‹ uvres complètes de RégnierChapitre 41 sur 89 · RÉGNIER APOLOGISTE DE SOY-MESME · texte numérisé non relu

RÉGNIER APOLOGISTE DE SOY-MESME

A M. FREMINET 2

ON dit que le grand peintre 5, ayant fait un ouvrage, Des jugemens d'autruy tirait cest avantage, Que, selon qu'il jugeoit qu'ils estoient vrais ou faux. Docile à son profit, réformoit ses défaux. Or c'estoit du bon temps que la hayne et l'envie Par crimes supposez n'attentoient à la vie ; Que le vray du propos 4 estoit cousin-germain, Et qu'un chacun parloit le cœur dedans la main.

1 Dans cette satire, qui étoit la dixième et dernière de l'édition faite en 1608, Régnier fait son apologie. Comme il convient d'avoir censuré les vices des hommes, il veut Lien que les hommes censurent aussi les siens.

2 Martin Fréminet, né à Paris, étoit peintre ordinaire du roi Henri IV, pour lequel il commença à peindre la chapelle de la maison royale de Fontainebleau, et la continua sous Louis XIJ1. Ces deux rois lui donnèrent successivement des marques de leur estime, et Louis Xlll l'honora de l'ordre de Saint-Michel. 11 mourut en 1619, âgé de cinquante-deux ans, laissant un tils de même nom, Martin Fréminet, qui étoit aussi un peintre habile.

3 Apelles. Régnier, adressant cette satire à un peintre, débute par un exemplaire tiré de l'histoire d'un peintre, et même du peiu-' tre le plus fameux de l'antiquité.

4 Pour dire que la vertu se trouvoit jusque dans les moindres propos, ou les moindres discours*

168 POESIES DE REGNIEK.

Mais que serviroit-il maintenant de prétendre S'amender par ceux-là qui nous viennent reprendre, 10 Si selon l'intérest tout le monde discourt, Et si la vérité n'est plus femme de court; S'il n'est bon courtisan, tant frisé peut-il être, S'il a bon apétit, qu'il ne jure à son maistre, Dès la pointe du jour, qu'il est midy sonné, 15

Et qu'au logis du roy tout le monde a disné ? Estrange effronterie en si peu d'importance ! Mais de ce costé-là je leur donrois i quittance, S'ils vouloient s'obliger d'espargner leurs amis , Où, par raison d'Estat, il leur est bien permis 2. 20

Cecy pourroit suffire à refroidir une ame Qui n'ose rien tenter pour la crainte du blasme, A qui la peur de perdre enterre le talent : Non pas moy, qui me ry d'un esprit nonchalant Qui, pour ne faillir point, retarde de bien faire. 25

C'est pourquoy maintenant je m'expose au vulgaire, Et me donne pour butte aux jugemens divers. Qu'un chacun taille, rongne , et glose sur mes vers ; Qu'un resveur insolent d'ignorance m'accuse, Que je ne suis pas net, que trop simple est ma Muse, 50 Que j'ay l'humeur bizarre, inesgal le cerveau, Et, s'il luy plaist encor', qu'il me relie en veau 3,

1 Du temps de notre poëte, et longtemps auparavant, l'usage étoit pour donrois, labrrois, au lieu de donnerais, laisserais, etc., comme on le voit écrit en plusieurs endroits de YAmadisdc Gaule, du sieur Des Essarts, l'écrivain le plus poli de son temps ; dans Marot, et dans Rabelais, lionsard, dans son Abrégé de l'art poétique, chap. de Y H, regarde ces abréviations comme des licences permises. « Tu acourciras aussi (je dis, autant que tu y seras con- -( trahit) les verbes trop longs : comme donra pour donnera; saulra « pour sautera, etc. » Vaugelas et MM. de l'Académie ont condamné ces licences.

2 Ils peuvent épargner leurs amis dans les choses où l'Etat n'est point intéressé.

3 Allusion au mol de veau, qui, dans notre ancienne langue,

Avant qu'aller si viste, au moins je le supplie Sçavoir que le bon vin ne peut estre sans lie ; Qu'il n'est rien de parfaict en ce monde aujourd'huy ; ô.'i Qu'homme, je suis suject à faillir comme luy ; Et qu'au surplus, pour moy qu'il se face paroistre Aussy vray que pour luy je m'efforce de l'estre.

Mais sçais-tu, Fréminet, ceux qui me blasmeront? Ceux qui dedans mes vers leurs vices trouveront ; 40

A qui l'ambition la nuict tire l'oreille; De qui l'esprit avare en repos ne sommeille ; Tousjours s'alanibiquant après nouveaux partis; Qui pour dieu ny pour loy n'ont que leurs appétis; Qui rodent toute nuict, troublez de jalousie; 45

A qui l'amour lascif règle la fantasie; Qui préfèrent, vilains, le profit à l'honneur; Qui par fraude ont ravy les terres d'un mineur.

