‹ uvres complètes de RegnardChapitre 4 sur 288 · AVERTISSEMENT SUR LA SÉRÉNADE · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT SUR LA SÉRÉNADE

Cette comédie a été représentée , pour la première fois, le samedi 3 juillet 1694.

Voici la première pièce que Regnard a donnée au théâtre François; il avoit travaillé jusqu'alors pour le théâtre italien.

Un barbon amoureux et avare se trouve le rival de son fils, et devient la dupe des fourberies d'un valet intrigant et rusé : telle est la principale intrigue de cette comédie , intrigue qui n'offre rien de neuf; aussi tout le mérite de la Sérénade consiste-t-il dans la vivacité du dialogue , et dans la manière dont les scènes sont liées. Cet ouvrage prouve que le sujet le plus ingrat est susceptible de plaire, lorsqu'il est traité par une main de maître.

Nous avons dit que Regnard n'avoit travaillé jusqu'alors que pour le théâtre italien. Cest sur cette scène qu'il a fait l'essai de ses talents; et nous croyons qu'il lui doit cette gaieté qui caractérise principalement les ouvrages de notre poète. On prétend que la Sérénade étoit originairement destinée à ce théâtre , mais que des circonstances ayant déterminé Regnard à hasarder sa pièce sur

la scène francoise , il se contenta d'y faire de légers cliangements.

Les rôles qu'il a le plus retouchés sont ceux de Champagne, de Tusurier Mathieu, et de madame Argante, qui n'existoient pas dans la pièce italienne : il a conservé le surplus des personnages, et n'a presque pas touché au dialogue ; il a changé son Arlequin en Scapin ; il a appelé Colombine, Marine; Isabelle, Léonor, etc.

On remarque en effet beaucoup de rapport entre les caractères de ces personnages et ceux des acteurs italiens qu'ils ont remplacés.

Le travestissement de Scapin en un fripier borgne et boiteux est une caricature italienne qui doit avoir été originairement destinée à ce théâtre, quoiqu'elle ait plu, et n'ait pas paru déplacée sur une scène plus noble.

Le dénouement se ressent encore davantage de la manière italienne : c'étoit ainsi à peu près que finissoient la plupart des pièces de l'ancien théâtre italien. Ou sacrihoit la raison , et quelquefois le goût, à un jeu de théâtre plaisant et d'un comique chargé.

Les auteurs de l'Histoire du théâtre françois ont traité cette pièce avec rigueur. L'intrigue, disent-ils, en est misérable , et les personnages n'ont pas le sens commun; le plan de la pièce est foible, et ridée des plus communes : les moyens dont on se sert pour conduire l'intrigue à. sa fin sont très

SUR LA SÉRÉNADE, mal imaginés , et le dénouement est tlu dernier ridicule. Ils ajoutent qu'on est forcé d'avouer que toutes les situations, les plaisanteries, et le comique de cette pièce, choquent également le naturel et la vraisemblance.

Ce jugement contient, à ce qu'il nous semble, une critique un peu trop sévère d'un ouvrage agréable, et auquel le public rend tous les jours la justice qu'il mérite, en le voyant avec plaisir. Ce n'est pas que nous ne soyons obligés de convenir que cette critique est juste à bien des égards; mais il auroit été à désirer que les auteurs que nous citons eussent également applaudi à ce ciui méritoit de l'être. Nous aurons occasion de remarquer plus d'une fois qu'ils n'aimoient pas Regnard, que ce n'est qu'avec peine qu'ils lui donnent les éloges qu'ils ne peuvent lui refuser, et qu'ils s'en dédommagent bien vite par des critiques outrées, qui manifestent leur prévention contre ce poète.

Quoi qu'il en soit, la Sérénade a été très bien reçue dans sa nouveauté, et a eu dix-sept représentations de suite. Depuis elle a été remise au diâtre très souvent , et a toujours été vue avec un nouveau plaisir. Maintenant cette comédie est une de celles qu'on voit le plus souvent, et dont le public se lasse le moins, chose qui vaut mieux que tous les éloges , et qui répond à toutes les critiques.

ACTEURS

M. GRIFON , père de Valère.

VALÈRE , amant de Léonor.

]\Ime ARGANTE, mère de Léonor.

LÉONOR

M. MATHIEU

SCAPIN , valet de Valère.

MARINE , servante de madame Argante,

CHAMPAGNE, valet de M. Mathieu.

Musiciens et Danseurs.

La scène est à Paris,

COMÉDIE

Page 1