CHAPITRE V
Guerre entre VEmpereur et la Porte. Bataille de Petterwaradin. Éi^ènement prévu.
iVlADAME de Felsheim était rétablie, ses traits étaient plus prononcés, et le coloris de la santé animait la physionomie la plus touchante. On n'en doit pas être étonné: elle n'avait éprouvé aucun des accidens qui punissent ces femmes, qui craignent d'être mères ; elle avait voulu l'être toutà-fait, elle nourrissait son enfant. Crettle apportait son Joseph auprès du petit Charles. Tous deux, affranchis des ligatures qui tourmentent les faibles enfans de nos villes, se roulaient, s'étendaient sur un tapis, et les mères attentives souriaient à leurs mouvemens, et suivaient le développement sensible de leurs membres. .
Cependant la nature, souvent bizarre, condamna madame de Felsheim à utie privation bien dure pour un cœur comme le sien. Cette liqueur précieuse , notre premier aliment , lui manqua tout-
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à-conp. Son enfant pressait , de ses petites mains, ces sources, si promptement épuisées; il pleurait sur des formes stériles , dessinées par l'amour. Crettle, au contraire, avait une surabondance qui eût consolé toute autre femme que madame de Felsheim : elle ressentit une douleur amère la première fois que Charles suça un lait étranger. Il semblait adopter une autre mère ; c'était à elle qu'il riait ; c'était pour elle que s'ouvraient ses bras; il repoussait celle qui lui avait donné l'étrê. Le temps est le médeciu de l'ame. Madame de Felsheim s'accoutuma insensiblement à iin tableau qui lui avait tiré des larmes. Bientôt elle regarda , avec une sorte de plaisir, les deux petits, pendus au sein de Crettle , et paraissant se disputer ce qu'on leur prodiguait également. L'embonpoint, l'accroissement rapide de Charles dissipèrent enfin ses inquiétudes, et ne lui laissèrent que le souvenir de ses regrets.
Il fallait voir Brandt, oubliant ses campagnes, et courant les remparts de Blekède , Joseph sur un bras et Charles sur l'autre. Il les sautait, en chantant ses romances ; il leur parlait , il répondait pour eux ; il appelait les passans , leur montrait ses bambins , les approchait, les comparait; et, bon gré mal gré , il fallait convenir que Joseph était le plus grand, le plus fort et le plus beau : il aimait pourtant Charles de tout son cœur.
On était à la mi-juin. Encore quelques mois, et madame de Felsheim comblera les voeux de
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VhoniiDe le plus aimable et le phis aimé. Us comptaient le$ jours, les heures, les minutes; maïs ils jouissaient d'avance d'une félicité , si long-temps attendue et si bien méritée. Un événement imprévu tamena les alarmea La gazette de Lawembou,rg annonça à la Basse --Saxe les premières hostilités entre l'Empire et la Porte.
Le Turc aurait pu attaquer L'empereur avec avantage pendant la longue guerre de 1701. Il avait ^ selon sa coutume, attendu que la paix fut consolidée dans le^s états chrétiens, pour entrer dans le Péloponèse. Cette province était restée aux Vénitiens , par le traité de Carlowitz , et l'em^ pereur, garant du traité , fut obligé de se déclarer contre la sublime Porte , qui e^t sublime comme l'empereur d' Allemagne est un César; comme l'électeur d'Hanovre est roi de: France; comme l'esprit évangélique dirige les Inquisiteurs; comme les nouveaux riches sont aimables; comme les nouveaux parvenus sont intègres ; comme les . femmes sont fidèles ; comme les hommes sont délicats ; comme, un comédien est modeste ; comme un journaliste est savant , et cœtera , et caetera , et cent pages d'et caetera.
La nouvelle de cette rupture était assez indifférente pour madame de Felsheim. Wemer était au service de Prusse , et sa lettre du jour était dans le genre ordinaire : Amour et espoir. C'est avec ces deux mots qu'on avait rempli des rames de papier. La lettre du lendemain porta la mort dans le cœur de madame de Felsheim.
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Les Romains avaient donné des couronnes , et les Papes^, véritables successeurs des Césars, faisaient par la force de l'opinion ce qu'avaient fait les Romains par la force des armes. L'empereur d'Allemagne, possesseur d'une province de l'empire Romain, se permet aussi, je ne sais trop pourquoi, de singer lés Titus, les Antonins, dont je lui souhaite les vertus , et donne aussi des couronnes, quand on veut bien les tenir de lui. La Prusse ducale venait d'être érigée en royaume; formalité ridicule ou inutile, selon que le nouveau potentat est fort ou faible. Les investitures durables et solides, sont celles que donne le canon; c'est lui qui élève et détruit les empires , et l'électeur de Brandebourg était assez puissant pour se mettre la couronne sur la tête^ sans que personne s'avisât de' le trouver mauvais. Quoi qu'il en soit, Frédéric- Guillaume jugea à propos d'être reconnaissant. Il donna à l'empereur l'élite de ses troupes. Entre autres corps , ses cuirassiers reçurent l'ordre de joindre l'armée du prince Eugène en Hongrie.
Werner, officier, ne redoutait pas les hasards de la guerre : il avait fait , en entrant au service , le sacrifice de sa vie. Il s'était familiarisé avec cette idée , et il lui devait ce courage froid et réfléchi j qui laisse au jugement toute sa liberté, et qui conduit seul aux grades supérieurs : Werner amant était au désespoir. L'avenir qui menaçait madame de Felsheim , s'offrait à lui sous un as-
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pect effrayant. Elle avait tant souffert .par Tamour, et le dernier coup allait la frapper peutétre» Les morts ne regrettent rien ; les peines sont pour, ceux qui leur survivent. Ces réflexions accablaient Werner ; elles étouffaient en lui cette soif de la gloire , présage certain de grandes actions. Madame de Felsheim souffrait bien davantage. Elle n'avait rien qui pût la distraire de son amour ; c'était son unique occupation. Tout ce qui n'était pas sentiment lui était devenu étranger. Depuis long-temps elle trouvait tout dans son cœur, et ce cœur était déchiré. Tantôt elle se représentait Werner enfonçant des bataillons; tantôt elle le voyait au milieu d'une forêt de baïonnettes , prêt à succomber sous le nombre. La mort seule occupait sa pensée ; son voile funèbre s'étendait sur tous les objets qui frappaient ses yeux. Son sang se glaçait ; elle restait sans mouvement, et elle revenait à elle pour éprouver de nouvelles angoisses. Son sommeil était pénible, interrompu; des songes affreux la réveillaient en sursaut, fatiguée et couverte d'une sueur froide. Elle s'habillait à la hâte, envoyait chercher des chevaux, voulait partir pour la Hongrie, et ce projet était à peine conçu qu'il était abandonné. « Moi, disait* « elle , moi , je traverserais l'Allemagne pour cher- <( cher un homme qui n'est pas mon époux, pour « l'arracher à son devoir et le couvrir d'infamie!.. « Non... non... ». Et elle renvoyait les chevaux, //. lO
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et elle retombait noyée dans les hiVïtiëi et suffoquée par les sanglots.
