II I L I S
Mais faut-il à ma honte, hélas ! que je Favoue, 70
Et que je nie un mal pour qui, jusques icy, J'eus la bouche fermée, et le cœur si transy, Qu'estouffant mes soupirs, aux bois, auxprez, aux plaines, Je ne pus ny n'osa y discourir de mes peines?
CLORIS
Avecq' toy mourront donc tes ennuis rigoureux ! 75
PItILIS.
Mon cœur est un sépulcre honorable pour eux.
CLORIS
Je crois lire en tes yeux quelle est ta maladie.
PIIILIS.
Si tu la vois, pourquoy veux-tu que je la die ?
Auray-je assez d'audace à dire ma langueur ?
Ha ! perdons le respect où j'ay perdu le cœur. 80
J'ayme, j'ayme, Cloris ; et cet enfant d'Eryce1,
Qui croit que c'est pourmoy trop peu que d'un supplice,
De deux traits qu'il tira des yeux de deux amants,
Cause en moy ces douleurs et ces gémissements :
Chose encore inouïe, et toutesfois non feinte, 8S
Et dont jamais bergère à ces bois ne s'est plainte !
CLORIS
Seroit-il bien possible?
PIIILIS»
A mon dam tu le vois.
1 L'Amour, fils de Venus, surnommée Érycinc, du mont Éryi en Sicile, où cette déesse avoit un temple;
CLORIS
Comment ! Qu'on puisse aymer deux hommes à la fois !
PHILIS
Mon malheur en cecy n'est que trop véritable ;
Mais, las ! il est bien grand, puisqu'il n'est pas cro ble. 90
CLORIS
Qui sont ces deux bergers dont ton cœur est espoint ?
PHILIS
Amynte et Philémon : ne les cognois-tu point?
CLORIS
Ceux qui furent blessez lorsque tu fus ravie ?
rniLis.
Ouy, ces deux dont je tiens et l'honneur et la vie.
CLORIS
J'en sçay tout le discours ; mais dy-moy seulement 95 Comme Amour, par leurs yeux, charma ton jugement.
PHILIS
Amour, tout despité de n'avoir point de flesche
Assez forte pour faire en mon cœur une bresche,
Voulant qu'il ne fust rien dont il ne fust vainqueur,
Fit par les coups d'autrui ceste playe en mon cœur : 100
Quand ces bergers, navrez, sans vigueur et sans armes*
Tout moites de leur sang, comme moy de mes larmes,
Près du Satyre mort, et de moy, que l'ennuy
Kendoit en apparence aussi morte que luy,
Firent voir à mes yeux, d'une piteuse sorte, 105
Qu'autant que leur amour leur valeur estoit forte,
Ce traistre, tout couvert de sang et de pitié,
Entra dedans mon cœur souz couleur d'amitié,
Et n'y fut pas plustost, que, morte, froide et blesme,
Je cessay, tout en pleurs, d'estre plus à moy-mesme.HO
J'oubliay père et mère, et troupeaux, et maison.
Mille nouveaux désirs saisirent ma raison.
J'errois deçà, delà, furieuse, insensée :
De pensers en pensers s'esgara ma pensée ;
Et, comme la fureur estoit plus douce en moy, 115
Réformant mes façons, je leur donnois la loy.
J'accommorlois nia grâce, agençois mon visage ;
Un jaloux soin de plaire excitoit mon courage ;
J'allois plus retenue, et composois mes pas;
J'apprenois à nies yeux à former des appas; 120
Je voulois sembler belle, et m'efforçois à faire
Un visage qui pust également leur plaire :
Et lois qu'ils me voy oient par hazard tant soit peu,
Je frissonnois de peur, craignant qu'ils eussent veu
(Tant j'estois en amour innocemment coupable! ) 1-25
Quelque façon en moy qui ne fust agréable.
Ainsy, tousjours en trance en ce nouveau soucy,
Je disois à part moy : Las ! mon Dieu ! qu'est cecy :
Quel soin, qui démon cœur s'estant rendu le maislre,
Fait que je ne suis plus ce que je soulois estre ? 130
D'où vient que jour et nuict je n'ay point de repos ;
Que mes soupirs ardents traversent mes propos;
Que loin de la raison tout conseil je rejette;
Que je suis, sans subject, aux larmes si subjecte?
lia ! sotte, respondois-je après, en me tançant, [ô:>
Non, ce n'est que pitié que ton aine ressent
De ces bergers blessez. Te fasches-tu, cruelle,
Aux doux ressentiments d'un acte si fidelle ?
