‹ uvres complètes de RégnierChapitre 38 sur 89 · LE CRITIQUE OUTRÉ · texte numérisé non relu

LE CRITIQUE OUTRÉ

Rapin, le favori d'Apollon et des Muses, Pendant qu'en leur mestier jour et nuict tu t'amuses, Et que d'un vers nombreux, non encore chanté, Tu te fais un chemin à l'immortalité, Moy, qui n'ay ny l'esprit ny l'haleine assez forte 5

Pour te suivre de près et te servir d'escorte,

1 On lit dans la vie de Malherbe, attribuée à Racan, et imprimée en 1672, que Malherbe avoit été ami de Régnier le satirique, et qu'il l'estimoit, en son genre, à l'égal des Latins ; mais qu'il survint entre eux un divorce, dont voici la cause. Étant allés dîner ensemble chez l'abbé Desportes, oncle de Régnier, ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi les potages. Desportes, se levant de table, reçut Malherbe avec grande civilité, et offrit de lui donner un exemplaire de ses Psaumes, qu'il avoit nouvellement faits. Comme il se mit en devoir de monter en son cabinet pour l'aller quérir, Malherbe lui dit qu'il les avoit déjà vus, que cela ne méritoit pas qu'il prît cette peine, et que son potage valoit mieux que ses psaumes. Cette brusquerie déplut si fort à Desportes, qu'il ne lui dit pas un mot de tout le dîner: et aussitôt qu'ils furent sortis de table, ils se séparèrent, et ne se sont jamais vus depuis. Cela donna lieu à Régnier de faire contre Malherbe cette satire.

Nicolas Rapin, poëte françois, étoit né à Fontenay-le-Comte, en Poitou. Il mourut à Tours, dans un âge fort avancé, le 15 de février 1608. La plupart des beaux esprits de son temps lui consacrèrent des éloges funèbres. On trouvera, dans les poésies mêlées, une épitaphe de Rapin, en forme de sonnet, composée par Régnier et qui n'avoit pas encore été imprimée parmi ses œuvres.

Je me contenteray, sans me précipiter,

D'admirer ton labeur1, ne pouvant l'imiter ;

Et pour me satisfaire au désir qui me reste

De rendre cest hommage à chascun manifeste, -10

Par ces vers j'en prens acte, afin que l'advenir

De moy par ta vertu se puisse souvenir :

Et que ceste mémoire à jamais s'entretienne,

Que ma muse imparfaite eut en honneur la tienne :

Et que si j'eus l'esprit d'ignorance abbatu2, 15

Je l'eus au moins si bon, que j'aymay ta vertu :

Contraire à ces resveurs 3 dont la muse insolente,

Censurant les plus vieux 4, arrogamment se vante

De réformer les vers 5, non les tiens seulement,

i Labeur pour ouvrage d'esprit ne se dit plus; cependant il a en vers de la noblesse et de la dignité

2 Je cloute que du temps même de Régnier on pût dire correctement, un esprit abattu d'ignorance, pour un esprit qui rampe dans l'ignorance ou qui n'est pas élevé par les sciences.

3 Malherbe.

* On lit le plus vieil x dans toutes les éditions avant celle de 1G26.

5 Avant Malherbe, 1? poésie françoise étoit fort imparfaite : la plupart des vers qui avoient paru en cette langue étoient plutôt gothiques que françois. Malherbe entreprit de réformer notre poésie, et de la rendre plus exacte, en l'assujettissant à des règles sévères, soit pour le tour et la cadence des vers, soit pour la netteté de l'expression : en quoi il a parfaitement réussi. Cette réforme déplut aux poètes de ce temps-là, accoutumés à l'ancienne licence, qui rendoit la composition des vers beaucoup plus facile. L'est pour la défense de cette liberté que Régnier composa cette satire. Berthelot, son contemporain et son ami, se déchaîna aussi contre Malherbe, et lit une chanson en refrain, qui fiuissoit ainsi :

Estre six ans à faire une ode, Et faire des loix à sa mode, Cela se peut facilement ; Mais de nous charmer les oreilles Par sa merveille des merveilles, Cela ne se peut nullement.

