairement avec une impétuosité, à laquelle il est impossible de résister; mais ils n'ont pas le courage froid et réfléchi , nécessaire à des troupes qui attendent l'ennemi dans leurs retranchemens. Dès la première décharge, les janissaires s'enfuirent honteusement, et ils entraînèrent le reste de l'armée. Cette multitude, se répandant de toutes parts, vint se jeter au milieu de mes bataillons , les rompit et les dispersa. Je fis d'incroyables efforts pour les rallier. Tantôt au milieu des Hongrois, tantôt parmi les Turcs, l'instant d'après enveloppé par les Impériaux, je promettais, je menaçais, je me battais. J'étais seul avec Belleski , et les deux cents hussards qu'il m'avait donnés à Kiskore, et l'ennemi, que ma fureur étonnait, s'ouvrait devant moi. Si les Turcs , au lieu de porter partout le désordre , se fifssenf enfuis à une lieue du champ de bataille, mes troupes se seraient ralliées, et j'aurais disputé long - temps l'honneur de cette journée. Mais ils se réfugiaient tous' du côté des Hongrois, et les mettaient dans l'impossibilité de rien entreprendre.
Après des exploits, aussi ëtonnans qu'inutiles, il fallut me résoudre à fuir. Cette extrémité était affreuse. Je me serais tué vingt fois, si le souvenir d'Amalie et l'espoir d'être bientôt père ne m'eus-
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sent atlSiché à la vie. Hélas ! je ne devais plus revoir la mère, et je n'ai point embrassé l'enfant malheureux , qui reçut le jour sous d'aussi tristes auspices.
Nous poussâmes- nos chevaux à travers les combattans, la fumée, les morts, les mourans. Nous livrâmes dix combats difFérens avant de sortir du champ de bataille. Nous arrivâmes enfin sur les bords du Danube, et nous reprîmes haleine un moment. Nous mîmes le fleuve entre l'ennemi et nous, et nous marchâmes jour et nuit, sans autre espoir que d'arriver à Gran du à Bude, et d'y rassembler les débris de la plus florissante armée.
Le troisième jour, nous arrivâmes* devant Bude. Le bruit de notre défaite nous avait devancés, et cependant on nous ouvrit les portes. Je jugeai qu'il me restait encore des amis ; je ne désespérai point de ma fortime, et, dans ce désastre, je ne craignis plus que pour Amalie.
L'officier, à qui Belleski l'avait confia, avait senti que sa diligence seule pouvait sauver mon épouse, la réserve et une partie des équipages. Les janissaires étaient à peine enfoncés, qu'il s'éloigna avec sa troupe et soixante chariots , chargés de munitions die guerre et de bouche. Amalie, ma malheureuse épouse, m'appelait à grands cris; elle interrogeait les fuyards, ^Ue ne voulait pas s'éloigner. On la mit , malgré elle , dans une méchante calèche , qui se rencontra par hasard. Ou
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ma tion . La prise de Bude pouvait terminer la guerre, et le duc disposa tout pour en former le siège. Il commença par attaquer et reprendre Gran , qui n'était défendu que par quinze cents hommes. Il marcha ensuite sur Vicegrad, forteresse située entre Gran et Bude., qui n'est utile que pour entretenir la communication entre ces deux places.
Je sentais que j'avais besoin de toutes mes forces pour tenir contre une armée victorieuse, et je n'avais laissé dans Vicegrad qu'un faible détachement de janissaires. Cette poignée d'hommes osa faire une sortie , et poussa d'abord les Impériaux ; mais cette première ardeur se ralentit promptement. Ils furent poussés à leur tour, et le lendemain ils demandèrent à capituler. Le duc , maître de toutes les villes voisines, ne pensa plus qu'à assiéger Bude. Il ambitionnait la gloire de me prendre , et Léopold eût fait les plus grands sacrifices pour m'avoir en sa puissance.
Pardon si je parle toujours de moi, et si j'en parle avec éloge. Mais j'ai maintenant soixante-six ans; j'en avais dix-huit alors, et, je le répète, je ressemble si peu à moi-même , ce que j'ai fait de bien est si loin de moi , que je peux le rappeler sans orgueil.
Les premières colonnes étaient déjà à la vue de Bude, lorsque le duc apprit que vingt mille Turcs s'étaient rassemblés sous Weitzen, proche l'île Saint-André. Ce corps pouvait l'inquiéter pendant le siège; et Charles, aussi prudent que le grand-
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visir l'était peu , voulut le disperser avant d'ouvrir la. tranchée. Il l'attaqua et le battit compiètenient. Les restes de cette petite armée se retranchèrent dans nie Saint-André, que forme le Danube. Deux colonnes considérables s'approchaient. Le duc se plaça de manière à empêcher leur jonction et à les battre en détail. Je sortis de ma place avec quatre mille Hongrois. J'attirai les Impériaux, je les amusai , je les éloignai de l'île , et trente mille Turcs s'y jetèrent. Ils étaient défendus par le Danube, qui vaut les meilleurs retranchemens. 11 était douteux que le duc entreprît de les forcer, et il n'était pas probable qu'il commençât le siège en leur présence. Mais par une fatalité qui semblait s'attacher aux armes ottomanes, la mésintelligence se mit parmi les chefs. Les Turcs évacuèrent l'île, dont le duc s'empara aussitôt. Ils vinrent camper sous les murs de Bude, où les Impériaux ne balancèrent pas à les attaquer. Je les protégeais de toute l'artillerie de la place , et pour la première fois ils se battirent en braves gens. Trois fois rompus, ils revinrent constamment à la charge. Ma garnison était ma dernière ressource, et je n'avais pas voulu en exposer un homme inutilement. Mais quand je vis que les Turcs disputaient la victoire , je me disposai à les seconder. J'allais sortir avec tout mon monde, lorsqu'un des pliîs grands hommes de guerre qui aient jamais existé, le prince Eugène, qui n'était encore que colonel, et qui jetait dès-lors les fon- //. 16
démens de sa grande réputation , lors , dis-je , que ce jeune héros changea, par une manœuvre savante, la face du combat. En un moment la déroute devint générale , et les Impériaux n'eurent que la peine de tuer.
Douze mille de ces malheureux s'étaient re* tirés à une demi-lieue de Bude« Le duc ne leur donna pas le temps de respirer. Il les attaqua le lendemain , et les dispersa entièrement. Il ouvrit alors la tranchée. Je laissai pousser les travaux pendant plusieurs jours , et lorsque le duc était prêt à établir ses batteries, je sortis de la place, et je l'attaquai si vivement, que je le chassai jusqu'à un moulin à poudre assez éloigné. En rentrant dans Bude , j'enclouai une partie de l'artillerie ennemie , et je comblai tous les ouvrages. Charles ne se rebuta point. Mais ma vigilance était égale à son activité. Je le fatiguai , je l'af* faiblis par des sorties , aussi meurtrières que fréquentes. Les Turcs , qui étaient avec moi , animés par l'exemple de Méhémet , par le mien , par celui de mes Hongrois , se battaient en désespérés. Nous . perdions peu de monde , et chacun de ces combats en coûtait beaucoup à l'armée impériale. Le duc, outré de voir sa réputation échouer devant moi, ordonna un assaut. général, et le commanda en personne. Le combat dura cinq heures. Le carnage fiit horrible de part et d'autre. On se battait, corps à corps, dans les fossés, sur le& remparts , dans les rues même , où quelques ba-
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taillpns avaient pénétré. Notre ' courage , poussé jusqu'à la fureur, l'emporta enfin sur 1^ nombre et sur l'habileté du duc de Lori'aine. Ses troupes, enfoncées de toutes parts , se retirèrent avec upe perte effrayante. Nous les poursuivîmes vivement, nous reprîmes tous nos postes, et npus comblâmes la tranchée pour la seconde fois.
Le lendemain, l'éjecteur de Bavière amena aux assiégeans un renfort de douze à quinze ipille bommes. Les travaux recommencèrent, et noi:^§ les détruisîmes de nouveau. Vingt assauts furent donnés aux ouvrages avancés , et nos Turcs , quf étaient devenus des héros., repoussèrent partout les asçaillans.
Le duc de Lorraine , après avoir inutilemei^f perdu trente mille hommes sous nos murailles, se détermina enfin à lever le siège, et l'affront que le Croiss2(nt avait reçu à Vienne fut effacé devant Bude. Un émissaire partit secrètement pour porter à Amalie cette heureuse nouvelle. Je lui recommandai sa patrie et son fils.
L'hive? s'approchait. L'armée impériale, que minuit sensiblement une cruelle épidémie, commençait à entrer dans ses quartiers. Nous respin rion3 après tant de fatigues, le parti se ranimait, nQ^^ avions conçu l'espoir d'ouvrir \a^ campagpq par quelque coup d'éclat , lorsque l'événement , le plus malheureux et le plus inopiné ,. m'accabla s^ns retQur.
Belles)ii, de concert avec le kisl^r-aga et ïa
favorite , s'efforçait de perdre le visir dans l'esprit de son maître. Il m'avait arraché la victoire, il avait avili la grandeur ottomane; mais je cherchais moins à lui nuire qu'à lui faire ôter le commandement et le donner à Méhémet , qui en était digne à tous égards , et qui pouvait au printemps prochain rétablir nos affaires. Mustapha , qui craignait mon crédit à la Porte , ou qui peut-être était instruit de ce qui se tramait contre lui, crut devoir me prévenir. Il partit pour Constantinople , aussitôt que la campagne fut terminée, et il eut l'impudeur de m'y accuser d'avoir entretenu des intelligences avec Léopold, et d'avoir facilité ses succès. L'accusation était absurde. Il suffisait, pour la détruire, du simple récit de mes actions. Mais le mystère qui couvre les moindres opérations du sérail, ne permit pas à Belleski de prévoir le coup qu'on allait me porter, et, plus tard, il ne lui fut pas possible d'en arrêter les funestes effets.
