‹ uvres complètes de RégnierChapitre 29 sur 89 · DISCOURS AU ROY · texte numérisé non relu

DISCOURS AU ROY

uissant roy des François, astre vivant de Mars, Dont le juste labeur, surmontant les hazards, Fait voir par sa vertu que la grandeur de France Ne pouvoit succomber sonz une autre vaillance : Vray fils 2 de la valeur de tés pères, qui sont 5

Ombragez des lauriers qui couronnent leur front, Et qui, depuis mille ans, indomptables en guerre, Furent transmis du ciel pour gouverner la terre, Attendant qu'à ton rang ton courage feust mis En leur trosne eslevé dessus tes ennemis : 10

Jamais autre que toy n'eust, avecque prudence, Vaincu de ton subject5 Fingrate outrecuidance4, Et ne Feust, comme toy, du danger préservé; Car, estant ce miracle à toy seul réservé

1 Ce discours, adressé à Henri IV et composé après l'entière extinction de la Ligue, n'est pas le premier ouvrage de Régnier; il avoit déjà fait quelques satires.

2 C'est-à-dire héritier: Filius, ergo hères.

5 On dit bien l'ennemi pour les ennemis, le soldat pour les soldats; mais je ne crois pas que, du temps même de Régnier, on pût dire Ion sujet pour tes sujets.

* Présomption, témérité.

4 POESIES DE KEGNIEK.

Comme au dieu du pays , en ses desseins parjures l, 15 Tu fais que tes bontés excédent ses injures.

Or, après tant d'exploicts finis heureusement, Laissant aux cœurs des tiens, comme un vif monument, Àvenque ta valeur ta clémence vivante, Dedans l'éternité de la race suivante ; 20

fuisses tu, comme Auguste, admirable en tes laids, Rouller tes jours heureux en une heureuse paix! Ores2 (pie la justice icy-bas descendue5 Aux petits comme aux grands par tes mains est rendue; Oue, sans peur du larron, trafique le marchand ; 2i>

Hue l'innocent ne tombe aux aguets4 du meschant; Et que de ta couronne, en palmes si fertile, Le miel abondamment et la manne distile, Comme des chesnes5 vieux aux jours du siècle d'or, (jui renaissant souz toy reverdissent encor. 50

Aujourd'hui que ton fils6, imitant ton courage, Nous rend de sa valeur un si grand tesmoignage, Oue, jeune, de ses mains la rage il déconfit, Estouffant les serpens ainsi qu'Hercule fit7;

1 Ses desseins se rapporte à ton sujet. Ces quatre ou cinq vers seraient plus clairs, si, dans le vers douzième, l'auteur avoit mis tes su- -els au lieu de ton sujet, en construisant la suite de celle manière :

Jamais autre que loy n eust, avecque prudence,

Vaincu de tes sujets l'ingrate outrecuidance,

Ne les eust, comme toy, du danger préservé;

Car, estant ce miracle à loy seul réservé

Comme au dieu du pays, en leurs desseins parjures,

ïu fais que les bontés excèdent leurs injures.

* Maintenant.

■> Dans ce vers, la justice est prise pour une divinité, et, dans le suivant, pour le droit des particuliers; ce qui n'est pas exact. (Bross.)

* Embûches; d'où vient le terme de guet-apens, formé de l'ancienne expression aguet appensé.

5 Et durae quercus sudabunt roscida mella.

Vutc, égl. IV, y. 50.

6 Le Dauphin, qui lut ensuite le roi Louis Xlll.

7 fendant la nuit qui suivit la naissance d'Hercule, Juiiou en-

Et, domptant la discorde à la gueule sanglante1. 3S

D'impiété, d'horreur, encore frémissante,

11 lui trousse les bras de meurtres entachez,

De cent chaisnes d'acier sur le dos attachez ;

Souz des monceaux de fer dans ses armes l'enterre,

Et ferme pour jamais le temple de la guerre-, 4o

Faisant voir clairement, par ses faicts triomphans,

(v)ue les rois et les dieux ne sont jamais enfans :

Si bien que s'eslevant souz ta grandeur prospère,

Généreux héritier d'un si généreux père,

( lomblant les bons d'amour et les meschants d'effroy " , i.'.

Il se rend au berceau desja digne de toy4.

Mais c'est mal contenter mon humeur frénétique, Passer de la satyre en un panégyrique 5, Où mollement disert, souz un subject si grand, Dès le premier essay mon courage se rend. 50

voya, dit-on, deux serpents pour le dévorer dans son berceau; mais ce jeune enfant les étouffa.

