‹ uvres complètes de RégnierChapitre 30 sur 89 · A M. LE COMTE DE GARAMAIN · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE GARAMAIN

Comte, de qui l'esprit pénètre l'univers -, Soigneux de nia fortune, et facile a mes vers ; Cher soucy de la muse, et sa gloire future, Dont l'aimable génie, et la douce nature

i Ou plutôt à M. le comte de Cramail, nom qui, selon Ménage, dans son Dictionnaire étymologique et dans ses Observations sur la langue française, se dit par corruption pour Carmain, changé en Cramail dans l'édition de 1642 et dans toutes celles qui l'ont suivie. On lit Garamain dans les éditions précédentes, à remonter jusqu'à la première de 1608, où il y a Caramain. On peut voir l'étymologïe de ce mot dans Catel, page 545 de ses Mémoires du Languedoc.

Adrien de Monluc, comte de Cramail. fut l'un des beaux esprits de la cour de Louis XIII. Il étoit né l'an 1568, de Fabien de Moulue, fils du fameux maréchal I laise de Monluc. C'est à ce comte de Cramail que la comédie des Proverbes est attribuée. 11 avoit composé les Jeux de V Inconnu, ouvrage dont le cardinal de Richelieu .s'étoit fort moqué, et avec raison; car c'est un tissu perpétuel de quolibets et de turlupinades. 11 fut imprimé en 1650 sous le nom de Guillaume Devaux, écuyer, sieur de Dos-Caros. Le cardinal de Retz, au commencement de ses Mémoires, fait entrer le comte de Cramail de moitié avec lui dans une conspiration contre le cardinal de Richelieu, qui fit mettre ce comte à la Bastille, d'où il ne sortit qu'après la mort de ce ministre. 11 mourut en 1646, âgé de soivante-dix-huit ans.

- I^s douze premiers vers contiennent une apostrophe imparfaite, dont le sens n'est point fini. Pour éviter ce défaut, le poëie u'uvoit qu'à changer ainsi le quatrième vers:

Ton aimable gt'nie, et ta douce nature Fuit voir, aie.

Fait voir, inaccessible aux efforts médisans, s

Que vertu n'est pas morte en tous les courtisans :

Bien que, foible et débile, et que, mal reconnue,

Son habit décousu la montre à demy nue ;

Qu'elle ait sèche la chair, le corps amenuisé !,

Et serve à contre-cœur le vice auctorisé ; 10

Le vice qui, pompeux, tout mérite repousse,

Et va, comme un banquier, en carrosse et en housse2.

Mais c'est trop sermonné de vice et de vertu ; fl faut suivre un sentier qui soit moins rebattu, Et, conduit d'Apollon, recognoistre la trace \i>

Du libre Juvénal : trop discret est Horace Pour un homme picqué ; joint que la passion. Comme sans jugement, est sans discrétion. Cependant il vaut mieux sucrer notre moutarde 3 : L'homme, pour un caprice, est sot qui sehazarde. 20

Ignorez donc l'autheur de ces vers incertains 4, Et, comme enfans trouvez, qu'ils soient fils de putains \ Exposez en la rue, à qui mesme la mère,

1 Amenuisé, décharné.

- En housse, c'est-à-dire à cheval. Du temps de Régnier, les carrosses n'étoient pas communs. Les personnes de distinction qui alloient parla ville étoient montées sur des chevaux couverts (l'une grande housse qui descendoit presque jusqu'à terre. Cet usage s'est maintenu fort longtemps parmi les médecins de Paris; témoin ce vers de Uoileau, satire ym :

Courir chez un malade un assassin en housse.

5 Sucrer la moutarde, fig. la rendre moins forte, moins piquante.

4 Ce vers fait juger que c'est ici la première satire de Régnier, qui ne vouloit pas alors que l'on sût qu'il en étoit l'auteur. Incertains, pour dire qui ne sont point avoués.

s Ce vers est un de ceux qui ont fait dire à Roileau, dans le socond chant de son Art poétique, que Régnier,

Du son hardi de ses rimes cyniques Alarmoit trop souvent les oreilles pudiques.

Pour ne se descouvrir, fait plus mauvaise chère1.

