‹ uvres complètes de RégnierChapitre 39 sur 89 · LE SOUPER RIDICULE · texte numérisé non relu

LE SOUPER RIDICULE

(mz mouvement de temps 2, peu cogneu des humains, ><Qui trompe nostre espoir, nostre esprit, et nos mains, Chevelu sur le front, et chauve par dernère, N'est pus de ces oyseaux qu'on prend à la pantière5, Non plus que ce milieu4, des vieux5 tant débatu, E

Où Ton myt par dépit à l'abry la vertu, N'est iFn siège vaquant au premier qui l1 occupe.

1 Description d'un souper ridicule el mal assorti, auquel Régnier fut retenu malgré lui. Cette satire n'est point dans la première édition de 1608. Elle a paru assez belle à Despréaux pour l'engager à jeter les yeux dessus, lorsqu'il a composé sa troisième satire, qui est la description d'un dîner ridicule.

2 L'occasion. Dans le troisième vers, notre auteur personnifie ce mouvement de temps, en le faisant cheielu sur le front, el chauve pai derrière. Rabelais, liv. I, chap. xxwu :« L'occasion ha tous ses eheveulx au front : quand elle est oultrepassée, vous ne la pouvez plus révoquer. Elle est chauve par le derrière de la teste, et jamais plus ne retourne. » Ausone, épigr. mi, fait une description de l'occasion. On en trouve aussi une dans Phèdre, livre V, fable vin.

3 Gantière, grand lilet à prendre les oiseaux. On le tend dans un endroit de passage, et on y prend ordinairement beaucoup d'oiseaux à la fois, quand ils volent par troupes En latin, pauthera. En quelques provinces on l'appelle pan/hène.

4 « In medio virtus. »

Virtus est médium vitiorum, etutrinque reductum. FIorat., epist. F, xvi ri.

5 Des vieux, pour des anciens auteurs on anciens sages.

Souvent le plus mattois * ne passe que pour dupe,

Où par le jugement il faut perdre son temps '2

A choisir dans les mœurs ce milieu que j'entends. 10

Or j'excuse en cecy nostre foiblesse humaine, Qui ne veut, ou ne peut se donner tant de peine Que s'exercer l'esprit en tout ce qu'il faudroit Pour rendre par estude un lourdaut plus adroit. Mais je n'excuse pas les censeurs de Socrate3, 15

De qui l'esprit rongneux de soy-mesme se grate, S'idolâtre, s'admire, et, d'un parler de miel, Se va préconisant cousin de Larcanciel 4; Qui baillent pour raisons des chansons et des bourdes, Et, tous sages qu'ils sont3, font les fautes plus lourdes; 20 Et, pour sçavoir gloser sur le Magnificat, Trenchent en leurs discours de l'esprit délicat, Controllent un chacun; et, par apostasie, Veulent paraphraser dessus la fantasie.

Aussi leur bien ne sert qu'à monstrer le deffaut, £5

Et semblent se baigner quand on chante tout haut, Qu'ils ont si bon cerveau qu'il n'est point de sottise Dont, par raison d'estat, leur esprit ne s'advise.

Or "il ne me chaudroit6, insensez ou prudens, Qu'ils fissent à leurs frais messieurs les intendans 30

* Matois, pour fin, rasé, ne se dit guère que dans le style familier.

- Edition de 1642 et suivantes, il faut prendre le temps. •"• Roileau, satire iv, a dit le même :

Que l'homme le moins sage Croit toujours avoir seul la sagesse en partage.

* Métaphore, pour dire des gens qui se prétendent plus sublimes et plus élevés que les autres dans leurs pensées. Larcunciel, ainsi écrit dans les premières éditions pendant la vie de l'auteur, pour 1' if.> en-ciel.

5 Tous sages, pour tout sages.

8 // ne ni" importerait, de l'ancien verbe chaloir, qui n'est plus en usage.

A chaque bout de champ *, si, souz ombre de chère, Il m'en falloit point payer la folle enchère.

Un de ces jours derniers, par des lieux destournez Je m'en aliois resvant, le manteau sur le nez, L'am?. bijarrement de vapeurs occupée, 35

Comme un poète qui prend les vers à la pipée : En ces songes profonds où floltoit mou esprit, Un homme par la main hazardément me prit, Ainsi qu'on pourroit prendre un dormeur par l'oreille. Quand on veut qu'à minuict en sursaut il sesveille. AO Je passe outre d'aguet, sans en faire semblant, Et m'en vois 2 à grand pas, tout froid et tout tremblant, Craignant de faire encore, avecq' ma patience, Des sottises d'autruy nouvelle pénitence 3. Tout courtois il me suit, et, d'un parler remis4 : 43

Quoi! monsieur, est-ce ainsi qu'on traite ses amis? Je m'arreste, contraint; dune façon confuse, Grondant entre mes dents, je barhotte 5 une excuse. De vous dire son nom il ne garit de rien, Et vous jure au surplus qu il est homme de bien; 50 Que son cœur convoiteux d'ambition ne crève, Et pour ses factions qu'il n'ira point en grève : Car il aime la France, et ne souffriroit point, Le bon seigneur qu'il est, qu'on la mist en pourpoint. Au compas6 du devoir il règle son courage, 55

i A chaque instant, à chaque moment.

2 Édition de 1642 et suivantes, et m'en vais à grands pas ; correction moderne.

3 Allusion à la satire huitième, où il a décrit l'ennui mortel que lui avoit causé un importun.

* P'un ton doux et flatteur : Demis*â voce.

8 Barbotler, parler confusément, et les paroles à demi formées. Clément M a rot s'est servi du même terme, au même sens, épître xxxi :

Fait neuf grand tours, entre les dents barhotte, Tout à part luy, d'agios une botte.

6 Manière de parler fort ancienne, pour dire selon la règle, selon

Et ne laisse en dépost pourtant son advantage.

Selon le temps, il met ses partis en avant.

Alors que le roy passe il gaigne le devant;

Et dans la gallerie * encor' que tu lui parles,

Il te laisse au roy Jean, et s'en court au roy Charles 2 : 60

Mesme aux plus avancez demandant le pourquoy,

Il se met sur un pied, et sur le quant à moy;

la mesure. Elle est souvent dans Clément Marot, et en d autres anciens poètes.

4 Dans la galerie du Louvre.

2 Tel est le caractère d'un étourdi, qui, ayant commencé un discours avec quelqu'un, le laisse là brusquement, pour courir au premier venu : ce qui arrive tous les moments à la cour. L'auteur du Glossaire bourguignon, au mot Jacque, dit que « Régnier avoit écrit Charle en cet endroit. Et dans la galerie, encor' que je lui parle, il nie laisse au roy Jean, et s'en court au roy Charle; ce que des correcteurs peu sensés ont mal à propos réformé de cette sorte, Encor que lu lui parles, il te laisse au roy Jean, et s'en court an roy Charles : ne faisant pas réflexion, ajoute M. de la Mounoye, qu'il faut toujours représenter le texte des auteurs tel qu'il est. » Cet illustre auteur que j'ai consulté là-dessus autorise son sentiment par cette note de Thomas Corneille, sur les Remarques de Vaugelas, tom. Il, pag. 660. « Voici ce que M. Chapelain a écrit sur cette remarque : (M. le Waistre dit Charle sans s. JNos anciens ont dit également Pkilippes et Philippe, et jamais Charle : ttégnier l'a mis pour la rime ) Ce passage fait voir, dit M. de la Monnoye, que chapelain avoit lu dans son exemplaire : encor' que je lui i arle. » J'ai de la peine à croire que Chapelain eût un exemplaire de Régnier où l'on lût Charles sans s, et encor" que je luy parle : car tous les exemplaires que j'ai vus donnent le texte tel que je l'ai conservé. Le père Garasse, contemporain et admirateur de Régnier, cite ces deux vers dans sa Recherche des Recherches, page 178, et les cite tels qu'ils sont ici. D'ailleurs, notre poëte avoit écrit Charles avec un s, dans un autre endroit où il n étoit point gêné par la rime : c'est dans le premier mot de la satire VIII, adressée à Charles de Beaumanoir; où toutes les éditions, tant anciennes que nouvelles, sans exception, font lire Charles. Enlin, dans ces deux vers, la justesse demande que l'on mette le discours à la seconde personne, encor' que :u luy parles, plutôt qu'à la première, encor' que je luy parle; parce que la seconde personne est ici employée dans une signification indélinie et indéterminée, comme s'il y avoit :

Encor que l'on lui parle, Il vous laisse au roi Jean, et s'en court au roi Charle.

Et seroit bien fasché, le prince assis à table,

Qu'un autre en fust plus près, ou fistplus l'agréable;

Qui plus suffisamment entrant sur le devis *, 65

Fist mieux le philosophe, ou dist mieux son avis;

Qui de chiens ou d'oyseaux eust plus d'expérience,

Ou qui décidast mieux 2 un cas de conscience :

Puis dites, comme un sot, qu'il est sans passion.

