‹ uvres complètes de RégnierChapitre 61 sur 89 · LA DOULEUR D'AMOUR · texte numérisé non relu

LA DOULEUR D'AMOUR

Infasme bastard de Cythère, Fils ingrat d'une ingrate mère, Avorton , traistre et desguisé , Si je t'ay servy dès l'enfance, De quelle ingrate récompence As-tu mon service abusé !

Mon cas, fier de mainte conqueste, En Espagnol portoit la teste, Triomphant, superbe et vainqueur, Que nul effort n'eust sceu rabattre :

Maintenant lasche, et sans combattre, Fait la cane, et n'a plus de cœur.

De tes autels une prestresse L'a réduit en telle destresse, Le voyant au choc obstiné, Qu'entouré d'onguent et de linge, 11 m'est advis de voir un singe Comme un enfant embéguiné.

De façon robuste et raillarde

Tend l'oreille et n'est plus gaillarde ;

Son teint vermeil n'a point d'esclat \

De pleurs il se noyé la face

Et fait aussi laide grimace

Qu'un boudin crevé dans un plat.

Aussi penaut qu'un chat qu'on chastre, Il demeure dans son emplastre, Comme en sa cocque un limaçon.

En vain d'arrasser il essaye ; Encordé comme une lampraye, 11 obéit au caveçon.

Une salive mordicante

De sa narine distillante

L'ulcère si fort par-dedans,

Que, crachant l'humeur qui le picque,

11 bave comme un pulmonique

Qui tient la mort entre ses dents.

Ha ! que ceste humeur languissante Du temps jadis est différente, Quand brave, courageux et chaud, Tout passoit au fil de sa rage, N'estant si jeune pucelage Qu'il n'eniilast de prime assaut !

Apollon, dès mon âge tendre, Poussé du courage d'apprendre Auprès du ruisseau Parnassin, Si je t'invoquay pour poète, Ores, en ma douleur secrette, Je t'invoque pour médecin.

Sévère roy des destinées, Mesureur des vites années , Cœur du monde, œil du firmament, Toy qui présides à la vie, Guéry mon cas, je te supplie, Et le conduis a sauvement.

Pour récompense, dans ton temple, Servant de mémorable exemple Aux jousteurs qui viendront après, J'appendray la mesme figure De mon cas malade en peinture, Ombragé d'ache et de cyprès.

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