Serois-tu pas ingrate en faisant autrement ?
Ainsi je me flattois en ce faux jugement, J-40
Estimant en ma peine, aveugle et langoureuse,
Estre bien pitoyable, et non pas amoureuse.
Mais, las ! en peu de temps je cognus mon erreur.
Tardive cognoissance à si prompte fureur !
J'apperçus, mais trop tard, mon amour véhémente, lia
Les cognoissant amants, je me cognus amante.
Aux rayons de leur feu, qui luit si clairement,
Uélas ! je vis leur flame et mon embrasement,
DIALOGUE. 29o
Qui, croissant par le temps, s'augmenta d'heure en heure,
Et croistra, c'ay-je peur, jusqu'à tant que je meure. 150
Depuis, de mes deux yeux le sommeil se bannit,
La douleur de mon cœur mon visage fannit.
Du soleil, à regret, la lumière m'esclaire,
Et rien que ces bergers au cœur ne me peut plaire.
Mes flesches et mon arc me viennent à mespris ; 155
Un choc continuel fait guerre à mes esprits ;
Je suis du tout en proye a ma peine enragée ;
Et pour moy, comme moy, toute chose est changée.
Nos champs ne sont plus beaux ; ces prez ne sont plus
Ces arbres ne sont plus de feuillages couverts; [verts; 160
Ces ruisseaux sont troublez des larmes que je verse ;
Ces fleurs n'ont plus d'esmail en leur couleur diverse ;
Leurs attraits si plaisants sont changez en horreur;
Et tous ces lieux maudits n'inspirent que fureur.
Icy, comme autrefois, ces pastis ne fleurissent; 165
Comme moy, de mon mal, mes troupeaux s'amaigrissent:
Et mon chien, m'abayant, semble me reprocher
Que j'ay ore à mespris ce qui me fut si cher.
Tout m'est à contre-cœur, hormis leur souvenance.
Hélas ! je ne vis point, sinon lors que j'y pense, 170
Ou lors que je les vois, et que, vivante en eux,
Je puise dans leurs yeux un venin amoureux.
Amour, qui pour mon mal me rend ingénieuse,
Donnant tresve à ma peine ingrate et furieuse,
Les voyant, me permet l'usage de raison, 175
Afin que je m'efforce après leur guérison,
Me fait panser leurs maux. Mais, las! en vain j'essaye,
Par un mesme appareil, pouvoir guérir ma playe.
Je sonde de leurs coups l'estrange profondeur,
Et ne m'estonne point pour en voir la grandeur. 180
J'estuve de mes pleurs leurs blessures sanglantes :
Hélas ! à mon malheur blessures trop blessantes,
Puis que vous me tuez, et que, mourant par vous,
Je souffre en vos douleurs, et languis de vos coups!
CLOR1S
Bruslent-ils comme toy d'amour démesurée? 1S5
PHILIS
Je ne sçay; toutesfois j'en pense estre asseurée.
CLORIS
L'amour se persuade assez légèrement.
PHILIS
Mais ce que l'on désire on le croit aisément.
CLORIS
Le bon amour pourtant n'est point sans deffiance.
PHILIS
Je te diray sur quoyj'ay fondé ma croyance. 190
Un jour, comme il advint qu'Amynte estant blessé.
Et qu'estant de sa playe et d'amour oppressé,
Ne pouvant clore l'œil, esveillé du martyre,
Se plaignoit en pleurant d'un mal qu'il n'osoit dire,
Mon cœur qui du passé, le voyant, se souvint, 195
A ce piteux object toute pitié revint ;
Et, ne pouvant souffrir de si rudes alarmes,
S'ouvrit à la douleur, et mes deux yeux aux larmes.
Enfin comme ma voix, ondoyante à grands flots,
Eut trouvé le passage entre mille sanglots, 2u0
Me forçant en l'accez du tourment qui me gresve,
J'obtins de mes douleurs à mes pleurs quelque tresve.
Je me mis à chanter, et le voyant gémir,
En chantant, j'invitois ses beaux yeux à dormir;
Quand luy, tout languissant, tournantvers moy sa teste, 205
Qui sembloit un beau lys battu de la tempeste,
Me lançant un regard qui le cœur me fendit,
D'une voix rauque et casse ainsi me respondit :
Philis, comme veux-tu qu'absent de toy je vive ;
Ou bien qu'en te voyant, mon ame, ta captive, 210
Trouve, pour endormir son tourment furieux,
Une nuict de repos au jour de tes beaux yeux?