Sans gloser plus avant sur sa perfection, 70

Avecq'maintshautsdiscours, de chiens, d'oyseaux, débottés. Que les valets de pied sont fort subjects aux crottes; Pour bien faire du pain, il faut5 bien enfourner, Si don Pèdre est venu, qu'il s'en peut retourner 4 : Le ciel nous fit ce bien qu'encor' d'assez bonne heure 73 Nous vinsmes au logis où ce monsieur demeure, Où, sans historier le tout par le menu, Il me dit : Vous soyez, monsieur le bien-venu. Après quelques propos, sans propos 5 et sans suite, Avecq' un froid adieu je minutte ma fuite, 80

Plus de peur d'accident que de discrétion. Il commence un sermon de son affection, Me rid, me prend, m'embrasse avecq' cérémonie : Quoi ! vous ennuyez-vous en nostre compagnie? Non, non, ma foy, dit-il, il n'ira pas ainsi; S5

Et, puisque je vous tiens, vous souperez icy. ^/

Je m'excuse; il me force. 0 dieux! quelle injustice!

1 Édition de 1665 et suivantes, et plus suffisamment. Celle de 1617: entrant dans le devis.

- Quelques éditions portent ; devidast mieux : on dit bien décider un cas de conscience, mais je doute qu'on ait jamais dit correct-ment, dévider un cas de conscience.

3 Edition de 1655 et suivantes, qu'il faux.

* I on Pedro Manriquez, connétable de Castihe. allant en Flandre, traversa la France, et lit quelque séjour à Taris, à la fin de 1605. La fierté de cet Espagnol ne tut pas au gré de la cour de France, où il fit mille fanfaronnades. (Matthieu, llist. de Henri IV, loin. II, fol. 292. iMém. de Sully, part. II, chap xxvi, pag. 524.)

5 Sans raison et sans suite, qu'on lit dans l'édition de 1645, seroit meilleur.

Alors, mais las! trop tard, je cogneu mon supplice;

Mais pour l'avoir cogneu, je ne peus l'esviter,

Tant le destin se plaist à me persécuter. m

A peine à ces propos eut- il fermé la bouche, Qu'il entre à l'estourdi un sot fait à la fourche l, Qui, pour nous saluer, laissant cheoii' son chapeau. Fit comme un entrechat avec un escabeau. Trébuchant par le cul, s'en va devant-derrière, 93

Et, grondant, se fascha qu'on estoit sans lumière. Pour nous faire, sans rire, avaller ce beau saut, Le monsieur sur la veue excuse ce deffaut 2, Que les gens de sçavoir ont la visière tendre 3. L'autre se relevant devers nous se vint rendre, 100

Moins honteux d'estre cheut que de s'estre dressi 4; Et luy demandast-il s'il s'estoit point blessé.

Après mille discours, dignes d'un grand volume, On appelle un valet, la chandelle s'allume : On apporte la nappe, et met-on le couvert; 105

Et suis parmy ces gen.s comme un homme sans vert 5, Oui fait,

1 A l'eslourdie seroit mieux et sauveroit l'hiatus. Un sot fait à lu fourche, pour un homme mal bâti, mal tourné : manière trop populaire de parler. Il faut remarquer la rime de fourche avec bouche: ainsi l'auteur de la nouvelle tragédie d'OEdpe, Voltaire, fait rimer frein à rien.

* Le maître du logis rejette ce malheur sur la foihlesse de la vue du pédant.

3 Visière se disoit autrefois, mais rarement, pour vue. On dit encore dan< le familier, rompre tn visière à quelqu'un, c'est à-dire l'interrompre, le contredire.

1 Les premiers sentiments dans un homme qui se laisse tomber sont la crainte et la douleur : la honte ne vient que quand il s'est relevé.

5 Comme un homme oris au dépourvu. Être pris sans ver/, façon de parler populaire, tirée d'un jeu appelé le jeu du vert. Panurge, dans Rabelais, liv. III, chap. xi, dit que les dez sont le

rerd du diable Le diable me pr endroit sans verd, ajoute-t-il.

s'il me rencoiUroit sans dez.

SATYRE X. i'23

Qu'un renard que Martin porte au Louvre en sa cage *.

Un long temps sans parler je regorgeois d'ennuy.

Mais, n'estant point garant des sottises d'aulruy, 110

Je creu qu'il me falloit d une mauvaise affaire

En prendre seulement ce qui m'en pouvoit plaire.

Ainsi considérant ces hommes et leurs soins,

Si je n'en disois mot, je n'en pensois pas moins;

Et jugeai ce lourdaut, à son nez autentique2, us

Que c'estoit un pédant, animal domestique 3,

De qui la mine rogue, et le parler confus,

Les cheveux gras et longs, et les sourcils touffus,

Faisoient par leur sçavoir, comme il faisoit entendre,

La figue sur le nez au pédant d'Alexandre 4. 120

Lors je fus asseuré de ce que j 'a vois creu Qu'il n'est plus courtisan de la court si recreu 5, Pour faire l'entendu, qu'il n'ait, pour quoy qu'il vaille, Un poëte, un astrologue6, ou quelque pédantaille,

1 Aussi étonné qu'un renard en cage, que Martin ou quelque villageois porteroitau Louvre, pour amuser les laquais.

2 Terme assez commun dans les anciens poètes, où il a différentes significations. Mais ici il veut dire bien étoffé, bien fourni, bien gros. Dans Clément Marot, ce même terme veut dire certains- Dans le Roman de la Rose, vers 67, fleurs autentiques, pour Heurs grandes et bien formées.

3 Dans cette description du pédant, Régnier a fait entrer presque toute la pièce duCaporali, poëte italien, intitulée del Pédante. Dans le premier tercet, il appelle son Pédant, un animal domestique.

Un' animal domeslieo, che in casa D'altri più voile è stato per pédante.

* Aristote. — LeCaporali, au même endroit, terzetto 4 : Costui mi par' un si fatto compagno, C'havendol'voi potrele far le tica Al pedagogo d'Alessandro magno.

b Si dérangé, si médiocre. Ce terme, qui se trouve aussi dans le Roman de la Rose, y est susceptible de plusieurs explications.

6 Du temps de Régnier, et longtemps auparavant, les astrologues et les devins étoient fort à la mode en France. La confiance

Qui, durant ses amours, avec son bel esprit, 125

Cousche de ses faveurs l'histoire par escrit.

Maintenant que l'on voit, et que je vous veux dire Tout ce qui se fit là digne d une satyre, Je croirois faire tort a ce docteur nouveau, Si je ne luy donnois quelque traict de pinceau *. 150

Mais estant mauvais peintre, ainsi que mauvais poëte. Et que j'ay la cervelle et la main maladroite. 0 muse2! je t'invoque Emmielle-moy le bec. Et bande de tes mains les nerfs de ton rebec 3; Laissc-moy là Phœbus chercher son aventure; i5'i

Laisse-moy son B mol, prend la clef de nature; Et vien, simple, sans fard, nue, et sans ornement, Pour accorder ma fïuste avecq1 ton instrument. Oy-moy comme sa race, autrefois ancienne4,

que la reine Catherine de Médicis avoit eue en leurs vaines prédictions, et l'étude môme que cette princesse avoit faite de leur art, aussi ridicule que criminel, avoit beaucoup contribué à mettre ces imposteurs en crédit.

1 On donne, non pas des traits, mais des coups de pinceau; et l'on donne des traits de satire.

- Dans les éditions de 1616, 1617 et 1645, on a mis mal à propos, or muse. Rabelais, dans un sujet aussi grave que celui-ci, a fait une invocation pareille, 1. 11, cbap. xxviu, à la lin : « 0 qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre les trois cents géants? 0 ma muse, ma Calliope, n.a Thalie, inspire moy à teste heure, restaure mes esprits! car voicy le pont aux asnes de logique, voicy le trébuchet, voicy la difficulté de pouvoir exprimer l'horrible batlaille que feut faite. »

Le Caporali, dans le même capitolo, terzetto 12 :

Ma tu, Musa, ripiglia il tuo liuto, Poi che tanto li piace haver in mano La chiave grossa del B molle acuto.

■"* Les cordes de ton violon.

4 Le Caporali, tercets 15 et 14.

E di col tuo nalio gergo, Toscano, Com' il pédante mio de i suoi maggiori Si vanta, che fur di s;tngue Koinano.

E che di casa sua cinque pretori N' usciro, e duoi Marlelli, e duoi Catoni, Senza i poeli illuslri, e gli oratori.

Dedans Rome accoucha d'une patricienne, UO

D'où nasquit dix Catons, et quatre-vingts Préteurs,

Sans les historiens, et tous les orateurs.

Mais non, venons à luy, dont la maussade mine

Ressemble un de ces dieux des couteaux de la (Ihine l,

Et dont les beaux discours, plaisamment estourdis, 145

Feroient crever de rire un sainct de paradis -.

Son teint jaune, enfumé, de couleur de malade5,

Feroit donner au diable et céruse et pommade;

Et n'est blanc en iispaigne à qui ce cormoran4

Ne face renier la loy de l'Alcoran5. 150

Ses yeux, bordez de rouge, esgarez, sembloient estre

L'un à Montmartre, et l'autre au chasteau de Bicestre6:

1 On s'est servi, pendant quelques temps, de couteaux dont le manche étoit figuré en marmouzet, ou terminé par quelque figure extraordinaire, comme une tête de Maure, et d'autres semblables; et on appeloit ces couteaux des couteaux de la Chine. Cette mode duroit encore en France vers la fin du siècle passé. Le sieur de Sygognes a dit dans une épître en coq-à-1'âne :

Teste de manche de couteau, Et dos courbé comme un bateau.