Cet état intolérable dura plusieurs jours. Là nature affaiblie ne pouvait soutenir lôttg-tempis des crises, qui se succédaient sans interruption. Il fallait s'élever au-dessus de ses craintes, ou en être la victime. Crettle mit Charles dans s«s bras, et elle se rappela qu'elle avait contracté l'obligation de vivre. L'amour matertiel combattit et surmonta tout. Charles reprit sa place dans son cœur. « Qu'il soit toujours près de moi , disait-elle , lui a seul peut me rendre à la raison ».
C'était beaucoup sans doute d'avôii^ vaincu la vîblence de ces premiers^ trafnspôrts. Mais comfmènt calmer des inquiétudes, qui obsèdent, qui fatiguent , fet qui se reproduisetif sousmiillé formes nouvelles ? L'incertitude est plus difficile à supporter que le malheur même. Celui-ci accable d'abord ; mais on se résigne quand l'espoir est éteint; l'autre t<5Urmetite sanë relâche. Tous les jours on lisait les papierà publics. Une carte sous les yeux j on suivait la marche des armées. On trouvait des raisons qui devaient empêcher la bataille, et aùsiâitôt il s'en présentait d'autres qtii la rendaient inévitable. On ne recevait plus de lettres ; on rtè savait où adresser les siennes; oh écrivait cependisltit , et on n'écrivait rien de ce qu'on pensait: on eût rougi d'exprimer ses alarmes, et c*ést d'elles seules qu'on était occupé.
On apprit bientôt que le prince Eugène se dis-
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posmt à passer le Danube : il n'avait phis que cette barrière qui le sépar.ât dn grand -visir. La certitude d'une affaire prochaine réveille les terreurs de madame de Felaheim, elle retombe dans son premier état. Son imaigination se monte, sa tête se trouble, laue fièvre ardente la saisit. Le nom de Werner est le seul mot qu'elle prononce , et elle ne cesse de le prononcer. Elle s'agite, elle se sbulève ; elle étend des bras , qui frappent l'air, en dbercbant à repousser les efforts des ennemis ; le délire est au comble. On lui parle de Charles, elle écofute; on lui en parle encore, elle le demande; on l'apporte. L'accès se calme, et madame de FeUheîm i*econnaît monsieur Heidelberg, Crëttle et Brandt pleurant autour de son ftt. « Corbleu ! madame , dit le hussard , vous <^ n^étes pas raisonnable. J'ai fait dix campagnes, « et je n'ai pas reçu uu coup de fusil. Pourquoi « monsieur Wernei^ serait-il plus malheureux q«e « mbi? Point de nouvelles, point de nouvelles, * répondait -elle d'une voix faible. — • Hé bien! <t Sarpejeu , j'irai vous en chercher. — Toi ! — Oui , « moi. Connez-moi de l'argent , je prends la poste , « et |e éours à Tarmée. Si monsieur Wérner est « Mefôë , je le soigne , et je vous expédie un coui*- «.ricr ; s'il est mbrt je viens moi-même vous Tan- « noncer, et si vous vous désolez, ce rie sera pals «. du moins sans raison. — Et tu ne me trom- « persrs pas ? — J'en suis incapable. — Tu me a diras la vérité , quelque afireuse qu'elle puisse
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« être ? — Sans doute je vous la dirai. — Tu me « le jures ? — Par l'honneur. — Je te crois. Va , XI pars; je sens que je serai plus tranquille. »
En effet , Brandt était à peine à cheval , que madame de Felsheim se trouva mieux. Elle connaissait sa loyauté ; elle savait , d'ailleurs, qu'il était incapable de ces officieux détours qu'emploient les gens bien élevés pour annoncer un malheur, qu'avec im peu de pénétration, on devine dès le premier mot. Il avait promis d'arriver en soixante heures, dût -il crever dix chevaux, et le dixième jour, elle devait recevoir des nouvelles positives. La présence de son père, de madame Wemer, celle de Charles, que Crettle tenait près d'elle jour et nuit, et qu'elle lui présentait dès que sa physionomie commençait à s'obscurcir, des caïmans administrés à propos , tout contribua à lui faire attendre avec assez de tranquillité le moment qui devait décider de son sort.
Les adieux de Brandt à sa famille n'avaient pas été longs : il ne s'amusait pas à parler , quand il était question d'agir. Armé jusqu'aux dents, ses certificats de service en poche, et de l'or dans sa ceinture , il . saute à cheval et part comme l'éclair. Lunebourg, Wolmerstède, Magdebourg, sont derrière lui avant le coucher du soleil, et le jour le retrouve à Schandaw. Il n'arrêtait pas , il buvait en changeant de cheval , il mangeait en courant ; il payait ses guides comme un prince , le meilleur bidet de l'écurie était toujours
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pour lui , et il craignait de ne pas aller assez vite : c'est pour madame de Felsheim qu'il courait.
Il était un peu retardé à l'entrée des villes de guerre , où l'on examinait sévèrement ses papiers. Il se contentait de jurer entre ses dents : les plus chers intérêts de madame de Felsheim ne devaient pas être compromis; mais il se dédommageait amplement, dès qu'il avait dépassé les barrières. Les sacré-ci , sacré-là , s'échappaient avec une énergie qui effrayait sa monture , et précipitait sa marche. Son postillon , d'ailleurs., qui avait des ordres précis , galopait en avant , et Brandt , en arrivant à la première poste , trouvait un cheval tout prêt , sautait dessus , lui mettait les éperons au ventre, et regagnait ainsi le temps perdu.
Il arriva avec la nuit à Marhek , où il fat contraint de s'arrêter , quoiqu'il ne fût guère qu'à trente lieues de l'armée. On ne court pas quarante-huit heures à bidet , à toutes selles , et en pantalon de drap , sans qu'il y paraisse. Brandt s'était fait une ample écorchure à chaque fesse , il ressentait en outre dans la clavicule et les épaules des douleurs qui ne lui permettaient plus de se tenir à cheval. Il entra dans le premier cabaret , enleva de la crémaillère une chaudronnée de tripes qui cuisaient, fit bouillir de l'huile d'olive , ou à-peu- près, dans de la lie de vin, et ordonna à la cabaretière , dont le mari était absent, d'en frotter les parties malades.
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Les cabaretières de M arhek aont lextréixienienl; réservées , à ee qu'assuiieot les voyageurs , et celle-ci fut indignée de la pcoppsition. Brandt insista ; elle se défendit. « Un ducat , ou des coups a de plat de sabre; choisissez»), dit le hussard d'un ton qui la fit trembler. Le ducat méritait la préférence ; aussi Tobtint-îl , et la bonne fenpae commença un genre d'exercice toatrà-fait nouveau pour elle. Brandt, dans Tétat die pure nsm taire y était debout devant un grand feu , et commandait le service en général d'armée.. « Plus <c haut, pJus bas, plus fort, lenne, allez, allea « donc. » Et ses ordres étaient exécutés avec la plus admirable précision. Le pansement tirait à sa fin , lorsque le mari rentra. C'était un aUejgiand renforcé , qui n'entendait pas raison , qui pi^rl^t peu , qui gesticulait fort, et qui commença TpxpUcation par un soufflet à poing fermé , qui ren-r versa sa digne épouse. Brandt, toujours galant^ riposte à l'éloquence du g^ste par tun :€Qup de pied <lans le ventre, qui jeta ï'h6teUier le cul da«s les tripes, lesquelles bouillotaient: .ewore» et macérèrent cruellement son postérieuî* .e4: ses environs. La femane pleurait , le mari criait ^ Brandt jurait; on ne s'entendait plus.
