‹ Œuvres complètes de RollinChapitre 1 sur 33 · TYRANS DE SYRACUSE · texte numérisé non relu

TYRANS DE SYRACUSE

Depuis que Syracuse était rentrée en possession de sa liberté par l'extinction de la famille de Gélon, i\ s'était passé environ soixante ans. Les évéuements qui occupent cet intervalle dans la Sicile , à Texception de la guerre que les Athéniens y portèrent , sont peu importants et peu connus; mais, en récompense, ceux qui suivent sont tout-à-fait intéressants. Je veux parler du règne des deux Denys , tyrans de Syracuse , qui gouvernèrent, le premier trente-huit ans, et le second douze' ; ce qui fait en tout cinquante ans. Comme cette histoire est entièrement détachée de ce qui se passait en même temps dans la Grèce , je la rapporterai ici

' Apres ane interruption de plus de dix ans , il remonta sur le trône , et régna encore deux ou trois ans.

tout de suite et séparément, en prenant seulement la précaution d'avertir que les vingt premières années dont je vais faire l'histoire concourent à peu près avec les vingt dernières du volume précédent.

Au reste cette histoire va présenter à nos yeux un spectacle bien affreux et bien horrible , mais en même temps bien instructif. Quand , d'un côté, nous verrons un prince % ennemi et oppresseur de la liberté, de la justice, des lois, fouler aux pieds les droits les plus sacrés de la nature et de la religion, faire souffrir les plus durs tourments à ses citoyens, décapiter les uns et brûler les autres pour un seul mot, se nourrir et se repaître du sang humain , et satisfaire son inhumaine cruauté par le supplice de personnes de tout âge et de toute condition ; quand , dis-je , un tel objet frappera nos yeux, pourrons- nous nous dissimuler une vérité piuh Mor»i. que le paganisme même a reconnue , et que Plutarque fait observer à l'occasion des tyrans de Sicile et de ceux mêmes dont nous parlons : que c'est dans sa colère que Dieu donne de tels princes aux peuples , en se servant d'impies et de scélérats pour punir d'autres scélérats et d'autres impics? D'un autre côté, quand ce même prince, l'effroi et la terreur de Syracuse, inquiet luimême et tremblant pour sa propre vie, livré jour et nuit à ses remords, ne pourra trouver personne dans ses états , pas même ses femmes ni ses enfants , à qui il ose se fier , qui de nous ne s'écriera avec Tacite ^ , que

I « Erlt Dîonysiiu îllic tynnnus , gaudet , sed pascitur; sed et «uppli-

libertatis , juuîtie , legum exitium... ciis omnium aetiitum crudelitatem in-

Alios uret, alîo8Terberabit,alio8ob satiabilem explet. » ( Id. de Benef.

levem oflensam jubcbit detruncari. » lib. 7 , cap. 19. ) ( Skit. de ConsoL ad Marc, c. 17. ) 2 « Neque frustra praestantîssîmus

« Sanguine humano non tantùm aapîentÎK firmare solitus est , si re-

ceïCesipas sans raison que Toracle de la sagesse a dU que , si Von ouvrait Je cœur des tyrans y on le trouverait déchiré de mille coups , puisqu'il est vrai que les corps ne sont pas plus tourmentés par les gênes et les sup^ plices que leur esprit test au-dedanspar leurs crimes j par leurs cruautés y et par toutes leurs injustes et violentes entreprises.

Il n'en est pas ainsi d'un roi. Il aime ses sujets, et il en est aimé* 11 jouit au-dedans de lui-même d'une tranquillité parfaite , et il vit au milieu de son peuple comme un père au milieu de ses enfants. Quoiqu'il sache qu'il a le glaive en main pour punir ' , il craint d'en faire usage , il aime , pour ainsi dire, à en émousser la pointe ; et il ne se résout à faire épreuve de son pouvoir qu'avec une extrême douleur, dans la dernière nécessité, et selon toutes les fonnes prescrites par les lois. Mais le tyran ne punit que par caprice et par passion; et il croit*, ditPlutarque en parlant deDenys même , n'être véritablement maître , et ne gouverner en souverain, qu'autant qu'il se met au-dessus des lois, qu'il n'en reconnaît d'autre que sa volonté , et qu'il sait se faire obéir promptement. Or, continue le même

clud«iitnr tynnnonim mentes, po*- hebetare acîem imperii sui... Quid

•e atpîci lanûitiis et ictiu; quando, interest inter tyrannum et regem,

Dt coTpon Terberibus , iu ftaevitiA , species enim îpsa fortunée ac licentia

libidine , malis consultù , animus di- par est , niai qu6d tyranni In volup-

bceraretur. » (Tacit. Annal, lib. 6 , ute aaeviunt , reges non niai ex causa

cap. 6.) ac necessitate ? *• (SEmc. de Clem,

■ « Hsec est in maxima potestate lib. x , cap. xx.) TerîamnM anîmi temperantia , non * Éf m àicoXftUitv (iiaXtça t^ç e^-

cupiditate alîqoâ , non temeriute in- yj^ç , ot«v Tax<<o< â ^cûXiTai iroiii.

cendî , non priorum principum ex- Mt^flcç cuv h xîv^ovoç PoûXtaSai é.

nnplisGomiptaxn', quantum in cives ^^ ^.t, Tbv A PcuXtrai iroitiv -J^v«-

jMjos lîceat , experiendo tentare ; sed (aivov. {Ad Prine, indoet. pag. 7 8a . )

8 \ HISTOIRE ANCI£irN£.

auteur , quiconque peut tout ce qu'il veut court grand risque de vouloir ce qu'il ne doit "pas.

Outre ces traits de cruauté et de tyrannie , qui caractérisent particulièrement le premier Denys, on verra dans son histoire tout ce qu'une ambition démesurée , soutenue d'un grand courage , d'un esprit étendu et de talents propres à gagner la confiance du peuple , est capable d'entreprendre pour s'élever à la souveraineté ; tous les moyens qu'elle a su employer pour s'y maintenir malgré les efforts de ses ennemis, et malgré la haine publique ; enfin le bonheur qu'a eu ce tyran d'éviter pendant un règne de trente-huit ans le péril de tant de conspirations formées contre lui, et de transmettre tranquillement à son fils la tyrannie comme un héritage successif et un bien domestique.

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