Le Caporali, tercet 19 :

Prima dira com' egli é fatto in guisa, Ch' à l'humor maninconico potria AI suo dispetto far morer le risa.

r> Le même, tercet 22 :

Trima la fronte d'allegrezza scossa, Rappresenta da longi un suo colore, Da spiritar' il minio, e la cirossa.

4 Oiseau de rivière dont la chair est fort noire.

!i Le blanc d'Espagne même ne sauroit le blanchir. La métaphore est un peu hardie : l'auteur personnifie la céruse. la pommade, et le blanc d'Espagne. Les deux premiers se donnent au diable et le blanc d'Espagne renie la loi de Mahomet : jurement familier aux Espagnols, à cause de leur antipathie mortelle pour les Maures, qui ont occupé fort longtemps une partie de l'Espagne.

a Montmartre est au nord de Paris; et le château de Ricêtfeest

126 POESIES DE REGMEU.

Tontesfois, redressant leur entre-pas tortu,

Ils guidoient la jeunesse au chemin de vertu.

Son nez haut relevé sembloit faire la nique * 155

A l'Ovide >as n, au ^cipion IVasique,

Où maints rubis balez*, tous rougissans de vin,

Monstroient un hac ilur à la Pomme de pin 5;

Et, presehant la vendange, asseuroient en leur trongne

Qu'un jeune médecin vit moins qu'un vieux yvrongne. 160

Sa bouche est grosse et torte, et semble, en son porfil4,

au midi. Bicêtre a pris son nom d'un évêque de Winchester en Angleterre, qui, en 1290, lit bâtir un château en cet endroit. Aujourd'hui c'est un hospice. Le Caporali, tercet 35 :

Et corne disse del signor Ferrante,

Quel vostro amico hà, di due gambe, l'una

Volta a settentrion, l'allra a levante.

' Le Coporali, tercet 24 :

Slassi il naso fecundo in se raccolto, Che fe stupir Nason, non che Nasica, E gridano : 0 che naso! onde l'hai tolto?

2 On écrit et on prononce aujourd'hui rubis balais. Villon appelle ingénieusement ces boutons colorés, des rubis de taverne.

3 Ancien et fameux cabaret de Taris, presque vis-à-vis l'église paroissiale de la Magdeleine, proche le pont Notre-Dame. Rabelais parle de la Pomme de pin comme d'un cabaret célèbre : « Puis cauponizons es labernes méritoires de la Tomme de pin, du Castel, etc. » Le poète Villon en a fait mention dans sou petit Testament, quatorzième couplet : Le trou de la Pomme de pin; et dans son grand Testament :

Aller, sans chausse, en eschappins.

Tous les matins quand il se lieve, Au trou de la Pomme de pin.

Il en est aussi parlé dans les Repues franches :

L'ung fit empl'r de belle eaue claire.

Et vint à la Pomme de Pin.

L'oileau, dans sa troisième satire, parle de Crenet, ou Creney, qui tenoit ce cabaret.

* Le Caporali, tercet 25:

! orta, e grossa è la bocca, ove s'mtnca Un'ordine di denti mal tessuto, Ove la roge infetta si nutrica.

Celle-là cTAlizon, qui, retordant du fil,

Fait la moue aux passans, et, féconde en grimace,

Rave comme au printemps une vieille limace.

Un râteau mal r.mgé pour * ses dents paraissoit, 165

Où le chancre et la rouille en monceaux samassoit ;

Dont pour lors je cogneus, grondant quelques paroles,

Qu'expert il en sçavoit crever ses éven.lles '2 :

Qui me fit bien juger qu'aux veilles des bons jours

Il en souloit roigner ses ongles de velours. 170

Sa barbe, sur sa joue esparse à Tavanture 3,

Où l'art est en colère avecque la nature4,

En bosquets s'eslevoit, où certains animaux,

Qui des pieds, non des mains, luy faisoient mille maux.

Quant au reste du corps, il est de telle sorte, Qu'il semble que ses reins et son espaule torte 175

Facent guerre à sa teste, et par rébellion Qu'ils eussent entassé Osse sur Pélion 5 ;

' On lit dans quelques éditions par ses dents.

- Nicot, au mot Aérole, dit « que plusieurs écrivent et prononcent eaurole, ampoule; et à la vérité c'est comme une petite ampoule, ou bouteille, et vessie pleine d'eau. » Oudin, dans son Dictionnaire françois-espagnol, dit, eaurole, aérole, qu'il explique par ces mots espagnols, calmaxarra. limela. Le même Caporali, tercet 26 :

Et cou questi sovente io l'ho veduto Hor franger le vesiche, e tior tosarsi L'ugna sua foderate di velluto.

3 Caporali tercet 28 :

Si ch'io possa scrivendo in vostro honore.

Rapresentar la coslui barba in carte,

Aon essendo io poeta, ne pittore.

La quai rara e mal tinta si disparte,

Da le sudic - gote con gl'irsuti

Mostacci, fregia la nalura, e Tarte.

Ivi certi animai tondi, e branchuti,

Con molta ostination piatano insieme,

I maggiori, i mezzani, e più minuti, etc.

4 On est en colère contre quelqu'un, mais non pas avec quelqu'un.

5 Pélion étoit écrit Pellion dans les éditions de 1612, et 1613.

Tellement qu'il n'a rien en tout son attelage ■ Qui ne suive au galop la trace du visage -.

Pour sa robbe, elle fut autre qu'elle n'estoit ISO

Alors qu'Albert le Grand 5 aux festes la portoit ; Mais toujours recousant pièce à pièce nouvelle. Depuis trente ans c'est elle, et si ce n'est pas elle : Ainsi que ce vaisseau des Grecs tant renommé 4, Qui survescut au temps qui l'avoit consommé. 185

failes pendant la vie de l'auteur. Ossa et Pélion, montagnes de Thessalie, qui servirent aux prétendus géants pour escalader le ciel.

Pour détrôner les Dieux, leur vaste ambition.

Entreprit d'enlasser Osse sur Pélion,

dit Boileau. Traité du Sublime, chap. vi.

1 Attelage regarde les chevaux , comme équipage regarde les hommes. 11 est vrai néanmoins, comme il s'agit ici d'un animal domestique ennemi de l'homme, ce seroit lui faire trop d'honneur que de lui donner un équipage : c'est bien assez que de lui accorder un attelage.

- Le même Caporali, tercet oi :

L'altre sue membra, poi corne le braccia. E'1 petto, e'icollo, à passo non errante Seguon del volto la difforme traccia.

5 Fameux docteur de Paris, grand philosophe et grand théologien, de l'ordre de Saint-Dominique. 11 florissait sous le règne de saint Louis, et mourut à Cologne, Tan 1280.

4 C'est celui qui porta Thésée d'Athènes en l'île de Crète, pour aller combattre le Jlinotaure. Les Athéniens conservèrent ce vaisseau pendant plusieurs siècles, eu substituant des planches neuves à celles qui tomboient en pourriture : ce qui donna enfin occasion aux philosophes de ce temps-là de disputer si ce vaisseau, ainsi radoubé et renouvelé, étoit le même, ou si c'en étoit un autre. (Plut., Vie de Thésée.) Le sieur de Cigognes, qui vivoit du temps de Régnier, a imité cet endroit dans la satire sur le Pourpoint d'un courtisan :

Pièce sur pièce on y reboule

Tant de fois, qu'on puisse estre en doute

S'il reste rien du vieux pourpoint.

Ainsi la nef pégasienne,

JUen que changée à l'ancienne,

A sa forme qui ne meurt point.

Une taignc affamée estoit sur ses espaules ' ,

Qui tracoit en arabe une carte des Gaules 2.

Les pièces et les trous, semez de tous costez,

Représentoient les bourgs, les monts et les citez.

Les filets séparez, qui se tenoient à peine, 190

tmitoient les ruisseaux coulans dans une plaine.

Les Alpes, en jurant, luy grimpoient au collet ;

Et Savoy1 qui plus bas ne pend qu'à un filet.

Les puces et les poux, et telle autre quenaille 3,

Aux plaines d'alentour se mettoient en bataille, 193

Qui, les places d'autruy par armes usurpant,

Le titre disputaient au premier occupant.

1 Taigne, ou plutôt teigne, dartre qui vient à la tête, et l'on dit ligne, pour signifier un ver qui ronge les étoffes et les livres. Satire intitulée le Chapeau d'un courtisan :

La teigne, qui prend nourriture De la laine et de la teinture, Ne vous peul désormais ronger :

Dans votre crasse et pourriture Elle trouve sa sépulture, Et s'étouffe au lieu de manger.

Le Caporali, tercet 52 :

Ov'un un tigno domestieo s'en vieue, E v'hà scrillo in Arabico co'l dente ; •

Si è débile il filo à cui s'attiene.