Les voisins accourent au bruit , la gwde arwve s^r les ^pas- des voisins , ia chambne is'emplit , et le désordre est au comble , à J'aspect d^e rhqiaïkiQtie »u , à ia peau mmge : qu n'avait ,ei¥:Qr<e vu à Marhek que des ntoirs et des ^la^nqs. Pendant que
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niqriai&ur le.serge^ impose silenqe à dix ou diQ^f t^ çoHimères qui parlent à la foi$ du phénomène 9 et (jui s'écrient , à l'unissoi;! , que les l;iomroes rouges sont les enfans .gâtés de la i^ature , Brandt a le temps de reprendre ses habits et ses armes , et il sjB disposée à la jretrfiite , lorsque le tumulte s'app^ise, et qu'on parvient à s'entendre. Mais comment sortir ? la po^rte est gardée par \xn peloton de ^v^rois ., qui n'ojot pa^ l'air plaisant , et qu'un seql hgmme ne peut pas échiner. D'ailleurs, aj^rès ^voir b.attu la garde, il fallait sortir de la ville , et on ne sort pas de ]yiarhek comme on le voudrait bie^ , lorsque le commandant a les clefs 'sous le chevet de son lit; et puis Brandt sentait à merveille qu'une î^ouvelle ^escapade arrêterait sa marche, et pour la piiemièrje fois il se décida à préférei* la prudence à la force.
pendant qu'il faisait ses réflexions , rhôtellier et sa femme s'.e^pliquai.ent très-sérieusement avec monsieur le sergent. La femnie se plaignait du mari y le mari acci^s^it Brandt. L'une montrait sa joue rouge et enflée; l'autre exhibait son derrÂè^re, .dont toute ,1a peai^ était restée dans sou haut-de-chausse. Le seçgept prononça que Brandt était le seul coupable , et il s'avança pour lui mett;re Ja maia sur le collet- « Pas d'infamie , mon « camarade, dit Brandt; on ne touche pas un .« hopime .<?omme moi. — Ah ! tu violentes les « Jfe^lmes et tu grilles le^ ,raai*is; en prisoii. — Je « ^ie .peyx pas in'^rréter plus long- temps à Mar-
cf hek. — C'est égal. — Il faut que je sois rendu à « huit heures à l'armée du prince Eugène. — C'est « égal. — Je cours pour madame de Felsheim ,
« la plus belle femme de la Basse-Saxe —
« C'est égal. — Et pour son amant, monsieur Wer- « lier , le plus joli des officiers prussiens. — « Monsieur Werner , dis-tu ? — Oui , mon- « sieur Werner. — - Officier aux cuirassiers ? — « Précisément. — Tu cours pour monsieur Wer- « ner! — Hé oui, te dis-je* — Retirez-vous, vous « autres, dit le sergent aux curieux; retirez- (c vous , et au plus vite. »
• A l'instant la chambre se vide, Brandt, le sergent, le cabaretier et sa femme restent seuls, et les deux militaires continuent leur conversation, ff A dieu ne plaise , dit le sergent d'un ton pathé- « tique , que je nuise à quelqu'un qui sert monte sieur Werner. Je lui dois la vie , et je lui « donnerais la mienne. — Comment cela? — Je « servais dans les cuirassiers. Mon capitaine me « détestait, me maltraitait; j'ai déserté, j'ai été « pris. Monsieur Werner m'a défendu au conseil « de guerre. Il a prouvé que ma faute était celle « de mon capitaine, et on m'a renvoyé à ma « compagnie. J'ai déserté de nouveau, parce que a mon capitaine ne s'est pas corrigé , et cette « fois j'ai été plus heureux. Me voilà sergent « dans les troupes bavaroises, et je suis enchanté « de faire quelque chose pour monsieur Werner. « Va-t-en , et qu'il sache que Hantz est à lui à la
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« vie et à la mort. » L'hôte murmurait entre ses dents; Brandt l'apaisa avec quelques ducats, et il fut d'assez bonne grâce demander des chevaux à la poste. Les deux braves vidèrent gaiement leur bouteille, ils s'embrassèrent; Brandt enfourcha son bidet; et le sergent le fit sortir par la poterne, en qualité de volontaire qui se rendait à l'armée du prince Eugène.
Il était grand jour, lorsque Brandt arriva à Tolna. Il comptait y trouver l'armée ; il n'y restait que des trains d'artillerie et des équipages qu'on embarquait sur le Danube, et qui descendaient à Petterwaradin , où était le prince Eugène. A la vue des chariots, des tentes, des caissons, des pièces de campagne , Brandt sent rénaître sa première ardeur. Il détache une barque de pêcheurs , et double à force de rames la rapidité du courant. Bientôt il devance les bateaux qui avaient des heures sur lui; déjà il découvre les bataillons répandus dans la plaine; il distingue les deux ponts que le prince a jetés sur le fleuve; il redouble d'efforts , il arrive aux avànt-postes. Il s'arrête, montre ses papiers, demande le quartier des cuirassiers prussiens; on le lui indique, il court , il vole , il cherche , il trouve Werner , il est dans ses bras.
On conçoit avec quel plaisir Werner revit Brandt, combien il fut touché de ce que ma* dame de Felsheim souffrait pour lui. L'infanterie s'approchait des ponts ; et malgré les tentatives
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que firi^i^t les Turcs pour les rompre, elle jfcjra^ versa le fleuve daiis la JQu<rniée. JjSl .cava|.me n'étiai^ pas prête , et ne passa que la nuit suivante. Wer- 9^r eut le temps de s'entretenir avec Brandt. Leç questions ne finissaient point. On fais^^ répète^ ce qui intéressait le cœur, et le mot le plus simple, le geste le plus ordixiaire, tout ét^t intére^sanf^. Assis sur Taffùt d'igin jcanon , on ae pensait qu'à madame de FeUheim , qp ne voy^ qu'elle ; on oubliait ia guerre et ses Jborreurs.
Les disposijtioqs des Impéri^u^ et des Turcs annonçaient ^ne salaire très-chaude. Brandt était ému jusqu'aux larmes, en pensant qu'iun homn^ si aimable , si aipant, si .tendrement ain;ié , ser^i^ pjeuteitre le lendemain iparmi les morts. jU quitta Werj^^er, ^^ans lui rien dire du dessein qu'il conçoit; il cherche son capitaine , il s'enrôle, eudosse r^ïiifpf i??4e, ef j:evient {trouver le jeune lieuten^uçilt. « A|^ ! ^on ami, qu'^-tu fait ? lui di| Werner. « — Je vej^ ètr^ k la Jbatail)ije;.je yeux y ,ê,l;re .^ a vQs côtés. J,e ne peux rien .contre les boulet? P et Ms baU^; m^is je puis parer ^ .coiipç (Je çc Ja,uçie,, vojgis déjfepdr.e, v.q\is ^aji^ye?:, et niowi.r iç content , si je vqus .(:Q^sçrye à ^.^.dame dre t< Felsteiip. "^Et ,t^femn?,e et ton ejçifant? — ^9,n a lieutenant, je vous les reccmimande.. M^i? P^e V. pensAPs qu'à jfçiire iiioltre .deyoif .comme de Si brayes gens. Nqi^s ^reviendrons .à ll^mour api;è^ .^c }^ vicjtoiçe. ;v
J^e 4 aQÛIt 17^6., ^ six heures »du matijçi., les
de^x vmé0$ sç trouvèreaat en pnésenà». Gelle de Feonpe^^r étail: fontje de ceot quatrè-*vingt-sept escadrons et de soixante-deux bataillons.