1 L'heureuse naissance du Dauphin apaisa les troubles, en étouffant les projets auxquels la stérilité de Marguerite de Valois, première femme de Henri IV, avoit donné lieu.

2 le temple de Janus, bâti à Rome par Numa Pompilius. On ne fermoit jamais ce temple que pendant la paix. Mais Louis XIII, ilont il est ici parlé, loin de le fermer, l'ouvrit pendant presque tout son règne.

z On dit combler d'amour, de biens, de faveurs; mais on ne dit pas combler d'effroi.

4 Imité d'Ovide, qui dit, in Dejanira :

Tene ferunt geminos pressisse tenaciter angues, Cùm tener in cunis jam Jove dignus eras?

Manibusque suis Tyrinthius angues Pressit, et in cunis jam Jove dignus er.it. Idem.

Dès que le Dauphin fut né, le roi son père mil son épée à la main du jeune prince pour le service de l'Église et pour le bien de l'État.

■*5 Ce vers fait connoître que l'auteur avoit déjà composé des satires avant ce discours.

Aussi, plus grand qu'iEnée, et plus vaillant qu'Achille,

Tu surpasses l'esprit d'Homère et de Virgile,

Qui leurs vers à ton los * ne peuvent esgaler,

Bien que maistres passez en l'art de bien parler.

Et quand j'esgallerois ma muse a ton mérite, 55

Toute extrême louange est pour toy trop petite -,

Ne pouvant le fin y joindre l'infinité 5;

Et c'est aux mieux disans une témérité

De parler où le ciel discourt par tes oracles,

Et ne se taire pas où parlent tes miracles ; fiO

Où tout le monde entier ne bruit que tes projects 4 ;

Où ta bonté discourt au bien de tes subjects ;

Où nostre aise et la paix ta vaillance publie ;

Où le discord s esteint. et la loy restablie,

Annoncent ta justice ; où le vice abattu 65

Semble, en ses pleurs, chanter un hymne à ta vertu6.

Dans le temple de Delphe, où Pliœbus on révère, Phœbus, roy des chansons, et des muses le père, Au plus haut de l'autel se voit un laurier sainct, Qui sa perruque blonde en guirlandes estraint ; 70

Que nul prestre du temple en jeunesse ne touche, N'y mesme prédisant ne le masche en la bouche : Chose permise aux vieux, de sainct zèle enflamez, Qui se sont par service en ce lieu confirmez,

1 Vieux mot, qui signifie louange, éloge.

* Une extrême louange est souvent une satire. Il faut dans la louange beaucoup de justesse et de vérité : dès lors elle n'est plus extrême. C'est ce que Régnier a reconnu lui-même dans la satire xv, où il dit:

Avecq' proportion se despart la louange ; Autrement c'est pour moi un baragouin estrange.

3 Infinité est ici pour infini.

4 Bruire est un verbe neutre qui n'a point de régime; cependant il est employé ici comme actif.

Le discord, pour la discorde.

La Rochefoucauld a dit, maxime 223 : « L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. »

Dévots à son mystère, et de qui la poictrine 75

Est pleine de l'ardeur de sa verve divine.

Par ainsi, tout esprit n'est propre à tout subject ;

L'œil foible s'esblouit en un luisant object;

De tout bois, comme on dit, Mercure on ne façonne * ;

Et toute médecine a tout mal n'est pas bonne. 80

De mesme le laurier et la palme des roys

N'est un arbre où chacun' puisse mettre les doigts ;

Joint que ta vertu passe, en louange féconde,

Tous les roys qui seront, et qui furent au monde.

Il se faut reconnoistre, il se faut essayer, 85

Se sonder, s'exercer, avant que s'employer, Comme fait un luiteur 2 entrant dedans l'arène, Qui, se tordant les bras, tout en soy se démène, S'allonge, s'accoursit, ses muscles estendant, Et, ferme sur ses pieds, s'exerce en attendant 90

Que son ennemi vienne, estimant que la gloire Ja riante en son cœur lui don'ra la victoire3.

Il faut faire de mesme un œuvre entreprenant, Juger comme au subject l'esprit est convenant 4

t quand on se sent ferme, et d'une aisle assez forte, 95 Laisser aller la plume où la verve l'emporte. Mais, sire, c'est un vol bien eslevé pour ceux Qui, foibles d'exercice, et d'esprit paresseux, Enorgueillis d'audace en leur barbe première, Chantèrent ta valeur d'une façon grossière, 100

Trahissant tes honneurs 5, avecq' la vanité

1 Ancien proverbe dont Pythagore est l'inventeur, selon Apulée, dans sa première apologie. Les Latins avoient emprunté ce proverbe : « Non è quovis ligno Mercurius fmgi potest. » Voyez Érasme dans ses Adages, cent, v, adag. 47.