Ce n'est pas que j e cro ye , en ces temps effrontez , 25 Que mes vers soient sans père, et ne soient adoptez, Et que ces rimasseurs, pour feindre une abondance, N'approuvent impuissans une fausse semence, Comme nos citoyens de race désireux Qui bercent les enfans qui ne sont pas à eux : 3u

Ainsi, tirant profit d'une fausse doctrine, S'ils en sont accusez, ils feront bonne mine, Et voudront, le niant, qu'on lise sur leur front, S'il se fait un bon vers, que c'est eux qui le font - Jaloux d'un sot honneur, d'une bastarde gloire, ôo

Comme gens entendus s'en veulent faire accroire : A faux titre insolents, et sans fruict hazardeux, Pissent au benestier 5, afin qu'on parle d'eux. Or, avecq' tout ceci le point qui me console, C'est que la pauvreté comme moy les affole 4, 40

Et que, la grâce à Dieu 5, Phœbus et son troupeau,

1 Chère, accueil, visage; du latin cara, pour faciès, vultus. Corippus, de Laudibus Juslini lib. II:

Postquam venere verendam Cœsaris ante cararn.

Voyez Du Cange, Ménage, etc. Mais ce terme a vieilli.

'- Ce vers est composé de monosyllabes.

= Expression proverbiale qui signifie qu'il y a des gens qui affectent de faire des foiies éclatantes, et même des actions criminelles, pour faire parler d'eux. Les Grecs avoient un proverbe semblable, 'Ev Rvdiov x^ca, qu'on peut rendre ainsi en latin : /« pijthïi îemplo caeare. (Erasm.. Adag., chil. IV, cent, n, 65.) Pissent an benestier. Anciennement on disoit lenoitier et benélier .-aujourd'hui on ne dit que bénitier, i Voyez les Observations de Ménage, tome I, cbap. ix, et tome II, chap. lxxxix.)

* Les foule, les blesse, les incommode. Affoler, en ce sens, n'est plus en usage.

Encore est-ce un confort à l'homme malheureux, D'avoir un compagnon au malheur qui l'affole.

C'est la fin d'un des sonnets de Philippe Desportes, Amours de Diane, sonnet 14.

s On dit maintenant grâces à Dieu, mais la grâce à Dieu étoit la

Nous n'eusmes sur le dos jamais uu bon manteau.

Aussi, lorsque Ton voit un homme par la rue,

Dont le rabat est sale et la chausse rompue,

Ses grègues * aux genoux, au coude son pourpoint, -4:;

Qui soit de pauvre mine, et qui soit mal en point,

Sans demander son nom, on le peut recognoistre:

Car si ce n'est un poète 2, au moins il le veut estre.

Pour moy, si mon habit, partout cicatrice,

Ne me rendoit du peuple et des grands mesprisé, 50

Je prendrois patience, et parmi la misère 3

Je trouverais du goust; mais ce qui doit desplaire

A l'homme de courage, et d'esprit relevé,

C'est qu'un chacun le fuit ainsi qu'un réprouvé.

Car en quelque façon les malheurs sont propices; 55

Puis les gueux, en gueusant, trouvent maintes délices,

Un repos qui s'esgaye en quelque oysiveté :

Mais je ne puis pâtir 4 de me voir rejette.

façon de parler usitée du temps de Régnier, et même plus anciennement. Car dans les Nouvelles Récréations de Bonaventure Des Perriers, imprimées en 1561, et dont le privilège est de 1557, on lit: « Le bonhomme lui respond qu'il n'en avoit point été malade et qu'il avoit tousjours bien ouy, la grâce à Dieu. » (Bross).

1 Grègues, espèce de haut de chausses ou de culottes.

2 Régnier fait toujours ce mot poète de deux syllabes, quoiqu'il en ait trois, suivant son étymologie, ttoojtiîs, poêla, et suivant l'usage. Dans la première édition de 1G08, ce même mot est partout imprimé avec une diphthongue en cette manière : Pœle. Notre auteur n'a fait ce mot de trois syllabes que dans un seul endroit (vers 49 de la satire xn). L'usage de faire poêle et poème de deux syllabes s'est conservé longtemps après Régnier.

