‹ Œuvres completes de S. Alphonse de LiguoriChapitre 113 sur 132 · RÉPONSE A UN JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

RÉPONSE A UN JEUNE HOMME

qui demande conseil

SUR l’État de vie qu’il doit choisir.

Je lis dans votre lettre que, depuis longtemps, vous vous sentez inspiré de Dieu à embrasser l’état religieux, mais qu’il s’est élevé dans votre esprit plusieurs doutes, particulièrement celui-ci, que, sans vous faire religieux, vous pourriez bien vous sanctifier dans le monde.

Je vous répondrai brièvement : si vous désirez plus d’explication, vous pourrez lire un opuscule que j’ai livré à l’impression, sous ce titre : Avis sur la vocation religieuse ; j’y ai traité au long cette matière.

Je me contenterai donc de dire ici en peu de mots, que le choix d’un état est une affaire de la dernière importance, parce que de la dépend le salut éternel. Celui qui embrasse l’état auquel Dieu l’appelle, se sauvera facilement ; mais pour celui qui n’obéit point a la vocation divine, il lui sera difficile, et même moralement impossible, de se sauver. La plus grande partie de ceux qui se sont damnés, se sont damnés pour n’avoir pas correspondu a leur vocation.

Si donc vous voulez choisir l’état le plus sûr pour arriver au salut, ce qui est tout pour nous, considérez que votre âme est immortelle, et que, la fin pour laquelle Dieu vous a mis en ce monde, n’est certainement pas d’y acqué-

DU CHOIX D UN ÉTAT

rir (les richesses et des honneurs, ou d’y mener une vie commode et agréable ; mais c'est uniquement pour mériter la vie éternelle par la pratique des vertus : Finemvero vitam œiernarn.^ Au jour du jugement, il ne vous servira de rien d’avoir élevé votre maison, ni d’avoir figuré avantageusement dans le monde, mais seulement d’avoir aimé et servi Jésus-Christ, qui doit vous juger.

Vous pensez que vous pourriez vous sanctifier même en restant dans le siècle. — Oui, Monsieur, vous le pourriez, mais difficilement ; et si vous avez été vraiment appelé de Dieu à la vie religieuse, et que vous vouliez néanmoins rester dans le siècle, votre sanctification, comme je fai dit, sera moralement impossible : la raison en est que vous y manquerez des grâces que Dieu vous avait préparées dans l’état religieux, et, privé de ces secours, vous ne vous sauverez point. Pour se sanctifier, il faut en prendre les moyens, tels que la fuite des occasions dangereuses, le détachement des biens terrestres, la vie recueillie en Dieu ; de plus, pour se soutenir, il faut la fréquentation des sacrements et l’usage quotidien de l’oraison mentale, de la lecture spirituelle, et d’autres exercices de piété, sans quoi l’on ne peut conserver la ferveur. Or, il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de pratiquer toutes ces choses au milieu du tumulte et des embarras du monde. Les soins de la famille, les besoins de la maison, les plaintes des parents, les querelles, les persécutions, choses qui abondent dans le siècle, y tiennent l’esprit tellement préoccupé de pensées et de craintes, qu’on peut à peine se recommander à Dieu le soir, d’une manière distraite. Vous voudrez pratiquer l’oraison, lire un livre spirituel, communier souvent, visiter chaque jour le Sacrc-

(1) Rom, 6. ^2.

ment de l’autel ; mais vous en serez empêché par les affaires du monde ; et le peu que vous ferez sera plein d’imperfection, parce que cela sera fait au milieu de mille distractions et avec un cœur froid. Ainsi votre vie sera toujours inquiète, et plus inquiète encore sera votre mort.