DIALOGUE. 29a
Alors toute surprise en si prompte nouvelle,
Je m'enfuis de vergongne où Philémon m'appelle,
Qui, navré, comme luy, de pareils accidents, 215
Languissoit en ses maux trop vifs et trop ardents.
Moy, qu'un devoir esgal à mesme soin invite,
Je in approche de luy, ses playes je visite ;
Mais, las ! en nïapprestant a ce piteux dessein,
Son beau sang qui s'esmeut jaillit dessus mon sein, 2-20
Tombant esvanouy, toutes ses playes s'ouvrent,
Et ses yeux, comme morts, de nuages se couvrent.
Comme avecques mes pleurs je l'eus fait revenir,
Et me voyant sanglante en mes bras le tenir,
Me dit : Belle Philis, si l'amour n'est un crime, 225
Ne mesprisez le sang qu'espand ceste victime.
On dit qu'estant touché de mortelle langueur,
Tout le sang se resserre et se retire au cœur.
Las ! vous estes mon cœur, où, pendant que j'expire,
Mon sang brusle d'amour, s'unit, et se retire. 230
Ainsi de leurs desseins je ne puis plus douter;
Et lors, moy, que l'Amour oncques ne sçut dompter,
Je me sentis vaincue, et glisser en mon ame,
De ses propos si chauds et si bruslants deflame,
Un rayon amoureux, qui m'enflama si bien, 255
Que tous mes froids desdains n'y servirent de rien.
Lors je m'en cours de honte où la fureur m'emporte,
N'ayant que la pensée et l'Amour pour escorte;
Et suis comme la biche, à qui l'on a percé
Le flanc mortellement d'un garot * traversé, 240
Qui fuit dans les forests, et tousjours avecq'elle
Porte, sans nul espoir, sa blessure mortelle.
Las! je vais tout de mesme, et ne m'apperçois pas,
0 malheur! qu'avecq' moy je porte mon trespas.
Je porte le tyran qui de poison m'enyvre, 245
1 Espèce de gros trait, dont on se scrvoit clans le temps que les arbalètes étoient en usage.
Et qui, sans me tuer, en ma mort me fait vivre. Heureuse, sans languir si long-temps aux abbois, Si j'en puis eschapper pour mourir une fois !
CLORIS
Si d'une mesme ardeur leurame est enflamée,
Te plains-tu d'aymer bien etd'estre bien aymée ? 250
Tu les peux voir tous deux, et les favoriser.
PHI LIS
Un cœur se pourroit-il en deux parts diviser ?
c LORIS.
Pourquoy non? c'est erreur delà simplesse humaine ;
La foy n'est plus au cœur qu'une chimère vaine.
Tu dois, sans t'arrester à la fidélité, 233
Te servir des amants comme des fleurs d'esté,
Qui ne plaisent aux yeux qu'estant toutes nouvelles.
Nous avons, de nature, au sein doubles mamelles,
Deux oreilles, deux yeux, et divers sentiments;
Pourquoy ne pourrions-nous avoir divers amants? 2£0
Combien en cognoissé-je à qui tout est de mise,
Oui changent plus souvent d'amants que de chemise !
La grâce, la beauté, la jeunesse et l'amour,
Pour les femmes ne sont qu'un empire d'un jour,
Encor' que d'un matin; car, à qui bien y pense, 263
Le midy n'est que soin, 1e soir que rLoentance.
Puis donc qu'Amour te fait d'amants provision,
Use de ta jeunesse et de l'occasion :
Toutes deux, comme un traict de qui l'on perd la trace,
S'envolent, ne laissant qu'un regret en leur place. 270
Mais si ce procéder encore t'est nouveau,
Choisy lequel des deux te semble le plus beau.
PHILIS
Ce remède ne peut à mon mal satisfaire.
Puis Nature et l'Amour me deffend de le faire.
En un choix si douteux s'esgaremon désir. 275
Ils sont tousdeuv si beaux, qu'on n'y peut que choisir.
Comment, beaux ! Ha ! Nature, admirable en ouvrages,
Ne fit jamais deux yeux, ny deux si beaux visages :
Un doux aspect qui semble aux amours convier.
L'un n'a rien qu'en beauté l'autre puisse envier. '280
L'un est brun, l'autre blond; et son poil qui se dore
En filets blondissants est semblable à l'Aurore,
Quand, tout esche velée, à nos yeux souriant,
Elle esmaille de fleurs les portes d'Orient.
