‹ uvres complètes de Regnard (volume 4)Chapitre 153 sur 181 · ANGÉLIQUE, COLOMBINE; ARLEQUIN · texte numérisé non relu

ANGÉLIQUE, COLOMBINE; ARLEQUIN

en procureur; UN PEINTRE, UN PRÊTEUR sur gages, UN LAQUAIS.

ANGÉLIQUE

Ah! Colombine, que me dis-tu? Quoi! monsieur Griffon que j'ai tant de fois rebuté, est présentement avec mon père, et il lui parle de mariage ?

COLOMBINE

Il est trop vrai, madame; et le pis de l'affaire, c'est que votre père 1 écoute, parcequ il dit quil n'est plus procureur. Je l'ai vu entrer d'un air des plus magistrats : une perruque flottante, le rabat en cravate, les bras en zigzag, une robe troussée jusqu'au quatrième bouton, dont un grand laquais portoit la queue cujii comento; enfin avec tous les airs d'un petit maître de palais.

ANGÉLIQUE

Ab ciel ! je suis perdue si mon père Técoure.

COLOMBINE

Oui , c'est un terrible contre-temps ; votre affaire

LA FOlHi: SAiNT-GliHMAiN. iWi

étoit en bon train avec Octave. Mais ne désespérons encore de rien. Voici Ihomnie.

ARLEQUIN, en uionsicur Griffon .

Tortille, tortille ma queue. Tortille, tortille, tortille.

LE LAQUAIS

Mais, monsieur, c'est encore votre robe de procureur; elle est trop courte de cinq quartiers.

ARLEQUIN

Tortille, tortille.

LE LAQUAIS

Mais, monsieur, je tortille tant que je puis.

ARLEQUIN

Tortille, tortille encore; il ne faut pas qu'elle soit plus grosse qu'une saucisse , cela a l'air magistrat, (apercevant Angélique.) Ah ! ma princesse ! (vers son laquais.) Etale, étale, (vers Angélique.) Vous voyez, ma princesse. (vers

le laquais.) Etale ma queue, étale, étale, (vers Angélique.)

Excusez, madame; c'est que ce maraud-là n'est pas encore stylé à l'exercice de la robe. Vous voyez, charmante Angélique, un échappé de la chicane, que le désir de vous plaire a fait voler à un rang où il semble qu'un procureur n'eiit jamais osé prétendre. Je vous pardonne, belle mignonne, dontjevoudrois faire mainte expédition, je vous pardonne tous les contredits que vous avez faits à ma passion. C'étoit trop peu pour vous qu'un procureur, quoiqu'il v ait des femmes de procureur qui, au sac d'or et au carreau près, le portent aussi haut que les plus huppées^ de

la robe. Mais on peut dire, charmant tiret qui enfilez tous les rôles de mon amour, que quand on n'a pag ce que l'on aime, le diable emporte ce qu'on a. '

COLOMBINE

Comment, monsieur! vous pouvez donc donner le sac d'or et le carreau à madame votre épouse? Oh! pour cela, c'est un grand avantage d'avoir le droit de se laisser tomber de son hatit sur les genoux, sans être en risque de se blesser.

ARLEQUIN

Ce n'est rien que tout cela. J'ai le droit de porter là robe rouge.

ANGÉLIQUE et COLÔMBIKE, ensemble.

La robe rouge !

ARLEQtJIN.

Ah! ma foi, c'est une jolie chose. Je n'avois jusqu'à présent connu que les plaisirs que causent les profits d'une bonne étude; mais les honneurs chatouillent le cœur de bien près. Mon marchand m'a apporté pour ma robe le plus beau drap écarlate rouge qu'on ait jamais vu : c'est du même que sont habillés les mousquetaires gris et noirs.

COLOMBINE

Mais, monsieur, êtes-vous déjà eh possession de votre charge?