Le refrain de Berthelot étoit parodié sur une chanson où Malherbe appeloit madame de Bellegrade merveille des merveilles-

SATYRE IX. 10ri

Mais veulent déterrer les Grecs du monument *, 20

Les Latins, les Hébreux, et toute l'antiquaille, Et leur dire à leur nez qu'ils n'ont rien fait qui vaille. Ronsard en son mestier n'estoit qu'un apprentif 2, Il avoit le cerveau fantastique et rétif : Desportes n'est pas net ; Du Bellay trop facile : 2:;

Belleau ne parle pas comme on parle a la ville ; 11 a des mots hargneux, bouffis et relevez, Qui du peuple aujourdnuy ne sontpasappprouvez. [grande, Comment! il nous faut doncq13, pour faire une œuvre Qui de la calomnie et du temps se deffende, 30

Qui trouve quelque place entre les bons autheurs, Parler comme à Sainct-Jean parlent les crocheteurs 4 !

1 L'auteur de la vie de Malherbe nous assure que ce poëte n'estimoit point du tout les Grecs, et qu'il s'étoit particulièrement déclaré ennemi du galimatias de Pindare. Pour les Latins, celui qu'il estimoit le plus étoit Stace, auteur de la ïhébaïde, et ensuite Sénèque le tragique, Horace, Juvénal, Martial et Ovide : toutes choses qui' ne marquoient pas le discernement de Malherbe.

2 Ces six vers contiennent le jugement que Malherbe faisoit de Ronsard, de Desportes, de Du Bellay et de Belleau. 11 est vrai que Malherbe traitoit ces poètes avec beaucoup de mépris et les décrioit en toute occasion. Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard, et en marquoit les raisons à la marge. Un jour, Yvrande, Bacan, Collomby, et quelques autres de ses amis, le feuilletoient sur sa table et Bacan lui demanda s'il approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé. Pas plus que le reste, dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Collomby, de lui dire que, si on trouvoit ce livre après sa mort, on croiroit qu'il auroit pris pour bon ce qu'il n'auroit pas effacé : sur quoi il lui répondit qu'il disoit vrai, et sur-le-champ il acheva d'effacer le reste. Vie de (Malherbe, page 24.)

3 Comment! nous faut-il donc, édition de 1642, et suivantes.

* C'est-à-dire comme parlent les crocheteurs de la place de Grève, ou même du marché Saint-Jean, qui est proche l'église de ce nom, appelée pour cela Saint-Jean en Grève. Si notre auteur n'eût pas été gêné par la mesure du vers, il auroit dit sans doute : Parler comme à la Grève parlent les crocheteurs. Quand on demandoit à Malherbe son avis sur quelque mot françois, il renvoyoit ordinairement aux crocheteurs du port au foin, et disoit que c'étoient ses maîtres pour le langage. (Vie de Malherbe, page 26.) Et

Encore je le veux, pourveu qu'ils puissent faire Que ce beau sçavoir entre en l'esprit du vulgaire, Et quand les crocheteurs seront poètes fameux, 50

Alors sans me fascher je parleray comme eux.

Pensent-ils, des plus vieux offençant la mémoire, Par le mespris d'autruy s'acquérir de la gloire ; Et, pour quelque vieux mot, estrange, ou de travers, Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers? 40

(Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science ', La verve quelquefois s'esgaye en la licence.)

Il semble, en leurs discours hautains et généreux *% Que le cheval volant n'ait pissé que pour eux ; Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle ; 4:;

Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle 3 ; Qu'ils ont seuls icy-bas trouvé la pie au nit4, Et que des hauts esprits le leur est le zénit 5 ;

Malherbe le pratiquoit : car on assure qu'avant que d'exposer ses vers au grand jour il les lisoit à sa servante, pour voir si elle .es entendoit.

1 Verùm, ubi plura nitent in carminé, non ego paucis

Offendar maculis, quas aut incuria fudit, Aut humana parum cavit natura.

Horat., Ars <poet., v. 351.

C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent ; Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu, etc. Boileau, Art poét., ch. i.

* Pour orgueilleux. Aujourd'hui ce mot a une plus noble signification.

3 On doit entendre ceci de Pindare, sur les lèvres duquel on dit que des abeilles se reposèrent et Tirent leur miel, lorsqu'il étoit nu berceau. Car Platon, dont on a écrit la même chose, n'a pas fait profession de poésie.

