‹ uvres complètes de RégnierChapitre 65 sur 89 · POÉSIES DIVERSES. 2S · texte numérisé non relu

POÉSIES DIVERSES. 2S

De cabaret à Montléry,

Où nasquit mon pauvre mary.

Hélas ! que c'estoit un bon homme !

11 avoit esté jusqu'à Rome; 100

Il chantoit comme un rossignol;

11 sçavoit parler espagnol.

Il ne recevoit point d'escornes ;

Car il ne portoit pas les cornes

Depuis qu'avecques luy je fus. 105

11 avoit les membres touffus :

Le poil est un signe de force,

Et ce signe a beaucoup d'amorce

Parmy les femmes du mestier.

Il estoit bon arbalestier : 110

Sa cuisse estoit de belle marge ;

Il avoit l'espaule bien large ;

11 estoit ferme de roignons,

Non comme ces petits mignons 115

Qui font de la saincte Nitouche ;

Aussi-tost que leur doigt vous touche,

Ils n'osent pousser qu'à demy :

Celui-là poussoit en amy,

Et n'avoit ny muscle ny veine 120

Qui ne poussast sans prendre haleine ;

Mais tant et tant il a poussé,

Qu'en poussant il est trespassé.

Soudain que son corps fut en terre ,

L'enfant Amour me fit la guerre; 125

De façon que, pour mon amant,

Je pris un basteleur normant,

Lequel me donna la vérole ;

Puis luy prestay, sur sa parole,

Avant que je cognusse rien 150

A son mal, presque tout mon bien.

Maintenant nul de moy n'a cure :

Je fleschis aux lois de nature,

Je suis aussi sèche qu'un os ;

Je ferois peur aux huguenots r.5

En me -voyant ainsi ridée,

Sins dents, et la gorge bridée,

S'ils ne mettoient nos -visions

Au rang de leurs dérisions.

Je suis vendeuse de chandelles : HO

11 ne s'en voit point de fidelles

En leur estât, comme je suis ;

Je cognois bien ce que je puis.

Je ne puis aymer la jeunesse

(Jui veut avoir trop de finesse ; -il".

Car les plus fines de la cour

Ne me cachent point leur amour.

Telle va souvent à l'église,

De qui je cognois lafeintise;

Telle qui veut son fait nier 130

Dit que c'est pour communier ;

Mais la chose m'est indiquée :

C'est pour estre communiquée

A ses amys par mon moyen,

Comme Héleine lit au Troycn. 155

Quand la vieille, sans nulle honte,

M'eut achevé son petit conte,

Un commissaire illec passa,

Un sergent la porte poussa,

Sans attendre la chambrière; 160

Je sortis par l'huis de derrière

Et m'en allay chez le voisin ,

Moitié figue, moitié raisin,

N'ayant ny tristesse ny joye

De n'avoir point trouvé la proye. JC"»

GLORIS ET P1I1LIS

cloris.

Piiilis, œil de mon cœur, et moitié de moi-mesrne, Mon amour, qui te rend le visage si blesme? Quels sanglots, quels soupirs, quelles nouvelles pleurs, Noyent de tes beautez les grâces et les fleurs?

PHILIS

Ma douleur est si grande, et si grand mon martyre, 5 Qu'il ne se peut, Cloris, ny comprendre, ny dire.

CLORIS

Ces maintiens esgarez, ces penscrs csperdus,

Ces regrets et ces cris par ces bois espandus,

Ces regards languissans en leurs fiâmes discrettes,

Me sont de ton amour les parolles secrcttes. 10

PIIILIS.

lia dieu ! qu'un divers mal diversement me point ! J'ayme : hélas! non, Cloris; non, non, je n'ayme point.

cloris.

La honte ainsi desment ce que l'amour décelle ; La flame de ton cœur4 par tes yeux estincelle ; Et ton silence mesme, en ce profond malheur, 13

N'est que trop éloquent à dire ta douleur. Tout parle en ton visage ; et, te voulant contraindre, L'Amour vient, malgré toy, sur ta lèvre se plaindre. Pourquoy veux-tu, Philis, aymant comme tu fais, Que l'Amour se démente en ses propres effets? 20

Ne sçais-tu que ces pleurs, que ces douces œillades,

Ces yeux qui, se mourant, font les autres malades,

Sont théastres du cœur, où l'Amour vient jouer

Les pensers que la bouche a honte d'avouer?

N'en fais donc point la fine, et vainement ne cache 25

Ce qu'il faut malgré toy que tout le monde sçache,

Puis que le feu d'amour, dont tu veux triompher,

Se monstre d'autant plus qu'on le pense estouffer.

L'amour est un enfant, nud, sans fard et sans crainte,

Qui se plaist qu'on le voye, et qui fuit la contrainte. 30

Force donc tout respect, ma chère fille, et croy

Que chacun est suhject à l'amour comme toy.

En jeunesse j'aymay; ta mère fit de mesme ;

Lycandre aima Lysis, et Félisque Phylesme1 :

Et si l'âge esteignit leur vie et leurs soupirs, 35

Par ces plaines2 encore on en sent les zéphyrs.

Ces lleuves sont encor' tout enflez de leurs larmes,

Et ces prez tout ravis de tant d'amoureux charmes

Encore oyt-on l'écho redire leurs chansons,

Et leurs noms sur ces bois gravez en cent façons. 40

Mesmes que penses-tu? Bérénice la belle,

Qui semble contre Amour si fière et si cruelle,

Me dit tout franchement en pleurant, l'autre jour,

Qu'elle estoit sans amant, mais non pas sans amour.

Telle encor' qu'on me voit, j'ayme de telle sorte, 45

Hue l'effect en est vif, si la cause en est morte.

Ez cendres d'Alexis Amour nourrit le feu

Que jamais par mes pleurs esteindre je n'ai peu.

Mais comme d'un seul trait nostre ame fut blessée,

S'il n'avoit qu'un désir, je n'eus qu'une pensée. 50

1 La cadence du vers deraam'.oit qu'il fût tourné ainsi :

Lycandre aima Lysis, Félisque aima Phylesme. * Presque toutes les éditions portent:

Par ces plaintes, etc.

PHILIS

Ha ! n'en dy davantage, et, de grâce, ne rends

Mes maux plus douloureux, ny mes ennuis plus grands.

CLORIS

D'où te vient le regret dont ton ame est saisie ? Est-ce infidélité, mespris, ou jalousie?

PHILIS

Ce n'est ny l'un ny l'autre ; et mon mal rigoureux b5 Excède doublement le tourment amoureux.

CLORIS

Mais ne peut -on sçavoir le mal qui te possède ?

PHILIS

A quoy serviroit-il, puisqu'il est sans remède ?

CLORIS

Volontiers les ennuis s'allègent aux discours,

PHILIS

Las ! je ne veux aux miens ny pitié, ny secours. GO

CLORIS

La douleur que l'on cache est la plus inhumaine.

PHILIS

Qui meurt en se taisant semble mourir sans peine.

CLORIC.

Peut-estre en la disant te pourray-je guérir.

PHILIS

Tout remède est fascheux alors qu'on veut mourir.

CLORIS

Au moins'avant la mort dis où le mal te toucbe. 65

PHILIS

Le secret de mon cœur ne va point en ma boucbe.

CLORIS

Si je ne me déçois , ce mal te vient d'aymer.

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