ARLEQUIN

Non pas tout-à-fait : il y manque encore quelques petites formalités qu'il faut terminer; mais comme tous les plaisirs n^ sont que dans la jouissance j je Je^

SGÈNFS AJOUTÉES. aSfi

jjrends ton jouis par inUrini. Kt, à vous dire le vrai, je ne me tais encore porter la queue que chez mes bons amis et dans les rues détournées. J ai aussi fait faire par avance mon portrait, que je ferai graverau burin au premier jour.

COLOMBINE

Comment! monsieur Griffon gravé au burin? Savez-vous bien qu il n'y a que les hommes illustres qui se fassent graver?

ARLEQUIN

Oh! je ne serai pas le premier greffier qui se soit fait graver en robe magistrale; et d'un bon original, on ne peut trop multiplier les copies. Sa vez-vous comment j'y suis représenté? En robe rouge, ma princesse, en robe rouge. Ma foi, on a beau avoir du mérite , il faut pour l'indiquer mettre une enseigne à sa porte.

COLOMBINE

Monsieur Griffon , les emplois sont justement comme ces lierres qui ruinent souvent les murailles qu'ils parent.

ARLEQUIN

J'ai du crédit, ma bonne, j'ai du crédit; et un procureur adroit qui exerce une charge de greffier a de grandes ressources. Voulez -vous voir mon portrait?

ANGÉLIQUE

L'avez-vous ici?

ARLEQUIN

Je fais toujours venir mon peintre avec moi. Cai

comme j'y suis peint in magistralibus ^ je suis bien aise de le faire voir à tout le monde pour en avoir leur avis. Entrez, monsieur le peintre. Vous allez voir un portrait achevé; il me ressemble parfaitement.

(Le peintre expose le portrait en vue. ) ARLEQUIN, vers Angélique.

Eh bien ! madame, que vous semble de la robe?

LE PEINTRE

Monsieur, je Tai fait voir à toutes les personnes chez qui vous m'avez envoyé, et il n'y a personne qui n'ait dit qu'il n'y manquoit que la parole, et que ce n'étoit pas ce qui en étoit le plus mauvais. On vous a, à cela près, fort bien reconnu.

ARLEQUIN

Avec cette robe? Mais cela est admirable , que cette affaire-là ait déjà fait un si ^rand bruit dans îe monde! Elle me fera honneur. Oh! ma foi, il faut avouer que cela distingue bien un homme.

ANGÉLIQUE

Il me semble que vous êtes peint un peu trop jeune.

ARLEQUIN

Point, point, ma princesse ; c'est la robe rouge qui le fait paroître : ce n'est pas que depuis que je suis à traiter de cette affaire, je me sens rajeuni de plus de dix ans.

COLOMBINE

Il me semble aussi que vous avez les yeux plus petits et plus éraillés, le nez plus épaté, le menton plus

SCI^NES AJOUTÉES. aS^

lon{;, la bouche |)lu3 ouverte, et tout le visage un peu plus baroque rjuc votre portrait.

ARLE(^UIN.

C'est ce diable d'habit noir qui fait cela; et quoique ma char(;e me revienne à trois cent niille livres, je donncrois volontiers cent mille francs davanta^^e, si je pouvois avoir le reste de l'éipiipaMe aussi rouge que la robe. Mais, monsieur le peintre, vous avez mis du noir à ma robe rouge?

LE PEINTRE

C'est 1 ombre, monsieur.

ARLEQUIN

C'est tout ce quil vous plaira, il faudra l'ôter. Je ne veux point de noir, je ne veux que du rouge.

LE PEINTRE

^ Mais, monsieur, permettez-moi de vous dire que ce qui est de relief doit être dans sa couleur naturelle, et que ce qui est dans le fond doit être obscurci par l'ombre. Ce sont là les principes.

