‹ uvres complètes de RegnardChapitre 136 sur 288 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

ANGÉLIQUE, NÉRINE

NÉRINE

En vain vous m'opposez une indigne tendresse , Je n'ai vu de mes jours avoir tant de mollesse. Je ne puis sur ce point m'accorder avec vous. Valère n'est point fait pour être votre époux ; Il ressent pour le jeu des fureurs nompareilles , Et cet homme perdra quelque jour ses oreilles.

ANGÉLIQUE

Le temps le guérira de cet aveuglement.

NÉRINE

Le temps augmente encore un tel attachement.

ANGÉLIQUE

îse comhats plus', Nérine, une ardeur qui m'enchante Tu prendrois pour l'éteindre une peine impuissante. Il est des nœuds formés sous des astres malins, Qu'on chérit malgré soi. Je cède à mes destins. L^ raison , les conseils ne peuvent m'en distraire , Je vois le bon parti; mais je prends le contraire.

NÉRINE

Eh bien ! madame , soit ; contentez votre ardeur,

J'y consens. Acceptez pour époux un joueur, Qui, pour porter au jeu son tribut volontaire , Vous laissera manquer même du né'cessaire , Toujours triste ou fougueux, pestant contre le jeu, Ou d'avoir perdu trop , ou bien gagné trop peu. Quel charme qu'un époux qui , flattant sa manie , Fait vingt mauvais marchés tous les jours de sa vie; Prend pour argent comptant , d un usurier f^-ipon , Des singes , des pavés , im chantier, du charbon ; Qu'on voit à chaque instant prêt à faire querelle Aux bijoux de sa femme , ou bien à sa vaisselle, Qui va, revient, retourne, et suse à vovager Chez l'usurier, bien plus qu'à donner à manger, Quand, après quelque temps, d'intérêts surchargée, Il la laisse où d'abord elle fut engagée , Et prend , pour remplacer ses meubles écartés , Des diamants du Temple, et des plats argentés; Tant que , dans sa fureur n'ayant plus rien à vendre , Empruntant tous les jours, et ne pouvant plus rendre, Sa femme signe enfin , et voit en moins d'un an, Ses terres en décret , et son lit à 1 encan !

ANGÉLIQUE

Je ne veux point ici m'affliger par avance ; L'événement souvent confond la prévoyance. Il quittera le jeu.

NÉRINE

Quiconque aime, aimera; Et quiconque a joué, toujuuis joue, et jouera.

2i8 LE JOUEUR.

Quelque * docteur l'a dit , ce n est point menterie. Et, si vous le voulez, contre vous je parie Tout ce que je possède, et mes gages d'un an. Qu'à riieure que je parle il est dans un brelan.

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