SCÈNE VIL
ARLEQUIN, COLOMBINE
ARLEQUIN
Eh bien ! mademoiselle, ne vous avois-je pas bien
dit qu il n'y avoit guère de marquis plus ridicule que
moi?
COLOMBINE
A vous parler sincèrement, pour un marquis de nouvelle impression , vous ne jouez pas mal votre rôle, et l'on croiroit que vous l'auriez étudié toute votre vie.
ARLEQUIN
Étudié! moi, étudié! Palsambîeu! vous ne le prenez pas mal. Étudié î Vous ne savez donc pas que je suis homme de qualité? A peine sais-je écrire mon nom.
COLOMBINE
Vous voulez vous divertir; je sais ce que je dois croire , et j'appelle de votre modestie.
ARLEQUIN
Cela est, parbleu! comme je vous le dis, et je veux que le diable m'emporte si jamais j'ai eu d'autres livres qu'un Almanach avec un Parfait Maréchal. Bon ! que nous faut-il à nous autres gens de cour? Beaucoup de bonne opinion, saupoudrée de quelques grains d'effronterie. Voilà toute notre science auprès des femmes.
(Il se promène. )
COLOMBINE
Mais, où allez-vous donc? Vous avez des inquiétudes horribles dans les jambes, et vous ne sauriez vous tenir un moment en place.
Ma foi, mademoiselle, il faut du plain-pied à un marquis. Je voudrois que vous vissiez à la comédie le terrain que j'occupe sur le théâtre. Oh! parbleu! la scène n est jamais vide avec moi. Il n'y a que le théâtre de TOpéra où je me trouve un peu en brassière ; je ne saurois y pirouetter à ma fantaisie.
COLOMBINE
C'est-à-dire que vous n'oseriez pas y faire le fanfaron comme ailleurs.
ARLEQUIN
Je suis pourtant toujours sur le bord du théâtre. Tl y a long-temps que j'ai secoué la pudeur de ces demigens de qualité qui commencent à se donner au public. Ventrebleu! je ne tâte point des coulisses; sur l'orchestre, morbleu! sur l'orchestre!
COLOMBINE
Je ne sais pas , pour moi , quel plaisir prennent certaines gens à la comédie , de venir étouffer un act€ur jusque sur les chandelles. Comment voulez -vous qu'un pauvre diable de comédien se fasse entendre au bout d'une salle? il faut donc qu'il crève?
ARLEQUIN
Parbleu ! qu'il crève s'il veut ; il est payé pour cela.
ACTÇ ni, SCÈNK VIT. 3;i
COLOMBINE
Mais, de bonne fui, monsieur le marquis, crovez- V0U8 que ce soit pour voir peif^ner votre perruque, prendre du tabac , et ("aire votre car rousel sur \e ibéâtre , que le parterre donne ses quinze sous?
A RLEQlflIS.
N'est-ce pas bien de Tbonniur pour lui de voir des gens de qualité? Ma foi! quand il n'auroit que ce plaisir-là, cela vaut bien une mauvaise comédie.
COLOMBINE
Assurément; c'est ce qui fait qu'il s'est mis en droit de vous siffler aussi bien que les méchantes pièces.
ARLEQUIN
Il est vrai que le parterre devient terriblement or- {];ueilleux : ce sont ces Italiens qui ont achevé de le gâter. Savcz-vous bien que cet été ils l'ont traité de monseigneur dans un placet? Le parterre monseigneur ! j'enrage !
COLOMBINE
Vous avez beau pester ^ le parterre fait du bien à tout le monde; il redresse les auteurs, il tient les comédiens en haleine ; un fat ne se campe point im^ punément devant lui sur les ban<;s du théâtre : en un mot, c'est l'étrille de tous ceux qui exposent leurs sottises au public. Que ne vous mettez-vous dans lés loges? on ne vous examinera pas de si près.
ARLEQUIN
Moi, dans les loges! Je vous baise les mains : je n'entends point la comédie dans une loge comme un
sansonnet; je veux, morbleu! qu'on me voie de la
tête aux pieds, et je ne donne mon écu que pour
rouler pendant les entractes et voltiger autour des
actrices.