L'^rroée d'Acho^^t HI était de cent cinquante itti>ie hon^ioes, dont quarante mille janissaices, et frenrte mille spabia. Le reste était composé de Tdrtanes, de Yala^ques et d'Arnautes. l}s étaient CQnifi9afîdés par Je grand-visir Hadi , homme cou* rageuK et intelligent, mais dépourvu d'expérience et injçapable de balancer la fortune du premies* général de l'Europe.
Ije$ cuirassiers pru^sieias féf:aient à l'aiLe droite , que le prinqe ava^ appuyée contre des hauteurs escarpées. A sept heures la charge sonna. Werner et Braotdt s'eoabrassèrent , et mirent le sabre à la main.
La brigade An prince ;de Wirtemberg comppQença rattaqiM(e : ell^ était de sd^ bataillons. Elle ^q£q«iç^ l'eppemi, et pénétra ju^u'à une Jbatterie., jdont yeUe s'^empara. h^ cavalerie jd^ l'aile gau<^e chargea awc le mêii^e succès , et déjà la yiptoire semblait se déclarer, Jorsque 1/e prince E^ène s'aperojU: que son infanterie de la droite -éttait tout-à-fait rompue. Elle ayait .d'abord repoussé les Turcs avec ,T»e vigueur extraordinaire; paais cet avantage ne dura qu'un moment. jLe eprps .er>feier des janissaires fondit ss^ elle Go^me im itprre^i^t , et la mit (en défiojbrte. L^ Tur.c§ , eucauragés p^r oc ^uicqès , renyejrsèPWit lee |)ataillo«s les uqLS sur les aulre*, jet safe«ène«(t
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tout ce qui était devant eux. Ce fut alors que les cuirassiers prussiens reçurent l'ordre de charger.
Ce superbe corps s'ébranla, et s'avança au grand trot. Il passa sur le ventre à trois mille Valaques, et tomba sur les janissaires, secondé par des troupes fraîches, qu'amenaient le comte de Bonneval, les maréchaux Lanken et Wellenstein. L'ennemi, étonné un moment, se jeta ensuite avçc fureur sur ces nouveaux assaillans. On se mêlait , on se battait corps à corps , le carnage était horrible. Brandt méprisait la mort qui volait autour de lui ; il ne pensait qu'à Wemer. Deux janissaires l'avaient successivement attaqué , et Brandt les avaient étendus à ses pieds. Il tournait autour de Werner, il sabrait ce qui l'approchait : c'est la lionne qui défend ses petits.
Werner, humilié du soin qu'on prend de sa vie, pique son cheval, qui l'emporte au milieu d'un gros d'ennemis. Brandt galope sur ses traces, il perce, il arrive au moment où Werner a pris uu drapeau, que trente janissaires s'efforcent de reprendre. Brandt frappe sans relâche, et tous ses coups sont mortels. Le cheval de Wemer est tué; Brandt le remonte sur le sien. Les janissaires font un mouvement ; les deux amis sont à cinquante pas l'un de l'autre, et Brandt n'a plus d'espoir que de s'ouvrir un passage le sabre à la main. Il reçoit deux coups de lance , qui le rendent plus terrible encore. Après des efforts
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incroyables, il croit se réunir à Werner : il se trouve à coté du comte de Bonneval, que les flots des combat taus ont coupé de sa colonne, avec en* viron deux cents hommes de son régiment. Le comte dispose ses gens de manière à ce qu'ils puissent faire face de toutes parts. Brandt se met dans les rangs.
Cette petite troupe se défendit près d'une demiheure ; mais se trouvant réduite à vingt - cinq hommes , il fallut penser à la retraite. Tout autre que monsieur de Bonneval n'eût pensé qu'à se rendre : il osa entreprendre de se faire jour , et il y parvint après mille coups reçus et portés. Dix des siens périrent encore ; lui-même reçut un coup de lance qui le renversa. Brandt lereleva aussitôt, et le comte tua d'un coup d'épée le Turc qui l'avait blessé. Il se retira enfin sur le bord du fleuve, où il respira un moment. Il écrivit sur ses tablettes le nom de Brandt , et il retourna au feu.
Cependant les succès même des Turcs leur devinrent funestes. Ils ne s'apercevaient pas qu'ils prêtaient le flanc aux Impériaux , et que ce flanc, trop éten4u , ne pouvait résister au moindre choc. Le prince Eugène profite de cette faute avec son habileté ordinaire ; il détache deux mille chevaux de sa gauche , et les fait passer à la droite. Ils chargent en flanc les janissaires , qui avaient enfoncé de tous côtés l'infanterie impériale. Us sont repoussés à leur tour. Cet avantage donne le temps aux bataillons de se reformer et de se remet-
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tpe en Kgtuc. Le corps de réserve s^avancfe ; deux batteries croisées totïrient contre les Turcs; ils sont entre troiS'feu*. S'ils avaient eonnu l'art de former un bataillon carré , ils auraient pu encore disputer 1* victoire. Ils ne virent d'autre parti que la fuite y et elle devint générale. On les poursuivit la baïonnette et l'épée dans les reins ; leur déroute fot domplète. Ils abandonnèrent leur artillerie, leurs munitions, leurs tentes, leurs bagages. Cent soixailte-quatre pièces de canon de tout calibre, cerat cinquante drapeaux on étendards , cinq queues die cheval , et trois paires de tymbales ^ furent les garans de la victoire.
BrandG était rentré dans Petterwaradin , et s'étâttJ traîné à l'hôpital , affaibli par le sang qui cm^ laifc de ses blessures. L'une était dans le gros de l'épaule , l'autre glissait le long des côtes. Il s'occupait fort peu de lui ; il ne pensait qu'à Werner. Il l'avait remis à cheval ; mais avaif-il échappé ank ennemis qui l'entouraient ? était-il tombé sous leuris coups? Madaflae de Felsheim avait-elle pet<dtt plus que la vie ? On le pansait , il n'y J)renâit pas garde ; le chirurgien lui parlait , il ne répoi^ait point. Madame de Felsheim et Werrier étaient Ite but de ses ct^aintes , de ses éfepéràncés , dé se& at fectidnSi
Il demandait à tous les bleSisés qu'on ps^sàit devan't son lit, s'il$ li'avaient pas vu parmi les ihoï^tS tin officiei» des cuiraëSet^ , de cinq pieds six -pouees , fait au tour , le teint d'une femme , les
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yeiix blëtis , le souf fcîl ftoir , el les cheteui blonde. Tous répondaient que noti , et il espél'ait ; ftiaîs oiï ajoutait cjue le corps des cuirassiers était etttièrérrieïit détruit , et il se livrait à de nouvelle» alarmes. « Pourquoi, s'écriait-il, suis-je retenu ici a par deux maudites écorchures ? Je le cherche- « rais, je le trouverais. Je me ferais toUtàTheUre « cdtiper niit jambe pour savoir ce qfu'est de- « Venu ce chè^ hômrne-là ».
