CHAPITRE PREMIER
Ce chapitre renferme l'histoire de Denys l'ancien , tyran de Syracuse , qui régna trente-huit ans.
§ I. Moyens qu employa Denys pour s* emparer de la tyrannie à Syracuse.
Diod.i. i3, Denys était de Syracuse: selon quelques-uns, d'une ***** '^'' naissance noble et illustre ' ; selon d'autres , d'une extraction basse et inconnue. Quoi qu'il en soit , il se distingua
I Aucun auteur ne dit que Denys Cicêron , qui parle de rextraction de le tyran fat d*une naissance illustre, ce tyran dans des termes plus fayo-
par son courage dans la guerre contre les Carthaginois, et s*y fit un grand nom. ' Il était ' du nombre de ceux qui accompagnèrent Hermocrate lorsqu'il entreprit de rentrer à main armée dans Syracuse , d'où il avait été • exilé par la cabale de ses ennemis. Le succès de cette entreprise ne fut pas heureux. Hermocrate demeura sur la place. Les Syracusains n'épargnèrent pas ses complices. Plusieurs furent exécutés publiquement. Denys était resté parmi les blessés. Le bruit de sa mort, que ses proches répandirent exprès, lui sauva la vie. La Providence aurait épargné bien des maux à Syracuse s'il eût expiré ou sur le champ de bataille , ou dans les supplices.
Les Carthaginois avaient déjà fait plusieurs tentatives pour s'établir dans la Sicile , et pour s'y rendre maîtres des principales villes , comme nous l'avons marqué ail- ^j^^ ^^^ leurs. L'heureuse situation de l'île pour leur commerce Carthagin. maritime, la fertilité du pays, la richesse des habitants, [p. *9^àe étaient de puissants motifs pour les y attirer. On peut juger de quelques-unes deà autres villes par ce que Diodore de Sicile rapporte d'Affrieente. Les temples Diod. i. i3, étaient d une magnincence extraordinaire , sur - tout celui de Jupiter Olympien , qui avait trois cent quarante pieds de longueur, sur soixante de largeur^, et sixvingts de hauteur. Les portiques ou galeries répon-
raUcs que les autres amears, se con- Cor. ) ; Dîodore de SicUe en parle tente de dire : Bonis parentibus atque dans les mfmes termes , ainsi que Déhonesio loco natus , etsi id quidem mosthéne(Orar.r/i£e^r{ii.p.5o6.Ed. oHns àlio modo trtuUdit ( TuseuL Reisk.). Il estTraÎ8enlblable4lueDe- ▼. ao. ). Selon Isocrate y Denys étai^ njs était de la classe moyenne. — L. nn homme du commun , itOX^h^ ■ U n'avait alors que vingt-deux »a« rôymiy »at tç ^oÇti xal toîç ans. — L. «/^.m; ( Epist, ad Philipp, % aô. Ed. * M. Quatremère de Quincy a dé-
lO HISTOIRE ANCIENNE.
daient 9 pour l'étendue et la beauté, au reste du bâtiment. D'un côté était représenté le combat des géants, et de Tautre la prise de Troie , avec des figures de hauteur naturelle '. Il y avait hors de la ville un lac creusé de main d'homme, qui avait de circuit sept stades (plus d'un quart de lieue )^, et de profondeur trente pieds, rempli de poissons de toute sorte, et couvert de cygnes et d'autres oiseaux aquatiques, ce qui formait le plus agréable spectacle qu'on puisse imaginer.
A peu près dans le temps dont nous parlons , Exénète , vainqueur aux jeux olympiques ^, entra en triomphe dans la ville sur un char magnifique, accompagné de trois cents autres chars, attelés tous de chevaux blancs* L'or et l'argent brillaient sur les habits : on ne vit jamais rien de plus éclatant. Gellias, le plus riche des citoyens d'Agrigente, avait fait construire dans sa maison plusieurs grandes salles pour y recevoir et y traiter ses hôtes. Des gens postés par son ordre aux portes de la ville invitaient tous les étrangers qui y arrivaient à venir loger chez leur maître , et les y conduisaient.
montré) parles proportions commes ' TraisemblableiDcnt donné ci^iurceiru
destemples doriques, que le nombre pieds de largeur au temple d'Agri-
soixtmte est une erreur {Mém. de gente; mesure qui s'accorde très-
V Institut, classe d'histoire, tom. II , bien avec les proportions, adoptées
p. 288), et qu'il ûiut lire , à la place par les Anciens , entre la longueur et
de iWxovra, les mots iwevTlxcvTa la largeur des temples doriques. — L.*
xal ixaTov, cent quatre-vingt-dix. < H n*est pas dit que les figures
Ce changement est beaucoup trop (basent de grandeur naturelle. On a
considérable; la 2 et le S, étant lieu de présumer au contraire que les
deux lettres qui sont confondues sculptures du fronton d*un si grand
souvent , à cause de leur grande res- temple étaient de proportion plus
aemblonce , je pense que Terreur forte que nature. — L.
