‹ Œuvres complètes de Regnard (volume 2)Chapitre 164 sur 189 · ANGÉLIQUE, COLOMBINE; ARLEQUIN · texte numérisé non relu

ANGÉLIQUE, COLOMBINE; ARLEQUIN

en procureur; UN PEINTRE, UN PRÊTEUR «ir sage., UN LAQUAIS.

ANGÉLIQUE

Ah! Colombine, que me dis-tu? Quoi! monsieur Griffon que j'ai tant de fois rebuté, est présentement avec mon père, et il lui parle de mariage ?

COLOMBINE

Il est trop vrai, madame ; et le pis de l'affaire,^ c'est que votre père lecoute, parcequ il dit qu'il n'est plus procureur. Je l'ai vu entrer d'un air des plus magistrats : une perruque flottante, le rabat en cravate, les bras en zigzag, une robe troussée jusqu'au quatrième bouton, dont un grand laquais portoit la queue cwn comento; enfin avec tous les airs d'un petit maître de palais.

ANGÉLIQUE

Ah ciel ! je suis perdue si mon père l'écoute.

COLOMBINE

Oui, c'est un terrible contre-temps; votre affair<^

étoit en bon train avec Octave. Mais ne défiespërons encore de rien. Voici rkomme.

ARLEQUIN, en monsieur Griffon.

Tortille, tortille ma queue. Tortille, tortille, tortille.

LE LAQUAIS

Mais, monsieur, c'est encore votre robe de pro' cureur ; elle est trop courte de cinq quartiers*

ARLEQUIN

Tortille , tortille.

LE LAQUAIS

Mais, monsieur, je tortille tant que je puis.

ARLEQUIN

Tortille, tortille encore; il ne faut pas qu'elle soit plus grosse qu'une saucisse , cela a l'air magistrat, (apercevant Angélique.) Ab ! ma princesse ! (vers son laquais.) Étale, étale. (Vers Angélique.) Vous voyez, ma princesse, (vers

le laquais.) Étale ma queue, étale, étale, (vers Angélique.)

Excusez, madame; c'est que ce maraud-là n'est pas encoi'e stylé à l'exercice de lu tobe* Vous voyez , charmante Angélique, un échappé de là chicane, que le désir de vous plaire a fait voler à tin rang où il sem-^ ble qu'un procureur n'eût jamais osé prétendre. Je Vous pardonne, belle mignonne^ dontje voudrois faire mainte expédition , je vous pardonne tous les con-* tredits que vous avez faits à ma passion. C'étoit trop peu pour vous qu'un procureur, quoiqu'il y ait des femmes de procureur qui, au sac d'or et au carreau près, le portent aussi haut que les plus huppées de

la robe. Mais on peut dire, charmant tiret qui enfilefe tous les rôles de mon an^our, que quand on n'a pat ce que Ton aime^ le diable emporte ce qu^on a.

COLOMBINEi

Comment y monsieur! vous pouvez donc donner le sac d'or et le carreau à madame votre épouse? Oh! pour cela^ c'est un grand avantage d'avoir le droit de se laisser tomber de son. haut sur les genoux, sans être en risque de se blesser.

ARLEQUIN

Ce n'est rien que tout cela. J'aile droit de porter h robe rouge.

ANGÉLIQUE et GQLOM^INE^ ensemble.

La robe rouge l

AALEQUI!^.

Ah! ma foi, c'est une jolie.chose. Je n atois jusquà présent connu que les plaisirs que cauiient les profits d^une bonne études mais les honneurs chatouillent le cœur de bien près. Mcm marchand m'a apporté pour ma robe le plus beau drap écarlate rouge qu'on ait jamais vu : c'est du même que sont habillés les Inou^queCaires gris et noirs.

COLOMaiNE^

Mais, monsieur^ étes^vous déjà e& possession àé Irotre charge?

Noti pas tout-à-lait : il y manque encoi'e quelques petites formalités qu^il faut terminer; mais comme tous les plaisirs ne sont quci dan« la jouissancoi je les

SCÈNES AJOUTÉES. siS5

prends toujours par intérim* Et, à tous dire le vrai^ je ne me fais encore porter la queue fpe chez mes bons amis et dans les rues détournées. J ai aussi fait faire par avance mon portrait, que je ferai graver au burin au premier jour.