* Trouver la pie au nid, ou prendre la pie au nid, se dit par dérision de ceux qui croient avoir fait une heureuse découverte, ou être venus à bout d'une chose qui leur paroissoit difficile ; parce que, comme dit JXicot dans ses Proverbes, « le naturel de la pie est de faire son nid sur les plus hauts arbres qu'elle puisse trouver. »

3 Zénith, terme d'astronomie qui signifie le point supérieur du

Que seuls des grands secrets ils ont la cognoissance ; Et disent librement que leur expérience 50

A rafiné les vers, fantastiques d'humeur ; Ainsi que les Gascons ont fait le point d'honneur ', Qu'eux tous seuls du bien-dire ont trouvé la méthode, Et que rien n'est parfaict s'il n'est fait à leur mode.

Cependant leur sçavoir ne s'estend seulement 55

Qu'à regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue 2 ; Espier si des vers la rime est brève ou longue ; Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant 5 Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant : 60

ciel, directement posé sur notre tête; au lieu que le nadir est la partie inférieure du ciel qui répond à nos pieds. Zénith et nadir sont des mots arabes.

1 On prétend que les Gascons, grands spadassins et grands batailleurs, ont fort raffiné sur le point d'honneur, trouvant de l'équivoque jusque dans les moindres gestes, pour avoir occasion de se battre, et par là de montrer leur valeur.

2 Ou une voyelle. Le concours vicieux de deux voyelles s'appelle hiatus ou bâillement.

Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée, Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée,

dit Boileau dans son Art poétique, chaut i, vers 107. C'est à quoi les anciens poètes françois ne prenoient pas garde avant Malherbe. Si ce n'étoit pas un défaut dans la poésie, c'étoit cependant une perfection de moins dans la versification. On a remarqué que Malherbe a évité soigneusement les hiatus dans ses poésies. On n'y en trouve qu'un seul, qui est dans la 23e strophe de son poëme intitulé les Larmes de saint Pierre, qu'il avoit composé dans sa jeunesse :

Je demeure en danger que l'ame qui est née, Pour ne mourir jamais, meure éternellement.

Le bâillement est dans ces mots qui est, et c'est à quoi Régnier fait allusion : Prendre garde qiCun qui, etc.

5 Ceci pourroit encore s'appliquer à Vhiatus; mais vraisemblablement l'auteur a voulu indiquer une autre règle de Malherbe, qui est que, quand à la fin d'un mot Ye muet ou féminin est précédé d'une autre voyelle, comme dans ces mots, vie, prie, aimée, etc.,

108 POÉSIES DE REGiMER.

Et laissent sur le vcrd l le noble de l'ouvrage.

Nul esguillon divin n'eslève leur courage 2 ;

Ils rampent bassement, foibles d'inventions,

Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions,

Froids il l'imaginer : car s'ils font quelque chose 05

C'est proser de la rime, et rimer de la prose,

Que l'art lime et relime, et polit de façon

Qu'elle rend à l'oreille un agréable son ;

Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase,

Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase 3, 70

Affectent leur discours tout si relevé d'art 4,

Et peignent leurs défaux de couleur et de fard.

Aussi je les compare à ces femmes jolies

Qui par les affiquets se rendent embellies,

Qui, gentes en habits, et sades5 en façons, 7o

Parmy leur point coupé tendent leurs hameçons ;

il doit être élidé avec une autre voyelle au commencement du mot suivant, parce que cet e muet, ne se faisant presque point sentir dans la prononciation, tient a peine lieu d'une syllabe entière, et rend, comme dit Régnier, le vers trop Languissant. Régnier ne s'est jamais voulu assujettir à celte règle, ainsi qu'il paroît par ses poésies ; mais elle a été adoptée par tous les poêles qui sont venus après Malherbe.

1 Expression proverbiale : négligent, abandonnent, comme ceux qui laissent à terre, sur l'herbe, ce qu'il falloit amasser.

2 On a reproché à Malherbe de manquer de ce noble feu qui fait les grands poètes. Boileau, ode sur la prise de JNamur, strophe 2, supprimée :

Malherbe dans ses furies Marche à pas trop concertés.

