‹ uvres complètes de RégnierChapitre 42 sur 89 · L'HYPOCRISIE DÉCONCERTÉE · texte numérisé non relu

L'HYPOCRISIE DÉCONCERTÉE

a fameuse Macette, à la cour si connue,

'Qui s'est aux lieux d'honneur en crédit maintenue,

* Dans cette satire sont décrits les discours pernicieux que Macette, vieille hypocrite, tint à la maîtresse de Régnier, pour la séduire. Ovide a fait une satire sur le même sujet; c'est la huitième du liv. 1" de ses Amours; et notre auteur en a imité quelques vers. Properce en a fait aussi une, qui est la cinquième du quatrième livre. Mais Ovide et Properce ne sont pas les seuls dont Régnier ait emprunté quelques pensées pour cette élégante et ingénieuse satire. Le roman de la Rose, ce vieux et antique répertoire de nos anciens poètes, lui en a fourni d'assez brillantes. 11 a su à la vérité les habiller à la moderne : mais le fond ne laisse pas de s'en trouver dans cet Ennius de notre poésie ; c'est dans l'endroit où Jean de Meung fait parler une vieille qui endoctrine une tendre jouvencelle.

De toutes les satires de Régnier, celle-ci est la mieux versifiée, celle dont les vers sont les plus soutenus, les plus nombreux, les plus détachés les uns des autres, enfin les plus naturels et les plus beaux. D'ailleurs elle est purgée de ces expressions populaires dont Régnier scmbloit faire ses délices. En un mot, si l'on juge de cette pièce indépendamment de son sujet, qui n'est ni , y fort noble ni fort édifiant, elle doit passer pour la plus belle satire de Régnier. Aussi, quand elle parut, elle fut reçue avec des applaudissements qui aboient à l'admiration ; et peut-être eût-elle été capable toute seule de donner à Régnier la grande réputation qu'il conserve encore aujourd'hui parmi nous, et qu'il portera sans doute à la postérité.

Et qui, depuis dix ans * jusqu'en ses derniers jours,

A soustenu le prix en escrime 2 d'amours;

Lasse enfin de servir au peuple de quintaine, 5

N'estant passe-volant, soldat, ny capitaine,

Depuis les plus chétifs jusques aux plus fendans,

Qu'elle n'ait desconfit, et mis dessus les dents ;

Lasse, dy-je, et non soûle, enfin s'est retirée 5,

Et n'a plus d'autre objet que la voûte éthérée 4, lu

Elle qui n'eust, avant que plorer son délict,

Autre ciel pour objet que le ciel de son lict,

A changé de courage5, et, confitte en destresse,

Imite avecq' ses pleurs la saincte pécheresse6;

Donnant des sainctes lois à son affection 7 ; 15

Elle a mis son amour à la dévotion.

Sans art elle s'habille; et, simple en contenance,

Son teint mortifié presche la continence.

Clergesses elle fait jà la leçon aux prescheurs :

Elle lict sainct Bernard, la Guide des Pécheurs9, 20

1 Depuis l'âge de dix ans.

2 Édition de 1645, aux escrimes.

3 Et lassata viris, sed non satiata recessit.

Juven., sat. vi, v. 129.

4 La voûte éthérée, pour le ciel ; tire du latin.

5 Pour cœur, conduite, dans nos vieux livres ; mais aujourd'hui il n'a plus cette signification.

6 Sainte Magdeleine.

7 On n'a commencé à mettre de saintes lois que dans l'édition de 1642.

8 Oudin explique fort bien ce mot en espagnol par muger docla, et en italien par donna saccente, b dotta, femme savante. Selon Borel, on a dit, clergeresse, pour savante, comme on a dit clerc pour savant ; et clergerie pour science, doctrine, savoir ; parce qu'il n'y avoit autrefois que les gens d'église qui étudiassent. Voyez la note sur le dernier vers de la satire m. — Prescheurs, pour Prédcateurs : Villon s'est servi de ce terme au même sens. « Je le laisse , dit-il , aux théologiens, car c'est ofiice de prescheur. »