GOLOMBINB.

Comment! monsieur Griffon gravé au burin? Savez-vous bien qu il n^y a que les hommes illustres qui se fassent graver?

ARLEQUIN

Oh ! je ne serai pas le premier greffier qui se soit fait graver en robe magistrale; et d'un bon original, on ne peut trop multiplier les copies* Savec-vouscom« ment j'y suis représenté? En robe rouge , ma princesse j. en robe rouge. Ma foi, on a beau avoir du mé-^ rite, il &ut pour l'indiquer mettre une enseigne à sa porte,

COI.0M0INË4

Monsieur Griffon , les emplois sont justement comme ces lierres qui ruinent souvent les murailles qu'ils parent.

ARLEQUIN

J'ai du crtdit, ma bonne, j'ai du crédit; et un pro-' cureur adroit qui exerce une charge de greffier a de grandes ressources. Voulez -vous voir mon portrait?

ANGÉLIQUE4

L^ez^vous ici?

ARLEQUIN

le fais toujours venir mon peintre avec moi. Car

a56 LA FOIRE SAINT-GÊRMAtN.

comme jy ^^^^ p^int in magijsttalibus , je sois bieii aise de le faire Toir à tout le monde pour en aToir leur avis. Entrez^ monsieur le peintre. Vous allez voir uii portrait achevé; il me ressemble parfaitement.

(Le peintre expose le portrait en yue.)' ARLEQUIN^ ^ers Angélique.

Eh bien ! madame^ que vous semble de la robe?

LE PEINTREi

Monsieur y je Fai fait voir à toutes Ids {jjërsdhneë chez qui vous m'avez envoyé, et il n'y a personne qui n'ait dit qu'il* n'y manquoit que la parole, et que ce n étoit pas ce qui en étoit le plus mauvais. On vous a, à cela près, fort bien reconnu.

ARLEQUIN

Avec cette robe? Mais cela est admirable , ^ué cette affairera ait déjà fait un si grand bruit dans lé monde! Elle me fera hcmneur. Oh! ma foi, il faut avouer que cela distingue bien un homme.

ANGÉLIQUE

Il me semble (}ue vous êtes peint uH peu trop jeune.

ARLEQUIN

Points point, ma princesse ; c'est la tohe rotîge qui le fait paroître : ce n'est pas que depuis que je suis! à traiter de cette affaire , je me sens rajeuni de plud de dix ans.

GOLOMBINE.

Il me semble aussi que vous avez les yeux plus pe« lits et plus érailléS) le nez plus épaté^ le menton pîud

SCÈNES AJOUTÉES. aS?

long, la bouche plus ouverte ^ et tout le visage un peu plus baroque que votre portrait.

ARLEQUIN

C'est ce diable d*habit noir qui fait cela; et quoique ma charge me revienne à trois cent mille livres^ je donnerois volontiers cent mille francs davantage, sijepouvois avoir le reste de Féquipage.aussi rouge que larobe* Mais, monsieur le peintre, vou&avez mis du noir à ma robe rouge? * ' ,

LE PEINTRE

C'est Tombre, monsieur.

ARLEQUIN

C'est tout ce qu'il vouei plaira ^ il foudra l'ôter. Je ne veux point de noir , je ne veux que du rouge.

LE PEINTRE

Mais, monsieur, permettez-moi de vous dire que ^ce qui est de relief doit être dans sa couleur naturelle, et que ce qui est dans le fond doit être obscurci par Fombre. Ce sont là les principes;

ARLEQUIN

Oh! monsieur, les principes en ont menti, et il ne sera pas dit que je serai magistrat dans le relief, et procureur dans le fond. Il ne faudroit pour l'achever que lui mettre sur les bras trois ou quatre sacs à procès; tout le monde diroit : Voilà monsieur Griffon, le procureur, qui va au Châtelet obtenir une sentence par défaut. Je veux me distinguer, entendez-vous, monsieur le peintre? ainsi ôtez-moi tout ce noir-là, et

m'y mettez du rouge, et bien rouge. 6. Il

. I.E PJÇINTftE.