3 Édition de 1608, ils attifent leurs mots, ageollivent leur fraie. Dans la plupart des éditions suivantes, les imprimeurs ont mis, ils attisent, n'ayant pas entendu le sens d'attifer, qui est orner, charger d'altifets, d'ornements superflus. C'est le caractère des petits esprits, ils excellent dans les minuties.

4 Édition de 1642 et suivantes : Affectent des discours qu'ils relèvent par art. A bon compte, ce vers est dur et mauvais.

5 Dans la première édition de 1608, on lit sades, qui a la même signification que génies, c'est-à-dire gentilles, selon Borel, Antiquités gauloises, Nicot, etc.

Dont l'œil rit mollement avecque afeterie *,

Et de qui le parler n'est rien que flaterie ;

De rubans piolez 2 s'agencent proprement,

Et toute leur beauté ne gist qu'en rornement ; SO

Leur visage reluit de céruse et de peautre,

Propres en leur coiffure, un poil ne passe l'autre .

Où3 ces divins esprits, hautains et relevez, Qui des eaux d'Hélicon ont les sens abreuvez ; De verve et de fureur leur ouvrage estincelle, 85

De leurs vers tout divins la grâce est naturelle, Et sont, comme Ton voit, la parfaicte beauté, Qui, contente de soy, laisse la nouveauté Que l'art trouve au palais, ou dans le blanc d'Espagne *. Rien que le naturel sa grâce n'accompagne : 90

Son front, lavé d'eau claire, esclate d'un beau teint ; De roses et de lys la nature la peint ; Et, laissant là Mercure et toutes ses malices 5, Les nonc alances sont ses plus grands artifices. ]/

Or, Rapin, quant à moy, je n'ay point tant d'esprit. 95 * Je vay le grand chemin que mon oncle m'apht, Laissant là ces docteurs, que les Muses instruisent En des arts tout nouveaux : et s'ils font, connue ils disent, De ses fautes un livre aussi gros que le sien 6,

1 Afféterie se dit encore fort bien pour les douces minauderies d'une femme qui se croit plus jolie qu'elle n'est.

5 Moitié d'une couleur, moitié d'une autre, comme une pie. I3orel, Antiquités gauloises. Ce terme est employé dans le Roman de la Rose, en parlant de la diversité des couleurs, soit naturelles soit artificielles.

5 Au lieu que, au contraire, ces divins esprits, c'est-à-dire Ronsard, Du Bellay, et les autres anciens poètes dont il vient de parler.

* Les marchands du Palais, à Paris, vendoient particulièrement les ajustements et les petits afliquets, et même la peinture des femmes.

5 Mercure étoit le dieu du mensonge et de l'artifice : « Fraudis furumque magister Mercurius. »

* Malerbe disoit effectivement que, s'il vouloit se donner la

Telles je les croiray quand ils auront du bien, 100

Et que leur belle Musc, à mordre si cuisante1, Leurdon'ra, comme à luy, dix mil escus de rente-, De l'honneur, de l'estime ; et quand par l'univers Sur le lut de David on chantera leurs vers 3 ; Qu'ils auront joint l'utile avecq' le délectable, 105

Et qu'ils sçauront rimer une aussi bonne table.

On fait en italie un conte assez plaisant4, Qui vient à mon propos : Qu'une fois un paisant, Homme fort entendu, et suffisant de teste (Comme on peut aisément juger par sa requeste), 110 S'en vint trouver le pape, et le voulut prier Que les prestres du temps se pussent marier ; Afin, ce disoit— il, que nous puissions, nous autres, Leurs femmes caresser, ainsi qu'ils font les nostres.

Ainsi suis-je d'avis, comme ce bon lourdaut, 115

S'ils ont l'esprit si bon, et l'intellect 5 si haut, Le jugement si clair, qu'ils facent un ouvrage Riche d'inventions, de sens et de langage, Que nous puissions draper comme ils font nos escrits, Et voir, comme l'on dit, s'ils sont si bien apris : 120 Qu'ils mrnstrent de b*ur eau, qu'ils entrent en carrière. Leur âge deffaudra plus tost que la matière. Nous sommes en un siècle où le prince est si grand, Que tout le monde entier à peine le comprend.

peine de remarquer les fautes de l'abbé Pevporles, il en feroit un livre aussi gros que les Œuvres de cet abbé. Parnaàse reformé, page "6.