9 ?aint Bernard est un des plus grands et des plus illustres

Les Méditations de la mère Thérèse1;

iSçait que c'est qu'hypostase avecque synderèse 2;

Jour et nuict elle va de convent en convent5;

Visite les saincts lieux, se confesse souvent j

A des cas réservez grandes intelligences;

Sçait du nom de Jésus toutes les indulgences;

Que valent chapelets, grains bénits enfilez,

Et Tordre du cordon des pères Récollez.

Loin du monde elle fait sa demeure et son giste :

Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau béniste.

Enfin, c'est un exemple, en ce siècle tortu,

D'amour, de charité, d'honneur, et de vertu.

Pour béate partout le peuple la renomme;

Et la gazette mesme a desjà dit à Rome,

La voyant aymer Dieu, et la chair maistriser,

Qu'on n'attend que sa mort pour la canoniser.

Moy-mesme, qui ne croy de léger 4 aux merveilles,

Qui reproche5 souvent mes yeux et mes oreilles,

pères de la vie spirituelle, et la Guide des pécheurs est de Louis de Grenade, Espagnol, illustre théologien de l'ordre de Saint-Dominique, célèbre par d'autres écrits. Sa Guide des pécheurs passe pour son chef-d'œuvre.

1 Sainte Thérèse, fondatrice de l'ordre des Carmélites en Espagne, n'étoit pas encore canonisée ; mais elle avoit dès lors un grand crédit dans la vie spirituelle.

2 Hypostase, terme de théologie, qui signifie personne. 11 n'y a qu'une nature en Dieu, et il y a trois hypostases. (Trévoux.) — Synderèse, remords.

3 C'est ainsi qu'on écrivoit autrefois ; ce qui conservoit à ce mot son analogie de la langue latine, conventits : à présent on écrit couvent.

4 De léger, pour légèrement. Jean Marot s'en est servi dans un de ses rondeaux,

Croire legier aussi n'est honnorahle.

5 Reproche, pour récuse, se dit encore en matière criminelle, quand on fait des reproches contre ses témoins, ce qui est ordinairement un sujet de récusation.

La voyant si changée en un temps si subit,

Je creu qu'elle l'estoit d'ame comme d'habit; 40

Que Dieu la retiroit d'une faute si grande;

Et disois à part moy : Mal vit qui ne s'amende.

Jà des-jà i tout dévot, contrit et pénitent,

J'estois, à son exemple, esmeu d'en faire autant :

Quand, par arrest du ciel, qui hait l'hypocrisie, 45

Au logis d'une fille, où j'ay ma fantasie 2,

Ceste vieille chouette, à pas lents et posez,

La parole modeste, et les yeux composez,

Entra par révérence; et, resserrant la bouche,

Timide en son respect, sembloit saincte Nitouche r\ 50

D'un Ave Maria lui donnant le bon jour,

Et de propos communs, bien esloignez d'amour,

Entretenoit la belle, en qui j'ai la pensée

D'un doux imaginer 4 si doucement blessée,

Qu'aymans, et bien aymez, en nos doux passe-temps, 53

4 Tout à coup.

s Après ce vers, dans la première édition de cette satire, 1612, il y en avoit trois que l'auteur retrancha dans l'édition de 1613 ; les voici :

N'ayant, pas tout-à-fait mis tin à ses vieux tours. La vieille me rendit tesmoin de ses discours. Tapis dans un recoin, et couvert d'une porte, J'entendy son propos, etc.

Dans l'édition de 1615. Régnier remplaça ces trois vers par dixneuf autres, qui lui parurent nécessaires pour donner une juste étendue et plus de vraisemblance à sa narration. Ils commencent par celui-ci :

Ceste vieille chouette, etc., et finissent ici,

Enfin, me tapissant au recoin d'une porte, J'entendy, etc.