ARLEQUIN

Oh! monsieur, les principes en ont menti, et il ne sera pas dit que je serai magistrat dans le relief, et procureur dans le fond. Il ne faudroit pour l'achever que lui mettre sur les bras trois ou quatre sacs à procès; tout le monde diroit : Voilà monsieur Griffon, le procureur, qui va au Châtelet obtenir une sentence par défaut. Je veux me distinguer, entendez-vous, monsieur le peintre? ainsi ôtez-moi tout ce noir-là, et m'y mettez du rouge, et bien rouge.

LE PEINTRE

Mais, monsieur, la peinture...

ARLEQUIN

Oh ! monsieur, la peinture, la peinture.;-. Mais cet homme-là me feroit perdre Tesprit. C'est que vous autres vous n'entrez point dans toutes les beautés d'une robe rouge; et afin que vous le sachiez, il n'y a rien de si beau que le rouge, car le rouge est une couleur... Enfin, rien ne distingue tant que le rouge; et quand on peut avoir du rouge, il faut être du dernier fou pour ne pas prendre du rouge.

GRAPILLE, entrant, bas à M. Griffon.

Monsieur, j'ai trouvé monsieur Grippe-sou; il dit comme cela que votre affaire est rompue , et que les bourses sur lesquelles il avoit compté lui ont manqué de parole.

ARLEQUIN

Cet homme vient ici bien mal à propos. (Il le tire à quartier. ) Mais , monsieur Grapille, d'où vient donc ce changement? Ne leur a-t-on pas fait entendre que je prendrois les précautions pour leur en faire une constitution sur le pied que les gens d'affaires font leurs billets?

GRAPILLE.

Oui, monsieur; mais ils disent qu'il n'y a plus de sûreté pour l'emploi.

ARLEQUIN

Il n'y a plus de sûreté pour l'emploi ! sur une charge de greffier qui est entre les mains d'un procn-

SCÈNES AJOUTÉrS. i%

reur, d'un procureur qui hypothèque les c,a{]e9 de sa charge, et même le tour du bûtou qu'il prétend tiaire valoir à cent pour cinq!

GRAPILLE.

Cependant ils n'en ont voulu rien faire. Il leur a même fait entendre, quoique sans fondement, mais c'étoitpour les résoudre plus tôt, que vous étiez sans quartier, inflexible, sans pitié, et il leur a même promis que vous seriez sans justice.

ARLEQUIN

Et avec tout cela?

GRAPILLE.

Ils n'en ont voulu rien faire.

ARLEQUIN

Les marauds ! ils veulent me tenir le pied sur la gorge, mais je leur ferai bien connoître... Serviteur, hiesdames.

(Il veut s'en aller.)

LE PEINTRE

Et votre portrait, monsieur?

ARLEQUIN

J'ai autre chose en tête présentement que mon portrait. Adieu.

LE PEINTRE

Comment, monsieur? Je prétends que vous me payiez. Le portrait vaut trente pistoles en robe rouge; c'est un prix fait.

ARLEQUIN

Je n'ai plus besoin de la robe rouge; je n'ai plus La

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charge, etje ne regarde plus cela comme mon portrait.

GRAPILLE.

Pourquoi, monsieur? il vous ressemble si bien! faites-y mettre une robe noire^

LE PEINTRE

Cela ne se pourroit pas; la tête est faite pour une robe rouge , et il faudroit refaire un autre portrait.

ARLEQUIN

Eh bien ! gardez votre portrait, je n'en ai que faire. Quand une paire de souliers ne m'accommode pas. je la laisse au cordonnier, et il la vend à un autre.

LE PEINTRE

Il n'en est pas de même d'un portrait, monsieur: tous les visages ne se ressemblent pas; et d'ailleurs un procureur en robe rouge n'est pas de défaite, et il me faut de l'argent.

De l'argent I de l'argent! Mais voyez donc cet impertinent ! Traiter ainsi un homme qui a pensé être de qualité! Savez-vous bien, mon petit ami, que si je prends mon écritoire...

LE PEINTRE

Savez-vous bien, monsieur le procureur, que je veux être payé, et en justice même!

ARLEQUIN

Oui dà, en justice! c'est où je t'attends, en jus tice.

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