Werner avait été tiré de là mêlée par qtfelïjues escadrons de la réserve , qui avaient eu peu de part à l'actionr , et qui s'en dédoiftrftageaient en se portait partout où il y avait du danger. Le général Spïéni, qui les commandait, aperçut un jeune hoinilîe qui se défendait en héros. Il vola à la tête des siens , et dégagea \Verner , couvert de sang , de sueur , de poussière , et maître encore dxt drapeau qu'il venait de conc^uérir.
Ce fût alors que là fortune abandonna ïeS Tiircs, qu'elle avait favorisée pendant trôis^ heures. Le grànd-visîr , désespéré de la défaite des janissaires , avait rallié deux mille chevaux dfe sa garde, avec lesquels il attaqua leS Impériaux , qui poussaient le^ fuyards : son heure était arrivée. Les escadtdhs dîe Spléni lé rencontrent , Se couvrent de gloire en jetant le désordre dans sa troupe, et Werner ierriliha la journée en lui piortatit deux coups de sabre , dont il mourut le lendemain à Catrloi^itii.
Werner fut pirésenté par le général Sj^léni aU
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prince Eugène , qui le nomma colonel sur le champ de bataille. Quel moment pour le jeune guerrier ! « Je la reverrai , se disait-il , je la revera rai , décoré d'un grade qui atteste ma valeur. c( Elle sera fière de son amant, comme je le suis (c de sou amour. »
Les comtes de Palsi , de Bonneval , de Falckenstein , le prince de Wirtemberg et tous les généraux, se rassemblaient autour du prince Eugène , et le félicitaient sur sa victoire. «Je vous la dois, « messieurs , répondit le prince ; mais nous avons « fait assez pourj^la [gloire, pensons à servir l'hu- « manité. Occupons-nous des blessés ; vous m'in- « diquerez ensuite les braves qui ont mérité de « l'avancement. — Si j'osais parler , disait à voix « basse le timide colonel!... Si je pouvais le retf voir, rien ne manquerait à mon bonheur. — « Mon prince, poursuit le comte de Bonneval, « j'ai fait connaissance aujourd'hui avec un bj^ve « à trois poils. Il se bat comme un diable , il jure « à l'avenant , il effraye l'ennemi avec ses grimace ces , et il m'a sauvé la vie. Il est assez grièvec( ment blessé , et je l'ai fait rentrer à Petterwara- « din. — Son nom ? reprend le prince Eugène, t— « Je crois l'avoir sur mes tablettes... Précisément. « C'est Brandt qu'il se. nomme. — Brandt ! s'écrie « Werner , il n'est pas mort!... O mon Dieu , mon « Dieu , je te remercie !... Mon prince, permettez i( que je donne un moment à l'amitié. » Et, sans attendre de réponse , il pousse son cheval ; il entre
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à Petterwaradin. Il parcourt les salles de l'hôpital , en appelant son ami. Brandt reconnaît sa voix ; la joie Tempêche de répondre. Il se soulève , il ouvre ses bras , Werner s'y précipite.
Vous l'avez éprouvé, braves Français, combien il est délicieux ce moment, où, après l'action la plus meurtrière , on retrouve , on embrasse un ami , un frère d'armes , qu'on ne comptait plus revoir , et auquel on croit n'avoir plus à donner que des larmes. (>n se regarde , on se touche , on s'interroge, on se répond; on doute encore si ce n'est pas une illusion.
Le premier moment avait été à l'amitié , et le scr cond appartenait à l'amour: Werner ne pense plus qu'à madame de Felsheim. Elle allait apprendre, par la voix publique , et la victoire des Impériaux , et la perte qu'ont éprouvée les cuirassiers prussiens. H* fallait , à quelque prix que ce fut , prévenir les gazettes et les lettres particulières ; mais comment faire ? Brandt est blessé ; Werner ne peut s'élbigner du camp. On a pris tous les chevaux pour le service de l'artillerie; il faut remonter le Danube jusqu'à Tolna , et un étranger , guidé par l'intérêt seul, ne mettra point dans sa marche cette célérité, qui peut seule rassurer l'amante la plus tendre. « Elle en mourra , disait Werner. Je a vous en réponds , répliquait Brandt. — Mais « quel moyen employer ? — Ma foi , je n'en con- « nais point. — Moi , j'en sais un , reprit le « comte de Bonneval , qui cherchait aussi Brandt , //. ir
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« et qui écoutait la conversation avec le plus vif
« intérêt. Le colonel Werner partira. — Je parti-
c( rai, grand Dieu! — Votre régiment est à re-
« faire. On en renverra les débris en Prusse , et
a vous obtiendrez facilement un congé. Quand on
« s'est conduit comme vous , on a droit à des
a égards. — Que je parte donc de suite , à l'in-
« stant... Je la connais : une heure de retard peut
« lui donner la mort. — Un moment , vous avez
« acquitté la dette de l'amitié , j'ai à payer celle
« de la reconnaissance » ; et le comte présenta sa
bourse à Brandt. « Qu'est - ce que cela , dit le
« hussard ? — C'est de l'or. — Pourquoi faire ? —
<c Pour payer le service que tu m'as rendu. —
(c Général , on ne fait pas de ces choses -là pour
« de l'argent. — Tu auras une compagnie. — Je
« n'en veux pas. — Que veux-tu donc ? — Finir
« mes jours avec madame de Felsheim. Si vous
a la connaissiez comme moi, vous la préféreriez à
a tous les grades de l'armée. — ; Quelle est donc
« cette madame de Felsheim que l'on préfère à
a tout? Vous la reverrez l'un et l'autre. Attendez-
a moi ici ; avant tme heure , je suis à vous. »
Le comte de Bonneval était aussi original à sa manière que Brandt à la sienne. Il avait quitté le service de France , pour passer à celui de l'empereur. Proscrit à Paris , il y revint , s'y maria publiquement , et , quelques années après , il alla prendre le turban à Constantinople , où il est mort bâcha. Un tel homme devait aimer tout ce
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qui était extraordinaire. Il retourna près du prince Eugène. Il lui fit un discours si pathétique et si plaisant ; il fit un si heureux mélange de l'héroïsme et de l'amour , qu'il obtint ce qu'il voulut. Le prince donna une de ses voitures , avec un ordre pour prendre les relais de l'armée jusqu'à Schambock.
Le comte revint avec la grâce qu'attendaient les deux amis. Werner prend à peine le temps de le remercier ; il est dans le carrosse. « Et moi « criait Brandt , en le suivant à travers les salles , « appuyé sur son sabre ; et moi , croyez- vous que « je reste ici ? — Mais ton état... — Un peu d'eau <c et de sel , voilà tout ce qu'il me faut : cela se « trouve en route »; et Brandt est à côté de Werner. Le comte de Bonneval leur prend la main , leur souhaite un bon voyage, jette sa bourse dans la voiture , et s'éloigne rapidement , de peur d'être obligé de la reprendre. Quatre forts chevaux enlèvent la berline : l'heureux Werner est sur la route de Blekède.