Mahomet crut aux insinuations de son visir, et , par la plus étonnante des contradictions , il le punit le premier des revers qu'avaient éprouvés ses armes. Mustapha fut étranglé entre deux portes. Son successeur eut ordre de prendre le commandement des armées turques, de m'arrêtet*, et de m'envoyer à Constantinople.
Cette mission n'était pas facile à remplir. J'étais également aimé des Turcs et des Hongrois, et loin d'attenter à ma liberté , ils eussent tout
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fait pour la défendre. Le visir s'assura de la disposition des esprits , et il sentit qu'il ne se rendrait maître de ma personne qu'en usant d'adresse.
Il commença par changer la garnison de Bude, sous différens prétextes, assez spécieux pour ne me pas donner d'ombrage. Il flatta même ma vanité, en me laissant entendre qu'il était bien aise que les différens corps de son armée passassent alternativement sous mes ordres , et apprissent de moi l'art de la guerre. Je vis donc sans le moindre soupçon , mais avec les plus vifs regrets , le départ de Méhémet et de ses braves janissaires.
Le visir les fit remplacer par des gens qui lui étaient dévoués. Si j'avais été capable d'imaginer une lâcheté , leur air froid çt réservé , une sorte d'affectation et de contrainte eussent suffi pour m'éclairer. Mais j'étais sans défiance ; il n'y avait pas même de mérite à me tromper. Il est douteux que le visir eût exécuté ses desseins, si je les eusse pénétrés. Je n'avais qu'un petit nombre de Hongrois , mais ils étaient déterminés. La nouvelle garnison n'était pas agueiyie. Je pouvais sortir de Bude les armes à la main, et aller chercher un asyle en Transilvanie.
Le visir , pour s'assurer de moi , prit des mesiu-es aussi étendues que s'il se fut agi de con-. quérir ou de défendre une province. Quand il se crut sûr de son fait, il annonça qu'il voulait
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célébrer la levée du siège , et dotiner une fête brillante au héros qui avait sauvé la place. Il n'épargna rieti de ce qui pouvait piquer ma curiosité, ou flatter mon goût. Je jouissais, dans une entière sécurité, d'hotnmages que je croyais sincères , et dont je me sentais digne.
On avait divisé rties Hongrois par petites troupes. Des détachemehs turcs les avaient conduits dans difïérens quartiers de la ville. Des bataillons entiers occupaient les intervalles, de sorte qu'il leur était impossible de se réunir en cas d'alerte. On les fit boire , et on les désarma pendant leur ivresse.
J'étais à côté du visir. 11 était rêveur , et quelquefois distrait. Ses yeux se portaient Souvent sur mon sabre. La poignée était très-riche; je crus que c'était ce qui fixait son attention , et je île conçus point d'alarmes. Il me pria de lui permettre de l'examiner de plus près, je le détachai , et j'allais le lui présenter , lorsque je remarquai qu'il rougissait et pâlissait alternativement. La nlain, qu'il avahçait, était agitée d'un tremblement sensible. Je le fixai, il baissa les yeux. Je me levai , et je me reculai de quelques pas. Il se leva à son tour ; tous les convives se levèrent à ce signal , et tirèrent leur cimeterre. Le Visir me déclara ators qu'il m'atTêtait par ordre du grand - seigneur. Je ne répondis qu'en me mettant en défense.
L'ordre ne portait pas de me tuer en cas de
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résistance , et le visir parut embarrassé. J'appelai mes Hongrois à grands cris , et je ne fîis entendu que de quatre ou cinq officiers qui étaient dans une salle voisine , et qui accoururent à l'instant. Indignés , autant que surpris de la trahison du visir, ils se rangèrent près de moi. J'ai toujours cru qu'un homme de guerre ne doit pas compter ses ennemis, et je ne balançai pas à attaquer les miens. J'étais en face du visir , et si un janissaire ne s'était jeté au-devant du coup, je retendais à mes pieds. Aussitôt cette foule de lâches nous serra de près. Bientôt le parquet et les meubles furent teints de sang. Celui de mes amis coula; mais leurs blessures étaient légères, et ils continuèrent à se battre avec fureur.
Tantôt cette multitude s'écoulait devant nous , et cherchait un asyle dans les chambres prochaines; tantôt ils rentraient en plus grand nombre , et nous attaquaient avec un nouvel acharnement. Je crus voir qu'ils me ménageaient , et qu'ils n'en voulaient qu'à la vie de mes braves compagnons. Je m'oubliai moi-même , pour ne m'occuper que de leur salut. Je les poussai dans une encoignure, et je les défendis long-temps avec opiniâtreté. Mes forces s'épuisèrent ; je sentis mon arme prête à s'échapper. Je résolus de faire un dernier effort pour chasser les Turcs de la sallis , et sauter avec les miens par une croisée qui n'était pas à plus de dix pieds du sol. J'espérais que le combat se renouvelant dans la rue , le
tumulte avertirait mes troupes , et qu'elles se joindraient à moi.
• Je pris mon sabre à deux mains , et je frappai sans relâche sur tout ce qui se présentait devant moi. Jamais je n'avais été aussi terrible qu'en ce moment. Les Tiirs effrayés ne pensaient plus à se défendre ; ils tombaient , . ils mouraient. J'allais exécuter mon dessein , lorsque la lame de mon sabre vjola en éclats. Les Turcs m'environnèrent de toutes parts. Il ne me restait à la main qu'un tronçon, dont je ne pouvais faire usage. Je le jetai en l'air , pour m'épargner la honte et la douleur de le rendre.
Aussitôt je fus saisi et renversé. Le visir eut l'indignité de me faire mettre les fers aux pieds et aux mains. Il me fit passer devant les corps de mes amis , qui venaient de mourir pour moi. Ce spectacle m'affecta autant que ma disgrâce. Je fermai les yeux , et un accablement profond succéda à la colère , qui avait soutenu et multiplié mes forces. On me mit dans un chariot couvert , et on me fit sortir de la ville, sous la garde d'un nombreux détachement.
Je souffris beaucoup pendant la route. On ne me permit jamais de sortir du chariot. Mes fers me gênaient horriblement ; je ne pus obtenir qu'on me les ôtât , même pour prendre mes repas. L'officier, qui commandait l'escorte , reftisa obstinément de répondre à mes questions , et de m'apprendre lés motifs qui avaient porté le visir
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à cette violence. Je sus seulement qu'on me conduisait à Constantinople. ,
J'y arrivai , le cœur ulcéré des mauvais traitemens que j'avais reçus. L'énergie de mon caractère surmonta bientôt l'abattement où j'avais été plongé pendant quelques jours. Au fond du cachot, où j'étais enseveli, je roulai dans ma tête mille projets, qui devaient à-la-fois me venger du grand-seigneur, et me rétablir sur le trône. J'en étais tombé, pour n'y remonter jamais.
Belleski apprit à-la-fbis ma catastrophe et ma détention au château des Sept-Tours. Désespéré d'un événement qui renversait notre parti , sa fortune et la mienne , il s'attacha plus que jamais au kislar-aga , et il épuisa toutes ses ressources pour me le rendre favorable. L'aga reçut ses présens , et ne le servit point. Mustapha n'était plus, et Belleski jugea aisément que la haine que cet officier portait au visir , et non l'intérêt qu'il prenait à moi, l'avait porté à exciter des troubles dans le sérail. Ce fidèle ami ne se rebuta point. Après mille tentatives inutiles , il fit parvenir une lettre à la favorite. Il se plaignait amèrement de la manière indigne dont on en usait avec moi ; il réclamait les prérogatives attachées à un titre que le sultan m'avait conféré lui-même, et qu'il violait en ma personne;- il demandait qu'on instruisît mon procès , et que je susse au moins de qaoi j'étais accusé ; il suppliait la sultane de prendre ma défense , et d'obtenir de sa hàutesse quelque
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adoucissement à ti\on sort ; enfin ii lui peignait ce jeune homme , à qui elle avait daigné accorder un regard, plongé dans un cachot infect, abandonné aux horreurs de la misère et de l'infamie , et n'ayant qu'elle au monde qui s'intéressât à lui.
Elle était femme, elle était sensible, je lui avais plu ; mais Mahoinet était violent : il était dangereux de me protéger , avant quç son ressentiment fût calmé. La favorite n'osa pas d'abord lui parler de moi ; cependant elle ne m'abandonna point entièrenient. Un eunuque remit secrètement à Belleski une boîte qui renfermait quelques pierreries , et un papier sur lequel étaient écrits ces mots : J'agirai quand il en sera temps. Il y allait de la tête de l'un et de l'autre , si cette correspondance était découverte ; aussi la favorite refusa-t-elle les lettres que Belleski lui adressa par la suite , et celui-ci cessa de lui écrire.
Il se servit de ses dons pour rendre mon état plus supportable. Les diamans du sérail furent offerts au gouverneur du château : il est peu de Turcs incorruptibles. Le gouverneur ne l'était point , et après deux mois de la plus dure captivité, je fus logé dans une petite chambre où on me donna les choses nécessaires à la vie. Ce changement , qui eût comblé les vœux de tout autre , ajouta au sombre désespoir qui commençait à me miner. Je ne vis dans les douceurs qu'on m'accordait , que le projet de perpétuer ma détention. Mon pays, ma couronne, le fruit
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de mes victoire», mon épouse, mon fils, tout me parut perdu sans retour, tout jusqu'à l'espérance. « Je suis condamné à finir ici mes jours, « m'écriai-je ; mon Amalie , je ne te verrai plus», et je pleurai amèrement* A ces larmes , les premières que j'eusse versées, succédèrent bientôt des accès de rage, qui allèrent jusqu'à la démence. Un couteau se rencontra soue ma maiû ; je le pris , je me l'enfonçai dans l'estomac , je tombai, et je perdis connaissance.
