‹ uvres complètes de RégnierChapitre 57 sur 89 · PLAINTE · texte numérisé non relu

PLAINTE

Durant que son bel œil ces lieux embellissoit, L'agréable printemps souz ses pieds floriseoit ; Tout rioit auprès d'elle, et la terre parée, Estoit énamourée.

Ores que le malheur nous en a sceu priver, Mes yeux, toujours mouillez d'une humeur continue, Ont changé leurs saisons en la saison d'hyver, N'ayant sceu descouvrir ce qu'elle est devenue.

Mais quel lieu fortuné si long-temps la retient ? Le soleil, qui s'absente, au matin nous revient: Et, par un tour réglé, sa chevelure blonde Esclaire tout le monde.

Si tost que sa lumière à mes yeux se perdit, Elle est, comme un esclair, pour jamais disparue ; Et quoy que j'aye fait, malheureux et maudit, Je n'ay peu descouvrir ce qu'elle est devenue.

Mais, dieux! j'ay beau me plaindre, et tousjours soupirer J'ay beau de mes deux yeux deux fontaines tirer ; J'ay beau mourir d'amour et de regret pour elle; Chacun me la recelle.

0 bois! ô prez ! ô monts ! ô vous qui la cachez, Et qui, contre mon gré, lavez tant retenue, Si jamais de pitié vous vous vistes touchez, Hélas! respondez-moy, qu'est-elle devenue?

Fut-il jamais mortel si malheureux que moy ? Je lis mon infortune en tout ce que je voy ; Tout ligure ma perte ; et le ciel et la terre A l'envy me font guerre.

Le regret du passé cruellement me point ;

Et rend l'object présent ma douleur plus aiguë :

Mais, las! mon plus grand mal est de ne sçavoir point, Entre tant de malheurs, ce qu'elle est devenue !

Ainsy de toutes parts je me sens assaillir; Et, voyant que l'espoir commence à me faillir, Ma douleur se rengrége *, et mon cruel martyre S'augmente, et devient pire.

Et si quelque plaisir s'offre devant mes yeux, Qui pense consoler ma raison abbatue, Il m'afflige ; et le ciel me seroifc odieux Si là-haut j'ignorois ce qu'elle est devenue.

G'esné de tant d'ennuis, je m'estonne comment Environné d'amour et du fascheux tourment Qu'entre tant de regrets son absence me livre, Mon esprit a peu vivre.

Le bien que j'ay perdu me va tyrannisant ; De mes plaisirs passez mon ame est combattue ; lit ce qui rend mon mal plus aigre et plus cuisant, C'est qu'on ne peut sçavoir ce qu'elle est devenue.

Et ce cruel penser, qui sans cesse me suit, Du trait de sa beauté me picque jour et nuit, Me gravant en l'esprit la misérable histoire D'une si courte gloire.

Et ces biens qu'en mes maux encore il me faut voir, Rendroient d'un peu d'espoir mon ame entretenue, Et m'y consolerois, si je pouvois sçavoir Ce qu'ils sont devenus, et quelle est devenue 2.

* Vieux terme qui avoit diverses significations; mais ici il veut dire se for li fie, s'augmente.

* Édition de 1642 :

Ce qu'ils sonl devenus, ce qu'elle est devenue.

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