Fanlasle , pour inclination, amour, se voit aussi dans Clément Marot.

3 Certaines gens, qui ne sont pas au fait de ce mot, disent mal à propos sainte Mitouche ; mais il faut dire sainte W louche; c'estù-tlire, qui paroît n'y pas toucher.

4 Doux imaginer, pour douce imagination.

Nous rendons en amour jaloux les plus contens. Enfin, comme en caquets ce vieux sexe fourmille, De propos en propos, et de fil en esguille, Se laissant emporter au flus de ses discours, Je pense qu'il falloit que le mal eust son cours. GO

Feignant de m'en aller, d'aguet * je me recule Pour voir à quelle fin tendoit son préambule; Moy qui, voyant son port si plein de saincteté, Pour mourir2, d'aucun mal ne me feusse doubté. Enfin, me tapissant au recoin d'une porte 5, 65

J'entendy son propos, qui fut de ceste sorte :

Ma fille, Dieu vous garde, et vous vueille bénir 4 ! Si je vous veux du mal, qu'il me puisse advenir ! Qu'eussiez-vous tout le bien dont le ciel vous est chiche , L'ayant je n'en seroy plus pauvre ny plus riche : 70

Car, n'estant plus du monde, au bien je ne prétens; Ou bien, si j'en désire, en l'autre je l'attends ; D'autre chose icy-bas le bon Dieu je ne prie. A propos, sçavez-vous? on dit qu'on vous marie. Je sçay bien vostre cas5 : un homme grand, adroit, 75 Riche, et Dieu sçait s'il a tout ce qu'il vous faudrait. Il vous ayme si fort ! Aussi pourquoy, ma fille, Ne vous aymeroit-il? Vous estes si gentille, Si mignonne et si belle, et d'un regard si doux,

1 Doucement, et pour guetter et écouter.

2 Espèce de serment ; l'on dit aujourd'hui, que je meure si cela est ou n'est pas.

3 Fors me sermoni testem dédit. Ula monebat Talia. Me duplices occuluere fores.

Ovin., Amor., lib. I, eleg. vin.

* Molière, École des femmes, acte II, scène vi, a imité le discours de Macette. C'est Agnès qui parle :

Le lendemain étant sur notre porte, Une vieille m'aborde, en parlant de la sorte : Won enfant, le bon Dieu, etc.

5 Mot usité alors, pour dire affaire.

Que la beauté plus grande est laide auprès de vous. 80

Mais tout ne respond pas au traict de ce visage

Plus vermeil qu'une rose, et plus beau qu'un rivage.

Vous devriez, estant belle, avoir de beaux habits,

Esclater de satin, de perles, de rubis.

Le grand regret que j'ay! non pas, à Dieu ne plaise, 85

Que j'en ay' * de vous voir belle et bien à vostre aise :

Mais pour moy je voudrois que vous eussiez au moins

Ce qui peut en amour satisfaire à vos soins;

Que cecy fust de soye et non pas d'estamine.

Ma foy, les beaux habits servent bien à la mine. 90

On a beau s'agencer, et faire les doux yeux,

Quand on est bien parée, on en est toujours mieux :

Mais, sans avoir du bien, que sert la renommée?

Cest une vanité confusément semée

Dans l'esprit des humains, un mal d'opinion, 95

Un faux germe, avorté dans nostre affection.

Ces vieux contes d'honneur dont on repaist les dames

Ne sont que des appas pour les débiles âmes,

Qui, sans choix de raison, ont le cerveau perclus.

L'honneur est un vieux sainctque Ton ne chomme plus. 100

Il ne sert plus de rien, sinon d'un peu d'excuse 2,

Et de sot entretien pour ceux-là qu'on amuse,

Ou d'honneste refus, quand on ne veut aimer.