Le sixième jour était commencé. La paisible famille , rassemblée dans l'appartement de madame de Felsheim, cherchait à la rassurer et à la distraire. Vains efforts ! elle n'est plus à Blekède. Ses espérances , son bonheur , sa vie , tout est sur les bords du Danube. On apporte une gazette. Monsieur Heidelberg l'ouvre avec précipitation; madame de Felsheim écoute et frémit à chaque mot. Le prince a passé le fleuve ; tout se prépare
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pour une affaire générale ; elle ne peut manquer d'avoir lieu le lendemain. Les terreurs se renouvellent ; le langage de la raison n'est plus écouté. Une heure avant , on désirait , on hâtait , par les vœux les plus ardens , le retour de Brandt ; maintenant on redoute sa présence ; on croit lire dans ses yeux l'affreux événement. Madame Werner Cache soigneusement ce qu'elle éprouve , mais de cruels pressentimens la tourmentent ; monsiew* Heidelberg. les partage malgré lui; Crettle , qui croit n'avoir rien à craindre pour elle , s'afflige de la douleur commune ; les deux enfans seuls sont en paix. Ils dorment dans le même berceau ; leurs bras sont enlacés ; leurs joues sont colorées de l'incarnat de la santé ; le sourire de l'innocence agite leurs lèvres rosées. Age fortuné , où l'on ignore , à la vérité , tout le prix de son être , mais où l'on est étranger au malheur ! Ah ! si l'homme calculait bien les courts instans de jouissance qui lui sont réservés , s'il comptait ceux qu'empoisonneront l'infortune , la calomnie , les persécutions , les regrets , il pleurerait la naissance de ses enfans ; il envierait le sort de ceux qu'une mort prématurée met à l'abri des orages.
La journée s'écoulait, et Brandt n'arrivait pas. Une voiture , un cheval s'arrêtaient-ils à la porte de l'hôtel ? Crettle courait à la croisée et revenait à pas lents s'asseoir auprès de sa maîtresse. On était plongé dans la plus sombre tristesse , un morne silence régnait dans la salle; tout-à-coup
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le fouet des postillons, le galop des chevaux, le bruit des roues réveillent l'attention. « Le voilà, « le voilà , crie une voix de tonnerre. C'est a Brandt , reprend madame de Felsheim. C'est <i lui, poursuit Crettle. » On court, on se presse , on se heurte , madame de Felsheim franchit l'escalier, la cour; la voiture s'ouvre, Werner est à ses pieds. La surprise, la joie, la tendresse, toutes les passions à-la-fois viennent assaillir son ame. Elle ne peut supporter l'excès de son bonheur ; elle perd l'usage de ses sens. On la reporte chez elle; on lui dontie des secours; elle revient, elle cherche Werner, elle le touche , elle s'assure que son cœur n'est pas le jouet d'un songe ; elle veut parler : que dira-t-elle qui rende ce qu'elle éprouve ? Un œil humide de plaisir , un sein palpitant f des bras qui attirent , qui pressent l'homme qu'elle adore, un cœur qui bat avec violence, et qui semble vouloir s'échapper pour s'unir au sien , cent baisers de flamme , voilà le langage , l'éloquence de l'amour ; voilà ce qu'aucun langage n'exprimera jamais.
Crettle était dans une situation tout-à-fait différente. Il avait fallu aider Brandt à descendre de voiture. Son habit coupé à l'épaule , des linges humectés, une certaine pâleur, indiquaient clairement ce qui s'était passé. « Ah ! mon Dieu, dit- « elle , il y a eu une bataille ! — Et une fière. a — Et tu t'es battu ! — Comme un déterminé. (( — Et tu es blessé ! — Ce n'est rien que cela. —
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« Mais — Mais, mais embrasse -moi , fais-
« moi voir mon petit Joseph , et mets -moi lace dessus de l'eau et du sel. » Soutenu sur le bras de Crettle , Brandt monta , et vint rendre ses hommages à madame de Felsheim. Elle savait déjà ce qu'elle devait au brave homme ; elle l'embrassa avec une affection dont Werner la remercia.
Un calme doux, une touchante effusion succédèrent aux premiers transports. On se parlait , on s'interrogeait, on prévenait la réponse par une question nouvelle. Madame de Felsheim voulait tout savoir, jusqu'aux moindres détails : Werner avait à peine le temps de parler, et, toujours modeste, il faisait valoir les exploits des autres et glissait sur les siens. Brandt, impatienté, demanda et obtint la parole. « Un drapeau, enlevé « pai' lui seul, au milieu d'une troupe de janis- « saires.... — Tu es venu me le conserver. — « Son cheval tué sous lui... — Tu m'as remonté « sur le tien. — La plus belle résistance aux efforts « des ennemis... — Tu as percé leurs bataillons. — « Le grand- visir tué de sa main... — Tu en aurais « fait autant, si tu l'avais rencontré. — Quel diable « d'homme êtes-vous ! Il semble à vous entendre « que ce soit moi qui ai gagné la bataille. Je vous « dis, madame, qu'il s'est comporté comme un <c dieu, et la preuve, c'est qu'il revient colonel. « Allons , il n'y a pas à rougir pour cela. Quand on « iï eu le courage de faire de belles choses , il faut « savoir entendre son éloge. — lia raison , dit ma-
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« dame de Felsheim. L'estime des honnêtes gens <t est le prix le plus doux que puisse ambitionner a un héros. Jouis de toute la mienne. Werner « m'a causé de cruelles alarmes ; mais Werner a victorieux me deviendrait plus cher, si mon « amour pouvait s'accroître encore. — C'est de c< lui, reprit le jeune colonel, que j'implore, que <c j'attends le prix le plus précieux. Le jour où a vous reviendrez sera celui de notre commun a bonheur : voilà vos dernières paroles ; elles « m'ont toujours été présentes. — Et crois -tu « que je les aie oubliées ? Mon ami, il est bien (c doux de tenir ce qu'on a eu tant de plaisir à a promettre. »
Nouveaux transports, nouvelles caresses. Le respect filial, l'amitié, l'amour, se confondaient , s'échauffaient mutuellement. Le petit Charles eut aussi son tour. Madame de Felsheim le présenta à Werner. Il le baisa avec tendresse; il répéta des sermens, inutiles sans doute pour un homme d'honneur, mais toujours rassurans pour le cœur timide d'une mère.
Les préliminaires ne furent pas longs. Quand l'amour fait les frais de la noce, on ne s'occupe guère que de lui. Il arriva enfin ce jour, où les amans les plus tendres seront dédommagés de tant de sacrifices; où la vertu va consacrer des délices qu'elle seule peut rendre durables. L'impatient Werner arrive chez son amante , décoré de sa jeunesse, de sa beauté, et des marques de
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son nouveau grade. Madame de Felsheim le reçoit avec une rougeur modeste; mais le désir timide, certain air de langueiu* et de volupté percent malgré les efforts de la décence; on lit aisément dans ses yeux combien elle va être heureuse. Elle ne s'est point parée : en a-t-on besoin à vingt ans ? Ses attraits , sa fraîcheur , ses grâces relèvent la robe la plus simple et du choix le plus heureux : c'est celle qu'elle a reçue de Werner, qu'elle a soigneusement conservée. Ce fut l'offrande du malheur ; c'est maintenant la livrée du plaisir.
