‹ uvres complètes de RégnierChapitre 47 sur 89 · ÉPISTRE · texte numérisé non relu

ÉPISTRE

Et de feux estouffant ce funeste animal, La délivra de peur aussi-tost que de mal; Et purgeant le venin dont elle estoit si pleine, Rendit en un instant la nymphe toute saine.

Ce prince, ainsi qu'un Mars, en armes glorieux, 45 De palmes ombrageoit son chef victorieux, Et sembloit de ses mains au combat animées, Gomme foudre, jeter la peur dans les armées. Ses exploits achevés en ses armes vivoient : Là, les champs de Poictou d'une part s'eslevoient , 50 (Jui, superbes, sembloient s'honorer en la gloire D'avoir premiers chanté sa première victoire i .

Dieppe, de l'autre part, sur la mer s'allongeoit; Où par force il rompoit le camp qu'il assiégeoit, Et poussant plus avant ses troupes espanchées, 55

Le matin en chemise il surprit les tranchées-; Là, Paris délivré de l'espagnole main 3 Se deschargeoit le col de son joug inhumain.

La campagne d'Ivry 4 sur le flanc cizelée Favorisoit son prince au fort de la meslée; GO

Et de tant de ligueurs par sa dextre vaincus Au dieu de la bataille5 appendoit les escus.

i Régnier parle ici de la célèbre journée de Coutras en Poitou, où Henri, pour lors roi de Navarre, battit et défit entièrement, l'an 1587, le duc de Joyeuse, l'un des mignons de Henri III.

2 Henri IV, s'étant campé sous le canon de Dieppe, avec quatre mille cinq cents hommes, empêcha la prise de cette place, et battit le duc de Mayenne, qui vouloit l'attaquer avec dix-huit mille hommes, dans ses retranchements. Ce fut un mardi matin, 20 de septembre 1589, six semaines après la mort de Henri III.

5 Le roi d'Espagne s'étant déclaré ouvertement pour la Ligue, le 8 mars 1590, Henri IV assiégea Paris au mois de mai suivant; et cette ville fut remise au pouvoir de Sa Majesté, par le comte de Brissac, qui en étoit le gouverneur, le 22 mars 1594.

4 La bataille d'Ivry, près de Mantes, fut gagnée par le roi, sur le duc chï Mayenne, le 14 mars 1590. Du Bartas a fait un cantique sur la victoire d'Ivry.

5 On dit bien le d eu des batailles; mais je ne crois pas qu'on dLe, même en vers, le dieu de la bataille.

Plus haut estoit Vendosme, et Chartres, et Pontoise, Et T Espagnol desfait à Fontaine-Françoise1, Où la valeur du foible, emportant le plus fort, 65

Fit voir que la vertu ne craint aucun effort.

Plus bas, dessus le ventre, au naïf contrefaite, Estoit, près d'Amiens, la honteuse retraite Du puissant archiduc 2, qui, craignant son pouvoir, Creut que c'estoit en guerre assez que de le voir. 70

Deçà, delà, lui toit mainte trouppe rangée, Mainte grande cité gémissoit assiégée, Où sitost que le fer F en rendoit possesseur 5 Aux rebelles vaincus il usoit de douceur : Vertu rare au vainqueur, dont le courage extresme 75 N'a gloire en la fureur qu'à se vaincre soy-mesme !

Le chesne et le laurier cest ouvrage ombrageoit4 Où le peuple dévot souz ses lois se rangeoit: Et de vœux et d'encens au ciel faisoit prière De conserver son prince en sa vigueur entière. 80

Maint puissant ennemy, domté par sa vertu, Languissoit dans les fers sous ses pieds abbatu, Tout semblable à l'Envie, à qui Festrange rage De Fheur de son voisin enfielle le courage 3 Hideuse, bazanée, et chaude de rancœur6 88

* Ville de Bourgogne, près de laquelle Henri IV, avec environ deux cents chevaux, défit quinze mille hommes, commandés par le duc de Mayenne et par le connétable de Castille, le 3 de juin 1595»

2 La ville d'Amiens ayant été surprise par les Espagnols, Henri IV en forma le siège. L'archiduc d'Autriche parut pour la secourir, avec une armée de dix-huit mille hommes de pied , et de quatre mille chevaux; mais il fut vigoureusement repoussé : les assiégés capitulèrent, et cette place revint au pouvoir du roi, eh

s 11 faut lire , l'en rendoit possesseur, comme il y a dans la première édition, et non pas, s'en rendoit, qui est dans toutes les autres.