Il est bon en discours pour se faire estimer :

Mais au fond c'est abus, sans excepter personne. 105

La sage se sçait vendre où la sotte se donne 3.

1 Abréviation usitée clans l'ancienne poésie pour que f en aye. a Édition de 1613, et quelques autres, sinon qu'un peu d'excuse 3 Beaucoup d'éditions mettent :

La sage le sçait vendre, où la solte le donne ;

mais cela ne forme pas un sens raisonnable : quoi vendre ou donner? l'honneur? cela ne dit rien. Au lieu que j'ai mis comme en quelques éditions :

La sage se sçait vendre où la sotte se donne, ce qui revient mieux à la suite du discours.

Ma fille, c'est par là qu'il vous en faut avoir. Nos biens, comme nos maux, sont en nostre pouvoir ! . Fille qui sçait son monde a saison opportune. Chacun est artisan de sa bonne fortune -. 110

Le malheur, par conduite, au bonheur cédera. Aydez-vous seulement, et Dieu vous aydera. Combien, pour avoir mis leur honneur en séquestre, Ont-elles en velours eschangé leur limestre 5, Et dans les plus hauts rangs eslevé leurs maris! 1J5

Ma fille, c'est ainsi que Ton vit à Paris; Et la vefve aussi bien comme la mariée 4 : Celle est chaste, sans plus, qui n'en est point priée. Toutes, au faict d'amour, se chaussent en un point 5 : Jeanne que vous voyez 5, dont on ne parle point, 120

1 Les quatorze vers suivants manquent dans l'édition de 1613J faite pendant la vie de l'auteur, et dans celle de 1626.

2 Cette sentence est d'Appius Cœcus, qui avoit dit dans un poëine, « Fabrum esse suse quemque fortunse. » Voyez Sallust. in Orat. 1, ad Caesarem.

5 Dans la première édition de cette satire, il y avoit :

Ont-elles aux atours eschangé le limestre?

Oudin dans sou dictionnaire espagnol, au mot limisla, a dit, fin drap du limestre; et dans le dictionnaire de Duez, limestre est o\pliqué par spece Ai rascia, b panno. Ménage, D et. étytuot., nous apprend que ce sont serges drapées, croisées, qui se font à Rouen et à Darnetal proche de Rouen, et qui se faisoient aussi autrefois en Espagne. Elles se font de fine laine d'Espagne. Rabelais, liv. IV, chap. vi, fait dire à Dindenaud : « De la toison de ces moutons se- « ront faits les fins draps de Rouen ; les Louschets des balles de « Limestre, auprès d'elle ne sont que bourre; » et au liv. U, chap. ïu : « Mais maintenant le monde est tout détravé de louchetz « des balles de Lucestre. »

i Ludile, formosae : casta est quam nemo rogavit.

Ovid., Amor., lib. I, eleg. vm-

b C'est ainsi qu'on lit dans les mêmes éditions, au lieu que d'autres éditions portent : Et Jeanne que tu vois; mais Macette ne tutoie point ailleurs la personne à qui elle parle.

Qui fait si doucement la simple et la discrète,

Elle n'est pas plus sage, ains elle est plus secrète * ;

Elle a plus de respect, non moins de passion,

Et cache ses amours sous sa discrétion.

Moy-mesme, croiriez-vous, pour estre plus âgée, 425

Que ma part, comme on dit, en fust desjà mangée?

Non, ma foy, je me sens et dedans et dehors,

Et mon bas peut encore user deux ou trois corps.

Mais chaque âge a son temps. Selon le drap la robe.

Ce qu'un temps on a trop, en l'autre on le desrobe. 130

Estant jeune, j'ay sceu bien user des plaisirs 2 :

Ores j'ay d'autres soins en semblables désirs.

Je veux passer mon temps et couvrir le mystère.