Telles sortes de gens vont après les poètes, Comme après les hiboux vont criant les chouettes l. 50 Leurs femmes vous diront : Fuyez ce mesdisant; Fascheuse est son humeur, son parler est cuisant. Quoy ! monsieur, n'est-ce pas cest homme à la satyre, Qui perdroit son amy plustôt qu'un mot pour rire? Il emporte la pièce. Et c'est là, de par Dieu, 55

(Ayant peur que ce soit celle-là du milieu) Où le soulier les blesse ; autrement je n'estime Qu'aucune eust volonté de m'accuser de crime.

Car, pour elles, depuis qu'elles viennent au point, Elles ne voudroient pas que l'on ne le sceust point. 00 Un grand contentement mal-aisément se celle '". Puis c'est des amoureux la règle universelle,

signifie un sot, un innocent, un imbécile; comme on l'a pu voir ci-dessus.

1 Voici le seul vers où Régnier ait fait ce dernier mot de trois syllabes : partout ailleurs il ne le lait que de deux.

L'allégresse du cœur s'augmente à la répandre.

Molière, École des Femmes, acte IV, scène vi.

De déférer si fort à leur affection,

Qu'ils estiment honneur leur folle passion * .

Et quant est de l'honneur de leurs maris, je pense- 65 Qu'aucune à bon escient n'en prendroit la deffence, Sçachant bien qu'on n'est pas tenu par charité De leur donner un bien qu'elles leur ont osté.

Voilà le grand-mercy que j'auray de mes peines. C'est le cours du marché des affaires humaines, 70

Qu'encores qu'un chacun vaille icy-bas son pris, Le plus cher toutesfois est souvent à mespris.

Or, amy, ce n'est point une humeur de médire : Qui m'ait fait rechercher 5 ceste façon d'écrire ; Mais mon père m'apprit que des enseignemens 75

Les humains apprentifs formulent leurs jugemens ; Que l'exemple d'autruy doit rendre l'homme sage : Et guettant a propos les fautes au passage, Me disoit : Considère où cest homme est réduict Par son ambition : Cet autre, toute nuict, 80

Boit avec des putains, engage son domaine : L'autre, sans travailler, tout le jour se promeine : Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu : Ces jours le bien de Jean par décret fut vendu : Claude ayme sa voisine, et tout son bien lui donne. 8H Ainsi me mettant l'œil sur chacune personne, Qui valloit quelque chose, ou qui ne valloit rien, M'aprenoit doucement et le mal et le bien ;

1 C'est ainsi qu'il faut lire, suivant l'édition de 1008, et non pus iiu'ils estiment l'honneur, comme dans les éditions de 1612, 1613, et dans la plupart des anciennes.

2 Marotj Épître au roi, pour avoir été dérobé :

Quand tout est dit, aussi mauvaise bague (Ou peu s'en faut) que femme de Parisj Saulve l'honneur d'elles et leurs maris.

3 C'est Qui m'a fait rechercher que Régnier devoit mettre; mais apparemment que tel étoit de son temps le tour de notre langue.

Affin que, fuyant l'un, l'autre je recherchasse,

Et qu'aux despens d'autruy sage je m'enseignasse. 90

Sçais-tu si ces propos me sceurent esmouvoir, Et contenir mon ame en un juste devoir, S'ils me firent penser à ce que l'on doit suivre Pour bien et justement en ce bas monde vivre ?

Ainsi que d'un voisin le trespas survenu 9:>

Fait résoudre un malade, en son lict détenu, A prendre malgré luy tout ce qu'on luy ordonne, Qui, pour ne mourrir point, de crainte se pardonne l : De mesme les esprits débonnaires et doux Se façonnent, prudens, par l'exemple des foux ; 100

Et le blasme d'autruy leur fait ces bons offices Qu'il leur apprend que c'est de vertus et de vices.

Or, quoy que j'aye fait, si m'en sont-ils restez - Qui me pourroient par Tâge a la fin estre ostez, Ou bien de mes amis avecq' la remonstrance, 10;>

Ou de mon bon démon suivant l'intelligence. Car, quoy qu'on puisse faire, estant homme, on ne peut Ny vivre comme on doit, ny vivre comme on veut. En la terre icy-bas il n'habite point d'anges : Or, les moins vicieux méritent des louanges, 110

Qui, sans prendre l'autruy, vivent en bon chrestien, Et sont ceux qu'on peut dire et saincts et gens de bien.