2 La description que Régnier fait dans les vers suivants semble être imitée du discours que tient frère Jean à Panurge dans Rabelais, liv. III, cliap. xxvin : « Déjà vois-je ton poil grisonner en teste. l'a barbe, par les distinctions du gris, du blanc, du tanné et du noir, me semble une Mappemonde. Regarde ici : voilà l'Asie, ici sont Tigris et Euphi'ates; voilà Africque, ici est la montagne de la lune. Veois-tu les palus du .Nil? Deçà est Europe. Veois-tu Thélème? Ce toupet icy tout blanc, sont les monts Uyperborées. »

3 Quenaille paroi t une prononciation picarde. On dit aussi quenaille dans l'Angoumois (comme le marquent les vers que cite Balzac, p. 635 du tome 11 de ses œuvres in-fol.), en Saintonge et dans le pays d'Aunis. On a mis canaille dans L édition de 1642, et dans les suivantes. Sans doute l'auteur a employé à dessein quenaille, comme un terme burlesque et corrompu, afin de rendre plus plaisante l'application qu'il en fait aux plus vils insectes, et

Or dessouz ceste robbe illustre et vénérable» 11 avoit un jupon, non celuy de constable ' ; Mais un qui pour un temps suivit Farrière-ban, 200

pour marquer qu'il les trouve même indignes de porter uue injure qui convient quelquefois aux hommes. Eu elfet, vers la lin de cette satire, il se sert du mot de canaille, en parlant des hommes : Qui voulait met ire barre entre citte canaille.

* Le sieur de Syyognes commence ainsi une de ses épîtres en coq-à-1'âne :

Il n'est rien plus beau ny plus stable, Qu'un teint de Juppé de constable.

Le jupon étoit une espèce de grand pourpoint, ou de petit justaucorps qui avoit de longues basques. (Furetière.) On l'appeloit aussi jupe, que Monnet définit une espèce de hoqueton, ou saie, ample, ondoyant et volant. 11 faut que cet habillement fût une marque de distinction ; témoin ce que notre auteur ajoute, que ce jupon n'étoit pas celui de constable; lémoin aussi ce passage de Rahelais, 1. V, chap. xu : « Frère Jean, impatient de ce qu'avoil desduit Grippeminaud, dist : Hau! monsieur le diable enyipponnc, comment veux-tu qu'il responde d'ung cas lequel il ignore ? » 11 l'appelle engipponné, à cause du jupon que portoit Grippeminaud, archiduc des chats-fourrés, ou gens de chicane. Molière nous en fournit une autre preuve dans son Tartufe, acte V, se. iv, où l'on dit à M. Loyal :

Vous pourriez bien ici, sur votre noir jupon, Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton :

ce qui s'accorde bien avec ce que dit Furetière, au mot connesta'rte, qu'en Angleterre, connestable signifie un sergent : en quoi néanmoins il se trompe. Le connectable en Angleterre (en anglois constable) est proprement ce qu'on appelle à Paris commissaire du quartier.

L'auteur du Moyen de pur venir, contemporain de Régnier, a dit dans son dernier chapitre : « J'ai quasi juré comme un connestable, et pris Dieu partout. »

Quoique dans la basse latinité on ait dit constabiilarins, on n'a jamais dit en françois constable, pour connestable. Régnier et Sygognes, satiriques contemporains, sont, à mon avis, les seuls qui aient employé ce mot en le joignant à celui de jupon ou (\ejupc ; ce qui peut donner lieu à une conjecture assez singulière; savoir* que quelqu'un de la maison illustre des Conslabih de Ferrare, en françois Constable, ayant inventé cette sorte d'habillement, lui auroit donné son nom. C'est ainsi qu'on a appelé en France les branàebourys et les roqueluures du nom de leurs inventeurs.

(juand eu première nopce il servit de caban *

Au croniqueur Turpin 2 lors que par la campagne

Il portoit Tarbalestre au bon roy Charlemagne.

Pour asseurer si c'est ou laine, ou soye, ou lin 5,

Il faut en devinaille estre inaistre Gonin4. 205

* Espèce de manteau avec des manches. Ménage fait venir ce mot df cappa. Le Caporali, tercet 56 :

Il saio che s'allaceia à la man dextra, Già fu gaban di monsignor Turpino, Che portava al re Carlo la balestra.

* Turpin, archevêque de Reims, accompagna Charleniugnedau.s la plupart de ses voyages ; et, selon Trithème, il écrivit l'histoire de cet empereur, en deux livres. Dans la suite un écrivain fabuleux et imposteur emprunta le nom de Turpin, qu'il mit à lu tête d'un roman ridicule auquel il donna le titre d'Histoire de C/tarlemr/giie; ce qui a fait dire à Holtoman(Franco-Gallia, chap. v) que c'est l'ouvrage d'un ignorant, qui a écrit des fables, et non pas une histoire. M. Huel (Origine des romans) assure que le livre des faits de Charlemagne, attribué à l'archevêque 'lurpin, lui est postérieur de plus de 200 ans. On le prétend de la (in du onzième siècle. Il y en a des éditions faites à Paris en 1527 et en 1585, et même bien auparavant; et il a été inséré par Schardius dans un recueil de quatre anciens historiens ou chroniqueurs d'Allemagne.

3 Le même Caporali, tercet 57 :

Non è foggia di Greco, o di Latino, Fù uottou, fù vellulo è poi fù raso.

Et horà è più sottil che l'ormesino.

1 Brantôme, sur la fin du premier vo'ume de ses Dames galantes, parle d'un maître Gonin, fumeux magicien, qui, par des tours merveilleux de son art. diverlissoit la cnur de François 1". Un autre maître Gonin, pelit-tils du précédent, mais beaucoup moins habile, si l'on en croit Brantôme, vivoit sous Charles IX. l'elrio, tome II de ses Dîsquisitions magiques, en rapporte un fait par où. s'il étoil véritable, il paroilroit que le petit-Iils ne cédoit en rien au grand-père iNous avons aussi un livre en deux volumes sous le titre de Tours de maître Gonin, où, avec des choses assez médiocres, on a rassemblé d'assez jolis tours. Ce livre est du feu abbé Borde Ion. à qui j'ai ouï dire plus d'une fois : « Je suis un mauvais auteur; mais, en récompense, je suis honnête homme. » Il avoit raison en tout sens : il étoit officieux, serviahle, bon ami; aussi ctoit-il aimé de tous ceux qui le connoissoient.

Sa ceinture honorable, ainsi que ses jartières ' , Furent d'un drap du Seau -, mais j'entends des lizières, Qui sur maint cousturier* jouèrent maint rollet; Mais pour l'heure présente ils4 sanglotent le mulet.

Un mouchoir et des gants, avecq' ignominie, 210

Ainsi que des larrons pendus en compagnie, Luy pendoient au costé, qui sembloient, en lambeaux5 Crier, en se mocquant : Vieux linges, vieux drapeaux 6 ! De l'autre, brimballoit 7 une clef fort honneste, Qui tire à sa cordelle une noix d'arbaleste. 215

Ainsi ce personnage, en magnifique arroy s Marchant pedetentim 9, s'en vint jusques à moy, Qui sentis à son nez, à ses lèvres décloses, Qu'il fleuroit bien plus fort, mais non pas mieux que roses l0.

1 On écrit jarretières.

- Ainsi nommé d'une petite ville appelée le Seau, dans le Béni. C'est un gros drap dont l'usage est fort bon; mais les draps du Languedoc ont prévalu sur les draps du Seau. Mais j'entends des lizières. De lizières, dans toutes les éditions avant 1642.

5 Qui chez maint, édition de 1642 et suivantes.

* Elles : la ceinture et les jarretières.

5 J'ai vu de bonnes gens du temps jadis qui portoient encore les gants pendus à la ceinture.

0 C'est le cri des revendeuses qui cherchent à acheter de vieilles bardes, de vieux chiffons.

7 Ternie burlesque, pour dire, qui branloit de côté et d'autre; et Marot s'en est servi en ce sens dans l'épigramme du laid Tétiu : Tétm qui brmhalle à tout coup.

8 En magnifique èquipaye.

,J Pedetentim, mot latin, pied à pied, tout doucement. Ce mot avoit aussi été employé par le Caporali, dans le portrait de son pédant, tercet 58 :

Pedelentin s'accosta al dotto Scrinio.

Il est visible que le poëte italien et le poëte françois ont pensé à l'allusion que fait ce mot à celui de pédant; ou même parce que ce mot représente très-bien la marche grave et lente d'un pédant, qui marche toujours

à pas comptés Comme un recteur suivi des quatre facultés. Boileau, sat. m.

10 Régnier a emprunté cette expression proverbiale de Rabelais,

satïké: x. 133

Il me parie latin, il allègue, il discourt, ±>u

Il réforme à son pied les humeurs de la court :

Qu'il a pour enseigner une belle manière * ;

Qu'en son globe il a veu la matière première - ;

Qu'Épicure est yvrongne, Hyppocrate un bourreau,

Que Barthole et Jason ignorent le barreau ; ïio

Que Virgile est passable, encor' qu'en quelques pages 5

11 méritast au Louvre estre chifflé4 des pages;

Que Pline est inégal; Térence un peujoly5 :

Mais sur-tout il estime un langage poly 6.