J'ignore combien de temps je restai dans cet état , et ce qui se passa autour de moi pendant la longue et dangereuse maladie dont je fus aussitôt attaqué. Quand je revins à moi ^ je me trouvai dans une chambre qui n'était plus la mienne ; les meubles étaient différens ; une vieille esclave était assise près de mon lit , et semblait s'intéresser à mon sort. Je regardais tout avec étonnemetit ; je cherchais à classer mes idées ; je m'informai enfin où j'étais. L'esclave me répondit que j'étais exilé à Rhodes , et que le patron turc , à bord duquel j'étais passé , m'avait mis sous la garde du bâcha qui commandait dans l'île. £lle me remit, après ces premiers éclaircissemens , une lettre dont je reconnus d'abord l'écriture : elle était du fidèle Belleskt, et je la lus avec empressement«
Il me rendait compte des démarches qu'il avait faites près de l'aga et de la favorite. Il ajoutait qu'ayant été éconduit par l'un , et faiblement
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secondé par Tautre , il s'était adressé au sultan lui-même. Il avait pris le moment , où sa hautesse se rendait à la mosquée , pour lui présenter successivement plusieurs placets. Les premiers n'avaient produit aucun effet , et il commençait à se décourager; mais le gouverneur des Sept- Tours , avec lequel il conservait quelques relation^, l'ayant informé de l'état désespéré où j'étais , il n'écouta plus que son zèle et son affection. Il résolut de tout hasarder , et il remit au sultan un dernier mémoire tellement fort , qu'il devait le perdre s'il ne me sauvait pas. L'effet en avait été prompt; dès le lendemain, l'ordre de me transférer à Rhodes fut expédié. Le gouverneur répondait de moi , mais je devais jouir d'une liberté honnête et d'une pension de quinze bourses' (t). A la suite de ce détail, Belleski m'annonçait son prochain départ; pour la Hongrie , sa ferme résolution de se sacrifier lui-même au bien de son pays. Il finissait enfin en m'apprenant des choses bien satisfaisantes et bien inquiétantes à-la-fois.
Dès le commencement de cette campagne, l'empereur, persuadé que ma disgrâce laissait Amalie sans ressources , se flatta qu'on intimiderait facilement une femme de dix-neuf ans , abandonnée à elle-même. Il ordonna au comte de
(i) Environ 22,5oo liv. de notre monnaie.
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Caraffa de s'approcher de Montgatz, et de prodiguer les promesses et lés raenaces. Amalie répondit au parlementaire que je lui étais devenu plus cher par mon infortune, quelle ne voulait rien devoir à Léopold, et quelle défendrait sa forteresse jusqu'à la dernière extrémité. Les seigneurs hongrois, loin d'imiter ce généreux dévouement , acceptèrent une amnistie , et nos différens 'corps , mécontens des Turcs , dispersés et sans chefs , entraînés d'ailleurs par l'exemple , se réunirent presque tous à l'armée impériale. Cette défection ne changea rien aux résolutions de mon épouse. Elle avait résisté aux attaques de Caprara. Ce vieux général, repoussé sans cesse, et quelquefois battu par une jeune femme , avait enfin senti qu'une place aussi forte ne pouvait être prise par un siège régulier. Il s'était déterminé à la bloquer, et à attendre que la famine forçât Amalie à capituler.
La conduite héroïque de mon épouse m'attendrit jusqu'aux larmes , et j'aurais donné l'empire du monde pour la presser im moment dans mes bras. Je venais.de passer subitement, d'une situation accablante , aux douceurs de la vie privée. L'aisance dont je jouissais, l'amitié du hacha, la considération des principaux insulaires , tout semblait contribuer à ma félicité. J'en eusse peut-être connu le prix , si je n'avais été époux et père. Mais Amalie , au milieu de mes ennemis , méprisant leurs offres , bravant leurs efforts , Amalie
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que j'idolâtrai$, et qu'embelli8saiept encore et ses dangers et les tourmens de l'absence , Aixialie me rendit insupportable la vie oisive et obscure que je menais. Je formai le dessein de m'évader, de la retrouver, rie la sauver , ou de n^ourir avec elle,
J'étais gardé à vue. Il m'était permis d'aller par la ville; l'entrée du port m'était sévèrement interdite, et je ne pouvais sqrtir de mon exil qu'en gagnant le patron de quelque barque. ^L'imppgsibilité où j'étais d'agir moi-même , me força de choisir un confident. Après quelques jours d'incertitudes, je jetai les yeux sur un de mes esclaves, en qui j'avais reconnu de l'adresse, et que je croyais m'être attaché par les bienfaits dont je l'avais comblé, avant même que j'eusse des vues sur lui. Ce malheureux était né pour la bassesse; il trompa ma confiance, il avertit le bâcha. Je fus resserré dans ma maison, et j'y passai deux ans , livré alternativement à ce que les passions et les extrêmes ont d'amertumes et d'illusions.
Cependant les Turcs n'avaient pas cessé d'éprouver des revers depuis qu'ils m'avaient arrêté. Bude avait été assiégé une seconde fois, et em-» porté d'assaut après un siège meurtrier. Presque toutes les places se rendirent à discrétion au^ Impériaux. Us gagnèrent la bataille fie Herfarj, prirent Esseck, et entrèrent en 3ospie. Mahomet n'était pas plus heureux contre les Vénitiens 2 Morosini fit la conquête d>i Péloponèse.
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Abaffi , intimidé par les progrès rapides des Impériaux, trembjia pour ses propres états. L'empereur, maître des deux tiers de la Hongrie, pouvait entrer en Transilvanie, et punir ce prince de m'^voir secouru. Les Turcs , accablés de toutes parts, lui parurent moins redoutables que Léo-^ pold, et il traita avec lui.
Ce fut alors que Iq grand -seigneur $entit la faute qu'on avait faite en m'arrétant. J'avais fait subsister ses armées ; mes Hongrois seuls avaient eu des succès, et le visir se trouvait sans ressources dans un pays reconquis. Il n'avait à opposer, k des troupes aguerries et encouragées par des victoires, que des soldats accoutumés à liiir au premier choc ; ii devenait même incertain qu'il pût se retirer par la Transilvanie. Le divan crut que je pouvais tout relever par ma présence., et mon rappel fut décidé.
Toutes mes idées, tous mes vœux se portaient sur Montgatz. Je rêvais profondément aux moyens de tenter avec succès une seconde évasion , lorsque je fus distrait par un bruit extraordinaire qui se fit à ma porte. Je l'ouvris : quel fuf mon étonnement! c'était le bâcha qui venait me rétçd)lir dans mes honneurs, et me déclarer que l'intention de sa hautesse était que je m'embarquasse sans délai pour Constantinople , d'où je me rendrais à l'armée. J'étais indigné contre la Porte, et je fus tenté de tout refuser. Mais Tintérèf de ma femme et de mon fils* l'emporta sur mon ressen-
timent. Peut-être l'appât séduisant des grandeurs entra-t-il pour quelque chose dans la facilité avec , laquelle je me rendis. Quoi qu'il en soit , je me prêtai aux vues du grand- seigneur, et je partis pour m'exposer de nouveau aux proscriptions, aux hasards de la guerre, et à l'ingratitude de la Porte. .
J'ai toujours été^'persuadé que la bonne intelligence des chefs est le premier garant des succès d'une campagne. J'abordai le visir avec les égards dus au premier officier d'un vaste empire; je parus avoir perdu le souvenir de sa conduite passée ; je m'efforçai de lui donner des marques d'amitié, auxquelles il répondit avec assez d'aisance , et , sans doute, avec aussi peu de sincérité. Enfin je le quittai pour lever des troupes en Hongrie, et nous nous séparâmes, très-satisfaits l'un de l'autre, du moins en apparence.
Je répandis plusieurs manifestes pour réveiller la haine et le courage des Hongrois, et je vis avec douleur le peu d'effet qu'ils produisirent. Ce malheureux peuple avait tant souffert de la part dés Impériaux et des Turcs, il était si las des uns et des autres, et mes ressources paraissaient si incertaines , qu'après beaucoup de peines et d'intrigues, sept à huit mille hommes au plus reprirent les armes. Je ne pouvais rien entreprendre avec d'aussi faibles moyens.
Cependant Amalie continuait la plus belle défense. Caraffa, le fils de cet infâme qui avait trahi
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envers nous les droits de l'hospitalité, Garaffa commandait alors le blocus , et il n'avait fait aucun progtès : la garnison adorait mon épouse et ne trouvait rien d'impossible. Pour comble de bonheur, Belleski, qui s'avançait avec quelques bataillons et un convoi considérable , avait fait prendre le change à Garaffa, et il était entré dans Montgatz. Gette place, ainsi pourvue, pouvait résister long-temps encore à toutes les forces de l'empire.
Gette nouvelle , que j'appris peu de temps après , ramena le calme dans mon ame : j'étais tranquille sur mon sort , quand je ne craignais pas pour mon Amalie. Je m'étais retranché sous le canon du Grand- Waradin ; j'espérais que ma petite armée se grossirait insensiblement, que je pourrais alors percer dans la haute Hongrie, délivrer Montgatz , et opérer une puissante diversion dans cette partie, pendant que les Turcs occuperaient les Impériaux sur les bords du Danube.