Tientde la confusion des deux lettres ^ > Environ 665 toises. — L.
numériques S ( soixante ) et 2 (deux ^ Dans la 9a* olympiade. — L. cents) ; en sorte que Drodore a très-
Généralement parlant, Thospitalité était encore en grand usage et en grand honneur dans cette ville. Un orage furieux ayant obligé cinq cents cavaliers de s'y réfugier, GelUas les reçut chez lui , et leur fournit à tous sur-lechamp des habits , dont il avait toujours grand nombre en réserve dans ses garde-meubles. Voilà savoir faire un digne usage de ses richesses. Les historiens parlent fort de son cellier, où il y avait trois cents tonneaux taillés dans le roc, dont chacun tenait cent amphores '.
Cette ville si riche et si opulente fut assiégée et prise Av. m. 3598. enfin par les Carthaginois. Sa chute ébranla toute la ^'niod. Sicile, et répandit par- tout la terreur. On en imputa P-*"^'*"la cause à la lenteur des Syracusains, qui ne l'avaient secourue que faiblement. Denys, qui dès -lors était uniquement occupé des desseins de grandeur qu'il roulait dans son esprit, et qui travaillait, mais d'une manière sourde, à en jeter les fondements, profita de cette occasion favorable, et des plaintes générales de la Sicile contre Syracuse, pour rendre les magistrats odieux et pour décrier le gouvernement. Dans une assemblée publique qui s'y tint pour délibérer sur l'état présent des affaires , comme personne n'osait ouvrir la bouche de peur de s'attirer la disgrâce de ceux qui étaient en place , Denys se leva , et , prenant la parole , il accusa hautement les magistrats de trahison , et fut d'avis qu'on les déposât sur-le-champ, sans attendre que le temps de leur administration fût expiré. Us le traitèrent de séditieux et de perturbateur du repos public ; et, comme tel, ils le condamnèrent, selon les lois, à une amende.
■ L*amphore contenait à peu près conséquent 9800 pintes, c'est-i-dire 28 pintes. Cent amphores font par environ dizmuids, mesure de Paris.
la HISTOIRE AirClEWNE,
Il fallait la payer avant que de pouvoir reprendre la parole, et Denys n'était pas en état de le faire. Pfailiste, l'un des plus riches citoyens (c'est lui qui avait écrit l'histoire de Sicile, qui n'est pas parvenue jusqu'à nous), la paya argent comptant, et l'exhorta à continuer de donner ses avis sur les affaires présentes avec toute la liberté qui convient à un citoyen zélé pour sa patrie.
Denys reprit donc son discours avec plus de force encore qu'auparavant. Il s'était exercé de longue main au talent de la parole , qu'il regardait avec raison comme un instrument nécessaire dans un gouvernement républicain , sur-tout par rapport aux vues qu'il avait de gagner le peuple , et de le faire entrer dans ses intérêts. Il commença par décrire d'une manière vive et touchante le malheur d'Agrigente , ville alliée et voisine : la triste nécessité où ses habitants , faute de secours , avaient été réduits d'en sortir de nuit furtivement ; les cris et les pleurs des enfants , des vieillards , des malades , qu'ils avaient été forcés d'abandonner à la merci d'un ennemi féroce et impitoyable ; le meurtre cruel de tous ceux qui avaient été laissés dans la ville, que le barbare vainqueur avait été arracher des temples et des autels des dieux, faible asyle contre l'impiété et la fureur puniques. Il imputait tous ces maux à la trahison des chefs, qui , au lieu de marcher vers Agrigente, s'étaient retirés avec leurs troupes ; à la lenteur criminelle des magistrats, qui s'étaient laissé corrompre par l'argent des Carthaginois ; à la fierté des grands et cïes riches , qui ne songeaient qu'à établir leur puissance survies ruines de la liberté publique. Il représentait Syracuse divisée comme en deux corps, dont l'un, en honneur et en considération, envahissait toutes les dignités et
Googk
PERSES ET GRECS. l3
absorbait tous les biens; l'auti'e, obscur, méprisé, foule aux pieds , portait le triste joug d'une honteuse servitude, comme si c'étaient des esclaves, et non des citoyens. Il finit son discours en concluant que le remède à tant de maux était de mettre en place des hommes tirés du peuple ' , dévoués à ses intérêts , et qui , ne pouvant se rendre terribles par leur autorité ni par leurs richesses, seraient uniquement occupés du bien public, et travailleraient sérieusement à rétablir la liberté dans Syracuse.
