‹ uvres complètes de Regnard (volume 3)Chapitre 3 sur 15 · NOTICE SUR REGNARD · texte numérisé non relu

NOTICE SUR REGNARD

Jean-François Regnard, le meilleur de nos poètes comiques après Molière, naquit à Paris, Tan i656. Fils unique et héritier d'un bien considérable, il reçut une éducation proportionnée à sa fortune. Il étoit grand, bien fait, et de fort bonne mine. Son père étant mort comme il finissoit ses exercices à l'académie , il $e trouva en jouissance d'un revenu qui le mit en état de figurer dans le grand monde : cependant le goût de voyager l'emporta sur les plaisirs, que son opulence pouvoit lui procurer dans sa patrie.

De tous les pays qui excitoient la curiosité de Begnard, l'Italie lui parut mériter la préférence. Ce voyage fut des plus heureux ; car s'étant trouvé dans le cas de jouer, et de jouer très gros jeu, la fortune lui fut si favorable, qu'il rapporta à Paris , tous les frais de son voyage compris , plus de dix mille écus.

Cette somme, jointe à la succession de soa

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père, qui moiitoit à quarante mille écus, auroît dû fixer Regnard à Paris ; mais le souvenir flatteur des plaisirs qu'il avoit goûtés en Italie l'y appela une seconde fois.

Étant à Bologne, il devint amoureux d'une dame provençale, qu'il n'a fait connoître que sous le nom d'Elvire, etlemaride cette dame que sous celui de de Prade. Quoi qu il en soit, après diverses aventures, cette dame lui proposa de revenir en France ; et Regnard , trop épris des charmes de sa maîtresse pour lui refuser sa demande , saisit la première occasion qui se présenta, et s'embarqua avec la dame provençale et son mari à Givita-Vecchia , sur une frégate angloise, qui faisoit route pour Toulon. Après quelques jours de navigation, cette frégate fut attaquée par deux vaisseaux algériens ; et après un combat de trois heures, dans lequel le capitaine anglois perdit la vie , le reste de l'équipage fut obligé de se rendre au pouvoir des corsaires , qui conduisirent leur prise à Alger. Ce malheur arriva le l\ octobre 1678.

Regnard, à peine arrivé à Alger, y fut vendu quinze cents livres, et la belle Provençale mille livres. Gomme il avoit toujours aimé la bonne chère et qu'il étoit grand faiseur de ragoûts , son habileté en ce genre lui procura l'emploi de

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cuisinier chez son maître Achmet-Talem ; et bientôt ses manières prévenantes, son enjouement, et sa bonne mine, le firent aimer des femmes de cet Algérien. Mais Achmet-Talem , homme cruel et jaloux, ayant découvert ses intrigues , le livra à la justice pour être puni selon la rigueur des lois, qui ordonnent quun chrétien, trouvé en flagrant délit avec une mahométane, expie son crime par le feu, ou se fasse mahométan. Le consul de la nation françoise, qui avoit reçu depuis peu de jours une somme considérable pour racheter Regnard, ayant appris le malheur qui lui étoit arrivé, interposa son autorité, et alla trouver Achmet-Talem, qui d'abord ne voulut rien écouter. Mais le consul , ne se rebutant pas, lui représenta que rien n'étoit plus trompeur que les apparences; que, quand même la chose seroit vraie, il y auroit peu de gloire à lui de faire périr son esclave; que d'ailleurs, en le perdant, ii perdoit une somme considérable qu'il avoit à lui donner pour sa rançon. Cette dernière raison fut plus forte que les autres : Achmet-Talem se laissa gagner. Il retira Regnard des mains du divan , en avouant qu'il Tavoit accusé sur un simple soupçon , et que son crime n'étoit confirmé par aucune preuve; «et il le remit en liberté, après avoir

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reçu le prix dont il étoit convenu avec le con*

6ul ( I ).

Voilà comment Regnard raconte ses aventures d Alger, dans son petit roman intitulé la Pro^ vencale. où il ne fait aucune mention de son voyage de Constantin ople. On ignore les raisons qui ont pu l'obliger à garder le silence sur son séjour en cette ville; mais voici la vérité du fait. Au bout de quelque temps de séjour à Alger, son maître Achmet-Talem , ayant affaire pour son commerce avec les ministres de la Porte Ottomane, l'emmena avec sa Provençale à Gonstantinople, où ils essuyèrent, pendant plus de deux ans, une captivité très rigoureuse. Enfin Regnard ayant trouvé le moyen défaire savoir sa triste situation à sa famille, on lui envoya douze mille livres , qui servirent à payer sa rançon, celle de sa Provençale, et celle de son valet-de-chambre; et ils repassèrent tous les trois en France, sur un vaisseau françois qui les mena heureusement à Marseille. Regnard, ayant ainsi recouvré sa liberté, revint aussitôt à Paris , portant avec lui la chaîne dont il avoit été chargé pendant son esclavage, et qu'il a toujours conservée avec soin dans son cabinet, pour se rappeler incessamment la mémoire de cette disgrâce. Mais il

(i) Voyez LA Provençale, à la fin de ce volume.