Th. Corneille a dit :

Tout vient dans ce grand poëme admirablement bien;

Et P. Corneille :

Comme un poëte fameux il se fait regarder.

5 Parmi la misère. Ce n'est point parler exactement. Parmi ne se doit joindre qu'avec des noms collectifs ou pluriels, comme parmi les hommes; mais on doit dire dans la misère, au milieu de la misère.

* Pâtir est hors d'usage dans le sens de ce vers : on dit à pré-

16 POESIES DE REGNIEP,.

C'est donc pourquoy, si jeune abandonnant la France. J'allay, vif de courage, et tout chaud d'espérance, GO fin la cour d'un prélat * qu'avec mille dangers J'ay suivy, courtisan, aux pays estrangers. J'ay changé mon humeur, altéré ma nature. J'ay beu chaud, mangé froid, j'ay couché sur la dure2, Je l'ai, sans le quitter, a toute heure suivy. 63

Donnant ma liberté, je me suis asservy, En public, à l'église, à la chambre, a la table, Et pense avoir esté maintefois agréable.

Mais, instruict par le temps, à la fin j'ay connu Que la fidélité n'est pas grand revenu, 70

Et qu'à mon temps perdu, sans nulle autre espérance, L'honneur d'estre subject tient lieu de récompense : N'ayant autre intérest 5 de dix ans ja passez, Sinon que sans regret je les ay despensez. Puis je sçay, quant à luy, qu'il a Tarne royale, 75

Et qu'il est de nature et d'humeur libérale. Mais, ma foy, tout son bien enrichir ne me peut, Ny dompter mon malheur, si le ciel ne le veut. C'est pourquoy, sans me plaindre en ma desconvenue *,

.«ont souffrir, mot qu'on a substitué à l'autre dans l'édition de lGi'2 et dans les suivantes.

1 JNe seroit-ce pas François de Joyeuse, cardinal en 1585 et archevêque de Toulouse en 1585? Ce prélat lit plusieurs voyages à Itome, où Régnier, en 1585, n'ayant encore que vingt ans, le suivit et s'attacha à lui jusqu'à la lin de 1605, sans en avoir tiré aucune récompense, puisque le premier bénéfice qu'il ait eu, el qu'il obtint par une autre voie, fut un canonicat de Chartres, en possession duquel il entra le 50 de juillet 1604. J'ajoute à ces conjectures le mot cour, dont le poëte use ici, et l'idée de la magnificence du prélat, qu'il donne dans les vers suivants.

* J. Fi. Rousseau définit ainsi un courtisan, épigr. xxv, liv. H :

C'est un être Qui ne connoît rien de froid ni de chaud; Et qui se rend précieux à son maître, Par ce qu'il coûte, et non par ce qu'il vaut.

1 Intérêt, avantage, récompense.

* Desconvenue, malheur, désastre, infortune.

S A T Y R E fl . 1 1

Le malheur qui me suit ma foy ne diminue ' : so

Et rebuté du sort, je m'asservy pourtant,

Et sans estre avancé je demeure content :

Sçachant bien que fortune est ainsi qu'une louve,

Oui sans choix s'abandonne au plus laid qu'elle trouve,

Qui relève un pédant de nouveau baptisé 2, S.">

Et qui par ses larcins se rend authorisé;

Qui le vice annoblit, et qui, tout au contraire,

Ravalant la vertu, la confine en misère.

Et puis je m'iray plaindre après ces gens icy?

Non; l'exemple du temps n'augmente mon soucy. 90

Et bien qu'elle ne m'ait sa faveur départie,

Je n'entends, quant à moy, de la prendre à partie,

Puis que, selon mon goust, son infidélité

Ne donne et n'oste rien à la félicité.

Mais que veux-tu qu'on face en ceste humeur austère ? 9;;

Il m'est, comme aux putains, mal-aisé de me taire :

Il m'en faut discourir de tort et de travers.