Ce discours fut écouté avec un plaisir infini , comme tous ceux qui flattent dans les inférieurs le penchant qu'ils ont à se plaindre du gouvernement, et fut suivi d'un applaudissement général du peuple, qui se livre toujours aveuglément à ceux qui savent le tromper sous le prétexte spécieux de favoriser ses intérêts. Tous les magistrats sont déposés sur-le-champ ; on en substitue d'autres en leur place, et Denys est mis à la tête de ces derniers.
Ce n'était là que le premier pas vers la tyrannie : il ne s'y arrêta point. L'heureux succès de son entreprise lui donna un nouveau courage et le remplit de confiance. Il songea à supplanter aussi les chefs de l'armée, et à s'en faire donner le commandement. Le dessein était hardi et périlleux : il s'y prit adroitement; et, avant que de les attaquer à visage découvert, il dressa de loin contre eux ses batteries, en les décriant dans l'es-
' Dans le texte : « de choisir pour çarouç xai ^ixqtucoÙ; |i.£XXfiv. Le
• généraux , non les plus puissanu , mot ^{aotixcùç , qae Rollîn parait
« mais les mieux intentionnés, les ayoirtradttitpar(ir^i2ii/ieii^/e,signl-
«* plus dévoués anx intérêts du défavorables au jtcuple, partisans du
« penple. » AbcîaAsct ç^artiyohç toùç peuple, — L. •
l4 HISTOIRE ANCIENNE.
prit du peuple par le moyen de ses émissaires , et travaillant à les lui rendre suspects. Il faisait semer des bruits sourds parmi la populace : que ces chefs entretenaient des intelligences secrètes avec les ennemis ; qu'on voyait aller et venir souvent de part et d'autre des courriers déguisés ; qu'il se tramait sans doute entre eux quelque complot. Il affectait de son côté de ne point voir ces chefs , de ne point s'ouvrir à eux sur les afiaires publiques , et de ne leur rien communiquer de ses desseins, comme s'il eût appréhendé de se rendre suspect lui-miême s'il avait eu avec eux quelque union et quelque commerce. Les gens sensés et prudents n'avaient pas de peine à découvrir où tendaient tous ces souterrains , et ils ne s'en taisaient pas : mais le peuple , prévenu en sa faveur , ne cessait d'admirer et de louer son zèle , et le regardait comme le protecteur et l'unique défenseur de ses droits et de sa liberté.
Une autre machine, qu'il fit jouer à propos, lui fut d'un grand secours , et avança extrêmement ses affaires. Il y avait un grand nombre d'exilés répandus dans la Sicile , que la faction des grands de Syracuse avait fait sortir de la ville en différents temps et sous divers prétextes. Il comprit quel renfort ce serait pour lui qu'une troupe nombreuse de tels citoyens , que la reconnaissance pour leur bienfaiteur, la haine ancienne contre ceux qui les avaient fait exiler , l'espérance de rétablir leurs affaires et de s'enrichir des dépouilles de leurs ennemis, rendraient très -propres à l'exécution de ses desseins , et attacheraient pour toujours à sa personne et à ses intérêts. Il travailla donc sérieusement à leur retour. On parlait de mettre sur pied de nombreuses troupes pour s'opposer aux conquêtes des Carthaginois.
PERSES ET GRECS. l5
Le peuple voyait avec peine la dépense où monteraient ces nouvelles levées. Denys profita de cette favorable conjoncture et de cette heureuse disposition des esprits. Il représenta qu'il était ridicule de faire venir à grands frais de lltalie et du Péloponnèse des troupes étrangères, pendant que la patrie en pouvait fournir gratuitement de plus excellentes : qu^il y avait un grand nombre de Syracusains épars dans toute la Sicile, qui , malgré le mauvais traitement qu'ils avaient reçu, avaient toujours retenu le cœur de citoyens sous la qualité et le nom d'exilés ; qui conservaient pour leur patrie une tendre affection et une fidélité inviolable ; et qui avaient mieux aimé errer de côté et d'autre dans la Sicile, sans établissement et sans secours, que de prendre parti dans l'armée des ennemis, quelque avantageuses que fussent les offres qu'on leur faisait. Ce discours de Denys fit sur l'esprit du peuple toute l'impression qu'il pouvait souhaiter. Ses collègues, qui sentaient bien où il voulait aller, n'osèrent le contredire, prévoyant bien que leur opposition non-seulement serait inutile , mais qu'elle ne servirait qu'à irriter le peuple contre eux , et à augmenter encore le crédit de Denys, à qui seul elle laisserait tout l'honneur du rappel des exilés. Leur retour fut donc ordonné; et tous , sans perdre de temps, revinrent à Syracuse.