D’un côté, les amis du monde ne manqueront point do vous faire redouter la vie religieuse comme une vie dure et pleine de tourments ; de l’autre, le siècle ne vous offrira que plaisirs, richesses, et une vie heureuse. Mais réfléchissez bien et ne vous faites point illusion. Soyez persuadé que le monde est un traître, qui promet et ne tient pas. Il vous offre les biens terrestres ; mais, quand même il vous les procurerait tous, pourra-t-il jamais vous donner la paix de l’âme ? Non ; Dieu seul peut vous donner la véritable paix. Notre âme est créée uniquement pour Dieu, pour l’aimer en cette vie et le posséder dans l’autre ; c’est pourquoi Dieu seul peut la contenter. Toutes les richesses et toutes les jouissances de la terre ne sauraient nous procurer la véritable paix ; au contraire, plus on abonde en de pareils biens dans cette vie, plus on est agité et affligé, ainsi que le confessait Salomon au sein d’une semblable abondance : Universa vanitas et afflictio spiritus.^ Si les biens terrestres pouvaient donner le contentement, les riches, les grands, les monarques, à qui il ne manque ni argent, ni honneurs, ni divertissements, seraient pleinement satisfaits ; cependant l’expérience fait voir que, pliis ils sont élevés dans leur grandeur et leur prospérité, plus ils éprouvent de peines, de craintes, et de tribulations. Un simple frère capucin, n’ayant qu’une corde pour ceinture sur un habit grossier, se nourrissant de quelques fèves et dormant sur la paille dans une pauvre cellule,

(D Eccl. y. i4.

DU CHOIX D*UN ÉTAT

vivra bien plus content qu’un prince couvert de vêtements d’or et dans toute son opulence : celui-ci aura chaque jour une table magnifiquement servie, et pourra le soir se coucher mollement sous un pavillon somptueux; mais il ne pourra dormir a cause des soucis qui lui déroberont le sommeil. — Insensé qui aime le monde et n’aime point Dieu ! disait Saint Philippe de Néri. — Et si les mondains mènent une vie si agitée, ils seront encore plus troublés au moment de la mort, lorsque le ministre de Dieu leur annoncera qu’il est temps de prendre congé de ce monde, en leur disant : Proficiscere, anima christiana, de hoc mundo : Unissez-vous a Jésus crucifié, âme chrétienne ; le monde n’est plus pour vous. — Le mal est que, dans le siècle, on pense peu à Dieu, et peu aussi a l’autre monde, ou nous devons demeurer éternellement. Toutes les pensées, ou presque toutes, s’appliquent aux choses de la terre ; de là vient que la vie est malheureuse, et plus malheureuse encore la mort.

Si donc vous voulez être sûr de bien choisir votre état de vie, représentez-vous à l’article de la mort, et choisissez l’état que vous souhaiterez alors d’avoir choisi. Alors, il ne sera plus temps de réparer votre faute, si vous commettez celle de négliger votre divine vocation, pour suivre le penchant naturel qui vous porte à vivre avec plus de liberté. Considérez que toutes les choses d’ici-bas ont une fin : Prœterit enim figura hujus mundi : ^ La scène de ce monde doit finir un jour pour chacun de nous. — Tout passe, et la mort s’avance vers nous ; et nous, à chaque pas que nous faisons, nous avançons vers la mort et vers l’éternité. C’est pour cela que nous sommes nés; Qiioniam ibit homo in domum œternitatis suœ.^^ Au moment que

(I) /. Cor. 7. Si.

(2) Eccl. ô:

ET DE LA VOCATION

nous y penserons le moins, la mort arrivera sur nous. Eh! lorsque nous serons près de mourir, que trouverons-nous dans tous les biens terrestres? y verrons-nous autre chose qu’illusion, vanité, mensonge, folie? Que nous servira-t-il donc alors, comme le Seigneur nous en avertit, d’avoir gagné le monde entier, si nous avons perdu notre âme : Quid prodest homini, si mundum universum lucretur, animœ vero suœ detrimentum patiatur Cela ne servira qu’à nous faire terminer une malheureuse vie par une mort malheureuse.

Quel n’est pas, au contraire, le bonheur d’un jeune homme qui a renoncé au siècle pour se donner sans réserve à Jésus-Christ, de passer ses jours dans une cellule solitaire, loin du tumulte et des dangers de perdre Dieu, dangers si fréquents dans le monde 1 11 ne trouve au couvent, ni concerts, ni comédies, ni bals, ni autres divertissements de ce genre ; mais il y trouve Dieu qui le console et le fait jouir de la paix : je parle de la paix qu on peut obtenir dans cette vallée de larmes, où nous sommes tous pour souffrir et pour mériter, par la patience, celte paix parfaite qui nous est réservée en paradis. Quant on vit éloigné des plaisirs du monde, un regard tendre jeté de temps en temps sur le crucifix, un Deus meus, et omnia! prononcé affectueusement, un Mon DieüI dit avec un soupir d’amour, procure plus de vraie joie que tous les amusements et toutes les pompes du siècle, qui laissent un arrière-goût plein d’amertume.