On trouve bien la cour dedans un monastère;

Et, après maint essay, enfin j'ay reconnu 135

Qu'un homme comme un autre est un moine tout nu. </

Puis, outre le sainct vœu, qui sert de couverture,

Ils sont trop obligés au secret de nature ,

Et sçavent, plus discrets, apporter en aymant,

Avecques moins d'esclat, plus de contentement. MO

C'est pourquoy, desguisant les bouillons de mon ame,

D'un long habit de cendre enveloppant ma flame,

Je cache mon dessein aux plaisirs adonné.

Le péché que l'on cache est demy-pardonné.

La faute seulement ne gist en la deffence. 445

Le scandale, l'opprobre est cause de l'offence.

Pourveu qu'on ne le sçache, il n'importe comment.

Qui peut dire que non, ne pèche nullement.

Puis la bonté du ciel nos offenses surpasse.

Pourveu qu'on se confesse, on a tousjours sa grâce. 450

i Édition de 1642 : Elle n'est pus plus chaste. — Ans pour mais ne se dit plus.

* Properce, lib. IV, eleg. v, fait dire à une Macette de son temps :

Dum vernat sanguis, dum rugis integer annus, Utere, ne quis eat liber amore dies.

182 POESIES DE BEGNIER.

Il donne quelque chose à nostre passion ;

Et qui, jeune, n'a pas grande dévotion,

Il faut que, pour le monde, à la feindre il s'exerce.

« C'est entre les dévots un estrange commerce,

Un trafic par lequel, au joly temps qui court, 155

Toute affaire fascheuse est facile à la court. »

S Je sçay bien que vostre âge, encore jeune et tendre, Ne peut, ainsi que moy, ces mystères comprendre : Mais vous devriez, ma fille, en l'âge où je vous voy, Estre riche, contente, avoir fort bien de quoy ; 160

Et, pompeuse en habits, fine, accorte et rusée, Reluire de joyaux, ainsi qu'une espousée. Il faut faire vertu de la nécessité.

Qui sçait vivre icy-bas n'a jamais pauvreté. Puisqu'elle vous deffend des dorures l'usage, 165

Il faut que les brillans soient en vostre visage; Que vostre bonne grâce en acquière pour vous. « Se voir du bien, ma fille, il n'est rien de si doux. S'enrichir de bonne heure est une grand' sagesse. Tout chemin d'acquérir se ferme à la vieillesse, 170

A qui ne reste rien, avecq' la pauvreté, Qu'un regret espineux d'avoir jadis esté. » Où, lors qu'on a du bien, il n'est si décrépite Qui ne trouve (en donnant) couvercle à sa marmite.

\J Non, non, faites l'amour, et vendez aux amans 175

Vos accueils, vos baisers, et vos embrassemens. C'est gloire, et non pas honte, en ceste douce peine, Des àcquests de son lict accroistre son domaine. Vendez ces doux regards, ces attraicts, ces appas : Vous-mesme vendez-vous, mais ne vous livrez pas. 180 Conservez-vous l'esprit ; gardez vostre franchise ; Prenez tout, s'il se peut; ne soyez jamais prise. Celle qui par amour s'engage en ces malheurs, Pour un petit plaisir a cent mille douleurs, hiis un holnme au desduit ne vous peut satisfaire; 185 Et quand, plus vigoureux, il le pourroit bien faire*

Il faut tondre sur tout, et changer à l'instant.

L'envie en est bien moindre, et le gain plus contant.

Surtout soyez de vous la maislresse et la dame.

Faites, s'il est possible, un miroir de vostre aine, 190

Qui reçoit tous objets, et tout contant les pert;

Fuyez ce qui vous nuit, aymez ce qui vous sert.

Faites profit de tout, et mesme de vos pertes.

A prendre sagement ayez les mains ouvertes;

Ne faites, s'il se peut, jamais présent ny don, 193

Si ce n'est d'un chabot pour avoir un gardon *.