Dans le même temps il vint une députation de Gèle, [ Diod. sic. viDe sujette et dépendante de Syracuse , pour demander ' "^ qu'on fortifiât la garnison. Denys s'y transporta aussitôt avec deux mille fantassins et quatre cents chevaux. Il trouva la ville dans une grande émeute. Elle était partagée en deux factions, l'une du peuple, l'autre des riches et des puissants. Ceux-ci , ayant été accusés dans
l6 . HISTOIRE ANClEIfirE.
les formes , furent condamnés à mort dans rassemblée , et leurs biens confisqués au profit du public. Ce qui revint de cette confiscation servit à payer ce qui était dû depuis long-temps à l'ancienne garnison commandée par Dexippe , Lacédémonieu ; et Denys promit à cçux qu'il avait amenés de Syracuse le double de la paie que la ville leur avait promise. Ce furent autant de nouvelles créatures qu'il s'attacha. Les habitants de Gèle le comblèrent de marques d'honneur, et députèrent à Syracuse pour remercier la ville de l'important service qu'elle leur avait rendu en leur envoyant Denys^ Ayant tenté inutilement de faire entrer Dexippe dans ses vues , il retourna à Syracuse avec son corps de troupes, après avoir promis aux habitants , qui firent tous leurs efforts pour le retenir ' , qu'il reviendrait bientôt avec un secours plus considérable.
[Diod.sic. Il arriva justement à Syraéuse dans le temps que le '^ ■* peuple sortait du théâtre. Tous coururent en foule vers Denys, et lui demandèrent avec empressement ce qu'il avait appris des Carthaginois. Il leur répondit d'ua air triste et affligé que la ville nourrissait dans son sein d'autres ennemis bien plus dangereux et plus à craindre : que, pendant qu'à Carthage on faisait des préparatifs extraordinaires pour venir attaquer Syracuse, ceux qui étaient chargés du commandement, au lieu de réveiller le zèle et l'attention des citoyens, et de mettre tout en mouvement à l'approche d'un si formidable ennemi , endormaient la ville en l'amusant par de vains spectacles , et laissaient manquer du nécessaire les troupes ,
* Parc« que le bruit i^était répan- lenrt forces, alUicnt m porter sur àu que lei CarthaginoU , avec toutes Gela. — L.
dont ils détournaient la paie à leur profit particulier par un brigandage qui était la ruine des affaires publiques : qu'il avait toujours bien senti quelle pouvait être la cause d'une telle conduite : que maintenant ce n'était plus sur de simples conjectures , mais sur des preuves trop certaines, qu'étaient fondées ses plaintes : qulmilcon, chef des Carthaginois, lui avait envoyé un officier, soùs prétexte de traiter du rachat des prijsonniers, mais en effet pour l'exhorter à ne pas examiner de si près la conduite de ses collègues , et, s'il ne voyait point entrer dans leurs vues çn faveur dé Carthage , du moins à ne s'y pas opposer : que , pour lui , il venait renoncer auv commandement et abdiquer sa dignité, pour ne point donner lieu à des soupçons fiicheux contre lui, comme s'il était de concert et d'int^igence avec les traîtres qui vendaient la république. Ce bruit s'étant répandu parmi les troupes et dans toute la ville, chacun se retire chez soi plein d'inquiétude et d'alarme. Le lendemain on convoque l'assemblée. Denp renouvelle ses plaintes contre les commandants. Elles sont reçues avec un applaudissement général. Quelques*uns dans l'asseniblée s'écrient qu'il fiiut le nommer dès à- présent généralissime avec un pouvoir absolu , et ne pas attendre , pour en venir à un remède si nécessaire , que les ennemis soient aux portes de Syracuse : que la grandeur de la guerre dont ils étaient menacés demandait un tel chef: que c'était ainsi qu'autrefois Gélon, nommé généralissime, avait défait près d'Himère l'armée des Carthaginois , composée de trois cent mille hommes : que, pour ce qui regardait l'accusation intentée contre les traîtres , on ^examinerait dans une autre assemblée ; mais que l'affaire présente