Ce teint blanc et vermeil où l'Amour rit aux Grâces; 285
Cet œil qui fond des cœurs les rigueurs et les glaces,
Qui foudroyé en regards, esblouitla raison,
Et tue, en basilic, d'un amoureux poison;
Ceste bouche si belle et si pleine de charmes,
Où l'Amour prend le miel dont il trempe ses armes; 290
Ces beaux traits de discours, si doux et si puissants,
Dont l'Amour par l'oreille assujettit mes sens,
A ma foible raison font telle violence,
Qu'ils tiennent mes désirs en égale balance :
Car si de l'un des deux je me veux départir, 295
Le ciel non plus que moy ne peut y consentir
L'autre, pour estre brun, aux yeux n'a moins de fiâmes :
Il sème, en regardant, du soufre dans les âmes,
Donne aux cœurs aveuglez la lumière et le jour :
Ils semblent deux soleils en la sphère d'Amour. 300
Car si l'un est pareil à l'Aurore vermeille,
L'autre, en son teint plus brun, a la grâce pareille
A l'astre de Vénus, qui doucement reluit,
Quand le soleil tombant dans les ondes s'enfuit,
Sa taille haute et droite, et d'un juste corsage, 505
Semble un pin qui s'élève au milieu d'un bocage ;
Sa bouche est de corail, où l'on voit au-dedans,
Entre un plaisant souris, les perles de ses dents,
Qui respirent un air embaumé d'une haleine
Plus douce que l'œillet ny que la marjolaine. 510
D'un brun meslé de sang son visage se peint.
Il a le jour aux veux, et la nuict en son teint.
Où l'amour, flamboyant entre mille étincelles,
Semble un amas brillant des estoiles plus belles,
Quand une nuict sereine, avecq' ses bruns flambeaux, 515
Rend le soleil jaloux en ses jours les plus beaux.
Son poil noir et retors en gros flocons ondoyé,
Et, crespelu, ressemble une toison de soye.
C'est enfin, comme l'autre, un miracle des cieux.
Mon ame, pour les voir, vient toute dans mes yeux; 520
Et, ravie en l'object de leurs beautez extresmes,
Se retrouve dans eux, et se perd en soy-mesmes.
Las ! ainsy je ne sçay que dire ou que penser.
De les aymer tous deux, n'est-ce les offenser?
Laisser l'un, prendre l'autre, ô dieux! est-il possible? 523
Ce seroit, les aymant, un crime irrémissible.
Ils sont tous deux égaux de mérite et de foy.
Las ! je n'ayme rien qu'eux, ils n'ayment rien que moy.
Tous deux pour me sauver hazardèrent leur vie;
Ils ont mesme dessein, mesme amour, mesme envie. 550
De quelles passions me senté-je esmouvoir !
L'amour, l'bonneur, la foy, la pitié, le devoir,
De divers sentiments également me troublent,
Et, me pensant aider, mes angoisses redoublent.'
Car si, pour essayer à mes maux quelque paix, 555
Parfois oubliant l'un, en l'autre je me plais,
L'autre, tout en colère, a mes yeux se présente,
Et, me monstrant ses coups, sa chemise sanglante,
Son amour, sa douleur, sa foy, son amitié,
Mon cœur se fend d'amour et s'ouvre à la pitié. 540
Las! ainsy combattue en ceste estrange guerre,
Il n'est grâce pour moy au ciel ny sur la terre.
Contre ce double effort débile est ma vertu.
De deux vents opposez mon cœur est combattu :
Et reste ma pauvre ame entre deux étouffée, 5i5
Misérable dépouille, et funeste trophée1 !
* Cette pièce, qui paroît n'être pas achevée, est un des plus beaux morceaux qui soient sortis de la plume de Régnier.
NOUVELLES REMARQUES
Vers 114. De pensers en pensers s'esgara ma pensée; ce vers ne résulte pas d'une négligence; l'auteur a cru pouvoir rapprocher ces homonymes dont le sens est complètement distinct.
Vers 150. Et croistra, c'ay-je peur, etc., de cela ai-je peur; nous disons aujourd'hui, j'en ai peur.
Vers 26 1 . Combien en cognoissê-je; voilà une de ces formes anomales dont parle Rabelais, une de ces modifications tout à fait arbitraires qu'on faisait si souvent subir du temps de Régnier à la conjugaison des verbes. — Voir même Dialogue vers 551.