Vains projets, que l'imagination saisit avec avidité, qu'elle embellit de ses chimères, et qui se réalisent si rarement, combien de fois m'avezvous abusé ! Mon armée ne passa jamais dix mille hommes. Je n'avais plus de caisse; je fus obligé de me mettre à la solde du grand-seigneur. L'empereur , maître de presque toute la Hongrie , en fit sacrer roi l'archiduc Joseph son fils. Gettë cérémonie , suggérée par la meilleure politique , se fit à Presbourg, capitale du royaume. L'éclat, qu'on affecta d'y donner, attira toute la noblesse, qu'on //. î7
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acheva de gagner, par des présens ou des promesses. Dès-lors mon parti tomba tout-à-fait , et je ne fus plus qu'un simple officier de la Porte, qu'on cessa de ménager dès qu'on n'en attendit plus rien.
J'opposai à cette défaveur le courage opiniâtre, qui jusqu'alors ne m'avait pas abandonné. J'étais par-tout, où il y avait du danger et de la gloire à acquérir. Mon petit corps ne perdait pas une occasion de se signaler, et le changement qui arriva à la Porte releva un moment mes espérances.
Les malheurs continuels, qui avaient accablé Mahomet iv , indisposèrent la nation. Les janis^saires , qui les attribuaient à son indolence , résosolurent de le déposer. Le caïmacan , gouverneur de Constantinople , Mustapha Kuprogli, le schérif de la Mosquée de Sainte-Sophie , et le nakif , garde de l'étendard de Mahomet, vinrent déclarer au sultan qu'il fallait descendre du trône , et que telle était la volonté de la nation. Soliman, son frère, fut tiré de la prison où il était détenu depuis quarante ans, et Mahomet fut renfermé dans l'intérieur du sérail. Le grand - visir perdit la tête , et Mustapha Kuprogli le remplaça dans cet éminent et périlleux emploi. Ce^tte révolution, qui dans un état chrétien eût coûté des flots de sang, se termina aussi aisément et aussi vite qu'une affaire domestique.
Le nouveau sultan fit , pour la forme , quelques propositions de paix à l'empereur. Elles étaient
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telks, qu*il ne pouvait les accepter sans honte, et on se prépara , de part et d'autre , à continuer la guerre.
Soit que Soliman crût que sa présence encou* ragerait ses troupes, soit qu'il voulût donner à ses peuples une haute idée de son courage, il prit le commandement des colonnes qu'il avait fait rassembler sur les rives du Bosphore, et il se réunit aux corps nombreux, mais découragés, qui lui restaient encore en Hongrie.
L'armée impériale, commandée alors par l'électeur de Bavière, se disposa à passer le Danube, pour faire le siège de Belgrade. Un coup d'éclat pouvait seul sauver cette place , la clef de la Turquie européenne. Jéghen bâcha se présenta avec intrépidité , et entra dans le fleuve avec toute la cavalerie , déterminé à disputer la victoire. Eugène était alors lieutenant-général, et son nom seul était redoutable. Il remonta le fleuve avec dix à douze escadrons, et il brusqua le passage, pour venir ensuite attaquer Jéghen sur ses derrières, et décider la défaite des Turcs : cette manœuvre était décisive. Il fallait battre Eugène , ou laisser assiéger Belgrade. J'accourus , avec ma cavalerie hongroise. Eugène avait fait la moitié du trajet, lorsque moi et les miens nous nous précipitâmes dans les flots. J'eus l'honneur de voir et de combattre, corps à corps, cet homme étonnant, à qui le fastueux Louis xiv avait refusé un régiment,
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et qui le fit repentir, le reste de sa vie, de n'avoir pas deviné un héros.
J'attaquai Eugène le sabre à la main, et je lui dis mon nom. Vainqueur ou vaincu , j'acquérais des droits à son estime , et l'estime d'Eugène valait une victoire. Il ne me répondit pas et se mit en défense. Parfaitement montés tous deux, tous deux dans la force de l'âge, égaux en adresse, et peut-être en valeur, le succès fut quelque temps incertain. Eugène me porta enfin plusieurs coups de suite , que j'eus, beaucoup de peine à parer. Je fus contraint à faire une volte, et le courant s'opposant au mouvement que je donnais à mon cheval , il s'abattit sous moi. Eugène eut la générosité de pousser le sien d'un autre côté, et j'aime à publier que je lui dois la vie.
Je remontai à cheval. Nous chargeâmes les Impériaux, nous les renversâmes les uns sur les autres, et j'allais exécuter le projet qu'Eugène avait conçu , je passais le fleuve et je prenais l'électeur de Bavière en flanc, lorsqu'un coup de carabine me cassa la cuisse. Je tombai dans le fleuve, le courant m'entraînait ; j'allais périr. Quelques seigneurs de ma suite s'exposèrent pour me sauver. Ils me portèrent à la rive d'où nous étions partis , et de là au quartier de Soliman.
Dès que mes troupes cessèrent d'être animées par ma présence et mon exemple, la fortune changea. Tout céda à l'ascendant d'Eugène. Il passa le Danube, mit Jéghen eu déboute, et trois jours
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après, l'électeur ouvrit la tranchée devant Belgrade.
Je souffrais beaucoup de ma blessure, et la fièvre de suppuration m'accabla toiit-à-fait. Je fus, pendant plusieurs jours, aussi incapable de conseiller que d'agir. J^orsque la fièvre fut calmée, et que j'eus recouvré la tranquillité d'esprit et une certaine suite dans les idées, je m'informai de la position des armées. J'appris que Belgrade était emportée d'assaut. La garnison avait été passée au fil de l'épée, et les flots ensanglantés du Danube avaient roulé à la mer les cadavres de tous ces malheureux.
Une autre perte m'affligea plus sensiblement. Le prince Louis de Bade était entré en Bosnie, et venait d'y battre un corps considérable commandé par ce même Méhémet, mon émule et mon ami, qui avait défendu Bude avec moi. Cet homme, digne d'un meilleur sort, avait été entouré dans la déroute par dix cavaliers allemands , qui le sommèrent de se rendre. Il se défendit courageusement, il en tua deux, et se fût probablement échappé , s'il n'eût été renversé d'un coup de pistolet dans la tête. On s'aperçut qu'il n'était pas mort, et on voulut le préndr.e en vie. Il se releva sur ses genoux , tira son poignard , fendit le ventre au premier qui l'approcha , et écarta les autres. Les cavaliers, irrités de son opiniâtreté, le tuèrent à coups de carabine. Ainsi périrent depuis, les armes à la main, tous ceux qui m'avaient été attachés. J'ai eu le malheur de leur survivre.
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A cette suite de désastres succéda le coup jl^ plus terrible que j'eusse à redouter. Amalie avait épuisé ses ipunitions de guerre et de bouche. La famine se faisait sentir dans la place , et on manquait absolument de poudre et de boulets. 11 fallait çn prendre dans le camp des Impériaux , ou se rendre : l'épouse de Tékéli ne pouvait pas balancer. Elle fit une sortie terrible ; Caraffa recula d'abord près de deux cents toises; mais ses troupes , honteuses de fuir devant une femme , se rallièrent , et repoussèrent à leur tour les assiégeans. Belleski tomba mort à côté d' Amalie, qui, après des prodiges de valeur , rentra dans Montgatz , avec deux mille hommes de perte. Elle tint huit jours encore, en proie aux horreurs de la famine , et sans autre moyen de défense que le$ quartiers de rochers qu'on roulait sur les bataillons ennemis. Son fils, tombant d'inanition à ses yeux , éteignit en elle tout sentiment de gloire et de vengeance. Elle oublia un moment son époux; elle demanda à capituler. Elle était mère : qui pourra la condamner ?
Elle exigea d'abord que je fusse compris dans la capitulation. Je détestais Léopold ; mais la satisfaction de revoir mon épouse et mou fils^ après cinq ans de la plus pénible séparation , pouvait encore me tenir lieu de tout. Caraffa ne con3ul|ta point les vrais intérêts de son maître. Il lui assurait la possession paisible de la Hongrie , en me détachant du parti des Turcs, et il lui cociserv^t
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vingt mille sujets, qui périrent dans le courant de cette guerre. Il voulut que ma femme se rendit à discrétion. Cette infortunée céda enfin aux larmes de son fils , aux instances réitérées de sa garnison. Elle ouvrit ses portes, et fut conduite en triomphe à Vienne, où, sans égard pour son âge, sa beauté, sa valeur^ on la jeta dans une prison, où la douleur et le besoin terminèrent ses jours et ceux de son déplorable enfant.
Je commençais à me rétablir, lorsque je reçus ces funestes nouvelles. L'effet en fiit terrible. Une fièvre violente me saisit. Je désirais, j'appelais la rport. On observait tous mes mouvemens, et on eut la cruauté de me sauver de moi-même. Qu'avaisrje besoin de vivre ? Mon pays , presque tout entier, était retombé sous le joug de ses preipi0rs oppresseurs; ma femme, mon enfant, mes amis étaient au nombre de leurs victimes ; j'avais épuisé tous les malheurs , que la fortune peut rassembler siu* un seul homme , et je sentais qu'il est des circonstance» où la vie est un insupportable fardeau. Jégfaen ne me quittait presque pas :- «Oublies-tu, me dit -il, que les morts ne « peuvent plus se venger ?» Ce mot me rendit à moi^^me. Je ne proférai plus une plainte, et je }urai de ne faire aucun quartier aux Impériaux qui tomberaient dans mes mains.
L'électeur de Bavière assiégeait et prenait PeterwaracUn , et le grand - seigneur ne pensait pas à sortir de ses lignes. Le prince de Bade ,
qui était rentré en Hongrie, vint Vy chercher. Il jeta un pont sur la Morawe, et s'avança vers nos retrancheniens. Les Turcs décampèrent avec leur précipitation ordinaire, et notre arrièregarde fut taillée en pièces dans des défilés, où deux régiméns , avec quatre pièces de campagne , n'auraient jamais dû être forcés.