1 Pour si piquante, si vive.

- Voyez la noie 5, pag. 68. — Dotfra pour donnera.

3 Desporles avoit traduit en vers françots les psaumes de David, qui furent imprimes chez Langelier, en 161)4, et mis en musique à plusieurs parties, par Denys Caignet, musicien de M. de Villeroy. La musique fut imprimée cbez Pierre Dallard, en 1607.

La question qui fut agitée au concile de Trente, si Ion permettrait aux prêtres de se marier, avoit sans doute donné lieu à ce conte. Je doute qu'il se trouve ailleurs que dans Régnier.

s Intellect, pour esprit, force de génie, pénétration.

Qu'ils lacent, par leurs vers, rougir chacun de honte : 125 Et comme de valeur nostre prince surmonte Hercule, iEnée l, Achil', qu'ils ostent les lauriers Aux vieux, comme le roy la fait aux vieux guerriers. Qu'ils composent une œuvre; on verra si leur livre Après mille et mille ans sera digne de vivre, 150

Surmontant par vertu l'envie et le destin, Comme celuy d'Homère et du chantre latin.

Mais, Rapin, mon amy, c'est la vieille querelle : L'homme le plus parfaict a manqué de cervelle 2; Et de ce grand deffaut vient l'imbécillité, 155

Qui rend l'homme hautain, insolent, etîronté; Et, selon le subject qu'à l'œil il se propose, Suivant son appétit il juge toute chose.

Aussi, selon nos yeux, le soleil est luysant. Moy-mesme, en ce discours qui fais le suffisant, 140

Je me cognoy frappé, sans le pouvoir comprendre, Et de mon ver-coquin 3 je ne me puis deffendre.

Sans juger nous jugeons; estant nostre raison La -haut dedans la teste, où, selon la saison [brouillent 145 Qui règne en nostre humeur, les brouillars4 nous em- Et de lièvres cornus5 le cerveau nous barbouillent.

1 Première édition, Mnée. Celles de 1612, 1615, et autres, Mlce, qui ne signifie rien. Edition de 1642 et suivantes, Hercule, Mitée, Hector.

2 Manque est un substantif: avo'r manque, c'est manquer. On lit manque dans la première édition. Dans la plupart des autres on a mis, a manqué de cervelle; mais la première leçon paroît la plus juste.

3 De mon caprice. C'est ce que Clément Marot appelle son Averlin, sur la fin de son épître xliu. Mais ver-coquin, selon Furetière, est une petite fureur qui saisit quelquefois l'esprit des hommes, et qui les rend capricieux, acariâtres, têtus, et incapables de raihon. Ce peuple croyoit qu'il y avoit effectivement un ver dans la tète des gens agités de cette passion.

4 Première édition, les brouillas.

5 Pour dire toutes sortes d'idées fausses et chimériques. On dit aussi des visions cornues. Régnier donne ici les lièvres cornus pour des chimères.

Philosophes resveurs, discourez hautement: Sans bouger de la Terre, allez au Firmament; Faites que tout le ciel branle à vostre cadence; Et pesez vos discours mesme dans sa balance; 160

Cognoissez les humeurs qu'il verse dessus nous, Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous; Portez une lanterne aux cachots de nature; Sçachez qui donne aux fleurs ceste aimable peinture ' : Quelle main sur la terre en broyé la couleur, J5>">

Leurs secrettes vertus, leurs degrez de chaleur; Voyez germer à l'œil les semences du monde; Allez mettre couver les poissons dedans Tonde; Deschiffrez les secrets de nature et des cieux : Vostre raison vous trompe, aussi bien que vos yeux. i<;o

Or, ignorant de tout, de tout je me veux rire; Faire de mon humeur moy-mesme une satyre: N'estimer rien de vray, qu'au goust il ne soit tel; Vivre; et, comme chrestien, adorer l'Immortel 2. Où gist le seul repos, qui chasse l'ignorance : 17;;

Ce qu'on void hors de luy n'est que sotte apparence, Piperic, artifice : encore, ô cruauté Des hommes et du temps ! nostre meschanceté wS'en sert aux passions; et dessouz une aumusse L'ambition, l'amour, l'avarice, se musse, 170

L'on se couvre d'un froc pour tromper les jaloux ; Les temples aujourd'hui servent aux rendez-vous"; Derrière les piliers on oyt mainte sornette;

i II donne aux lleui s leur aimable peinture.

