‹ uvres complètes de RégnierChapitre 48 sur 89 · EPISTRE I · texte numérisé non relu

EPISTRE I

Vien, ingrat, respon-moy, quel bien espères-tu? U5 Après avoir ton prince en ses murs combatu ; Après avoir trahi, pour de vaines chimères, L'honneur de tes aveux, et la foy de tes pères : Après avoir cruel, tout respect violé, Et mis à l'abandon ton pays désolé? 150

Attens-tu que l'Espagne, avecq' son jeune prince1, Dans son monde nouveau te donne une province, Et qu'en ses trahisons, moins sage devenu, Vers toy, par ton exemple, il ne soit retenu; Et qu'ayant démenty ton amour naturelle, 155

A luy, plus qu'à ton prince, il t'estime fidèle? Peut-estre que ta race, et ton sang violent, Issu, comme tu dis, d'Oger ou de Rolland, Ne te veut pas permettre, encore jeune d'âge, Qu'oisif en ta maison se rouille ton courage ; ICO

Et rehaussant ton cœur, que rien ne peut ployer, Te fait chercher un roy qui te puisse employer; Qui, la gloire du ciel et l'effroy de la terre, Soit, comme un nouveau Mars , indomtable à la guerre, Qui sçache en pardonnant, les discords estouffer; 165 Par clémence aussi grand comme il est par le fer.

Cours tout le inonde entier de province en province : Ce que tu cherches loing habite en nostre prince.

Mais quels exploits si beaux a faits ce jeune roy, Qu'il faille pour son bien que tu faulses ta foy, 170

Trahisses ta patrie, et que d'injustes armes, Tu la combles de sang, de meurtres et de larmes?

Si ton cœur convoiteux est si vif et si chaud, Cours la Flandre, où jamais la guerre ne deffaut ; Et plus loing, sur les flancs d'Austriche et d'Àlemagne, 175 De Turcs et de turbans enjonche la campagne2

1 Philippe III, qui succéda à Philippe II son père, en 1598. - C'est ce que fit le duc de Mercœur, qui se retira eu Allemagne, et alla servir contre les Turcs.

Puis, tout chargé de coups, de vieillesse et de biens,

Revien en ta maison mourir entre les tiens.

Tes fils se mireront en si belles despouilles;

Les vieilles au foyer, en filant leurs quenouilles, 180

En chanteront le conte; et, brave en argumens,

Quelque autre Jean de Meung en fera des romans '.

Ou si, trompant ton roy tu cours autre fortune, Tu trouveras, ingrat, toute chose importune. A Naples, en Sicile, et dans ces autres lieux, 185

Où Ton t'assignera, tu seras odieux ; Et l'on te fera voir, avecq' ta convoitise, Qu'après les trahisons les traistres on mesprise. Les enfans estonnez s'enfuiront te voyant , Et l'artisan mocqueur, aux places t'effroyant, 190

Rendant par ses brocards ton audace flétrie, Dira : Ce traistre-icy nous vendit sa patrie 2, Pour l'espoir d'un royaume en chimères conceu ; Et pour tous ses desseins du vent il a receu.

Ha î que ces paladins 5 vivans dans mon histoire, 195 Non comme toy touchez d'une bastarde gloire, Te furent différens, qui, courageux par-tout, Tinrent fidellement mon enseigne debout ; Et qui, serespendant ainsi comme un tonnerre, Le fer dedans la main, firent trembler la terre, 20C

Et tant de rois payens sous la Croix desconfis Asservirent vaincus aux pieds du crucifix,

1 Jean de Meung, ainsi nommé parce qu'il étoit natif de Meungsur-Loire, et surnommé Clop'.nel parce qu'il étoit boiteux, a été le continuateur du Roman de la Rose.

* Vendidit hic auro patriam...

Viuc, JEneid., lib. VI, v. G2I.

s J'ai conservé paladins, qui se trouve dans les éditions de 1608 et 1612, préférablement à palatins, qu'on lit dans celle de 1615, et qui de là a passé dans toutes les suivantes. Le mot preux, qui est dans le vers 206, semble confirmer la leçon de paladins, tous termes d'ancienne cbevalerie.

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