Leurs fortunés parens les présentèrent à l'autel. Les traits de madame de Felsheim s'épanouirent; elle osa fixer le célébrant ; elle/ lui répondit sans hésiter ; enfin elle prononça le oui charmant avec une satisfaction qui n'échappa à personne.
Combien l'hymen est doux quand Famour a préparé ses chaînes ! elles sont couvertes de fleurs , le poids en est insensible , c'est le plaisir qui les porte. Werner triomphant ramena sa Sophie. On dîna en famille : le bonheur fuit les importuns. La gaieté franche , la naïve allégresse présidèrent au repas. Werner était assis près de sa femme; il mangeait dans la même assiette, il buvait dans le même verre, il respirait son haleine, ses lèvres s'attachaient sur les siennes , et elle ne s'en plaignait pas.
On se réunit dans l'après-dînée. Le papa et la maman sourirent ; la mariée rougit. Werner l'attira doucement sur ses genoux, et cacha sa rou-
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geur dans son sein. Brandt et Crettle regardaient le tableau dans Téloigneroent. a Cet homme-là ^ ce disait le hussard , est £ait pour briller par- tout. « Je ne crois pas , répondit Crettle , qu'il ait be- « soin, comme monsieur le Baron... — Tais- toi, « nous avons fait une sottise : tâchons de l'oublier. »
Les gens comme il faut de Blekède vinrent féliciter les jeunes époux : l'hôtel ne désemplissait pas. Werner s'ennuyait... oh ! il s'ennuyait !... pas un moment dans la soirée, où il pût parler à sa femme... comme on parle à ce qu'on aime. <c Partons, dit la jeune femme. Il semble que a je t'aie épousé pour ces gens -là. — Ils me « déplaisent autant qu'à toi. — La campagne est « si agréable ! — Pas d'importuns. — Pas de distf tractions. — Tout y rappelle à l'amour. — Ce « n'est que là qu'on jouit de soi-même. — Nous « partirons , ma tendre amie. — Nous partirons , ce mon cher Werner. » On se déshabillait pendant ce dialogue. Werner l'interrompait pour trouver une épingle qui ne se détachait pas assez vite ; il ôtait un bas de soie qui dérobait la jambe la plus mignonne ; il coupait un lacet... dirai-je tout? Oh ! non. Je me défie de ma faiblesse ; je peindrais mal ce qu'ils sentaient si bien.
L'homme d'affaires était venu annoncer la fin des travaux à Felsheim. Il n'y manquait plus rien que sa jolie propriétaire. Tout le monde monta dans la berline du prince Eugène , à l'exception pourtant de madame Werner la mère. Elle avait
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à Blekède ses amis, ses habitudes, et son confesseur : le moyen de s'en éloigner ! Elle se promit bien cependant d'aller quelquefois visiter ses enfans.
On partit par le plus beau temps du monde, et le contentement général ajoutait à l'éclat de la nature : l'œil du bonheur embellit tout. Werner, Sophie et son père , étaient dans le fond de la voiture ; Crettle et Brandt sur le devant ; les deux enfans roulaient alternativement sur les genoux des uns et des autres. On causait , on riait , on chantait ; Werner dérobait un baiser , la jeune femme se hâtait de le reprendre ; Crettle et Brandt s'agaçaient, et se faisaient des mines; monsieur Heidelberg dormait : tout allait à merveille. Quelle différence de ce voyage à celui qu'avait fait madame Werner il y a un an !
On rentra dans cette forêt de Winsen, où il n'arrive jamais d'accidens. C'est bien dommage pourtant. Si le postillon avait cassé une roue à point nommé ; s'il avait conduit ses voyageurs chez des fripons, assez adroits pour se dérober à la justice, et assez bêtes pour crier, sous les croisées de leurs victimes , ce qu'ils peuvent dire tout bas à l'autre bout de la cour, le beau champ que j'aurais là ! le joli épisode pour égayer un voyage ! maudite forêt , où il ne se passe rien que de simple et de naturel !
Le chêne, l'orme, le peuplier, dont le soleil dore la cime , qu'agite doucement un vent frais ;
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l'herbe verdoyante, quelques filets d'eau, qui murmurent sur le caillou et se perdent sous la fougère; la linotte, le bouvreuil, le rossignol, qui mêlent leurs accens, tout invitait à descendre : on gagne tant à s'égarer sous la verdure ! à chaque pas on y trouve l'amour. Sophie à passé son bras droit autour du cou de Werner , dont le bras gauche embrasse sa taille svelte , et l'attire mollement sur son cœur. Deux mains, oisives encore , se cherchent , se rencontrent , se caressent ; les yeux se parlent , se répondent ; les lèvres , à deux doigts de distance, se rapprochent encore, et se quittent à regret. On marche, on s'arrête, on s'assied, on se relève; un npuveau baiser invite à se rasseoir; l'odorant chèvrefeuille, la simple marguerite parent un sein, dont une main jalouse les écarte à l'instant ; cette main perfide ne fait pas grâce à la moindre feuille , elle la poursuit, elle la trouve dans l'asile le plus secret. On feint de se dérober à des larcins, qu'on n'ose pas encourager ; on court , on se cache sous la coudrette ; on est poursuivie , on est prise ; on s'y attendait bien.
En jouant, en folâtrant, en courant, on s'est éloigné de la route , de la voiture , de ses amis. On rit d'abord , on appelle , on tourne , on s'égare davantage. Sophie commence à s'inquiéter, et Werner cherche sérieusement le chemin.
