UNE PETITE FILLE, APOLLON, THALIE
LA PETITE FILLE
N'est-ce pas VOUS , monsieur, qui êtes le seigneur de ce village-là, et qui vous appelez Apollon?
APOLLON
Oui, belle mignonne. Qu'y a-t-il pour votre service?
THALIE
Voilà un tendron qui ne seroit pas mauvais pour remeubler le Parnasse, à la place de quelque Muse surannée.
LA PETITE FILLE
Je me suis échappée de chez nous pour vous faire une prière. Jaime la comédie italienne à la folie, et ma bonne-maman ne veut pas m'y mener.
THALIE
C'est une folle. Il faut y aller sans elle : vous ne serez pa« la première.
SCKNr, III. M
Al'Of^LON.
Votre mère a tort, ma belle enfant, de vous priver du plaisir le plus affréablc et le plus innocent cpi'il y ait aujourdliui.
THALIE
Assurément. Si j'étois mère, j'aimerois mieux que ma fdle allât tout un hiver à la comédie, qu'une fois au bois de Boulogne pendant la sève du mois de mai.
LA PETITE FILLE
Oh! monsieur, je ne suis pas encore assez grande pour aller au bois de Boulogne ; je ne vais encore que sur le rempart.
APOLLON
La comédie forme Tesprit, élève le cœur, ennoblit les sentiments : c'est le miroir de la yie humaine, qui fait voir le vice dans toute son horreur, et représente la vertu avec tout son éclat. Le théâtre est Técole de la politesse, le rendez-vous des beaux-esprits, le piédestal des gens de qualité. Une petite dose de comédie, prise à propos, rend l'esprit des dames plus enjoué, le cœur plus tendre, l'œil plus vif, et les manières plus engageantes. C'est le lieu où le beau sexe brille avec le plus d'éclat.
LA PETITE FILLE
Oh! je prétends bien y briller comme une autre quand je serai grande.
APOLLON
Mais quelle raison votre mère a-t-elle pour ne pas vous mener aux Italiens?