Ainsi sur chasque autheur il trouve de quoy mordre. 15U v'

L'un n'a point de raison, et l'autre n'a point d'ordre ;

L'autre avorte avant temps des œuvres qu'il conçoit.

Or' 7 il vous prend Macrobe, et luy donne le foit.

liv. I, chap. i. Un.... johj, petit, moisy, livret, plus, mais non mieux sentant que roses.

' Boileau a cite ces douze vers, comme un beau portrait du pédant. Voyez dans sa cinquième réflexion critique sur Longin.

2 1 e même Caporali, tercet 40 :

E qui divien perito, e gui si stima Haver leggendo ce'rti commentari Viduto ignuda la materia prima.

Studia à staffetta il testo d'Hippocrate.

E in quanto al suo giudilio in molli passi Ei mertarebbe haver le staffilale.

Le même, tercet 42.

I Chiffrer se ilit encore par la populace de quelques-unes de nos provinces.

:i Ogni buono seriltor lalino allïappa,

Hor nota Plinio, lior nota Juvenale, 1 1 or la vuol con Macrobio à spada. e cappa, Le même, tercet 44.

II Gli piaccion molto le lettre polite, etc.

Le inêine, tercet 45.

A mon gré le Corneille est joli quelquefois. En vérité, pour moi, j'aime le beau francois. Boileau, sat. ni.

7 Or' pour ore, ou ores, maintenant.

|"i POESIES DE REGNIEft.

Cicéron, il s'en taist, d'autant que l'on le cric

Le pain quotidien de li pédanterie. 2ô%.

Quant a son jugement, il est plus que parfait,

ht l'immortalité n'ayme que ce qu'il fait.

Par hazard disputant, si quelqu'un luy réplique *,

Et qu'il soit à quia : Vous estes hérétique2,

Ou pour le moins fauteur ; ou, Vous ne savez point 240

Ce qu'en mon manuscrit j 'ay noté sur ce point.

Comme il n'est rien de simple, aussi rien n'est durable : De pauvre on devient riche, et d'heureux misérable. Tout se change : qui fist qu'on changea de discours. Après maint entretien, maints tours el maints retours, 245 Un valet, se levant le chapeau de la teste, Nous vint dire tout haut que la souppe estoit preste5. Je cogneu qu'il est vray ce qu'Homère en escrit 4, Qu'il n'est rien qui si fort nous resveille l'esprit ; Car j'eus, au son des plats, l'ame plus altérée, 250

Que ne l'auroit un chien au son de la curée.

1 Le Caporali, tercet 43 :

Hor con gli amici disputando stassi,

E se per caso in qualche dubbio incappa, Dice : Son Juoghi heretici, io gli ho cassi.

2 Accusation fort ordinaire eu ce temps-là, depuis l'introduction du calvinisme.

3 On servoit alors la soupe au repas du soir, usage que l'on ne pratique plus depuis longtemps. Cœna, au contraire, qui signilie le souper, signifioil, selon Festus, le dîner chez les anciens.

1 Kien, ce me semble, ne revient mieux dans tout Homère au sens de ce vers que l'endroit du dis-neuvième livre de 17/ adi\ depuis le cent cinquante-cinquième jusqu'au cent soixante-di.vième vers, où Ulysse, voyant Achille prêt à mener les Grecs au combat, lui représente qu'il n'est point à propos de les y mener à jeun ; parce que, dit- il, le pain et le vin, jj.ivoç, ïmi /.cà ctAx-j. Régnier interprète lui-même réveiller l'âme, par réveiller l'esprit; et c'est le sens des mots ^TopelOu.u.'oç, au liv. IX de l'Iliade, v. 701, et dans VOdys.sée, soit au cinquième livre, vers 95, soit au quatorzième, v. 111. Ulysse dit encore merveille sur le boire et sur le manger, vers 215 et suivants du livre VII de VOdyssée.

s AT Y T. E X. 13a

Mais, comme un jour d'hyver * où le soleil reluit,

Ma joie en moins d'un rien comme un esclair s'enfuit :

Et le ciel, qui des dents me rid à la pareille,

Me bailla gentiment le lièvre par l'oreille2, 255

Et comme en une monstre 5, où les rasse-volans,

Pour se monstrer soldats, sont les plus insolens ;

Ainsi, parmy ces gens, un gros valet d'estable,

Glorieux de porter les plats dessus la table,

D'un nez de majordome4, et qui morgue la faim, 260

Entra, serviette au bras, et fricassée en main ;

Et, sans respect du lieu, du docteur, ni des sausses, *

Heurtant table et tréteaux, versa tout sur mes chausses.

On le tance , il s'excuse ; et moy, tout résolu,

Puis qu à mon dam le ciel l'avoit ainsi voulu, ■ -26.%

Je tourne en raillerie un si fascheux mystère 3 :

De sorte que monsieur m'obligea de s'en taire.

Sur ce point on se lave, et chacun en son rang Se met dans une chaire6, ou s'assied sur un banc, Suivant ou son mérite, ou su charge, ou sa race. 270

Des niais, sans prier, je me mets en la place T, Où j'estois résolu, faisant autant que trois, De boire et de manger comme aux veilles des H ois. Mais, à silaeau dessein défaillant la matière, Je fus enfin contraint de ronger ma littiere, 273

1 Dans toutes les éditions on lisoit: Mais comme un jour d'esté. Il est visible que l'auteur ou les imprimeurs avoient mis l'esté pour ïhyver ; faute qui, s'étant glissée dans la première édition de 1608, s'est répandue dans toutes les éditions postérieures

2 Rire des dents, c'est se moquer. Bailler le lièvre par l'oreille, signiiie faire semblant de donner une chose et l'ôter en même temps.

5 C'est ce que nous appelons aujourd'hui lïevues des troupes. * Maître d'hôtel.

5 Mystère, terme qui anciennement signilioit une comédie, ou représentation morale, comme la farce étoit une comédie joyeuse.

6 Dans l'édition de 1642, et dans les suivantes, on a mis chaise, qui est le terme nouveau.

7 La place des niais, la meilleure place.

Comme un asne affamé, qui n'a chardons, ny foin. N'ayant pour-lors de quoy me saouler au besoin.

Or, entre tous ceux-là qui se mirent à table, Il n'en estoit pas un * qui ne fust remarquable, Et qui, sans espluchcr, n'avallast l'éperlan2, 280

L'un en titre d'office exerçoit un berlan ; L'autre estoit des suivans de madame Lipée 3 ; Et l'autre chevalier de la petite espée4 ; Et le plus sainct d'entre eux (sauf le droict du cordeau ) Vivoit au cabaret, pour mourir au bordeau. 285

En forme d'eschiquier les plats rangés sur table N'avoient ny le maintien, ny la grâce accostable ; Et, bien que nos disneurs mangeassent en sergens, La viande pourtant ne prioit point les gens. Mon docteur de menestre 5, en sa mine altérée, 290

1 Dans l'édition de 10i2, et dans les suivantes : Il ne s'en trouva point.

- Petit poisson de mer, ainsi nommé, selon Mcot, à cause de sa blancheur, qui imite celle de la perle. Avaler réperlan, signifie manger goulûment, avaler les morceaux tout entiers, sans éplucher et sans mâcher.

3 Un parasite.

* Un filou, un coupeur de bourses, parce que les filous se servent de couteaux pour couper les bourses. Oudin, dans son Dictionnaire, au mot Espée, dit : Compagnon, estafier, gentilhomme, officier de la courte espée. i. Taglia-lor.se. Le même Oudin, dans son Dictionnaire françois-espagnol, et dans ses Curiosités français/s, aux mots Espée et Gentilhomme, marque en termes exprès que c'est un proverbe vulgaire.

5 Le mot italien mineslra signifie une soupe ; d'où nous avons fait le proverbe, un docteur de menestre.

L'ingrat époux lui lit tàter D'une menestre empoisonnée.

Scarron, satire contre un nommé Baron.

Ce vers de Régnier et les 27 suivants sont traduits d'une an lie pièce du même Gaporali, intitulée Sopra la corte.

Ma il caso e che, s'incontro havea Pompeo, O il venernbil Cosia, en' à la mensa, Havean più braccie e man che Briareo...

Avoit deux fois autant de mains que Briarée ' ;

Et n'estoit, quel qu'il fust, morceau dedans le plat,

Qui des yeux et des mains n'eust un escheq et mat.

D'où j'aprins, en la cuitte, aussi bien qu'en la crue,

Que l'ame se laissoit piper comme une grue ; 295

Et qu'aux plats, comme au lict, avecq' lubricité,

Le péché de la chair tentoit l'humanité.

Devant moy justement on plante un grand potage, y D'où les mousches à jeun se sauvoient à la nage : Le brouet estoit maigre ; et n'est Nostradamus ôOO

Qui, l'astrolabe en main, ne demeurast camus, Si, par galanterie, ou par sottise expresse, 11 y pensoit trouver une estoile de gresse. Pour moy, si j'eusse esté sur la mer de Levant2,

Io rimasi lai volta stupefatlo,

Che sempre ch' addocchiai qualche boccone,

Un di lor mi gli dava scacco matto.