Puis souvent la colère engendre de bons versr\

Mais, comte, que sçait-on? elle peut estre sage, Voire, avecque raison, inconstante et volage; 100

Et, déesse avisée aux biens qu'elle départ, Les adjuge au mérite, et non point au hazard. Puis l'on voit de son œil, l'on juge de sa teste, Et chacun en son dire a droict en sa requeste :

1 Ne diminue point ma foi, c'est-à-dire, ma fidélité. Foi n'est plus d'usage en ce sens.

" Parvenu à quelque dignité. Boileau a dit de même dans sa première satire :

Et que le sort burlesque, en ce siècle de for,

D'un pédant, quand il veut, sait faire un duc el pair.

3 Et sans aller rêver dans le sacré vallon,

La colore suffit, et vaut un Apollon.

Boileau, sat. i.

Régnier et Boileau ont imité ce vers fameux de Juvénal, sat. i, vers 70:

Si natura negat, fecit indiçnalio versum.

18 POESIES DE EEGNIER.

Car l'amour de soy-mesme, et nostre affection, ion

Adjouste avec usure à la perfection.

Tousjours le fond du sac ne vient en évidence,

Et bien souvent l'effect contredit l'apparence.

De Socrate à ce point l'oracle est my-party »,

Et ne sçait-on au vray qui des deux a menty 2; no

Et si philosophant le jeune Alcibiade 3,

Comme son chevalier, en receut l'accolade.

* Ce vers a beaucoup varié. Dans la première édition, faite en 1608, on lit:

De Socrate à ce point l'arrest est my-party.

Dans celles de 1612 et 1613, faites pendant la vie de l'auteur, et dans les éditions suivantes, il y a Y oracle au lieu de l'arrest. Dans celle de 1642 et les autres qui ont été faites après, on a mis de Socrate en ce point, etc. L'expression de ce vers et des trois suivants est embarrassée. L'oracle d'Apollon avoit déclaré que Socrate étoit le plus sage des hommes. Mais notre auteur insinue que, nonobstant cet oracle, la vertu de Socrate avoit été soupç nnée. Cicéron a tourné ce soupçon en plaisanterie : « Quid ? Socratem nonne legimus quemadmodum notarit Zopyrus?... addidit etiam mulierosum : in quo Alcibiades cacbinnum dicilur sustulisse. » Cic, de Fato.

- Est-ce l'oracle qui a menti en donnant le titre de sage à Socrate ou Socrate lui-même qui fut soupçonné d'avoir démenti ce titre par sa conduite? La réputation de Socrate étoit équivoque à un point que, de deux opinions quelle offroit de lui, une bonne, l'autre mauvaise, on ne savoit laquelle choisir. C'est le sens de ce vers. Boileau, dans sa douzième satire, vers 150, a eu en vue cet endroit de Régnier:

Et Socrate, l'honneur de la profane Grèce, Qu'étoit-il, en effet, de près examiné, Qu'un mortel par lui-même au seul mal entraîné, Et, malgré la vertu dont il faisoit parade, Très-équivoque ami du jeune Alcibiade?

3 Ce vers est écrit tout de suite, et sans virgule après philosophant, dans les éditions qui ont paru avant celle de 1642. Apparemment Régnier avoit écrit par manière d'inversion :

Et si philosophant le jeune Alcibiade,

pour : et le jeune Alcibiade philosophant, sans virgule après ce verbe, qu'il faisoit participe; mais qui, en vertu de la virgule

Il n'est à décider rien de si mal-aisé Que souz un sainct habit le vice desguisé. Par ainsi j'ay donc tort, et ne doy pas me plaindre, 115 Ne pouvant par mérite autrement la contraindre A me faire du bien ny de me départir Autre chose à la fin, sinon qu'un repentir.

Mais quoi ! qu'y feroit-on, puis qu'on ne s'ose pendre? Encor faut-il avoir quelque chose où se prendre, lc20 Qui flatte, en discourant, le mal que nous sentons.

Or, laissant tout cecy, retourne à nos moutons !, Muse, et sans varier dy-nous quelques sornettes De tes enfans bastards, ces tiercelets de poètes 2, Qui par les carrefours vont leurs vers grimassans, 125 Oui par leurs actions font rire les passans; Et quand la faim les poind, se prenant sur le vostre, Comme les estourneaux ils s'affament l'un l'autre.