Quand je suis à part moy 3 souvent je m'estudie (Tant que faire se peut) après la maladie

i Ce vers ne rend pas bien le sens de celui d'Horace. ....Mortisque metu sibi parcere cogit ;

c'est-à-dire, l'oblige à se ménager, afin de ne pas mourir.

2 Si m" en est-il resié (des vices) qui me pourroient, etc.

3 En mon particulier ; et c'est ainsi qu'il faut écrire ; et cette correction a été faite dans les éditions qui ont paru depuis 1642. Voyez le vers 42 de la sat. xm.

....Aut me Porticus excepit, desum mihi : Rectius hoc est ; Hoc faciens, vivam meliùs : sic duk-is amicis

Dont chacun est blessé : je pense à mon devoir: 115

J'ouvre les yeux de l'ame, et m'efforce de voir

Au travers d'un chacun : de l'esprit je m'escrime,

Puis, dessus le papier, mes caprices je rime

Dedans une satyre, où d'un œil doux-amer,

Tout le monde s'y voit, et ne s'y sent nommer, 120

Voilà l'un des péchés où mon ame est encline. On dit que pardonner est une œuvre divine. Celuy m'obligera qui voudra m'excuser ; A son goust toutesfois chacun en peut user. Quant à ceux du mestier, ils ont de quoy s'ébattre : 12f> Sans aller sur le pré, nous nous pouvons combattre, Nous monstrant seulement de la plume ennemis. En ce cas-là, du roy les duels sont permis : Et faudra que bien jforte ils facent la partie, Si les plus fins d'entre eux s'en vont sans repartie. 150

Mais c'est un satyrique, il le faut laisser là. Pour moy, j'en suis d'avis, et cognois à cela Qu'ils ont un bon esprit. Corsaires à corsaires, L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires *.

Occurram : hoc quidam non qelle : numquid ego illi Imprudens olim faciam sirnile ? Haec ego mecum Compressis agilo labris, uni quid datur ou', Illudo chartis. Hoc est mediocribus illis Fx vitiis unum.

IIor.vt., lib. I, sit. iv.

1 C'est un proverbe espagnol : De cosario a cosario no se llevan que los barrilles. De corsaire à corsaire, il n'y a que des barils d'eau à prendre.

Qu'eu t-il fait? c'eût été lion contre lion; Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires, L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires.

La Fontaine, liv. IV, fable .vu.

Apprenez un mot de Régnier, Noire célèbre devancier :

Corsaires attaquant corsaires Ne font pas, dit-il, leurs affaires.

Boii.eau, épigr.

NOUVELLES REMARQUES

Vers 2 et 3. Des jugemens d'autruy. — Selon qu'il jugeoit — Ce rapprochement est une de ces négligences que Régnier se permettait rarement.

Vers 4. Réformoit ses défauts; Fellipse du sujet il rend la construction obscure.

Vers 14. Qu'il ne jure à son maistre; c'est la leçon que donnent toutes les éditions; qui ne jure nous semble, au double point de vue de l'idée et du sens, la seule construction admissible.

Vers 23. A qui la peur de perdre enterre le talent; on dirait aujourd'hui en qui

Vers 30. Que je ne suis pas net; ellipse que nous avons déjà signalée; pour qu'il dise que je ne suis pas net.

Vers 55. Qu'homme, je suis suject à faillir comme luy ; cette construction n'est plus admise ; le pronom ne peut être mis en rapport qu'avec un mot pris dans un sens déterminé

Vers 37. Et qu'au surplus, pour moy qu'il se face paroistre; et qu'au surplus, en somme, tout ce que je demande, c'est qu'il se montre pour moi, etc. — Ces formes elliptiques, multipliées dans notre auteur, rendent pénible la lecture de ses satires à ceux qui ne sont pas familiarisés avec les tours et les constructions des meilleurs écrivains du seizième siècle

Vers 40. Ceux qui dedans mes vers leurs vices trouveront; ce sont ceux qui dans mes vers, etc.

Vers 86. Ainsi me mettant l'œil sur chacune personne.— Voy. Satire xi, Nouvelles remarques, vers 282.

Vers 102. // leur apprend que c'est de vertus et de vices; ce qu'il en est des vertus et des vices.

Vers 103. Si m'en sont-ils restés, quelques-uns cependant me sont restés ; celte construction est tout à fait hors d'usage.

Vers 113 et 114. Je m'estudie... après la maladie; l'emploi de après avant un complément donne à l'expression plus d'énergie, comme on le peut remarquer dans plusieurs constructions analogues encore usitées; mais s'étudier après est aujourd'hui hors d'usage,

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