Si ch' ail' hor nïaccoi s' io, messer Trifone,

Cbe nella colin, e nella cruda, il vitio

Uella carne ei dà gran tentatione...

Eceo di brodo piene la scudelle,

Dove non seppi mai d'unto o di grasso

Con l'astrolabio in man trovar due stelle. S'io fossi stato à quel naval fracasso,

Quai' hebbe il Turco, io polrei somigliare

La mia scudella al golfo di Palrasso.

Pero ch' in essa si vedeano andare

A gala i corpi de le mosche lesse,

E i conversi in carbon, legni del mare. Qui, Ti ifon, se per caso alcun dicesse

Cbe la comparation non gisse à sesto,

E ch'io fossi obligato à l'intéresse :

Dite che legga Homero, ove in un testo

Fà una comparation di eerte mosebe,

Ne forse cal/.a ben, si corne in questo. i

Ma lasciam le question dubbiose, e fosche,

Hor cbe siamo à tinel, etc.

« Géant d'une énorme grandeur, à qui les poêles ont donné cent bras et cinquante ventres. Sorel, dans le Banquet des dieux, inséré au troisième livre de son Berger extravagant, donne ingénieusement à ces dieux Briarée pour échanson.

2 Comparaison magnifique d'un potage avec le golfe de Lépante, où l'armée navale des clirétiens confédérés remporta une célèbre

Où le vieux Louchali 1 fendit si bien le vent, 505

Quant Sainct-Marc s'habilla des enseignes de Thrace 2, Je la comparerois au golphe de Patrasse 5 :

victoire sur les infidèles, le 7 d'octobre 1571. Du Bartas a fait sur cette victoire un poëme François, intitulé Lcpanthe, traduit d'un poëme latin de Jacques VI, roi d'Ecosse.

1 Louchali, Ucchali, Ortiali, ou Uluzzall (car on trouve ce nom écrit de ces quatre manières), fameux corsaire, renégat, natif de la Calabre en Italie. Dès sa jeunesse, il avoit été fait esclave par les Turcs, et avoit renoncé au christianisme pour recouvrer sa liberté. Il parvint à la vice-royaulé d'Alger, et amassa de grandes richesses. On l'appeloit ordinairement le vieux Louchali. Pendant la guerre de Chypre, Louchali se joignit à l'armée navale des Inlidèles, et commanda l'aile gauche à la bataille de Lépante. Durant le combat, Louchali prit le large pour venir charger la flotte chrétienne par derrière et dans les flancs; mais, ayant appris la mort de Hali, chef de la flotte des Ottomans, il s'enfuit à toutes rames, suivi de trente-deux galères. C'est pourquoi Régnier dit que Louchali fendil si bien le vent, avec d'autant plus de raison que le vent étoit devenu contraire à l'armée navale des Turcs dès le commencement du combat.

2 Sélim II, empereur des Turcs, ayant résolu de faire la conquête de l'île de Chypre, qui appartenoit aux Vénitiens, leur déclara la guerre en 15,0. I es Vénitiens armèrent pour leur défense, et opposèrent aux Infidèles une puissante ligue, formée par le pape avec tous les princes d'Italie et le roi d'Espagne. Les Turcs se rendirent maîtres de Chypre, mais ils perdirent la bataille de Lépante, où la flotte chrétienne, commandée par don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint, et armée pour la défense des Vénitiens, remporta la victoire. L> s enseignes et étendards des Turcs turent portés 3 Venise, dans l'église de Saint-Marc, patron de la ville et de la république, où elles faisoient une espèce de tapisserie. La Thrace étoit autrefois celte grande province que nous appelons aujourd'hui Roiuaive, où est ia ville de Constantinople, capitale de l'empire des Turcs *.

5 Le golfe de l'a/russe, ou Patras, est le golfo de Lépante. Ce

* Ce vers m'a fait souvenir d'un mol de M. le prince de Conti, en entrant à Notre-Dame, au Te Deum qui devoit se chanter pour la victoire de Marsaille. Il tenoil M. de Luxembourg par la main, et celte cathédrale se trouvoit alors tendue d'un bout à l'autre des drapeaux que ce général avoit pris sur les ennemis à Fleurus, à Steinkerque, et tout récemment à Wervinde. Slessiew'S, dit le prince en écartant la foule qui embarrassoit la porte, laissez passer le tapissier de Notre-Dame. (J. B. Rousseau, lettre à Brossetle, 4 mars L730.)

Pour ce qu'un y voyoit, en mille et mille parts,

Les mouscbes qui flottoient en guise de soldarts,

Qui morts sembloient encor', dans les ondes salées, 310

Embrasser les cbarbons des galères bruslées.

J1oy, ce semble, quelqu'un de ces nouveaux docteurs, Qui d'estoc et de taille estrillent les autheurs, Dire que ceste exemple est fort mal assortie '. Homère, et non pas moy, t'en doit la garantie, 315

Qui dedans ses escrits, en de certains effets, Les compare peut-estre aussi mal que je faits 2.

Mais retournons à table, où l'esclanche en cervelle r> Des dents et du chalan séparoit la querelle ; Et, sur la nappe allant de quartier en quartier, 3^0

Plus dru qu'une navette au travers d'un mestier, Glissoit de main en main, où sans perdre advantage, Esbréchant le cousteau, tesmoignoit son courage : Et durant que brebis elle fut parmy nous, Elle sceut bravement se défendre des loups ; 32">

Et de se conserver elle mit si bon ordre, Que, morte de vieillesse, elle ne sçavoit 4 mordre.

golfe prend son nom de la ville de Patrazzo dansJa Morée, et de la ville de Lépante dans l'Achaïe, lesquelles sont situées sur ce golfe. C'est dans le même endroit que César-Auguste défit Mare- Antoine et la reine Cléopâtre, à la fameuse bataille d'Actium, qui décida de l'empire romain.

1 A présent exemple est masculin dans ce sens.

2 Homère emploie souvent les mouches dans ses comparaisons : Iliade, liv. IV, XVI, XVII, XIX, etc. Régnier n'est pas le seul critique qui l'en ait rppris ; on peut voir ce qu'en a dit M. l'abbé Terrasson, cet implacable ennemi d'Homère, dans sa Dissertation critique sur l'Iliade, part. IV, ch. v. Mais il faut voir aussi ce <|u'en a écrit madame Dacier, pour justifier ce grand poëte dont elle avoit fait sou amant favori ; car elle ne laissoit pas de jeter quelquefois des regards favorables sur les autres Grecs et Latins.

3 C'est-à-dire en mauvaise bumeur, ou fort dure ; ou bien l'éclancbe <m mouvement, et passant de main en main, suspenloil la querelle des dents et du chalan ; c'est-à-dire la peine qu'on avoit à mâcher le pain ch dan, qui étoit fort dur. On appelle Pari< pain chalan ou chaland une sorte de pain grossier.

x Elle ne sçauroit, dans toutes les éditions, avant celle de 1642.

A quoy, gloutton oyseau, du ventre renaissant Du fils du bon Japet *, te vas-tu repaissant ? Assez, et trop long-temps, son poulmon tu gourmandes : 530 La faim se renouvelle au change des viandes. Laissant la ce larron, vien icy désormais, Où la tripaille est frite en cent sortes de mets. Or durant ce festin damoyselle Famine, Avecq' son nez étique, et sa mourante mine, 535

Ainsi que la Cherté par esdict l'ordonna, Faisoit un beau discours dessus la Lezina-; Et, nous torchant le bec, alléguoit Symonide 3, Qui dict, pour estre sain, qu'il faut mascher à vuide. Au reste, à manger peu, monsieur beuvoit d'autant 340 Du vin qu'à la taverne on ne payoit contant ; Et se faschoit qu'un Jean, blessé de la logique, Luy barbouilloit l'esprit d'un ergo sophistique4.

1 Prométhée, fils de Japet, fut enchaîné sur le mont Caucase, par ordre de Jupiter, et tous les jours un aigle lui venoit manger le foie qui renaissoit la nuit.

2 Allusion à un ouvrage plaisant, composé en italien vers la Un du seizième siècle, et intitulé : Délia famosissima Compagnia delln Lezina, Uialogo, Capitoli, etc., par un nommé Vialarài. L'auteur de cette plaisanterie feint l'établissement d'une compagnie composée de plusieurs, officiers, dont les noms et les emplois sont conformes à leur institut; et !e but de cet établissement est l'épargne 1j plus sordide. Il y a des statuts qui portent la lésine au plus haut point de raffinement, jusqu'à ordonner déporter la même chemise aussi longtemps que l'empereur éloit à recevoir des lettres d'Egypte, c'est-à-dire 45 jours; de ne point jeter de sable sur les lettres fraîchement écrites, afin de diminuer d'autant le port de la lettre (Ricordi, 16 et M), et plusieurs autres pratiques semblables. On a fait aussi en italien la Contra-Lezina, et une comédie intitulée le Nozz-e d'Antilezina, ouvrage traduit en françois, et imprimé à Paris, chez Saugrain, en 1604, in-12.