Une petite fille de quinze ans , jolie comme un ange sous sa cotte de bure et son bavolet de toile ^
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avait été le témoin de leurs jeux , et ^'était bieti' gardée de les interrompre. Elle trouvait tant de plaisir à les regarder ! Cachée derrière des branches , elle avançait ou reculait ; elle était toujours à portée de bien voir, et n'avait rien perdu. Une malheureuse épine la piqua à la jambe, elle jeta un cri, etWemer courut à elle. « Que faites-vous ici, « la petite ? — Je vous regarde. Et depuis quand , (t reprit vivement Sophie ? — Depuis que vous « êtes entrés dans le bois. — Vous nous suiviez ' a donc ? — Ah ! mon dieu oui. — Mais c'est fort « mal. — Je ne vous ai pas nui , et j'étais heureuse , « sans trop savoir pourquoi. » Elle rougit en disant cela; Sophie rougit davantage, et baissa les yeux. « Sommes-nous loin de la grande route ? conte tinue Werner en riant. — Vous en êtes à un « quart d'heure. — De quel côté faut-il prendre ? a — • Si je vous le dis , vous vous en irez. — Oh ! « à l'instant. — Et je ne vous verrai plus. — C'est « bien dommage. — Restez encore un peu^ j'irai « me recacher. — Mais ne dirait -on pas qu'elle « sent déjà battre son petit cœur. — Hélas ! oui, « il bat , et bien fort. — C'est de bonne heure. — « On n'est pas maître de cela; — Mais , vois donc , « ma Sophie , vois donc comme elle est bien. — « C'est ce que pense Antoni. — Ah ! c'est Antom « qui vous aime? — Oui, ihonsieur. — Il vous l'a <f dit ? — Est - il besoin de dire cela ? — Comment « donc le savez-vous ? — Il rit quand il me voit ; « il soupire quand il me quitte. — Et quand il
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« est avec vous ? — Il me regarde. — Et vous ? — * Je crois que je rougis. — Voilà tout ? — Oui , a monsieur. — Pauvre petite ! — Mais la première
« fois — La première fois ? — J'irai avec lui
« cueillir le chèvrefeuille et la marguerite. — Ah \ « ah ! — Oui , j'ai vu que cela vous avait fait plaisir. (c Ah , mon ami , continua madame Wemer , a notre imprudence est impardonnable. Voilà « deux enfans qui vont se perdre... Et pourquoi a donc , dit un petit blondin à l'œil bleu , au nez a retroussé , en passant sa tête à travers le feuil- « lage ? Vous étiez si contens tous les deux ! ce « qui rend bien aise, fait -il jamais du mal? « Comment, reprit Werner, ce petit espiègle-là « nous suivait aussi ? — Oh ! mon dieu , non, mon- « sieur. Je cherchais Gui te ; je vous ai vus , ce a n'est pas ma faute ; mais je n'oublierai rien. — « Mon ami , il faut réparer nos torts. — Je crois « qu'il n'y a pas de temps à perdre. Voyons, « Antoni , à quand la noce ? Peut-être jamais , « dit la petite , avec un profond soupir. Et pour- « quoi , mon enfant , reprit la tendre Sophie ? ^- « Le père d' Antoni est riche et le mien est pau- « vre. — Ah ! vous avez aussi votre père ? — Oui , « il est vieux et infirme. — Et vous avez soin « de lui. — Je lui donne tout ce que je gagne; « je ne peux pas laisser manquer mon père : « j'aime mieux ne pas avoir Antoni. » Et elle se mit à pleurer. Ses larmes allèrent au cœur du petit blondin. Il s'approcha d'elle, en pleurant
aussi. « Antoni , dit Werner , Guite va nous conc( duire chez son père , et toi , tu feras avancer « notre voiture, qui est restée sur la grande fi route... Près de Koltz, le bûcheron, continiia c( la jeune fille »; et elle marcha en avant pour indiquer le chemin.
Le papa Brown était assis à sa porte, et se chauffait aux rayons du soleil couchant. Il égrenait des épis de mil, récoltés dans un petit jardin, attenant à une hutte , bâtie en gazon et couverte en chaume. Ses poules coquetaient autour de lui , et se disputaient ce qui s'échappait de ses mains tremblantes; son chien, vieux et fidèle camarade , était couché à ses pieds , et dressa ses oreilles à l'approche du couple aimable. Le bonhomme leva la tête , et s'appuyant sur un bâton noueux, il fut au-devant de Werner et de sa femme. Sophie l'aborda avec cette aimable affa- ' bilité qui gagne tous les cœurs. Elle lui raconta comment ils s'étaient perdus dans la foret , comment Guite les avait tirés d'embarras, comment ils avaient découvert le secret de ses amours. Elle lui laissa pressentir ce qu'elle se proposait de faire pour deux enfans , incapables de prévoir et d'éviter le danger. Le vieux père hocha la tète. « Tous ces richards ont le cœur dur , dit-il ; « le père Antoni ne se laissera pas attendrir. Et a puis c'est fier, ça méprise le pauvre monde. ce Moi , je n'ai rien ; vous le voyez de reste. Mes tf poules , mon chien et Guite , voilà toute mia
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« fortune. — Mais il est donc bien riche ? — a Oh ! je vous en réponds. Ça vous a deux pièces « de toile prêtes à vendre , du fil pour travailler « trois mois , un cochon gras , une vache et son ce veau; que sais -je, moi? — Et combien tout « cela peut -il valoir ? — Oh ! beaucoup; peut- « être cent florins. — Et si Guite en avait autant? a — ^Je ferais le renchéri à mon tour. Écoutez donc/ a Guite est jolie, sage, économe, et un cœur... « un cœur!... Cent florins avec tout ça , et on peut « choisir parmi les plus huppés de la forêt. — Oh ! a mon Dieu , s'écria la petite , qu'est-ce que je « sens donc-là? » C'était une bourse, que la bienfaisante Sophie avait glissée dans sa poche, en causant avec le père Brown. La petite l'ouvre : vingt -cinq ducats !... Quelle fortune ! elle s'assied sur ses talons, compte et recompte son petit trésor dans son tablier de cotonnade rouge; le vieillard ouvre de grands yeux ; Sophie et Werner sourient aux heureux qu'ils ont faits.
La berline arrive en ce moment. Le jeune Antoni voit de l'or... C'est la première fois qu'il en voit, qu'il en touche; il rit, il saute, il embrasse ses bienfaiteurs, et Brandt les gronde... mais il les gronde !... S'éloigner sans rien dire, s'exposer à des accidens , inquiéter ses amis, cela était affreux, épouvantable. On laissa dire le brave homme : sa colère prouvait son attachement. On envoya chercher le père Antoni. Il arriva en grommelant, et s'adoucit tout-à-coup
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à l'aspect de la dot de Guite. Il avait toujours eu en grande estime le père Brown et sa fille ; mais les temps étaient si durs , et ces enfans si jeunes ! Cependant il n'avait rien à refuser à la belle dame; il eh serait tout ce qu'elle voudrait, et cent autres lieux communs dont le père Brown ne fiit pas dupe. On s'expliqua , on se flatta , on s'entendit , et l'affaire fut bientôt conclue , parce que tout le monde y trouvait son compte.
En courant, en jouant, en se caressant, en faisant des mariages , on ne pensait pas au temps qui s'écoulait , et on s'aperçut qu'il était nuit quand elle fut tout-à-fait close. On avait encore trois grands milles à £atire avant d'arriver chez soi, et le plus inikpérieux des besoins, la faim, commençait à se faire sentir : nouvel embarras. Pas de village dans la f(H*ét, qui ne laisse pas d'être étendue, et cependandi il faut souper. Le vieux Brown offrit ses œuh et son pain d'orge ; le père Antoni , un quartier* de lard , du beurre et de la piquette ; l'offre fiit acceptée d'aussi bon cœur qu'elle avait été faite.
Guite ramassa du bois sec, Antoni battit le briquet, Brandt creusa une cuisine à grands coups de pioche, Crettle cassa les œufs et les battit, monsieur Heidelberg cueilht une salade, Sophie l'éplucha , Werner souffla le feu ; les deux pères parlaient affaires ; tout le monde était oc-* cupé. En moins d'une demi-heure on servit sur le gazon ; les convives formèrest un cerde , et à
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la lueur d'une lampe , suspendue à une branche , on commença un repas champêtre , qu'égayèrent la petite chanson, et la musette du jeune Antoni. On but , on mangea ; la musette allait toujours ; Brandt et Crettle se levèrent , et commencèrent la valse ; Sophie prit son Wemer et suivit leur exemple; le papa Heidelberg voulut s'essayer encore avec la petite Guite ; le lieu , le moment, et peut-être la piquette avaient mis tout le monde de bonne humeur. On se sépara enfin très-satisfaits les uns des autres; les voyageurs remontèrent en voiture , et ne firent qu'un somme jusqu'à Felsheim , où ils arrivèrent au point du jour.
Puissent, mon cher lecteur, les douces illusions de la vie te suivre dans les bois, dans les villes , à la table et au lit ! Puisses-tu sur-tout y trouver une Sophie !