Parfois on peut donner pour les galans attraire :

A ces petits présens je ne suis pas contraire,

Pourveu que ce ne soit que pour les amorcer.

Les fines, en donnant, se doivent efforcer 200

A faire que l'esprit, et que la gentillesse

Face estimer les dons, et non pas la richesse.

Pour vous, estimez plus qui plus vous donnera, y

Vous gouvernant ainsi, Dieu vous assistera.

Au reste, n'espargnez ny Gaultier ny Garguille 2 : 203

Qui se trouvera pris, je vous pry' qu'on l'estrille.

Il n'est que d'en avoir : le bien est tousjours bien,

Et ne vous doit chaloir ny de qui, ny combien :

Prenez à toutes mains, ma fille, et vous souvienne

Que le gain a bon goust , de quelque endroit qu 'il vienne 5, 210

1 Chabot, espèce île petit poisson de rivière.

2 Gaultier et Garguille étoient deux bouffons qui jouoient dans les farces, avant que le théâtre françois se fût perfectionné. Leurs noms ont passé en proverbe, pour signilier des personnes méprisables et sans distinction. L'auteur du Moyen de parvenir a dit au même sens : Venez, mes amis, mais ne m'amenez ni Gantier ni Guillaume. Mais cette façon de parler est encore plus ancienne ; car on trouve Gautier et Garguille dans le premier des contes imprimés sous le nom de Bonaventure des Periers, dont la permission d'imprimer est de l'an 1557; « Riez seulement, d /-./, et ne vous chaille « si ce fut Gaultier ou si ce fut Garguille. »

5 C'est un mot de Vespasien. Juvénal, sat. xiv, v. 20i :

Lucri bonus est odor, ex re Qualibet.

Estimez vos amans selon le revenu :

(Jui donnera le plus, qu'il soit le mieux venu.

Laissez la mine a part; prenez garde à la somme.

Riche vilain vaut mieux que pauvre gentilhomme.

Je ne juge, pour moy, les gens sur ce qu'ils sont, 213

Mais selon le profit et le bien qu'ils me font.

Quand l'argent est meslé, Ton ne peut recognoistre

Celuy du serviteur d'avecq' celuy du maistre.

L'argent d'un cordon-bleu n'est pas d'autre façon

Que celuy d'un fripier, ou d'un aide à maçon. 220

Que le plus et le moins y mette différence,

Et tienne seulement la partie en souffrance *,

Que vous resta blirez du jour au lendemain;

Et tousjours retenez le bon bout à la main ;

De crainte que le temps ne destruise l'affaire, 225

11 faut suivre de près le bien que l'on diffère,

Et ne le différer qu'en tant que l'on le peut,

Ou se puisse aisément restablir quand on veut2.

Tous ces beaux suffisants dont la cour est semée

Ne sont que triacleurs et vendeurs de fumée. 230

Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton :

Mais quand il faut payer, au diantre le teston;

Et faisant des mourans 5, et de l'ame saisie,

Ils croyent qu'on leur doit pour rien la courtoisie.

* Terme de financier et de finance. L'on tient en souffrance, c'est-à-dire qu'on n'alloue point, ou l'on ne passe pas en compte une partie de dépense dont l'emploi n'est pas justifié par des ordres et des quittances dans les formes.

9 le sens est embarrassé. C'est pourquoi, dans l'édition de 1G42, on a ainsi corrigé ces deux vers :

Et ne le différer qu'en tant que l'on le peut Aisément restablir aussi tost qu'on le veut.

3 J'ai mis mou ans, au lieu de mouvans, qui étoit dans toutes les éditions, et qui ne signifioit rien, au lieu que faire le mourant sont ces amoureux transis dont Régnier a fait ailleurs un portrait: ce sont ceux qui se iminent en fleurettes, et qu'il ne faut aussi payer qu'en espérances.