3 Simonide, poëte lyrique grec.

4 Le monsieur, dans cette satire, est celui qui donne à manger. Jean est ce suivant de madame Lipée, c'est-à-dire un parasite. Comme tous les convives sont caractérisés, le caractère de ce Jean étoitde faire le raisonneur, le dialecticien ; et c'est de quoi se plaint le monsieur , qui, ne pouvant soudre les arguments de cet ergoteur, appelle plus loin le pédant à son secours.

Esmiant, quant à moy, du pain entre nies doigts, A tout ce qu'on disoit doucet je nïaccordois, 345

Leur voyant de piot i la cervelle eschauffée, De peur, comme Ton dit, de courroucer la fée 2. ,

Mais à tant d'accidens l'un sur l'autre amassez, Sçachant qu'il en falloit payer les pots c.tssez, De rage, sans parler, je m'en mordois la lèvre ; r>:;n

Et n'est Job, de despit, qui n'en eust pris la chèvre. Car un limier boiteux, de galles damassé, Qu'on avoit d'huile chaude et de souffre graissé, Ainsi comme un verrat enveloppé de fange, Quand sous le corcelet 5 la crasse luy démange, :>;;:;

Se bouchonne partout . de mesnie, en pareil cas. Ce rongneux las-d'aller * se frottoit à mes bas ; Et, fust pour estriller5 ses galles et ses crottes,

1 Terme populaire- pour dire boisson ; de tzlsl-j, mot giec qui signifie boire ; et j'ai vu un livre où il est fort parlé du roi des pions ou des buveurs.

- On dit en proverbe qu'il ne faut pas courroucer la fée; et ce proverbe s'explique par cet autre, il ne faut pas réveiller le chat qui dort; c'est-à-dire qu'il faut laisser en repos ceux qui nous peuvent faire du mal. Clément Marot a employé cette façon de parler clans sa quarante-deuxième épîlre, ou première du Coq-à-l'âne :

Il fait bon être papelard, Et ne courroucer point les fées ; Toutes choses qui sont coiffées Ont moult de lunes en la télé.

r* Le corselet, figuréinent, est pris pour le ventre; comme l'armet, ou le casque, pour la tête : le contenant, pour le contenu. La boue dans laquelle les pourceaux ont coutume de se vautrer fait sur eux une espèce de corselet ou de cuirasse.

* Las-d'aller est un substantif : terme populaire : Ce las-d'aller rogneux. Las-d'aller, dans Rabelais, liv. 1, chap. xxxvui et xlv, est un îles six pèlerins que Gargantua mangea en salade.

Dans la passion par personnages, fol. 159, Nachor dit au valet Maucourant :

Ça haut, saoul-d'aller, Maucourant, vien bientost parler A monseigneur.

s Et voulant étriller, ou bien, et soit qu'il voulût étriller.

De sa grâce il graissa mes chausses pour mes bottes, En si digne façon, que le fripier Martin, 360

Avecq' sa maile-tache, y perdroit son latin1.

Ainsi qu'en ce despit le sang m'eschauffoit l'ame, Le monsieur son pédant à son aide réclame8, Pour soudre l'argument ; quand d'un s;avant parler Il est qui fait la moue aux chimères en l'air. 365

Le pédant, tout fumeux de vin et de doctrine, Respond, Dieu sçait comment. Le bon Jean se mutine 5 ; Et sembloit que la gloire, en ce gentil assmt, Fust à qui parlerait, non pas mieux, mais plus haut, Ne croyez en parlant que l'un ou l'autre dorme. 370

1 Furetière, au mot male-bosse, lit :

Et le fripier Martin, Avec sa male-bosse, y perdroit son latin.

D'où il suivroit que Régnier auroit entendu parler d'un Tripier bossu nommé Martin; ce qui rend le vers plus intelligible qu'il n'est, lorsqu'on dit m aie-tache. Mais comme vraisemblablement Furetière a cité de mémoire cet endroit, son exemple ne nous autorise pas à substituer male-bosse à male-lache, qu'on lit dans toutes les éditions. 11 est vrai qu'au lieu de sa male-tache, il faudroit que tout au contraire il y eût, avec son secret pour lever la male-tache. Mais on peut sauver le contre-sens, en rapportant le pronom sa, non pas à fripier, mais à limier, en sorte que sa male-lache soit la male-tache du limier, c'est-à-dire la male-tache que le limier a faite; comme en ces vers de la satire xvn :

La playe de vos yeux est toujours incurable.

La plaie de vos yeux signifie la plaie que vos yeux ont laite. Du temps de Régnier on disoit absolument la male-tache, pour signifier le fripier, ou le dégraisseur, qui ôtoit les taches : témoin cette strophe de la satire de Sygogne, contre le pourpoint d'un courtisan :

Maintefois le maistre bravache Eust appelé la male-tache, l'our ce vieux chiffon dégresser:

Mais faute d'un qui lui succède, Il n'y a point eu de remède (v)ue son dos l'ait voulu laisser.

- Voyez la note 1, page 182.

3 L'homme blessé de la logique, le faiseur d'arguments.

Cumulent! vostte argument, dit l'un, n'est pas en l'orme J . L'autre, tout hors du sens : Mais c'est vous, malautru2, Qui faites le sçavant, et n'estes pas congru. L'autre : Monsieur le sot, J3 vous feray bien taire. Quoi ! comment ! est-ce ainsi qu'on frappe Despautère5. 375 Quelle incongruité ! Vous mentez par les dents. Mais vous?... Ainsi ces gens, à se picquer ardens, S'en vîndrent du parler à tic tac, torche, lorgne 4 ; Qui casse le museau ; qui son rival esborgne 5 ; Qui jette un pain, un plat, une assiette, un couteau; 380 Qui pour une rondache 6 empoigne un escabeau.

1 C'est le pédant qui parle. Il n'y a pas de plus grande injure pour un pédant que de lui faire un argument qui n'est pas en forme. Il faut remarquer le dialogue dans ce vers et dans les six vers suivants.

2 Malotru, mal bâti, mal fait. Du latin mile striïclus.

3 Le pédant reproche à l'autre qu'il frappe Despautère, c'est-àdire qu'il pèche contre les règles de la grammaire ; comme on disoit autrefois, dovner un soufflet à Ronsard, quand on péchoit contre la pureté du langage. Ménage dans sa requête des Dictionnaires :

Si bien que les petits grimauds Ne rencontrant point tous ces mots, Suivant notre ordre alphabétique, Qui retient l'orthographe antique, Entrent aussi: ôl en courroux, Et lors nous frappent à grands coups, Souffletant le Dictionnaire, Aussi bien que leDespautère-

Jean Despautère, célèbre grammairien, mourut en 1520. lia composé des livres de grammaire d'un grand usage dans les collèges.

* Ces mots expriment le bruit que font plusieurs coups donnés et reçus dans une émeute. Torche, lorgne, signifie particulièrement à tort et à travers. Rabelais, liv. I, chap. xix, fait dire à maître Janotus de Bragmardo., à la fin de sa haraneue : Mais nac pe~ tetinpetetac, ticque, torche lorgne. Le même au chap. xxix du liv. II. En frappant torche lorgne dessus le géant. Et au liv. IV, chap. lvi, où M. le Duchat fait observer que la plupart de ces mots sont pris de la célèbre chanson du musicien Jannequin, intitulée La bataille ou défaite des Suisses à la journée de Marignan.

3 L'un casse le museau, l'autre éborgne son rival, etc.

6 Sorte de bouclier, arme défensive qui étoit ronde.

i-i-4 POESIES DE KEUKIEE.

L'un faict plus qu il ne peut, et l'autre plus qu'il n'ose.

Et pense *, en les voyant, voir la métamorphose

Où les Centaures saouz, au bourg Attracien 2,

Voulurent, chauds de reins, faire nopees de chien ; 3Sô'

Et, cornus du bon père 3, encorner le Lapithe *,

Qui leur fit à la fin enfiler la guérite,

Quand, avecques des plats, des tréteaux, des tisons,

Par force les chassant my-morts de ses maisons.

Il les fit gentiment, après la tragédie, 3D0

De chevaux devenir gros asnes d'Arcadie 5.

Nos gens en ce combat n'estoient moins inhumains, Car chacun s'eserhnoit et des pieds et des mains ; Et, comme eux, tous sanglans en ces doctes alarmes, La fureur aveuglée en main leur mit des armes 6. 595 Le bon Jean crie au meurtre, et ce docteur, Harault ' !

1 Et je pense.

2 C'est ce bourg de la Thessalie, Atrax ou Alracia. où les Lapi- Ihes et les Centaures se battirent aux noces de Pirithoùs. Ovide a amplement décrit ce combat, au livre XII de ses Métamorphoses .

5 Les cornes ayant passé de tout temps pour un symbole de force et de courage, Bacclms a été représenté cornu, parce que le vin donne de la force et du courage aux faibles et aux poltrons. Le bon jiere, dans ce vers, n'est autre que Bacchus. Ainsi les centaures cornus du bon pire et les centaures animés par le vin sont la .même ebose. Voilà ce qui s'appelle une obscurité affectée : si un poêle latin l'avoit dit, on feioit force commentaire sur cet endroit, comme on le voit sur cet endroit d'Horace, qui, en apostrophant sa bouteille, ode xxr. du liv. 111, lui dit : ht addis cornua pauperi; ce qu'Ovide, liv. I, de Arli: amandi, a imité lorsque, parlant des effets du vin, il s'en explique en ces termes : Tune reniant risus, lune pauper cornua sumit.