Quelques jours après , le même prince de Bade vint encore nous attaquer à Paranguia, village près de Nizza, que nous avions couvert par des coupures et des abattis. Je reposais dans ma tente , et je fus réveillé par le bruit de l'artillerie. Je me fis mettre sur un brancard , et j'ordonnai qu'on me conduisît au fort de l'action. Les janissaires se battaient en braves gens , et je me mis à leur tête. Les deux chevaux , qui portaient mon brancard , furent tués d'un même coup de canon. Des Hongrois le relevèrent et le portèrent alternativement sur leurs épaules. Il en tomba onze autour de moi , et je montai à cheval , malgré mon extrême faiblesse. Nous fîmes plier l'infanterie allemande, et je comptais sur la victoire , lorsque les spahis nous abandonnèrent, et s'enfuirent tout-à-coup. Les janissaires, étonnés, se rompirent à leur tour, et l'ennemi en fit im carnage affreux. Entraîné par la foule, il fallut fuir malgré moi, et je ne m'échappai que par un bonheur inconcevable , ou plutôt par cette fatalité qui me réservait à de nouvelles infortunes. Nizza , entourée d'une
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simple muraille et d'un fossé, se rendit le même jour.
Le grand-seigneur rassembla à quelques lieues de là les débris de son armée. Il campa dans une position défendue par des ravins et des défilés , où le prince de Bade n'osa entreprendre de le forcer. Le malheureux Soliman eut quelques instans de relâche , et cette inaction le livra tout entier au sentiment des pertes qu'il avait essuyées. Ce n'était plus ce prince orgueilleux, qui se vantait , en quittant sa capitale , d'asservir l'Allemagne , et qui s'était fait suivre par des chariots chargés des fers qu'il destinait aux vaincus. Une profonde mélancolie succéda à la présomption. Humilié par le souvenir du passé, tremblant sur l'avenir , il se conduisit envers moi comme l'avait fait Mahomet iv. Il entra dans mon quartier, conduit par Jéghen; il m'embrassa affectueusement , et me dit sans .détours qu'il venait se jeter dans mes bras. Je fus sensible à cette démarche ; mais je ne lui cachai pas qu'il m'accordait sa confiance un peu tard ; que le désordre de ses affaires n'était pas facile à réparer. Cependant nos intérêts étaient les mêmes. Il avait à relever l'honneur de ses armes ; j'avais à venger lin père , une patrie , une épouse , un fils : Léopold était notre ennemi commun. J'avais conçu contre lui une haine irréconciliable , et , sans trop comptOT sur les Turcs, je promis à leur chef de diriger son inexpérience. Je lui fis espérer des succès , et je relevai son courage.
Uii jeune ingénieur français, qui était avec moi , ouvrit tout-à-coup un avis , qui tenait du caractère de sa nation , et qui annonçait de vrais talons. C'était de s'avancer en Çervie , de laisser derrière soi quelques cprps , pour tenir les Impériaux en échec , de tourner brusquement sur la droite , de reprendre Belgrade , dont rien ne défendait les approches , de rentrer ensuite en Hongrie y et de couper la retraite au prince de Bade. Ce plan, qui pouvait réussir par l'excès même de sa témérité , me parut le seul à suivre , et je déclarai à sa hautesse qu'il fallait l'adopter et l'exécuter sans délai.
. Kous nous occupions des mesures nécessaires à l'exécution de ce dessein , lorsqu'un courrier apporta la nouvelle d'mie rupture entre }a France et l'Empire. Louis xiv avait pris pour préterxte la nomination illégale du prince Joseph de Bavière à l'électorat de Cologne. Mais son véritable motif était le désir de conquérir les Pays-Bas , et d'affaiblir Léopold en Italie. Il était à présumer que ce prince , harcelé par les Turcs y et peu sûr des Hongrois, tiendrait difficilement contre tant de forces réunies. Le paquet , entre autres papiers, renfermait une lettre à mon adresse. Elle était du marquis de Torci, qui, sans dire un mot du roi son maitre, m'annonçait la remise de« trois millions entre les mains de TambassadeuF de France à Cooâtantinofde. Cette somme était destinée à faire de nouvelles levées en Hongrie , et
j^e marquis ajoutait que quatre-vingts vaisseaux de ligne et six corps d'armée, dont le moindre était de cinquante mille hommes, occuperaient tellement l'empereur et ses alliés , que le grandseigneur serait maître absolu de ses opérations. Sa bautesse , à qui je communiquai sur-le-champ la lettre de M, de Torci , en conçut les plus brillantes espérances, et nous ne pensâmes plus qu'à suivre , de point en point , l'avis du jeune ■ ingénieur.
L'occasion était favorable. L'empereur , effrayé des préparatifs formidables de la France , se hâta de faire filer des troupes sur les différens points que menaçait Louis xiv. Il opposa Eugène à Catinat , et le prince de Bade resta à-peu-près seul en Hongrie.
Nous décampâmes la nuit , et nous laissâmes Jéghen dans les retrandiemens avec quinze mille hommes. Après trois jours de marche , nous repassâmes la Morawe, et cinquante mille combattans, qu'on croyait battus et dispersés dans la Servie, parurent subitement devant Belgrade.
Le comte Gui de Stahremberg, qui commandait dans la place, fut étonné de se voir assiégé par une armée, dont il ne soupçonnait pas même L'existence. Il fit néanmoins ce qu'on devait attendre d'un brave officier. Il se défendit autant que l'exigeaient l'honneur et son devoir ; ipais , sentant l'imppssiblité d'être secouru, il demanda et obtint une capitulation honorable.
J'entrai aiissitôt dans la basse Hongrie avec trente mille hommes. Je dissipai quelques partis impériaux, je repris plusieurs places, sans que le prince de Bade , qui croyait avoir en tête toutes les forces ottomanes , sût rien de ce qui se passait derrière lui.
Quoique la saison fût très-avancée, je crus devoir profiter de ces premiers avantages. Je me disposai à passer le Danube et à tomber sur l'armée impériale , qui bloquait Jéghen dans ses retranchemèns, et qui, se trouvant entre deux feux , devait être infailliblement détruite. Tout était prêt pour cette expédition , lorsque le fleuve , grossi par des pluies continuelles , se déborda et in&nda le pays. Je n'avais pas de bateaux, il fallait du temps pour s'en procurer. Le prince de Bade ne pouvait ignorer long-temps la prise de Belgrade ; il savait trop bien la guerre , pour m'attendre dans une position désavantageuse , et je ne voulus pas risquer une bataille, dont la perte assurait celle des villes que j'avais reprises. Je mis mes troupes en quartier d'hiver ; je rejoignis le grand-seigneur , et je partis avec lui pour Constantinople.
Il donna ordre de lever de nouvelles troupes , et de tout préparer pour ouvrir la campagne prochaine avec éclat. Je touchai les sommes que l'ambassadeur de France avait à me remettre, et je retournai aussitôt à Belgrade. Je prodiguai l'or dans l'Esclavonie et la basse Hongrie. Trompé
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par les uns, mal servi par les autres, je ne rassemblai que neuf à dix mille hommes, dont le plus grand nombre était de ces aventuriers, qui n'ont rien à perdre, et qui se vendent au premier qui .veut les acheter. Je ne pouvais pas compter beaucoup sur de tels soldats, et je voulus suppléer aux qualités qui leur manquaient , par une bonne organisation et la plus sévère discipline. J'incorporai, dans chaque compagnie, quelquesuns de mes anciens Hongrois, espérant que les recrues en prendraient l'esprit. Je les. exerçai tout l'hiver , et à l'approche du printemps , je joignis l'armée ottomane à Sophia en Bulgarie, où le grand-seigneur avait fixé son rendez-vous général.
L'armée était nombreuse, et me parut être dans les meilleures dispositions. Les succès que j'avais obtenus, à la fin de la campagne précédente, avaient relevé tous les cpurages. Je proposai à sa hautesse de profiter de l'ardeur des troupes et de rentrer en Hongrie. Le malheur l'avait rendu docile : il me chargea de donner ses ordres, et on décampa le jour même. Nous passâmes le Danube , nous entrâmes dans le comté de Temeswar, et je me portai en avant , avec mon petit corps , pour observer l'ennemi, et saisir les occasions favorables qui se présenteraient.
Ij'armée impériale s'était rassemblée à Vé-^ rismarton. Elle n'était que de cinquante mille hommes ; mais elle était commandée par Eugène ,
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dont les talens multipliaient les ressources. Il détacha le jeune prince de Vaudemont, avec dix mille hommes, et lui ordonna de me chercher et de me combattre. I^e jeune prince s'avança à grandes journées. J'étais instruit de sa marche, et je fus au-devant de lui. Nous nous rencontrâmes près de Zeige , et l'action commença aussitôt. Mes Es* clavons s'enfuirent à la première décharge, et je me trouvai réduit à cinq mille hommes, dont je n'étais pas sûr, et avec lesquels j'avais à soutenir les efforts de dix mille Impériaux , que ce premier avantage avait encouragés. Je changeai aussitôt mon ordre de bataille. Je m'adossai à une montagne, j'appuyai ma droite à un bois, j'avais à ma gauche un marais impraticable , et le prince , malgré sa supériorité , ne put jamais m'entamer. Cette manœuvre, qui me sauva en ce moment, pouvait cependant avoir des suites funestes. Le prince avait aussi changé sa position, et il s'était placé entre l'armée turque et moi. Il fallait le battre, mourir, ou se rendre.
La nuit sépara les deux partis : ils avaient également besoin de repos. Les Impériaux couchèrent sur le champ de bataille , et je m'occupai des moyens de sortir du mauvais pas où j'étais engagé : c'était tout ce que je pouvais prétendre.
