‹ uvres complètes de RégnierChapitre 82 sur 89 · L'ESLONGNEMENT DE LÀ COUR · texte numérisé non relu

L'ESLONGNEMENT DE LÀ COUR

Makquis, puisque le sort désire Que pour un temps je me retire De la cour, où, près de deux ans, J'ay courtisé les courtisans Avec un soin inestimable, Quand il s'est fallu mettre à table, Je veux avant mon parlement Dire le mescontentement Et la tristesse dont ma vie A souvent esté poursuivie :

Sçachez donc qu'un tas de faquins, M'estimant faiseur de pasquins, Ont tous dit d'une voix inique Que ma muse estoit satyrique ; Encor qu'un tel cas ne soit point, Cela m'a fait en mon pourpoint Plus de cent fois devenir blesme Comme un qui jeusne le caresme,

Que pourtant je n'ay point jeusné Depuis qu'au monde je suis né.

Si je dis quelque mot pour rire,

Soudain on le fait trouver pire

Mille fois que je ne l'ay dit,

Car mon nom a plus de crédit

Sur les faiseurs de médisances

Que le roy n'a sur les finances.

Quand je dors on me fait parler,

Si quelque discours veut voler

Contre les dames ou damoiselles,

Mon nom luy fait avoir des aisles

Sans m'en donner aucun advis.

Le diable emporte les devis

Des causeurs qui m'ont en leur bouche ;

Leur langue est tout ce qui leur touche.

Berthelot, selon leur caquet,

A fait parler le perroquet

Dont il n'a jamais veu la cage;

En effet Berthelot fait rage,

Il acquiert ce qui n'est pas sien

Et fait tout, et s'il ne fait rien.

L'autre jour j'allois par la rue Ayant la poiclrine férue Des traicts que l'amour fait sentir, A quoy je pensois, sans mentir, Lorsqu'un grand bougre mal habile> Qui ne croit point en l'Evangile, Me dit qu'au Louvre, tous les jours, Je faisois de mauvais discours, Et fait à son désavantage :

Je luy répons comme homme sage, Monsieur, vous me prenez sans vert ; De quoy le Louvre est-il couvert,

De plomb, de thuyleou bien d'ardoise?

Pour Dieu délaissons cette noise,

Et me dites s'il y fait bon ;

Alors, faisant du furibond,

Il me mit le poing sur la joue ;

Aussitost luy faisant la moue,

Je fis si bien qu'il fut battu

Ainsi qu'un homme de vertu.

Mais, pour venir à mon histoire, Jamais de ma pauvre escritoire Ne sont sortis des vers piquans Contre cavaliers ou croquans; Si l'on m'en donne j'y renonce, Fusse devant monsieur le nonce.

Pour suivre mon adversité Une fille de la Cité, Belle comme une belle opalle Dont l'amour est toute royalle, Me veut mal et ne sçay pourquoy Mon cœur en est tout en esmoy ; Chacun pour son sujet me blasme, Et l'innocence de mon ame Fera Voir un jour, en effect, Qu'oncques ma plume n'a rien fait Contre elle qui ne soit honneste; Toutefois elle est tousjours preste, Comme on faisoit au temps jadis, De rechercher quelque Amadis, Où quelque Palmerin d'Olive, Qui de vivre au monde me prive.

Vous devez croire qu'elle a tort, Car elle perdroit à ma mort Un serviteur de bon courage Qui d'elle ne prend aucun gage.

Un grand nombre de rodo nions,

Désireux d'esbranler les mons

Pour une beauté si divine,

Tesmoignent soudain a leur raine

Que ce sera tost fait de moy ;

Quand l'un d'eux la voit en esmoy ,

Dont, Dieu me garde et saincte Luce,

Luy voyant sauter une puce

Sur la gorge, il la va saisir

Et luy dit avecques plaisir :

Je n'auray jamais de relasche

Que ce Bertheiot qui vous fasche

Et dont vous dites tant de mal

Ne soit, comme cet animal,

Entre mes mains, afin qu'à l'heure,

Pour plaire à vos beaux yeux il meure.

L'autre, songeant et méditant,

Dit qu'il ne peut estre content

Qu'il ne m'ait, dans une civière,

Conduit jusques dans la rivière;

Et la, par son inimitié,

Me rendre digne de pitié.

Mes amis, sçachans ces vacarmes,

N'en jettent pas beaucoup de larmes,

Mais ils me disent seulement

Que c'est faute de jugement

Ou bien de bonté que le monde

Contre moy sa fureur abonde.

Mais cependant il n'en est rien,

Car je suis fort homme de bien;

Et le malheur qui me talonne

Me vient d'avoir l'ame trop bonne.