Cependant, sans souliers, ceinture, ny cordon, L'œil farouche et troublé, l'esprit à l'abandon, 150

Vous viennent accoster comme personnes yvres Et disent pour bonjour : Monsieur, je fais des livres ;;

qu'on s'est avisé d'y mettre, est devenu un gérondif équivoque, en ce qu'il peut également se rapporter au maître et au disciple.

1 C'est un proverbe pris de la farce de Patelin, Martial, liv. VI, xix, a dit de même : « Jam die, Postume, de. tribus capellis. » Voyez Henri Etienne, en son Dialogue du nouveau langage françaisitalien, édition d'Anvers, 1579, page 157; et Pasquier, Recherches, liv. VIII, chap. lix. Rabelais a employé plus d'une fois ce proverbe : retourner à ses moutons; liv. I, ebap. i et xi, liv. III, ebap. xxxm.

2 Pour ces petits, ces médiocres poètes. Parmi les oiseaux de fauconnerie, les femelles portent le nom de l'espèce, parce qu'elles surpassent les mâles en grandeur de corps, en courage et en force. Leurs mâles sont nommés tiercelets, parce qu'ils sont un tiers plus petits qu'elles. Tiercelets de faucon, d'autour, etc. Rabelais a dit: tiercelet de Job. (Pantagr., 111, ix.)

3 Horace, dans sa satire ix, lib. ,

Noris nos, inquit; docti sumus...

20 POÉSIES DE RÉGNIE B .

On les vend au Palais; et les doctes du temps,

A les lire amusez, n'ont autre passe-temps.

De là, sans vous laisser, importuns ils vous suivent, iô">

Vous alourdent de vers1, d'allégresse vous privent,

Nous parlent de fortune, et qu'il faut acquérir

Du crédit, de l'honneur, avant que de mourir;

Mais que, pour leur respect, l'ingrat siècle où nous sommes

Au prix de la vertu n'estime point les hommes; 1 H)

Que Ronsard, du Bellay, vivans ont eu du hien,

Et que c'est honte au roy de ne leur donner rien.

Puis, sans qu'on les convie, ainsi que vénérables,

S'assient en prélats 2 les premiers à vos tables,

Où le caquet leur manque, et, des dents discourant, 1 iS

Semblent avoir des yeux regret au demeurant r*.

Or, la table levée, ils curent la maschoire. Après grâces Dieu beut, ils demandent à boire4,

1 Vous fatiguent par leurs vers jusqu'à vous appesantir et même vous accabler.

* Dans les éditions de 1608 et 1612, on lit s'assiessent. Cella de 1613 et suivantes, s'assient.

"• Démotivant, édit. de 1608. Pour dire qu'ils ont regret même de voir emporter ce qu'ils ne mangent pas. Cela est bien d'un poëte.

* Un auteur grave (Boetius Epo, jurisconsulte flamand très-Habile) dit que les Allemands, fort adonnés à la débaucbe, ne se mettoient point en peine de dire grâces après leur repas. On eut beau y exhorter les cbanoines et les moines dans un concile de

Mayence, tenu l'an 817, « Hortantes eos sumere cibum cum

benediclione et laude Domini, secundum Apostolum dicentem: Sive manducetis, sive bibatis, omnia in Dei laudem facile, » ces exhortations fuient inutiles Ainsi, pour réprimer cet abus, le pape llonorius III donna des indulgences aux Allemands qui boiroient un coup après avoir dit giaces. (Boetius Epo, comment, sur le chap. des décrétai. Ne clerici tel munachi, etc., cap. i, n. 15.) L'origine de cette façon de parler, après grâces Dieu but, ne vientelle point plutôt de cet endroit de l'Evangile : « Et accepto calice, gratias agens dédit eis, et biberunl ex illo omnes? » M. de la Monnoye, qui a enrichi ce commentaire de plusieurs remarques, croit qu'il faut peut-être lire:

Après Graces-Dieu bue, ils demandent à boire;

pour donner à entendre que, non contents d'avoir bu le coup d'à-

SATVKE 11. 21

Vous l'ont un sot discours; puis, au partir de là, Vous disent : Mais, monsieur, me donnez-vous cela? 150 (Test tousjours le refrein qu'ils font à leur balade. Pour inoy, je n'en voy point que je n'en sois malade; J'en perds le sentiment, du corps tout mutilé, Et durant quelques jours j'en demeure opilé.