Je méditais profondément, lorsqu'on vint m'annoncer que deux mille des miens s'étaient jetés dans le bois , et que sans doute ils passaient à l'ennemi. Je courus à ma droite, que je trouvai
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en effet dégarnie. Je sentis que j'étais perdu sans ressource, si je ne prenais à l'instant uti parti décisif. Je parlai à mes troupes ; je leur dis que je les croyais incapables d'imiter les lâches qui nous avaient abandonnés, et que j'étais persuadé qu'elles me seconderaient , ainsi qu'elles l'avaient fait jusqu'alors. Les trois mille hommes qui me restaient étaient presque tous de vieux Hongrois accoutumés à vaincre sous mes ordres. Un cri se fit entendre : Fwe TékélL Je laissai mon artillerie et mes bagages à l'entrée du bois, je descendis en silence dans la plaine, et j'attaquai avec fureur les Impériaux. Des troupes surprises , à demi nues, au milieu des ténèbres, et pendant leur sommeil, sont nécessairement battues. Nous tuâmes, ou nous mîmes en fuite ce qui se présenta deyant nous. Le prince de Yaudemont abandonna précipitamment son champ de bataille et ses équipages, «t rassembla à une lieue de là ce qui lui restait de monde. J'enclouai ses canons , je tournai du coté de l'armée turque, et marchai le reste de la nuit.
Je n'avais perdu que quarante hommes; j'en avais tué deux mille au prince de Yaudemont. Mais cet avantage était perdu , si j'étais obligé de soutenir un troisième combat : les Impériaux étaient encore assez nombreux pour m'accabler. J'avançai en toute diligence vers la Marosch , que j'«spérais passer à Chouad , pour me réunir à ia grande armée, qui n'en était pas éloignée. Le
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prince pénétra facilement mon dessein , et il ne me laissa pas le temps de l'exécuter. Il parut , au milieu du jour, avec quatre raille hommes de cavalerie, sur les hauteurs de Hédin. Je pouvais lui tenir tête , et je m'arrêtai. Mais une heure après, je vis toute son infanterie, divisée en deux colonnes, qui s'avançait sur les ailes, avec l'intention sans doute dé me prendre en flanc, quand la cavalerie aurait engagé le combat : le courage et la prudence ne pouvaient rien dans une telle situation. J'avais six cents chevaux ; j'ordonnai à mes cavaliers de jeter leurs porte-manteaux, de prendre chacun un fantassin 'en croupe, et de passer la rivière le plus promptement qu'ils pourraient. Je piquai mon cheval, et suivi seulement de sept officiers je traversai la Marosch, et j'arrivai au quartier du grand-seigneur, sans armée, sans équipages et sans argent. Toute mon infanterie se rendit au prince, et mes cavaliers dispersés ça et là, furent presque tous tués ou pris. Quelque affligeant que fût cet échec , c'était peu de chose , comparé à l'événement désastreux dont il fut bientôt suivi, et qui décida du reste ma vie. Nous avions résolu de faire le siège de Ségedin, place importante, qui nous rendait maîtres de la Teisse , et de tout le pays situé entre cette rivière et le Danube. Le prince Eugène s'avança pour couvrir cette ville, et vint camper à un mille de Zenta , petit . bourg situé sur la rive occidentale de la Teisse. Son armée était très-
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inférieare en nombre , et j'opinai pour une affaire générale. Si nous étions Tatnqueurs, toute ia Hongrie nous était ouverte ; si nous avions du désavantage, Belgrade offrait une retraite sûre: personne ne soupçonna que nous pussions être complètement battus.
Nous marchâmes donc en avant, et nous pas* sâmes la Teisse sur un pont de bateaux. Entre lés villages de Perlek et de Zenta , est une plaine immense , dont le terrein , parfaitement égal, semble fait pour servir de théâtre aux horreurs de la guerre. Nous campâmes en cet eiidroit. Je connaissais assez; les Turcs , et je redoutais trop Fac-^ ttvité d'Eugène., pour négliger aucunes précau-^ tions. Je fis faire deux forts retranchemens en aviÂnt de Tarmée^ qui était appuyée à la rivière ^ et je me flattai que le prince Eugène ferait enfin quelque fausse manœuvre •; dont nous pourrions profiter : il en était incapable. -
Quel fiit mon étomiement , lorsque je vis Tarmée impériale déboucher des montagnes , descendre dans la plaine et se mettre en bataille ! il était inouique quarante mille hommes osassent en atta* qiier cent mille, dans des retranchemens de quinze pieds de haut , défendus par quatre-vingts pièces de grosse artillerie : Eugène seul pouvait f entre* prendre et réussir. Il s'avança malgré la défense (expresse de l'empereur, qui ne voulait pas hasarder df affaire décisive. Le grand^eigneur, effrayé de sa diligence et de sa témérité, donna l'ordre de IL i8
repasser la rivière. Cette lâcheté m'indigna. Je lui annonçai qu'il serait attaqué avant que dix mille hommes seulement fussent à l'autre rive; que cette retraite précipitée ne pouvait se faire sans beaucoup de désordre ; qu'Eugène ne manquerait pas d'en profiter , et que la campagne serait pefdue. J'ajoutai qu'au lieu de repasser la rivière , il fallait couper le pont , et mettre . ses troupes dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Il sentit la solidité de ce conseil ; mais il n'eut pas le courage de le suivre. La crainte qui l'agitait fut re* marquée des janissaires : la terreur se répandit dans les rangs ; on se pressa vers le pont ; sa hautesse passa la première avec mille chevaux. Je restai dans les retranchemens ; je tâchai d^y rétablir l'ordre et de faire renaître la confiance. Il restait à peine deux heures de jour : il ne paraissait pas possible qu'Eugène vainquit en aussi peu de temps. Il ne lui en fallut pas davantage.
Il avait recourbé ses deux ailes de manière à embrasser à-la*fois le centre et les flancs des retranchemens, et à les attaquer sur toutes les parties. Les Impériaux présentèrent alors un front tellement étendu, relativement à leur nombre, qu'il ne fallait que de la résolution pour les battre ; mais Eugène savait à quel ennemi il avait afSnire. Dès que je lui vis faire cette manœuvre, je conçus l'idée de l'attaquer moi-même par son centre, et de faire charger ses ailes par toute notre cavalerie. J'ordonnai en conséquence à un
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corps de vingt mille janissaires 4^ me suivre; pas un ne m obéit. Je suppliai le grand-visir de les faire marcher; je répondais de la victoire. sur ma tête : ses ordres ne furent pas plus écoutés que les miens, et dès-lors je jugeai la bs^taille perdue, même avant qu'elle commençât. Un sentiment d'honneur me décida seul à faire mon devoir.
L'affaire s'engagea par la gauche à six heures du soir, et en un instant elle devint générale. Ces mêmes janissaires qui avaient refusé de sortir des retranchemens , sentirent cependant la nécessité de les défendre. Notre artillerie, chargée à mitraille, fit un effet étonnant. L'aile gauche d'Eugène se rompit. Aussitôt .il détacha de sa seconde ligne quatre régiraens d'infanterie, quatre escadrons et plusieurs pièces de campagne. Ce renfort donna aux Impériaux le temps de se remettre. L'attaque recommença avec plus de vivacité. Bientôt il y eut des brèches considérables aux retranchemens, et l'ennemi monta à l'assaut en sept endroits différens. Après une heurç de combat, le. premier retranchement fut emporté. Nous nous retirâmes en désordre dans le second ; mais Eugène nous y suivit si vivement, qu'il me fut impossible de reformer les bataillons. Les Turcs se précipitèrent vers le pont , qui fut obstrué en un moment. Ceux qui échappaient au fer ennemi, et qui ne trouvaient pas de passage, se jetaient dans la Teisse, et périssaient. Les Impériaux n'é-
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prouvant plus de résistance, firent un carnfige aflfireux des vaincus. Le grand-visir et presque tous les bâchas furent massaa*és. Je n'échappai à cette boucherie qu'en me mettant parmi les morts. A dix heures dû soir, le soldat, las de tuer, se rangea enfin sous ses drapeaux. Eugène fit sortir ses troupes des retranchemens , où le sang ruisselait. Je me levai alors, et je me glissai dans un' taillis couvert d'un côté par la Teisse , et de l'autre par un bras de cette rivière , que je passai à la nage. Les eflforts qu*on avait faits sur le pont en ;lvaient détaché quelques bateaux. J'en trouvai un , arrêté dans des branches de saule , et je parvins à la rive opposée. Les armes, le* effets de campement , les chevaux forcés , que je rencontrais de distance. en distance, m'indiquèrent la route qu'avî^^ prise le grand-seigneur. Je la suivis à pied , malgré la fatigue qui m'accablait , et je ne m'arrêtai qu'à Temeswar, à huit lieues de Zenta , où je rencontrai sa hautesse en proie au pïii* crud désespoir.
Ce que perdirent les Turcs dans cetfe HifeilheîUreuse journée , est incalculable. Le <létail en paraîtrait romanesque, s^il n'était consigné dans l'histoire , et dans tous les mémoires du temps. Vingt mille hommes furent tués sur la plac^, dix mille se noyèrent dans la Teisse , trois mille furent faits prisonniers. Toutes les tentes de Tarmée, et celle du grand-seigneur, estimée quarante mille florins (l'Allemagne, neuf mifle chariots
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chargée, quinze mille bœufs, six mille chameaux, .sept mille chevaux, cent pièces de gros canon, et soixante pièces de campagne , sept queues d^ «cheval et quatre cent vingt -trois drapeaux;. ou étendards, tombèrent le même soir entre les mains des vainqueurs. Ils trouvèrent le lendemain un cimeterre d'un prix inestimable ^ qui avait appartenu au sultan, son carrosse dans lequel étaient dix des femmes de son sérail , quarante-huit paires de timbales d'argent, vingt-six mille boulets, cinq cent cinquante bombes, cinq cents tambours (Je jatûssaires, et la caisse militaire qui renfermait trois millions de florins.