Celuy que j'ay tant deffié,

En qui je me suis trop fié,

Pour un homme de Normandie,

Ce grand Apollon d'Arcadie,

Peut tesmoigner de ma bonté :

Pour le despit d'une donzelle Cavalier au cœur indompté!

N'ayez pas l'ame si cruelle De vouloir mal à celuy-là Qui jamais de vous ne parla.

Si vous faictes quelque remarque

Dans les Illustres de Plutarque,

Vous trouverez qu'ils ont aymé

De voir leur esprit estimé

Par les Muses ; et leur vaillance

Franchir le fleuve d'oubliance,

Et s'avancer par l'univers

Pour aymer les faiseurs de vers.

Ces coquettes qui vous supplient,

En deux jours vos bienfaits oublient,

Et donnent bien souvent à tous

Un bien que vous croyez si doux

Qui n'est bien qu'en tant qu'il est rare.

Si pour cela quelqu'un s'esgare,

Faisant une légèreté,

11 n'est pas plus réputé.

N'ayez point au cœur tant de flamme :

« L'on ne manque jamais de femme,

« Et tel veut pour toutes brusler

« Qu'il en faut peu pour se soûler;

« Car jamais cette marchandise

« Ne vaut autant comme on la prise. »

Mais de quoy me veux-je empescber, L'on dira que je veux prescher Les seigneurs de qui les moustaches Sont plus grandes que les panaches; Il ne leur faut point conseiller De ne se pas embarbouiller

En amour, car la fantaisie

Dont on voit leur ame saisie

N'est point amour, mais vanité.

Si quelque prince s'est frotté

Au lard de quelque damoiselle,

Qui soit laide, gentille ou belle,

Un marquis, un comte, un baron,

Sera bientost à l'environ ;

Non point pour l'amour qu'il lui porte,

Car l'amour avec eux est morte :

Mais sans espérer aucun fruict,

Seulement pour avoir le bruict

De s'estre acquis la jouissance

D'une des plus rares de France,

Dont un prince est désespéré.

Pour rendre ce bruict avéré,

La nuict ils font mille passades,

Leurs pages sont en embuscades

Devant la porte d'un hostel,

Mal affublés de leur mantel;

Et, par leurs courses importunes,

Invoquent les bonnes fortunes

De leur maistre, à qui le sommeil,

Avec le temps a fermé l'œil

Dans un carosse de la Grève,

Où de reposer il se crève

En attendant le poinct du jour :

Voilà comment ils font l'amour.

Je ne sçay, sur ma conscience.

S'ils auroient tant de patience

D'estre une nuict sans se coucher,

De veiller trop, de mal coucher,

Pour le service de leur prince

Ou pour deffendre leur province :

Au moins diray-je à tous hazars

Que ce ne sont point des Césars,

Et que leurs petites feintises Ne sont, en effet, que sottises.

Laissons les marquis, c'est assez, Quand ils seroient tous trespassez Je n'en ferois pas pire chère, Il faudroit s'en prendre à leur nière De les avoir si mal nourris ; Et, s'ils se rendent favoris, À la cour, où chacun s'esgare, C'est que la fortune est bigeare.

Je quitte ce lieu mal content, Hargneux, fascheux, non que pourtant Ceste demeure me desplaise ; Mais je ne puis vivre à mon aise, Parce que tout le monde croit Que les pasquins viennent tout droit De ma bouche, sans nulle peine , Comme l'eau sort d'une fontaine.

Et si mon style desrouillé N'en fut jamais despareillé.

Quel supplice le ciel me donne !

J'ayme la cour, je l'abandonne, Je lis souvent et me plais fort A ces vers du sieur de Bon-Port :

Heureux qui peut passer sa vie, Entre les siens exempt d'envie, Parmy les rochers et les bois Esloigné des grands et des rois; Son ame justement contente, Ayant dix-mille escus de rente, Sans avoir travail ny soucy, Le faisoit caqueter ainsi.

Mais moy je dis, tout au contraire, Bien heureux qui se peut distraire D'habiter les champs et les bois

OûO SUPPLEMENT AUX POESIES DE REGNIER.

Et qui peut approcher des rois :

C'est la que les vertus fleurissent, C'est là que les gueux s'enrichissent ; C'est là, dis-je, que les plaisirs Souvent surpassent les désirs, Et tiens, que tout homme est sauvage Qui ne peut gouster ce breuvage.

Le bien dont je me puis vanter, Qui me faict encore arrester, Est l'heur de vostre bienveillance ; Car mes-huy toute espérance Que prestend mon peu de vertu, Je la donne pour un festu ; Seulement je désire vivre Un jour de tous ennuis délivre, Vous voyant des prospéritez Autant que vous en méritez.

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