* La couronne de chêne étoit décernée à celui qui avoit sauvé la vie à ses concitoyens, ob cives servalos.

* Remplit le cœur de fiel et d'amertume.

fl Rancœur, pour colère, n'est plus d'usage.

EPISTP.E I. 219

Qui ronge ses poulinons, et se masche le cœur.

Après quelque prière en son cœur prononcée, La nymphe, en le quittant, au ciel s'est eslancée; Et son corps dedans l'air demeurant suspendu, Ainsi comme un milan sur ses aisles tendu, 90

S'arreste en une place, où, changeant de visage, Un bruslant aiguillon lui picque le courage : Son regard estincelle, et son cerveau tremblant, Ainsi comme son sang, d'horreur se va troublant : Son estomac pantois * souz la chaleur frissonne; 95

Et chaude de l'ardeur qui son cœur espoinçonne, Tandis que la faveur précipitoit son cours, Véritable prophète elle fait ce discours :

Peuple, l'objet piteux du reste de la terre, Indocile à la paix, et trop chaud à la guerre, 100

Qui, fécond en partis, et léger en desseins, Dedans ton propre sang souilles tes propres mains, Entens ce que je dis, attentif à ma bouche, Et qu'au plus vif du cœur ma parole te touche.

Depuis qu'hrévérant envers les immortels , 105

Tu taches de mespris l'Eglise et ses autels; Qu'au lieu de la raison gouverne l'insolence; Que le droit altéré n'est qu'une violence; Que par force le foible est foulé du puissant ; Que la ruse ravit le bien à l'innocent; 110

Et que la vertu saincte, en public mesprisée9, Sert aux jeunes de masque, aux plus vieux de risée (Prodige monstrueux!), et, sans respect de foy, Qu'on s'arme ingratement au mespris de son roy : La Justice et la Paix, tristes et désolées, llô

« C'est-à-dire tout essoufflé, qui a de la peine à respirer, terme hors d'usage aujourd'hui, dans cette acception»

- Régnier dit ici de la vertu ce qu'il avoit dit de la science, satire m.

Si la science pauvre, affreuse, et mesprisée, Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée;

D'horreur se retirant, au ciel s'en sont volées : Le bonheur aussi-tost à grands pas les suivit, Et depuis le Soleil de bon œil ne te vit.

Quelque orage tousjours qui s'eslève à ta perte A comme d'un brouillas ta personne couverte, 120

Qui, tousjours prest à fondre, en eschec te retient; Et malheur sur malheur a chaque heur te vient.

On a veu tant de fois la jeunesse trompée Dj tes enfans passez au tranchant de l'espée; Tes filles sans honneur errer de toutes parts; l2o

Ta maison et tes biens saccagez des soldarts *; Ta femme insolemment d'entre tes bras ravie; Et le fer tous les jours s'attacher à ta vie.

Et cependant aveugle en tes propres effets, Tout le mal que tu sens, c'est toy qui te le fais; 150

Tu t'armes à ta perte, et ton audace forge L'estoc dont, furieux, tu te coupes la gorge.

Mais quoi ! tant de malheurs te suffisent-ils pas? Ton prince, comme, un Dieu, te tirant du trespas, Rendit de tes fureurs les tempestes si calmes , iô'o

Qu'il te fait vivre en paix à l'ombre de ses palmes. Astrée en sa faveur demeure en tes citez: D'hommes et de bestial les champs sont habitez : Le paysant, n'ayant peur des bannières estranges, Chantant coupe ses bleds, riant fait ses vendanges -; 140 Et le berger, guidant son troupeau bien nourry, Enfle sa cornemuse en l'honneur de Henry. Et toy seul cependant, oubliant tant de grâces, Ton aise trahissant, de ces biens tu te lasses.

i Quand Régnier a besoin pour la rime de mettre soldai'/, il n'y manque pas. Partout ailleurs il écrit soldat, comme nous le laisons aujourd'hui.

2 Ces deux vers sont ainsi parodiés dans le Traité de la poésie pastorale de M. l'abbé Genêt, de l'Académie françoise, page 214 :

Partout le villageois, entonnant tes louanges. Riant coupe ses blés, chantant fait ses vendanges.

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