2 Aujourd'hui on dit lutteur et lutte. Les vers qui suivent ont de la beauté, et peignent bien un homme qui s'exerce.

3 Ja pour déjà. — Dorfra pour donnera, par une syncope assez usitée dans nos anciens auteurs.

4 Convenant, pour convenable.

5 Je doute que ce fût alors parler exactement que de dire Ira-

8 POESIES DE REGNIE1'..

D'attenter par ta gloire à l'immortalité1.

Pour moi, plus retenu, la raison m'a faict craindre,

N'osant suivre un subject où l'on ne peut atteindre :

J'imite les Romains encore jeunes d'ans, lO.'i

A qui l'on permettoit d'accuser, impudans 2

Les plus vieux de l'Estat, de reprendre, et de dire

Ce qu'ils pensoient servir pour le bien de l'empire.

Et comme la jeunesse est vive et sans repos,

Sans peur, sans fiction 3, et libre en ses propos, 110

Il semble qu'on luy doit permettre davantage :

Aussi que les vertus fleurissent en cet âge,

Qu'on doit laisser meurir sans beaucoup de rigueur,

Afin que tout à l'aise elles prennent vigueur.

C'est ce qui m'a contraint de librement escrire, 11 ri Et sans picquer au vif me mettre à la satyre ; Où, poussé du caprice, ainsi que d'un grand vent, Je vais haut dedans l'air quelquefois m'eslevant ; Et quelquefois aussi, quand la fougue me quitte, Du plus haut au plus bas mon vers se précipite, 120 Selon que, du subject touché diversement, Les vers à mon discours s'offrent facilement : Aussi que la satyre est comme une prairie4, Qui n'est belle sinon en sa bizarrerie ;

hissant les honneurs, pour trahissant ton honneur, ta gloire, l'honneur au singulier, et les honneurs, au pluriel, sont deux choses très-différentes.

1 Boileau a très-bien expliqué cette pensée, lorsqu'il parle de ces poètes qui cherchent l'immortalité en luisant les éloges des grands hommes :

L'un, en style pompeux habillant une églogue, De ses rares vertus te fait un long prologue, Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos, Les louanges d'un fat à celles d'un héros. Discours au roi.

* Impudans, pour impudemment, ou plutôt hardiment. 3 Pour sans déguisement, sans feinte.

* Dans ce vers et les trois suivants, Régnier fait le caractère de l'ancienne satire, qui consistoit en la seule variété des matièresl

Et, comme un pôt-pourry * des Frères mendians, 15-i Elle forme son goust de cent ingrédians.

Or, grand roy, dont la gloire en la terre espandue Dans un dessein si haut rend ma muse esperdue, Ainsi que l'œil humain le soleil ne peut voir, L'esclat de tes vertus offusque tout sçavoir ; 1"0

Si bien que2 je ne sçay qui me rend plus coupable, Ou de dire si peu d'un subject si capable, Ou la honte que j'ay d'estre si mal appris, Ou la témérité de l'avoir entrepris. Mais quoy ! par ta bonté, qui toute autre surpasse, 135 J'espère du pardon, avecque ceste grâce Que tu liras ces vers, où jeune je m'esbats 5, Pour esgaver ma force ; ainsi qu'en ces combats De fleurets on s'exerce, et, dans une barrière, Aux pages l'on réveille une adresse guerrière uo

Follement courageuse , afin qu'en passe-temps Un labeur vertueux anime leur printemps ; Que leur corps se desnoue, et se désangourdisse4, Pour estre plus adroit a te faire service. Aussi je fais de mesme en ces caprices fous : 14.">

Je sonde ma portée, et me taste le pous, sS

Afin que s'il advient, comme un jour je l'espère,

car la satire nouvelle, dont Lueilius fut l'inventeur, est un poënie railleur ou piquant, composé pour critiquer les ouvrages ou pour reprendre les mœurs. « Salyra dicitur carmen apud Romanos nunc quidem maledicum, et ad carpenda hominum vitia archaeaï comœdin' charactere compositum, quales scripserunt Lueilius et Horatius et Persius. Sed olim carmen, quod ex variis poematibus constat, satyra vocabatur, quales scripserunt Pacuvius et Ennius. » Diomed., ex lib. III Grammat.