Racine, Athalie, acte I, scène iv.

- On liL clans les éditions de 1616, 1617 et 1625, Vivre comme chrétien, adorer l'Immortel.

r' longtemps avant Régnier, Clément Marot avoit dit dans son épitre xliii :

El puis dictes que les moustiers Ne servent poinl aux amoureux :

Et, comme dans un bal, tout le monde y caquette.

On doit rendre, suivant et le temps et le lieu, 175

Ce qu'on doit à César, et ce qu'on doit à Dieu.

Et quant aux appétits de la sottise humaine,

Comme un homme sans goust, je les ayme sans peine :

Aussi bien rien n'est bon que par affection;

Nous jugeons, nous voyons, selon la passion. iso

Le soldat aujourd'huy ne resve que la guerre; En paix le laboureur veut cultiver sa terre; L'avare n'a plaisir qu'en ses doubles ducas. L'amant juge sa dame un chef-d'œuvre icy-bas : Encore qu'elle n'ait sur soy rien qui soit d'elle, 185 Que le rouge et le blanc par art la face belle, Qu'elle ante en son palais ses dents tous les matins, Qu'elle doive sa taille au bois de ses patins !; Que son poil, dès le soir frisé dans la boutique, Comme un casque au matin sur sa teste s'applique; 100 Qu'elle ait, comme un piquier, le corselet au dos2; Qu'à grand'peine sa peau puisse couvrir ses os; Et tout ce qui de jour la fait voir si doucette, La nuict, comme en dépost, soit dessus la toilette;

Bonne macquerelle pour eux Est umbre de dévotion.

Je n'ai que faire d'avertir que, dans les vers de Marot, moustier signifie une église. Et longtemps avant l'un et l'autre, le Roman de la Rose avoit dit, vers 1-4,292, en parlant d'une jolie fille qui doit ou veut avoir des amants :

Souvent voise à la mère église, Et face visitations Aux nopces, aux processions, Aux jeux, aux festes, aux caroles ; Car en tel lieu tient ses escoles, Et chante à ses disciples messes, Le dieu d'amours et les déesses.

» Les femmes autrefois portoient sous leurs souliers des espèces «le patins pour s'exhausser.

2 Quand les piques étoient d'usage dans nos troupes, les piquiers avoient un corselet de fer. ou cuirasse.

Son esprit ulcéré juge, en sa passion, 19;;

Que son teint fait la nique à la perfection.

Le soldat tout ainsi pour la guerre souspire; Jour et nuict il y pense, et toujours la désire; 11 ne resve la nuict que carnage et que sang : La pique dans le poing, et l'estoc1 sur le flanc, 200 Il pense mettre à chef2 quelque belle entreprise; Que forçant un cbasteau, tout est de bonne prise; 11 se plaist aux trésors qu'il cuide ravager, Et que Thonneur luy rie au milieu du danger.

L'avare, d'autre part, n'ayme que la richesse; Î05 C'est son roy, sa faveur, sa court, et sa maistresse r' : Nul object ne lui plaist, sinon l'or et l'argent; Et tant plus il en a, plus il est indigent.

Le paisant d'autre soin se sent Famé embrasée 4. Ainsi l'humanité sottement abusée 210

Court a ses appétits, qui l'aveuglent si bien, Qu'encor1 qu'elle ait des yeux, si ne voit-elle rien. Nul chois hors de son goust ne règle son envie, Mais s'aheurte où sans plus quelque appas la convie. Selon son appétit le monde se repaist, 215

Qui fait qu'on trouve bon seulement ce qui plaist.

0 débile raison! où est ores ta bride? Où ce flambeau qui sert aux personnes de guide? Contre la passion trop foible est ton secours, Et souvent, courtisane, après elle tu cours; 220

Et, savourant l'appas qui ton ame ensorcelle, Tu ne vis qu'à son goust, et ne vois que par elle.

