SCÈNE IL
BRADAMANTE
Ciel! que voi^je?
ROGER
Le coloris de mon visage vous surprend? Appre« nez que dqpuis deux cents ans les hommes ont changé du t>la9C au noir, et les femmes du noir au blanc et au rouge.
BRADAMANTE
^oi! il y a deux cents ans<{ue je nai vu le jour?
ROOER.
Assurément.
BRADAMA'NTE.
Hélas ! je ne trouverai donc plus lamant 4]ui m'étoit destiné pour époux ?
ROGER
Oh! pour des amants, vous n'en manquerez pas ; mais pour des épouseux,' ntra avis in terris. Vous étiez donc fille quand vou» vous êtes endoimie ?
BRAOAMANTE.
Vraiment oui.
ROGER
Et l'êtes-vous encore?
BRAnAMANTE.
Assurément.
ROGER
La chose est problématique, et je crois que vous n*auriez pas dormi si tranquillement. Mais dites-moi, je vous prie, comment faisoit-on Famour de votre temps?
BRADAMANTE
Le cœur se payoit par le cœur. Une fille croyoic tout ce que lui disoit son armant, et Famant ne disoit que ce qu'il pensoit. La tendresse duroit autant que la vie; plus on étoit amoureux, plus on écoit aimé; {)lus on étoit aimé , plus on étoit fidèle ; et on ne consultoit que Famour pour faire les mariages,- .
ROGER
Oh ! que ce n'est plus le temps ! Quand on veut se marier aujourd'hui , on va chez le père et la mère , marchander une fille comme une aune de drap : et tel qui croit acheter la pièce tout entière trouve souvent qu on en a levé bien des échantillons. Mais de votre temps , comment un mari vivoit - il avec sa femme?
BRADAMANTE
Dans une union charmante ; la volonté, les biens, les plaisirs, tout devenoit commun sitQt qu on s'étoit donné la foi.
ROGER
Oh! que ce n'est plus le temps l Premièrement, dans ce $iécle-ci, il n'y a plus de foi à donner, et la communauté ne subsiste que dans les articles du con-« trat. Un mari n'a rien de commun avec sa femme que Je nom et la qualité; il a sa table seul, son carrosse seul, sa chambre seul; il n'y a que son lit que bien souvent il n'a pas tout seul. Mais, de votre temps, avoit-Qi^ trouvé l'art de s'égorger gyec la plume! Plaidoit-on vigoureusement? Qui est-ce qui rendoit Ig justice?