Mais c'est pour leur beau nez. Le puits n'est pas com- Si j'en avois un cent, ils n'en auraient pas un. [mun : 235

Et ce poète croté l avecq' sa mine austère, Vous diriez a le voir que c'est un secrétaire. Il va mélancolique, et les yeux abaissez, Homme un sire qui plaint ses parens trespassez. 240

Mais Dieu sçait, c'est un homme aussybien que les autres. Jamais on ne luy voit aux mains des patenostres. Il hante en mauvais lieux : gardez-vous de cela; Non, si jestoy de vous, je le planteroylà. Eh bien ! il parle livre 2; il a le mot pour rire : 245

Mais au reste, après tout, c'est un homme à satyrj. Vous croiriez à le voir qu'il vous deust adorer5. Gardez, il ne faut rien pour vous déshonorer. Ces hommes mesdisans ont le feu souz la lèvre; Ils sontmatelineurs4, prompts à prendre la chèvre, 250 Et tournent leurs humeurs en bizarres façons; Puis, ils ne donnent rien, si ce n'est des chansons. Mais non, ma fille, non : qui veut vivre à son aise, Il ne faut simplement un arny qui vous plaise, Mais qui puisse au plaisir joindre l'utilité. 255

En amours, autrement, c'est imbécilité.

Qui le fait à crédit n'a pas grande ressource : On y fait des amis, mais peu d'argent en bourse. Prenez-moy ces abbez, ces fils de financiers, Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers, 260

Volans à toutes mains, ont mis en leur famille,

1 C'est Régnier lui-même. Ovide, dans la même élégie, v. 57 :

Ecce, quid iste tuus, praeler nova carmina, vates Donat? amatoris millia multa leges.

* C'est-à-dire, il parle comme un livre ; il parle savamment.

5 Dans l'édition de 1642, on lit : Qu'il vous veut adorer : mais ce changement affoiblit l'expression.

4 On prononçoit, et même on écrivoit matelineux, mot formé de Maletin, dit par corruption de Maturin, saint auquel, par allusion à matlo, l'on a, dit-on, coutume de vouer les fous.

Plus d'argent que le roy n'en a dans la Bastille l.

C'est là que vostre main peut faire de beaux coups.

Je sçay de ces gens-là qui languissent pour vous :

Car, estant ainsi jeune, en vos beautez parfaictes, 265

Vous ne pouvez sçavoir tous les coups que vous faites :

Et les traits de vos yeux haut et bas eslancez,

Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez.

Tel s'en vient plaindre à moy, qui n'ose vous le dire :

Et tel vous rit de jour, qui toute nuict souspire, 270

Et se plaint de son mal, d'autant plus véhément,

Que vos yeux sans dessein le font innocemment.

En amour l'innocence est un sçavant mystère,

Pourveu que ce ne soit une innocence austère,

Mais qui sçache, par art, donnant vie et trespas, 275

Feindre avecque douceur qu'elle ne le sçnitpas2.

11 faut aider ainsi la beauté naturelle;

L'innocence autrement est vertu criminelle :

Avecq' elle il nous faut et blesser et garir,

Et parmy les plaisirs faire vivre et mourir. 280

Formez-vous des desseins dignes de vos mérites :

Toutes basses amours sont pour vous trop petites;

Ayez dessein aux dieux : pour de moindres beautez,

1 Un auteur contemporain de Régnier nous apprend que le trésor des rois de France a été gardé tantôt au Temple, puis au Louvre, après dans une tour près de la chambre du trésor, en la cour du palais ; et à présent (1611) il est gardé, dit-il, dans la Bastille Saint-Antoine. (Miraumont, Mémoires sur les Cours et Justices étant dans l'enclos du Palais : chap. des Trésors de France, p. 508.) Henri IV avait 7. millions d'or dans la Bastille en 1604. (Mémoires de Sully, part. 11, chap. xxxix.) Et en 1610, qui est l'année en laquelle ce grand roi mourut, il avoit, disent les Mémoires de Sully, « quinze millions huit cent soixante-dix mille livres d'argent compte tant, dans les chambres voûtées, coffres et caques étant en la « Bastille. » (Part. IV, ch. li, p. 547.)