* Ancien terme, pour signifier une épée longue et étroite, qui ne servoit qu'à pointer.

2 Pour exécuter, venir à bout; phrase qui n'est plus d'usage.

s Dans les éditions de 1608 et de 1612, C'est son roy, sa faveur, la court et sa maistresse, ainsi orthographié et ponctué. Edition de 1615 et suivantes, jusqu'à 1612, c'est son roy, sa faveur, \acour est sa maîtresse.

4 Je doute qu'on ait jamais dit avec exactitude, Came embrasée de soin ; on dit bien, l'âme embrasée d'amour.

SATYflE IX. 115

De là vient qu'un chacun, mesmes en son deffaut,

Pense avoir de l'esprit autant qu'il luy en faut.

Aussy rien n'est party * si bien par la nature 225

Que le sens car chacun en a sa fourniture.

Mais pour nous, moins hardis à croire à nos raisons,

Qui réglons nos esprits par les comparaisons

D'une chose avecq' Tau Ire, espluchons de la vie

L'action qui doit estre ou blasmée ou suivie; 250

Qui criblons le discours, au chois se variant,

D'avecq' la fausseté la vérité triant

(Tant que l'homme le peut); qui formons nos ouvrages s

Aux moules si parfaicts de ces grands personnages

Qui, depuis deux mille ans, ont acquis le crédit 240

Qu'en vers rien n'est parfaict que ce qu'ils en ont dit;

Devons-nous aujourd'huy, pour une erreur nouvelle

Que ces clercs dévoyez 3 forment en leur cervelle.

Laisser légèrement la vieille opinion,

Et, suivant leur avis, croire à leur passion? 243

Pour moy, les hugnenots pourroient faire miracles4, Ressuscitsr les morts, rendre de vrais oracles, Que je ne pour roi s pas croire à leur vérité. En toute opinion je fuis la nouveauté.

Aussi doit-on plustost imiter nos vieux pères, v250

Que suivre des nouveaux les nouvelles chimères. De mesme, en l'art divin de la Muse, doit-on Moins croire à leur esprit qu'à l'esprit de Platon.

Mais, Rapin, à leur goust si les vieux sont profanes, Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont des asnes5, 255

1 Distribué, départi.

* Édition de 1642 et suivantes, nos courages: c'est une mauvaise correction,

3 Dévoyez, vieux mot qui signifie d'un esprit dérangé.

* Saint Paul, épître aux. Galates, chap. i, v. 8 et 9. « Sed licèt nos, aut angélus de cœlo evangelizet vobis, prœterquàm quod evangelizavimus vobis, anathema sit, etc. »

5 Le temps a fait voir combien le jugement de Régnier étoit faui, et celui de Malherbe véritable : car depuis longtemps, et

Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons, Allons comme eux aux champs, et mangeons des chardons1 .

presque depuis le temps même de Régnier, on ne lit plus Ronsard, Du Bellay, Belleau, ni Desportes, qu'il place pourtant à côté d'Homère et de Virgile.

< Content de ses chardons et secouant la tête :

Ma foi, non plus que nous, l'homme n'est qu'une bête. Roileau, sat. vin.

NOUVELLES REMARQUES

Vers 53. Qu'eux tous seuls, etc.; aujourd'hui on écrirait tout seuls, c'est-à-dire tout à fait seuls : dans cette construction tout est adverbe.

Vers 65. Froids à l'imaginer, c'est-à-dire, n'ayant aucune chaleur d'invention; imaginer est pris ici substantivement.

Vers 71. Tout si relevé d'art ; tout est ici complètement surabondant ; le poëte ne l'a employé que pour la mesure Voy. pourtant Sat. vi, vers 448, et Sat. vu, vers 30.

Vers 212. Encor quelle ait des yeux, si ne voit-elle rien ; c'est-à-dire cependant, pourtant elle ne voit rien.

Vers 223. Mesmes en son défaut ; on écrivait mesme ou mêmes, indifféremment ; ainsi Corneille a dit dans Polyeucte :

Ici, dispensez-moi du récit des blasphèmes Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes.

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