‹ uvres complètes de RegnardChapitre 103 sur 288 · ACTE II, SCÈNE II. i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II. i

LA COMTESSE

Rien n'est plus à craindre dans la vie , Qu'un époux qui du jeu ressent la tyrannie. J'aimerois mieux qu il fût gueux, avaricieux. Coquet, fâcheux, mal fait, brutal, capricieux, Ivrogne, sans esprit, débauché, sot, colère, Que d'être un emporté joueur comme est Valère.

ANGÉLIQUE

Je sais que ce défaut est le plus grand de tous.

LA COMTESSE

Vous ne voulez donc plus en faire votre époux?

ANGÉLIQUE

Moi? non : dans ce dessein nos humeurs sont conformes.

NÉRINE

Il a , ma foi , reçu son congé dans les formes.

LA COMTESSE

C'est bien fait. Puisqu'enfin vous renoncez à lui , Je vais l'épouser, moi.

ANGÉLIQUE

L'épouser?

Aujourd'hui.

ANGÉLIQUE

Ce joueur, qu'à l'instant?...

LA COMTESSE

Je saurai le réduire.

On sait sur les maris ce que l'on a d'empire.

ANGÉLIQUE

Quoi! vous voulez, ma sœur, avec cet air si doux,

t64 LE JOUEUR.

Ce maintien réservé, prendre un nouvel époux?

LA COMTESSE

Et pourquoi non , ma sœur? Fais-je donc un grand crime

De rallumer les feux d'un amour légitime?

J'avois fait vœu de fuir tout autre engagement.

Pour garder du défunt le souvenir charmant,

Je portois son portrait; et cette vive image

Me soulageoit un peu des chagrins du veuvage :

Mais qu'est-ce qu'un portrait, quand on aime bien fort?

C'est un époux vivant qui console d'un mort.

NÉRINE

Madame n'aime pas les maris en peinture.

Cela racquitte-t-il d'une perte aussi dure?

NÉRINE

C'est irriter le mal , au lieu de l'adoucir.

ANGÉLIQUE

Connoisseuse en maris , vous deviez mieux choisir; Vous unir à Valère !

LA COMTESSE

Oui , ma sœur , à lui-même.

ANGÉLIQUE

Mais vous n'y pensez pas. Croyez-vous qu'il vous aime?

LA COMTESSE

S il m'aime , lui ! s'il m'aime ! Ah ! quel aveuglement ! On a certains attraits, un certain enjouement. Que personne ne peut me disputer, je pense.

ANGÉLIQUE

Après un si long temps de pleine jouissance,

Page 1