2 Erubuit, decet alba quidem pudor ora : sed iste,

Si simules, prodest ; verus obesse solet.

Ovid., Amor., lib. I, eleg. vin.

Ils ont laissé jadis les cieux deshabitez d.

Durant tous ces discours, Dieu sçait l'impatience ! 283 Mais comme elle a tousjours l'œil à la deffiance, Tournant deçà delà vers la porte où j'estois, Elle vit en sursaut comme je l'escoutois. Elle trousse bagage: et faisant la gentille : Je vous verrai demain; à Dieu, bon soir, ma tille. 290

Ha ! vieille, dy-je lors, qu'en mon cœur je maudis, Est-ce là le chemin pour gaigner paradis ? ty

Dieu te doint pour guerdon 2 de tes œuvres si sainctes, Que soient avant ta mort tes prunelles esteinctes; Ta maison descouverte, et sans feu tout l'hyver, £95 Avecques tes voisins jour etnuict estriver 5; Et traisner, sans confort4, triste et désespérée, Une pauvre vieillesse, et tousjours altérée !

1 Vieux mot, pour dire, inhabités, solitaires.

2 Récompense.

5 On prononce étriver : disputer, être en querelle, en procès. 4 Consolation, soutien, soulagement.

NOUVELLES REMARQUES

Vers 50 et 53. Sembloit, entretenoit; ces deux verbes, sans rapport avec un sujet exprimé, rendent ce passage, non pas obscur, mais très-embarrassé dans sa marche.

Vers 57. Ce vieux sexe, pour les vieilles femmes, est une expression impropre ; mais elle exprime ici une certaine àcreté d'humeur qui jusqu'à certain point en justifie l'emploi. On disait du temps de Régnier, comme on dit encore aujourd'hui, le beau sexe pour les femmes en général, mais le vieux sexe pour les vieilles femmes est une expression qui lui appartient en propre.

1S8 POÉSIES DE BÉGKIER.

Vers 63, 64. Moy qui, voyant son port... d'aucun mal ne me [eusse âoubtê; deux sujets pour un seul verbe; construction tout à fait vicieuse que reproduisent toutes les éditions, et qui pourrait très-bien résulter d'une faute d'impression ; l'accumulation désagréable en quelques vers des participes laissant, feignant, voyant, tapissant, nous porte à croire que Régnier a écrit voyois et construit ainsi ces vers :

Moy, qui voyais son port si plein de sainclelé, Pour mourir, d'aucun mal ne me feusse doubté.

Vers 68. Si je tous veux du mal, qu'il me puisse advenir! que tout le mal que je vous veux m'arrive ; façon de dire qu'elle ne lui souhaite rien que d'beureux.

Vers 69. Queussiez-vous tout le bien, si vous aviez, quand vous auriez.

Vers 80. Que la beauté plus grande, pour la plus grande, construction familière à Régnier.

Vers 113, 114. Combien Ont-elles, etc. Elles forme

ici un pléonasme depuis longtemps hors d'usage.

Vers i75. OU, lorsqu'on a du bien, etc. OU, pour dans la vieillesse, rend la construction embarrassée et obscure.

Vers 285. Durant tous ces discours, etc. Aujourd'hui durant ne s'emploie plus qu'avec un complément exprimant le temps... Durant un mois, une année et pendant ce discours.

Vers 295, 296. Ta maison descouverte, et sans feu tout l'hyver, Avecques tes voisins jour et nuict estriver; Et traisner, etc. Les deux infinitifs estriver et traisner figurent ici en vertu de l'ellipse d'un verbe dont renonciation était indispensab'e à la clarté, Puisses-tu.

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