Mais, monsieur, la peinture...

ARLEQUIN

Oh! monsieur, la peinture, la peinture... Mais cet hommeJà me feroit perdre Tesprit. C'e^t que vQud autres ¥i>us n entrez point dans tout^s^lee l>eaut& d une robe rouge; et afin que you^ le cachiez, il n'y a rien àe si beau que le rouge, car lé rouge ^st une couleur... Ënfin^ rien ne distingue tant que le rouge^ et quand on peut avoir du rouge, il faut être du der^ nier fou pour ne pas prendre du rouge*

GRAPILLE, entraatf bas à M. Giiffoa.

Monsieur, j ai trouvé monsieur 6rippe-«ou; il dit comme cela que votre affaire est 'rompue, et que le^ bpurses sur lesquelles il avoit compté lui ont man*' que de parole.

/ ARLEQUIN

Cet homme vient ici bien mal à propos, (il ie tire à quartier.) Mais, monsieur Grapille, d'où vient donc ce changement? Ne leur a-t*on pas fait entendre que je prendrais les précautions pour leur en faire une constitution sur le pied que les gens d af£sures fonC leurs billets?

GRAPILLE.

Oui, monsieur; mais ils disent qu'il n*y a plus de sdreté pour Temploi.

Il n'y a plus de sûreté pour l'emploi 1 sur une charge de greffier qui est entre les mains d'un procu'

SCÈtrpS AJOUTÉES. a50

reur, d'un procuj^r qui hypothé^v^ Lef j^gçs é^ s» charge, et même le tour du bâton ({u'il prétend ^ira valoir à cent pour cinq!

Cependant ils n'en ont youln ri^h faiire. Jl leuf a même fait entendre , quoique 9ans fondement, mais c'étoitpoiir les résoudre plus tét^ que vous étiez sans quartier, înâexible, sans pitié, et il Içur » même pro* tnis que vous seriez sans justice.

ABLEQUIN^

Et avec tout cej^?

GRAPILLS.

Us n'en ont voulu rien faire.

ARLEQUIN

Les marauds t S& veulent me tenir Iç pied âu? la gorge, mais j^ Leur ferai bien .connaîtra... S^rvjitçur, mesdames.

( Il veut s*ea aller. )

LE PEIfiTTUC.

ïlt votre portrait, monsieur?

ARLEQUlSr.

J'ai autre diiose en tête présentement que ipaon portrait. Adieu.

LE PEtflTBE.

Gomment, monsieur? Je prétends que vmi$ me payiez. Le portrait vaut trente pistolet en i::Qbe ronge; C*est un prix fait*

ARLEQUIN

Je n'ai plus, besoin de la robe rouge; je n'ai plus la

^6o LA FOÏRE SAIÏ^f -GERMAIN.

charge, et je ne regarde plus cela %omme mon por^ trait.

GRAPILLE.

Pourquoi, monsieur? il vous ressemble si bien! faites-y mettre une robe noire^

LE PE^IMTRB.

Gela ne se pourroit pas; la tête est faite pour une robe rouge, et il faudroit rejEaire un autre portrait.

ARLEQUIN

Eh bien! gardez votre portrait, je n'en ai que faire. Quand une paire de souliers ne m'accommode pas, je la laisse au cordonnier, et il la vend à un autre.

LE PEINTRE

Il n'en est pas de même d'un portrait, monsieur : tous les visages ne se ressemblent pas; et d'ailleura un procureur en robe rouge n'est pas de défaite, et il me faut de l'argent.

De l'argent! de l'argent! Mais voyez donc cet impertinent ! Traiter ainsi un homme qui a pensé être de qualité ! Savez-vous bien , mon petit ami , que si je prends mon écritoire...

LE PEINTRE

Savez-vous bien, monsieur le procureur, que je veux être payé, et en justice mémel

ARLEQUIN

Oui dà, en justice 1 c'est où je t'attends, en justice.

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