1 Un mélange de viandes et de provisions: en italien et en espagnol, podrida olla.

2 Si bien que n'est plus supportable en vers. (Bross.) Cette expression familière nous semble, au contraire, convenir

tout à fait au style de l'épître. (Pr. P.)

3 Je me divertis, je m'exerce avec plaisir. * On dit aujourd'hui déyourdisse.

Que Parnasse m'adopte1, et se dise mon père,

Emporté de ta gloire et de tes faicts guerriers,

Je plante mon lierre au pied de tes lauriers2. 150

1 C'est ainsi qu'il faut lire, m'adopte, suivant l'édition de 1608, et non pas m'adore, comme il y a dans les éditions de 1612 et 1615, faites même pendant la vie de l'auteur et dans la plupart des éditions suivantes.

2 Ménage a ainsi déguisé ce vers, pour l'insérer dans son églogue r*i la reine Christine:

Rampe notre lierre au pied de tes lauriers.

NOUVELLES REMARQUES

Vers 5. Le repos heureusement transporté après la dixième syllabe prouve que Régnier avait le juste sentiment de la liberté que peut se donner un poëte; aussi n'hésite-t-il jamais à s'affranchir de la règle quand il peut le faire sans que l'harmonie en souffre.

Vers 11, 19. Avecque; on écrivait : avecque, avecques et avecq\ selon les nécessités de la mesure.

Vers 20. Dedans l'éternité de lar ace suivante; c'est-à-dire dans l'éternelle durée de ta race; suivante n'a pas ici le sens que nous lui donnons aujourd'hui; par la race suivante, Régnier entend tous les descendants de Henri IV.

Vers 22. Routier tes jours, expression tombée en désuétude, qui s'est conservée dans une locution populaire tout ï fait triviale.

Vers 23. Ores, s'écrivait aussi ore et or\

Vers 27 et 28. Distile, est au singulier pour la rime; le sens serait plus clair et l'inversion paraîtrait moins forcée si le poëte eût pu employer le pluriel.

Vers 35. Desconfire, fig., briser, vaincre.

Vers 37. Il lui trousse les bras; on dit aujourd'hui retrousser, et mieux relever; les bras, pour manches, s'emploie encore, mais dans un sens déterminé : des bras de chemise.

Vers 41, 42. Triomphans, en fans. Au seizième siècle, on retranchait au pluriel le t des noms et des adjectifs termines par ant et eni. Aujourd'hui, cette suppression est considérée, avec raison, comme une faute.

Vers 52 et 55. Tu surpasses l'esprit. — J'esgallerois ma gloire à toiumérile; ces constructions sont depuis longtemps hors d'usage.

Vers 70. Ce mot était synonyme de chevelure; pour désigner ce que nous eîîtendons aujourd'hui par perruque, on disait : une fausse perruque. — Même vers, eslraint, ceint, entoure.

Vers 75. Dévot, dévoué.

Vers 77. Par ainsi, ainsi donc; cette expression est encore usitée parmi le peuple.

Vers 83. Joint que, ajoutons que, disons en outre que.

Vers 86. Avant que, aujourd'hui avant de ou avant que de.

Vers 101. Avecq'. Voir plus haut, vers 11, 19.

Vers 102. Attenter, dans le sens que lui donne ici Régnier, était inusité, même de son temps.

Vers 106. Impudans, peut en effet se traduire par impudemment; mais il a comme adjectif toute sa valeur qualificative dans cette construction essentiellement latine.

Vers 112. Aussi que, attendu que, vu que.

Vers 113. Qu'on doit laisser meurir, le sens et la clarté exigent qu'on doit les laisser meurir.

Vers 125. Aussi que. Voir vers 112.

Vers 126. Ingrédians. Cette orthographe explique la prononciation de la forme nouvelle, ingrédient.

Vers 151. Je ne sçay qui (nescio quid); on dirait aujourd'hui quoi ou ce qui.

Vers 152. Un subject si capable. Ici capable est pris dans le sens de ample, étendu; lat. capax.

Vers 156. J'espère du pardon, sens partitif, quelque pardon; il y a une certaine délicatesse dans l'emploi de l'article du.

Vers 145. Désangom 'disse; ce mot mal formé est encore en usage parmi le peuple. De gourd, perclus par le froid, on a fait engourdir. Dans le sens contraire, on dit dégourdir, mot formé de gourd et de la particule négative dé.

12 TOFSIES DE RÉGNIER.

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