Le grand -seigneur, consterné de tant de désastres, n'examina point les ressources qui lui restaient. Uniquement livré à ses alarmes , il ne s'occupa que de la paix. Il députa secrètement Jégben vers le prince Eugène, pour en obtenir une trêve. La demander, c'était se déclarer hors d'état de continuer la guerre : aussi le prin^ se borna-t-il à donner un sauf-conduit, qui perineitait à deux officiers turcs de se rendre à Vienne. Deux bâchas partirent aussitôt , pour aller négocier avec le ministre de l'empereur. Je m'opposai vivement k leur départ ; je représentai inutilement que nous étions maîtres encore de Temeswar, de Belgrade et de plusieurs places importantes; qu'en i^etirant les différens corps que nous ayiof^ eu fiosnie, en les incorporant iaux dét^Qbfeoi^^ij» nombreux qui arrivainçnt à diaque instsmt \<k
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Zenta, on pouvait réorganiser une armée plus nombreuse encore que celle du prince Eugène, et la gendarmerie de France avait prouva à ce grand homme , à la bataille de la Marsaille, qu'on n'est pas toujours invincible. Le découragement et la terreur étaient portés à l'excès, et il faut être maître de soi pour entendre le langage de la raison. Je m'aperçus bientôt que ma franchise avait déplu. Le grand-seigneur évita toute conférence particulière avec moi, et la froideur la plus affectée m'annonça ma digrace.
Je dévorais , chez moi , et l'humiliation de dépendre d'un tel homme, et le chagrin d'être réduit à vivre de ses bienfaits, lorsque Jéghen, cédant à l'estime que je lui avais inspirée, vint me trouver la nuit, et me révéla les secrets de ion maître. Il m'apprit que les deux souverains avaient choisi Carlowitz pour y traiter de la paix; que leurs plénipotentiaires devaient incessamment s'y rendre ; qu'il était du nombre de ceux qu'avait choisis sa hautesse, et que les instructions portaient de ne rien refuser à Léopold. Je le remerciai de la preuve d'attachement qu'il me donnait, et je ne dis pas un mot qui pût lui faire pénétrer les différens mouvemens dont j'étais agité.
Dès qu'il fut sorti, je réfléchis sérieusement à la position critique où je me trouvais. Je ne doutai pas que la paix ne se conclût : la facilité du sultan levait toutes les difficultés. Ainsi mes espérances étaient détruites sans retour. L'empereur irrité
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de la longue guerre que je lui avais suscitée, pouvait demander ma tête, et Jéghen devait tout accorder. Je ne sais par quel sentiment l'être le plus infortuné tient encore à la vie. J'avais perdu tout ce qui peut la rendre chère , et la mort, que j'avais bravée cent fois , que je fixais avec mépris j me parut affreuse sur un échafaud , où Tame n'est plus soutenue par l'espérance et par l'honneur. Je me résolus à fuir, à m'envelopper d'épaisses ténèbres, à me dérober aux recherches et aux regards de tous les humains. J'éloignai mes esclaves , sous différens prétextes ; je pris un de leurs habits , un peu d'or qui me restait , je quittai ma maison , et je passai le reste de la nuit sous le portique d'une mosquée. Aux premiers rayons du jour, je sortis de la ville à pied. Je passai devant ces mêmes postes où, peu d'heures auparavant , on me fatiguait d'hommages et d'honneurs : on ne m'accorda point la plus légère attention. O souverains! que seriez- vous sans l'éclat qui vous environne? Cette réflexion m'arracha un soupir. Je n'étais pas encore détrompé des grandeurs ; mais j'étais %ssez fort pour me soumettre à ma mauvaise fortune.
Je m'arrêtai à quelque distance de la ville, et je pensai au parti que j'allais prendre. Ce roi si fier de sa couronne, ce général si souvent victorieux , et dont le nom avait rempli quatorze ans l'Europe et une partie de l'Asie, maintenant dépouillé de toutes ses dignités, calculait au pied
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d un chêne combien de tempn quelques misera^bleei pièces d'or le garantiraient de la misère* C'est d'ans de telles circonstauces qu'on est fotcé de convenir que les hommes ont tous une même origine , qu'ils sont tous égaux , et que le trairait est là première loi que leur impose la nature.
Je. me levai en rêvant à ces grandes mais ac«cablàntes vérités, et, sans m'en apercevoir, je me trouvai sur les bords de la Tèmes. Un mannier mettait son petit bâtiment sous voiles : toutes les routes m'étaient indifférentes , pourvu que je m'éloignasse des états de Léopold et des villes de Turquie, où j'étais trop connu. Je m'arrangeai avec le patron, je m'assis dans le fond de la barque 9 et je voguai sans daigner même m'informer où l'on me conduisait.
Nous n'étions que deux, et mon compagnon se communiquait aisément II m'adressa plusieurs fois la parole ^ et je ne répondis que par. monosyllabes. Fatigué de mon silence, il me lai^a, et se mit à chanter : c'était moi que célébrait sa romance. J'avoue que je trouvai du plaisir à m'entendre louer par une bouche , qui n'était pas suspecte de flatterie. Je ne pus m'empécher de toi demander s'il connaissait Tékéli. Il Ine répondit que c'était un brave homme, et que c'était tout ce qu'il en savait. Il continua son chant, et<jè n'eus pas assez de modestie pour l'interrrompre.
La Tèmes se jette dans le Danube , un peu audessus de Belgrade. Je revis cette f^tace^ que j'a^
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vais prise un an auparavant, et j'y entrai par la porte même où le comte de Stahremberg était venu recevoir mes lois. L'hôtel le plus somptueux , Tameublement le plus frais ^ la chère la plus déti* cate, tout m'était fu*odigué par les habitans humiliés devant moi : je fiis alors trop heureux de trouver un caravansérail où je pusse me rafraîchir. J'entrai dans une chambre où étaient quelques janissaires. Ils parlaient de la bataille de Zenta , et se plaignaient amèreinent que le grandseigneur n'eut pas suivi mes conseils : c'était rouvrir taies blessures. Je passai plus loin 4 je pris un repas bien frugal ^ et j'allai m'embarquer sur une pinque qui descendait le Danube jusqu'à Artzar en Bulgarie.
Tous les lieux où je passai me rappelèrent ou des revers ou des succès. Ma cruelle mémoire me retraçait malgré moi la perte de quatorze années , écoulées au miUeu des orages politiques ^ et des fureurs de- la guerre. Par un retour uatuirel sur soi-même, je comparai mon sort actuel aux songes trompeurs^ qui m'avaient si long- temps abusé, et je convins que l'obscurité peut avoir ses douceurs, pour l'homme qui sait se su£Sre. Cette idée me consola ; elle me rendit insensiblement cette paix de l'ame, sans laquelle il n'est point de bonheur. Si le souvenir d'Amalie me tûraît quelquefois des larmes , c'étaient de ces larmes douces qui soulagent le cœur sans le froisser; c'était pour moi une jouisssance nouvelle , étran-
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gère à l'insensibilité des cours , et au tumulte des armes.
J'arrivai le dixième jour à Artzar, et l'aspect m'en parut délicieux. Soit que je commençasse à voir les objets avec d'autres yeux, soit que la situation de cette ville ait en effet quelque chose d'attrayant , je résolus de m'y arrêter, et d'y chercher des moyens ' d'existence. Le Danube s'y divise en différens canaux , qui forment de petites îles, plus riantes les unes que les autres. Je les visitai toutes, et j'achetai un coin de terre dans celle qui me plut davantage. J'y fis bâtir une maisonnette en bois. Un lit bien simple, quelques carreaux, un peu de vaisselle de terre, formèrent tout mon ameublement. J'avais pour voisins quelques pécheurs, gens simples, mais honnêtes. Ils me parlèrent la langue de la nature, et ce langage m'alla au cœur. Ils me virent dans l'embarras ; ils m'offirirent ce qu'ils avaient : je refiisai leur argent ; mais je leur demandai des leçons. Us m'apprirent, en peu de temps, leur métier, qui n'est pas très-pénible, et qui leur procurait une honnête aisance. Je travaillais une partie du jour, j'allais vendre ma pêche à Artzar, j'en rapportais mes petites provisions , je soupais et m'endormais d'un sommeil de paix. .
Trente ans .s'écoulèrent ainsi. Tous les jours mêmes travaux, mais aussi mêmes jouissances. Rien ne troublait mon repos, qu'un désir inquiet, qui prenait insensiblement plus d'empire sur moi.