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ne fut pas guéri pour cela de sa passion pour Jes voyages.

En recouvrant sa liberté et celle de sa belle maîtresse, Regnard reçut la nouvelle delà mort de de Prade, qui étoit resté à Alger; de sorte que rien ne s'opposoit plus à son bonheur, que les scrupules d'Elvire, qui par bienséance demanda quelque temps pour marquer le deuil de son époux. Tout amoureux qu étoit Regnard, il ne put sopposer à ce que souhaitoit la belle Provençale; et pour mettre ordre à ses affaires, il revint à Paris avec Elvire, pour attendre cet heureux moment , où il devoit être récompensé de toutes les disgrâces qu'il avoit éprouvées pour cette belle personne. Mais le sort en décida autrement: ce mari, qui depuis huit mois étoit au rang des morts, reparut tout-à-coup, accompagné de deux religieux Mathurins qui Tavoient racheté à Alger, et qui le présentèrent à son épouse. Le retour de de Prade fut célébré par une nouvelle noce. Regnard, pénétré, comme on peut le penser, de cet événement, ne voulut point être présent à cette cruelle cérémonie : il quitta Paris pour la troisième fois , dans le dessein de n'y revenir que lorsqu'il seroit guéri de son amour.

Il partit de nouveau de Paris le 26 avril i68ï,

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et s en alla en Flandre et en Hollande , puis en Danemarck et en Suéde. Etant à la cour de Suéde, le roi l'engagea à voir la Laponie, et lui offrit toutes les commodités nécessaires pour y aller. Regnard, à la sollicitation de ce prince, entreprit ce voyage, et partit pour cette grande entreprise. Il s'embarqua à Stockholm, pour passera Torno, le mercredi 2 3 juillet de la même année, avec deux gentilshommes françois , les sieurs de Fercourt et de Gorberon. Il parcourut toute la Laponie. Il arriva à Torno , qui est la dernière ville du monde du côté du nord , située à l'extrémité du golfe de Bothnie. Il remonta le fleuve qui porte le même nom que cette ville , et dont la source n'est pas éloignée du cap du nord. Il pénétra jusqu'à la mer Glaciale, et l'on peut dire qu'il ne s'arrêta qu'où la terre lui manqua. Enfin , il arriva le 22 août suivant à la montagne de Metawara , où il fut obligé de terminer sa course. Et ce fut au haut de cette montagne qu'il grava sur un rocher , en quatre vers latins ,^ pour lui et ses camarades , cette inscription :

Gallia nos genuit, vidit nos Afiica , Gangem Hausimus, Europamque oculis lustravimus omnem ; Gasibus et variis acti terrâque manque, Hîc tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.

De Fercourt, de Gorberon, Regnaro.

Anno 1681, die 22 Augusti.

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Voici la traduction qu'en donne le voyageur La Motraye (tome i , page 3 60^ édition in-folio. La Haye , 1 7 2 7 ). Il la vit en 1 7 1 8 , plus de trentesix ans après le passage des trois voyageurs françois.

"La France nous a donné la naissance. Nous «avons vu l'Afrique et le Gange, parcouru «toute l'Europe. Nous avons eu différentes « aventures, tant par mer que par terre; et nous « nous sommes arrêtés en cet endroit , où le « monde nous a manqué. «

Après cette expédition , Regnard revint à Stockholm, et rendit compte au roi de tout ce qu'il avoit vu de remarquable en Laponie , des mœurs , de la religion , et des usages singuliers de ses habitants. Il ne demeura que fort peu de temps à Stockholm ; il en partit le 3 octobre 1 68 1 . Il traversa la mer Baltique, et vint débarquer à Dantzick , d'où il passa en Pologne , de, là en Hongrie , et ensuite en Allemagne ; et enfin , après deux ans d'absence, il revint en France le 4 décembre i683, entièrement guéri de son amour et de sa passion pour le jeu et pour les voyages.

Pour lors il fixa son séjour à Paris, où la fortune lui permit de passer sa vie avec beaucoup dagréments. Il acheta une charge de trésorier

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