4 Pirithoùs, roi des Lapithes.

'6 Les centaures étoient moitié hommes et moitié chevaux.

a Furor arma ministrat.

Vip.g., .Kiicid-, lit». II.

7 11 faut ùiveHaro: c'est un cri de justice fort usité en Normandie,

nui a la force de faire arrêter prisonnier, tant celui qui le cric, que celui sur qui on le crie, jusqu'à ce qu'on leur ait rendu

justice.

Le monsieur dict, Tout beau ! Ton appelle Girault.

A ce nom, voyant l'homme et sa gentille trongne,

En mémoire aussi-tost me tomba la Gascongne :

Je cours à mon manteau , je descends l'escalier, 400

Et laisse avecq' ses gens monsieur le chevalier * ,

Qui vouloit mettre barre entre ccste canaille -.

Ainsi, sans coup férir, je sors de la bataille,

Sans parler de flambeau, ny sans faire autre bruit.

Croyez qu'il n'estoit pas, 0 nuict, jalouse nuict 3 ! 405

Car il sembloit qu'on eust aveuglé la nature ;

Et faisoit un noir brun, d'aussi bonne teinture

Que jamais on en vit sortir des Gobelins 4.

1 Le chevalier de la petite épêe, dont il est parlé page 176. - Quelques vers de Clément Marot, tirés de son Enfer, serviront ici de commentaire: c'est dans l'endroit où il parle des plaideurs.

Encor (pour vrai) mettre on n'y peut tel ordre, Que tousjours l'un l'autre ne veuille mordre. Dont raison veut qu'ainsi on les embarre, Et qu'entre deux soit mis distance et barre, Comme aux chevaux en l'étable hargneux.

On sait qu'à l'audience, comme à l'écurie, on sépare les plaideurs et les chevaux par des barres .

3 C'est le commencement d'une chanson de Desportes, oncle de Régnier. Voici le premier couplet de cette chanson, qui a été longtemps en vogue, et dont l'air se chante encore aujourd'hui :

0 nuict! jalouse nuict, contre moi conjurée, Qui renflâmes le ciel de nouvelle clairté : T'ay-je donc aujourd'hui tant de fois désirée, Pour estre si contraire à ma félicité?

Furetière dans son Roman bourgeois, page 429, cite encore la même chanson, au sujet d'une personne fâchée d'être interrompue par l'arrivée de la nuit : « A son geste et à son regard parut assez son mécontentement; sans doute que dans son âme elle dit plusieurs fois: 0 nuit ! jalouse nuit ! »

* Les Gobelins, maison située à l'extrémité du faubourg Saint- Marcel, et bâtie par Gobelin, fameux teinturier de la ville de Reims, sous le règne de François 1er. L'hôtel des Gobelins appartient au roi; et M. Colbert y établit en 1667 une manufacture royale des meubles de la couronne. Les eaux de la rivière de Bièvre, qui y passe, ont, à ce qu'on prétend, une qualité particulière pour la teinture des laines.

Argus pouvoit passer pour un des Quinze-Vingts *. Qui pis est, il pleuvoit d'une telle manière, 410

Que les reins, par despit, me servoient de gouttière ; Et du haut des maisons tomboit un tel dégoût, Que les chiens altérez pouvoient boire debout.

Alors me remettant sur ma philosophie, Je trouve qu'en ce monde il est sot qui se lie, 415

Et se laisse conduire; et quant aux courtisan;, Qui, doucets et gentilz, font tant les suftisans, Je trouve, les mettant en mesme patenostre, Que le plus sot d'entr'eux est aussi sot qu'un autre. Mais pour ce qu'estant là je n'estois dans le grain 2, 4-20 Aussi que mon manteau la nuict craint le serain ; Voyant que mon logis estoit loin, et peut-estre Qu'il pourroit en chemin changer d'air et de maistre ; Pour éviter la pluye, à l'abry de l'auvent, J'allois doublant le pas, comme un qui fend le vent : 42S Quand, bronchant lourdement en un mauvais passage, Le ciel me lit jouer un autre personnage; Car heurtant une porte, en pensant m'accoter, Ainsi qu'elle obeyt, je vins à culbuter; Et, s' ouvrant à mon heurt 3, je tombay sur le ventre. 430 On demande que c'est, je me relève, j'entre; Et voyant que le chien n'aboyoit point la nuict, Que les vérroux graissez ne faisoient aucun bruit 4,

1 Pour un aveugle.

9 Je n'étois pas à mon aise. Métaphore empruntée des animaux que l'on nourrit de grain, et à qui on en donne plus qu'il ne leur en faut.

3 Henri, coup brusque et subit. Ce mot n'est plus usité ; mais nous avons retenu heurler, pour dire frapper rudement.

* Quelle sage attention, quelle prudence d'avoir des gonds el des verrous qui ne font aucun bruit ! Mais, après tout, cet usage n'étoit pas neuf, il étoit renouvelé des Latins, et peut-être même des Grecs. Tibulle n'avoit-il pas dit, liv. I, éleg. vu, vers 12:

Cardine nunc tacito verlere posse fores. Horace, liv. I, ode xxv, dit au contraire que la porte d'une vieille

Qu'on me rioit au nez, et qu'une chambrière Vouloit monstrer ensemble et cacher la lumière, io,"i Je suy, je le voy bien... Je parle. L'on respond *... Où, sans fleurs de bien dire, ou d'autre art plus profond -, Nous tombasmes d accord. Le monde je contemple, Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple. Toutesfois il falloit , en ce plaisant malheur, iio

Mettre, pour me sauver, en danger mon honneur.

Puis donc que je suis là, et qu'il est près d'une heure, N'espérant pour ce jour de fortune meilleure. Je vous laisse en repos jusques à quelques jours, Que, sans parler Phœbus, je feray le discours 445

De mon giste, où pensant reposer à mon aise, Je tombay par malheur de la poisle en la braise.

coquette, qui s'ouvroit autrefois si facilement, demeure à présent toujours fermée.

Amatque Janua limen, Quae prius multuin faciles movebal Cardines.

1 Le troisième des vers suivants sert d'explication à celui-ci,

dont le sens est suspendu, ce que j'ai marqué par des points

Dans l'édition de 1642 et dans les suivantes, on a mis : J'y suis, je le vois bien.

- On lit dans les éditions de 1616, 1617, 1625 : Où sans fleurs du bim dire. La Fontaine a dit sur cette matière : En beaux louis se content les fleurettes.

NOUVELLES REMARQUES

Vers 20. Font les fautes plus lourdes; le sens et la grammaire exigent les plus lourdes.

Vers 27. Qu'ils ont si bon cerveau; cette construction elliptique était familière à Régnier; si elle n'a pas été conservée, c'est parce qu'elle rend presque toujours l'expression obscure*

i 48 POESIES DE REGNIER.

Vers 31. Souz ombre de chère, sous apparence de bon accueil.

Vers 48. Je barbolte une excuse; on dirait aujourd'hui yg marmotte.

Vers 49. // ne garit de rien, il ne sert de rien ; il est tout à fait inutile.

Vers 85. Il n'ira pas ainsi; il n'en sera pas ainsi.

Vers 105. On apporte la nappe, et met-on le couvert; le second on se plaçait élégamment après le verbe.

Vers 141. D'oùnasquit dix Catons, et quatre-vingts Préteurs : c'est naquirent que le poëte devait écrire ; le verbe ne peut être pris impersonnellement.

Vers 144. Ressemble un de ces Dieux ; nous dirions aujourd'hui ressemble à un de ces Dieux; mais alors ressembler était employé comme verbe transitif ou actif.

Vers 161, 175. Sa bouche est grosse et torte. — Il semble que ses reins et son espaule torte. — Ce féminin s'est encore conservé dans jambe torte, bouche torte; mais jambe torse, bouche torse est d'un meilleur usage.

Vers 183. Depuis trente ans c'est elle, et si ce n'est pas elle; c'est-à-dire : c'est elle et pourtant ce n'est pas elle.

Vers 205, 215. Il portait ïarbaleslre. — Une noix d'arbalestre. — On ne dit plus aujourd'hui qu'arbalète; mais de la première forme il est resté le dérivé arbalétrier.

Vers 222. Qu'il a... construction elliptique que nous avons déjà signalée. Ici, et dans les vers qui suivent, elle ne présente aucune obscurité.

Vers 254. Crie, proclame, de cri, proclamation.

Vers 244. Tout se change : qui fist qu'on changea de discours; ce est encore ici supprimé ; cette ellipse de l'antécédent est depuis très-longtemps hors d'usage.

Vers 508. Pour ce qu'on y royoit, attendu que, parce que.

Vers 431. On demande que c'est', on dit familièrement : on demande qui c'est; mais il faut dire : on demande ce que c'est; ainsi l'a voulu l'usage.

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