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J'approchais de la tombe , et je ne voulais pas y descendre , sans avoir revu mon pays natal , sans avoir parlé ma langue maternelle : ce besoin est commun à tous ceux que le sort exile de leur patrie. Ma raison le combattait; mais que peut la raison sur le cœur? Léopold était mort; j'étais oublié depuis long-temps , et les années m'avaient rendu méconnaissable. Je parlai de ce projet à mes voisins , sans leur dire qui j'étais, ni où j^Uais. J'avais vu mourir les pères, j'avais élevé les enfans, je leur avais rendu des services, bien faibles sans doute, mais que la médiocrité sait si -bien apprécier. Dès que je parlai de les quitter, ils me marquèrent une douleur si vive et si vraie; leurs prières , leurs carresses naïves me touchèrent à un tel point , que je ne pus leur résister : je leur promis de finir mes jours avec eux. Un incident imprévu m'en a séparé et m'a conduit ici. ' Jéghen venait d'être nommé séraskier de Bulgarie, et je l'ignorais. Il visitait son gouvernement, et s'arrêta quelques jours à Artzar. Le commandant , empressé de plaire à son nouveau gouverneur, lui donna une fête sur le Danube. On porta des rafraîchissemens dans plusieurs îles , et on prépara un repas somptueux dans la mienne ,' qui était la plus agréable. J'étais à la pêche , ma maison était ouverte : je n'avais rien à craindre de mes voisins. La propreté, qui y régnait, invita Jéghen a s'y reposer. Les lettres d'Amalie étaient sous mes carreaux ; elles étaient
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écrites en allemand ^ et personne que moi ue pouvait les lire. Ua esclave de Jéghen ^ en arrangeant les carreaux pour son maître y découvrit les lettres. Jéghen en prit une , et retrouva , avec plaisir, une langue quil avait apprise en Hongrie, et qu'il trouvait rarement l'occasion de parler. La lettre n'était que tendre ; il la parcourut , et en prit une seconde : c'était celle que m'avait écrite Amalie, après sa retraite de Vienne à Montgatz. Elle était longue , et présentait des détails secrets sur les anciens troubles de la Hongrie. Jéghen fut étonné , et s'informa à qui appartenait cette maison. On lui répondit qu'elle avait été bâtie par un étranger, qui l'habitait depuis trente ans, et qui vivait de son travail. Il rapprocha les époques, ses idées se fixèrent , et il demanda à me voir. On courut , on me trouva , et on m'amena devant lui. Je ne le remis point , et je ne marquai que la surprise de voir mon domicile occupé par des inconnus. Jéghen me regarda long-temps avec la plus grande attention ; il s'approcha de moi , me tira à l'écart , m'embrassa tendrement , et me dit du ton le plus affectueux : « Hé quoi ! tu ' ne reconnais pas toti « ami Jéghen ! » Je le fixai à mon tour ; je dé^ mêlai ses premiers traits sous les rides qui 1^ cachaient, et je tombai dans ses bras. Nous rentrâmes, et il me présenta au . commandanl; d'Artzar comme un homme fort au-dessus de sa fortune , et à, qui on devait les plus grands égards.
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Nous continuâmes la conversation en allemand. Il m'offrit sa bourse et son crédit k la Porte. Je fus sensible à ses offres , mais je refusai tout : je n'avais eu de calme ; que depuis que je m'étais éloigné du tumulte , et des grands.
On servit, et Jéghen me fit asseoir près de lui. Nous nous racontâmes mutuellement ce qui nous était arrivé depuis notre séparation. Après le repas, nous fumes nous prcmiener ensemble sur le bord de l'eau. Jégfaen me représenta que le genre de vie auquel j'étais assujetti était indigna de moi. Il me pressa de me rendre à ses^ instances ; je résistai. Je vis que je l'affligeais ; je l'en estimai davantage , et je lui promis de l'aller voir te lendemain à Artzar. Il se retira à la fin au jour , et je me retrouvai avec mes bons voisins , qui ne concevaient rien à ce qu'ils avaient vu. Un séraskier , comblant de marques d'amitié un pauvre pêcheur, l'admettant à sa table, et le faisant servir par ses premiers officiers, étetH pour eux une chose aussi nouvelle qu'étonnante.
L'amitié de Jéghen m'était chère; mais je ne pouvais me déterminer à lui sacrifier la tranquiK lité , dont je m'étais fait une longue habitude , et je jugeai , à ses empressemens , que je ne serais pas long- temps, inconnu. Je prévoyais qu'il me forcerait , en me nommant à Artzar , à recevoir ses dons, et peut-être à aller mendier ceux de la Porte ; el j^étais aussi peu disposé à être k charge à mon ami , qu'à ramper devant les rois.-
L'espèce de nécessité où j'étais de quitter mon asyle, ranima le désir mal éteint de revoir mon • pays. J'abandonnai, par un écrit en bonne forme, ma petite propriété à celui de mes voisins que j'affectionnais le plus. J'avais quelques épargnes; je les pris sous mon doliman, je les portai dans ma nacelle, et je passai à la rive orientale du Danube, sans inquiétude de l'avenir : l'homme travaille et vit partout.
J'abandonnai mon bateau au courant^ pour qu'on ne sût pas la route que j'avais prise , et je me tournai vers mon humble toit, que je distinguais à peine à travers les arbres qui l'ombrageaient. Je le quittais pour ne le revoir jamais : cette réflexion me tira des larmes , mon cœur se serra, je fus tenté de retourner : je balançai un moment ; mais la fermeté de mon caractère l'emporta sur mes regrets. Je m'éloignai, aussi promptement que mon âge me le permit, et je pris, un bâton à la main, le chemin de la Hongrie.
Je changeai à Aimas mon costume grec contre un habit hongrois. Je passai à Témeswar, à Zenta, à Zeige , à Kisl^re. Je voulus revoir des lieux, où tout me rappelait ma première jeunesse , mes succès et mes revers. Je soupirai à l'aspect de ces plaines, que j'avais arrosées de sang humain, et je me hâtai de gagner la forêt de Maklar. Je la visitai tout entière ; elle était si chère à mon cœur ! Je cherchai , je trouvai la petite esplanade, où j'avais passé trois jours avec Amalie,
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où j'avais connu les premiers plaisirs de l'amour. Je reconnus la place même... et je m'y réposai. Quels souvenirs chers et cuisans vinrent alors m'assaillir !
J'allai au château de Kewes; j'entrai dans la chambre où mon père était mort dans mes bras. J'y pensai avec attendrissement ; mais cette sensation ne ressemblait pas à ce que j'avais éprouvé dans la foret de Maklar.
Je tournai à gauche , et je vins à Gran : c'était ma . première conquête. Je m'embarquai sur le Danube 9 et je le remontai jusqu'à Vienne^ où je pleurai sur ^e tombeau de mon épouse et de mon £y[s. Je vis la cour de l'empereur Joseph, dont j'aurais pu occuper la place , si , au lieu de cette multitude de Turcs, j'eusse eu cent mille braves gens. Cette réflexion ne m'arrêta qu'un moment. J'étais obscur, j'étais pauvre; mais j'étais indépendant des injustices des bommes, et des vicissitudes de la fortune.
J'avais mis près d'un an à parcourir ces différentes contrées, et, quoique je vécusse avec une extrême économie, mes ressources diminuaient sensiblement. Je me préparai à quitter Vienne, et à m'éloigner des étals de Tempereur , où je n'étais pas sans une sorte d'inquiétude. Je fus baiser, pour la dernière fois, la terre qui couvrait les restes d'Amalie. Je traversai la Bohême , la haute Saxe , et j'arrivai à Lunebourg. Ce pays , couvert de forêts et de rocs escarpés , me plut aussitôt.
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La nature répand un charme touchant sur ses proiiuetions les plus bizarres. L'œil se plaît à mesurer ces masses énormes , qui semblent défier le temps 9 et ces volcans éteints me retracent l'image des secousses terribles qui agitent sans oesse les empires.
Ge terrain était inculte. Des reptiles se dispv^ taient les plautes vénéneuses dont il était chargé.^ Je crus que personne ne me disputerait un bien que j'aurais acquis par mon travail , et j'en suis en effet paisible propriétaire. Après plusieurs mois de peines et de sueurs , j*eus un jardin , dont le produit suffît à ma consommation; une chèvre me doime son lait; le ruisseau, qui coule au pied du roc, me fournit du poisson, et son eau me dé-^ saltêre.
Tékéli termina ainsi son récit, et il lut dans les yeux de Sophie et de Werner tout l'intérêt qu'il leur inspirait. « Etes-vous satisfaits, leur dit*il, « après un moment de silence? J'avais rompu ce sans retour avec les hommes, et j'ai consenti à « vous voir. Vous avesç voulu me connaître ; je « me suis rendu à vos désirs. J'ai refusé les dons « de mon compagnon d'armes, et je reçois les c( vôtres. Je ne sais quel attrait puissant me fait « tout oublier auprès de vous, tout, hors Âmalie « et mon fils. Nous vous les rendrons, lui ré- « pondit Werner. Amalie fiit un bienfait de « l'amour ; l'amitié vous réservait Sophie. Mon « petit Charles a «on cceur , il vous aimera comme
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(c elle. Qd'riïez^vous exiger encore , reprit le vieil- « lard ? Nous n'exigerons tien , kn dit Sopbie , « avec ce sûurire qui n'était qu'à elle. !Rous cr priet €9)8 , et notre ami ne ré^stera peint. » Ëlrk ae leta^ elle lui pvift la main, et le tira don* cernent après elle. Tékéli se défendait ; elle seiYâ sa main dans les sîefmei, et les yeux de Tékéli se fixèreirt sllr \eê siens. Ils étaient humides et snpplians , et Tékéli fut ému. Il la ve^àA encore, il se trouva sans force; il la suivit, et fut établi aussitôt chez les jeunes époux.
Il y vécut heureux sous le nom d'Émerîc (j). Les tendres soins , les douces prévenances de l'active amitié embellirent ses derniers jours , et des larmes sincères coulèrent sur sa tombe.
C'est ainsi que Sophie et Werner ennoblissaient la fortune. C'est en répandant le bonheur autour d'eux qu'ils ajoutaient au leur. L'estime générale devint le prix de cette conduite. Voulait -on donner un exemple de la sévère probité, unie aux connaissances et aux agrémens de l'esprit ; on citait Werner. Voulait-on peindre , d'un mot , la vertu sans orgueil , la beauté sans caprices , les grâces sans apprêt; on nommait Sophie. Ceux qui ne les connaissaient pas , voulaient les approcher ; et ceux qui les avaient vus , voulaient être leurs amis. Ils en eurent beaucoup , et n'en per-
(i) Il s'appelait Émeric Tékéli.