Un autre, renfrongné, resveur, mélancolique, làj

Grimassant son discours, semble avoir la colique; Suant, crachant, toussant, pensant venir au point, Parle si finement, que Ton ne l'entend point.

Un autre, ambitieux, pour les vers qu'il compose (juelque bon bénéfice en l'esprit se propose; igo

Et dessus un cheval, comme un singe, attaché, Méditant un sonnet, médite un évesché1.

Si quelqu'un, comme moi, leurs ouvrages n'estime, Il est lourd, ignorant, il n'ayme point la rime; Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux, lu;»

Contraire en jugement au commun bruit de tous; (Jue leur gloire il desrobe avecq' ses artifices : Les dames cependant se fondent en délices

près grâces, ils demandent à boire sur nouveaux Irais. Ainsi, boire Grâces Dieu , ce seroil boire un coup après avoir dit ses grâces.

1 Dans l'édition de 1608, on lit une évesché. Toutes les autres éditions portent un évesché. Mais, dans la. satire 111, vers 175, notre auteur a t'ait èvêohé du genre féminin :

El si le faix léger d'une double évesché.

Quarante ans après la composition de celle satire, le genre du mol évéchê n'était pas encore bien déterminé : car Ménage, dans sa Requête des Dictionnaires, imprimée en 1649, assure qu'il n'y avoit que les puristes qui dissent une évéché.

Ils veulent, malgré la raison.

Qu'on dise aujourd'hui la poison, Une épitaplie, une épigramnie, Une navire, une anagramme, Une reproche, une duché.

Une mensonge, une évesché.

Lisant leurs beaux escrits; et, de jour et de nuict,

Les ont au cabinet souz le chevet du lict; 170

Que portez à l'église ils valent des matines,

Tant, selon leurs discours, leurs œuvres sont divines.

Encore après cela ils sont enfans des cieux; Ils font journellement carrousse i avecq1 les dieux : Compagnons de Minerve, et confits en science, 175

Un chacun d'eux pense estre une lumière en France.

Ronsard, fay-m'en raison; et vous autres esprits Que, pour estre vivans, en mes vers je n'escrits, Pouvez-vous endurer que ces rauques cygales Esgalent leurs chansons à vos œuvres royales, 180

Ayant vostre beau nom laschement démenty? lia ! c'est que nostre siècle est en tout perverty. Mais pourtant quel esprit, entre tant d'insolence, Sçait trier 2 le sçavoir d'avecque l'ignorance, Le naturel de Fart, et, d'un œil avisé, lSo

Voit qui de Calliope est plus favorisé?

Juste postérité, à tesmoin je t'appelle 3, Toy qui sans passion maintiens l'œuvre immortelle, Et qui, selon l'esprit, la grâce et le sçavoir, De race en race au peuple un ouvrage fais voir; 1(J0

Venge ces te querelle, et justement sépare

1 Vieux, mot qui signifie débauche de vin, du mot allemand garauss, tout vidé, on sous-entend , le verre. (Ménage.) Avec les dieux, c'est-à-dire avec les seigneurs de la cour, qui sont autant de dieux pour un mauvais poêle, et qui souvent sont moins que des hommes pour le sage, qui ne les estime que suivant leur valeur intrinsèque.

■ C'est ainsi qu'il faut lire, suivant la première édition de 1608, et non pas tirer, qui est dans les autres éditions.

Ce vers a été employé par Desmarets de Saint-Sorlin :

Car le siècle envieux juge sans équité; Mais j'en appelle à toy, juste postérilé.

(Desmarets, dans une ode qui est à la tête de son poëme de Clovis, et dans son ouvrage intitulé, La Comparaison de la Langue e de lu Poésie française, etc., 1070.)

Du cygne d'Apollon la corneille barbare, Qui, croassant partout d'un orgueil effronté, Ne couche de rien moins que l'immortalité * .

Mais, comte, que sert-il d'en entrer en colère? 195

Puisque le temps le veut, nous n'y pouvons rien foire2. Il faut rire de tout : aussi bien ne peut-on Changer chose en Virgile, ou bien l'autre en Platon 5.

