‹ uvres complètes de RégnierChapitre 58 sur 89 · PLAINTE. 2G · texte numérisé non relu

PLAINTE. 2G

Plaisirs si-to&t perdus, hélas! où estes-vous? Et vous, chers entretiens qui me sembliez si doux, Où estes-vous allez? hé! où s'est retirée Ma belle Cythérée?

lia ! triste souvenir d'un bien si-tôt passé * !

Las ! pourquoy ne la vois-je ? ou pourquoy l'ay-je veuc ?

Ou pourquoy mon esprit, d'angoisses oppressé,

Ne peut-il descouvrir ce qu'elle est devenue ?

En vain, hélas! en vain la vas-tu despeignant, Pour flatter ma douleur, si le regret poignant De m'en voir séparé d'aulant plus me tourmente Qu'on me la représente.

Seulement au sommeil j'ay du contentement, Qui la fait voir présente à mes yeux toute nue, Et chatouille mon mal d'un faux ressentiment ; Mais il ne me dit pas ce qu'elle est devenue.

Encor' ce bien m'afflige, il n'y faut plus songer. (l'est se paistre de vent, que la nuit s'alléger D'un mal qui tout le jour me poursuit et m'outrage D'une impiteuse rage.

Hetenu dans des nœuds qu'on r.e peut deslier, Il faut, privé d'espoir, que mon cœur s'évertue Ou de mourir bientost, ou bien de l'oublier, Puis qu'on ne peut sçavoir ce qu'elle est devenue.

1 On connoît ces vers de Bertaut, qui sont si célèbres

Félicité passée Qui ne peut revenir, Tourment de ma pensée, Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir.

Comment ! que je l'oublie ! ha dieux ! je ne le puis. L'oubly n'efface point les amoureux ennuis Que ce cruel tyran a gravez dans mon ame En des lettres de flame.

11 me faut par la mort finir tant de douleurs. Ayons donc à ce point l'ame bien résolue; Et finissant nos jours, finissons nos malheurs, Puisqu'on ne peut sçavoir ce qu'elle est devenue.

Adieu donc, clairs soleils, si divins et si beaux; Adieu l'honneur sacré des forests et des eaux ; Adieu monts, adieu prez, adieu campagne verte, De ses beautez déserte.

Las ! recevez mon ame en ce dernier adieu. Puis que de mon malheur ma fortune est vaincue, Misérable amoureux, je vais quitter ce lieu, Pour sçavoir aux enfers ce qu'elle est devenue.

Ainsi dit Amiante, alors que de sa voix I! entaim les cœurs des rochers et des bois, Pleurant et soupirant la perte d'Yacée, L'object de sa pensée.

Afin de la trouver, il s'encourt au trespas ; Et comme sa vigueur peu a peu diminue, Son ombre pleure, crie, en descendant là-bas : Esprits, hé ! dites-moy, qu'est-elle devenue ?

Page 1