Quel plaisir penses-tu que dans l'ame je sente, Quand l'un de ceste troupe, en audace insolente, 200 Vient à Vanves 4 à pied, pour grimper au coupeau Du Parnasse françois, et boire de son eau;

4 Ce vers est ainsi clans l'édition de 1608, et il doit être ainsi, à moins qu'on n'aime mieux lire : Ne couche rien de moins. D'autres éditions portent :

Ne couche de rien moins de l'immortalité.

C'est-à-dire, ne vise, n'aspire à rien moins qu'à l'immortalité.

t Edit. de 1642 et suivantes : Nous n'y pouvons que faire.

3 Le sens de ce vers est obscur. On avoit mis, dans l'édition de 1642,

Changer chose en Virgile, ou reprendre Platon;

et dans celle de 1655,

Changer rien dans Virgile, ou reprendre en Platon :

leçon qui a été suivie dans l'édition de 1667. Mais il faut retenir la première leçon, qui offre un sens bon et suivi, et qui est tel : * Il fau t rire de tous ces ridicules qui ont une si bonne opinion, d'euxmêmes. Aussi bien seroit-ce inutilement qu'on voudrait faire de chose, c'est-à-dire d'un tel, mauvais poëte, un Virgile, ou d'un tel, mauvais philosophe, un Platon. » C'est le cas du proverbe, non ex omni ligno fil Mercurius. A quoi sert de critiquer les mauvais écrivains, puisque nous ne les rendrons pas meilleurs, et qu'en les critiquant, nous n'en ferons ni des Virgiles ni des Platons?

* Village près de Paris, qu'on appelle aujourd'hui Vanvres : ce village est très-renommé pour le beurre excellent qu'il fournit.

Hic truncis ubi burra fluunt Vanvaea cavatis.

(Ant. de Arena. Poema Macaronic. de bello lluguenolico.) François I", pour se moquer de la longue liste de titres qu'étaloit l'empereur Charles-Quint, ne prenoit d'autre qualité, dans ses ré-

Que froidement receu, on Fescoute à grand|jeiiie * : Que la muse, en groignant, lui deffend sa fontaine; Et, se bouchant l'oreille au récit de ses vers, -20o

Tourne les yeux à gauche et les lit de travers; Et pour fruit de sa peine aux grands vents dispersée, Tous ses papiers servir à la chaise percée2?

Mais comme eux je suis poëte, et sans discrétion Je deviens importun avecq' présomption. 210

11 faut que la raison retienne le caprice, Et que mon vers ne soit qu'ainsi qu'un exercice, Qui par le jugement doit estre limité, Selon que le requiert ou l'âge ou la santé.

Je ne sçay quel démon m'a fait devenir poète; 21^ Je n'ay, comme ce Grec, des dieux grand interprète 5, Donny sur Hélicon, où ces doctes mignons . baissent en une nuict, comme les champignons : Si ce n'est que ces jours, allant à l'adventure, llesvant comme un oyson allant à la pasture, 220

A Vanves j'arrivay, où suivant maint discours On me lit au jardin faire cinq ou six tours; Et comme un conclaviste entre dans le conclave, Le sommelier me prit, et m'enferme en la cave, Où, bernant et mangeant, je lis mon coup d'essay, 225 Et où, si je scay rien, j'appris ce que je sçay.

ponscs, que celle de roi de France, seigneur de Gonesse el de Vanvres. Au reste, ce vers fait présumer que le comte de Cramai I avoit une maison à Vanvres, et que cette maison étoit ouverte aux gens de lettres et aux poètes célèbres.

' L'hiatus qui se trouve à la césure de ce vers pouvoit se sauver facilement, en mettant : que receu froidement. Mais, du temps de Régnier, la rencontre da deux voyelles dans les vers n'ctoit pas regardée comme un défaut.

3 Si, au lieu du premier mot, tous, on lisoit, vont, le sens paroitroit plus net.

5 On raconte qu'Hésiode, s'étant endormi sur le mont Hélicon, et ayant bu de l'eau d'Hippocrène, <levint poêle, par une faveur singulière des Muses. 11 a composé un poëine intitulé la Théogonie, ou lu Naissance des dieux.

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