Et si ce jeune homme est heureux pendant sa vie, d’avoir embrassé Tétât religieux, il Test bien plus encore dans ses derniers moments. Quelle n’est pas alors sa consolation d’avoir sanctifié ses années par la pratique de

(1) Matth. 16. ^6.

DU CHOIX d’un état

l’oraison, de la lecture spirituelle, de la mortification, et par d’autres exercices de piété, surtout si, dans la religion, il s’est employé au salut des âmes en prêchant et en entendant les confessions! Toutes ces choses, à la mort, sont autant de motifs de confiance en Jésus-Christ, qui sait reconnaître et récompenser généreusement ce qu'on fait pour sa gloire.

Venons-en 'a la conclusion concernant le choix que vous avez a faire. Puisque le Seigneur vous a appelé a quitter le monde et à vous donner tout â lui dans l’état religieux, je vous dirai : Réjouissez-vous, et en même temps tremblez. — Réjouissez-vous, dis-je, d’une part, remerciez sans cesse le Seigneur, parce que, être appelé de Dieu a une vie parfaite, c’est une grâce qu’il n’accorde pas à tous : Non fecit taliter ornni' naiioni.^ — D’un autre côté, tremblez, parce que, si vous n’obéissez point à la voix de Dieu, vous mettez en grand danger votre salut éternel. Je ne puis vous rapporter ici les nombreux exemples de jeunes gens qui , pour n’avoir pas tenu compte de leur vocation, ont mené une vie malheureuse suivie d’une mort horrible ; mais tenez pour certain que, vu la vocation que vous avez eue, si vous restez dans le monde, vous n’y aurez plus de paix, et votre mort sera fort troublée par le remords que vous éprouverez alors de n’avoir point obéi a Dieu, quand il vous appelait à letat religieux.

A la fin de votre lettre, vous désirez savoir de moi si, dans le cas ou vous n’auriez pas le courage d’entrer en religion, il serait mieux de vous marier, comme le veulent vos parents, ou de vous faire prêtre séculier. — Voici ma réponse.

(\) Ps. i47, ^0.

ET DE LA VOCATION

Quant à l’état conjugal, je ne puis vous le conseiller, puisque Saint Paul ne le conseille 'a personne, à moins qu’il n’y eût nécessité par suite d’une incontinence habituelle, nécessité qui, j’en suis sûr, n’existe pas pour vous.

Et quant a l’état de prêtre séculier, faites attention que le prêtre séculier* a tout à la fois et les obligations du sacerdoce et les distractions avec les dangers des gens du monde; car, vivant au milieu de la société, il ne peut éviter les dérangements qui surviennent dans sa maison et dans sa famille, ni être à 1 abri de tout danger pour son âme ; il est exposé aux tentations dans sa maison même, ne pouvant empêcher qu’il ne s’y trouve des femmes, soit des parentes, soit des servantes, et qu’il n’y vienne aussi des personnes étrangères. Il faudrait vous y tenir tout à fait retiré dans une chambre â part, et uniquement occupé aux choses de Dieu ; mais cela est fort difficile à mettre en pratique ; aussi est-il extrêmement rare que des prêtres qui demeurent dans leur famille, s’appliquent à la perfection.

D’un autre côté, si vous entriez dans un couvent ou règne l’observance, vous ne seriez plus obligé de penser a ce qui regarde la nourriture et le vêtement, puisque vous y seriez pourvu de tout ; vous n’y seriez pas continuellement dérangé par vos parents ni par les embarras inévitables dans une maison du monde; vous n’y trouveriez pas de personnes dont la présence vous troublerait l’esprit. En un mot, ainsi éloigné du tumulte du monde, vous n’auriez plus rien qui pût vous empêcher de vous livrer au recueillement et à l’oraison.

J’ai parlé d’un couvent ou règne l’observance ; parce que, s’il s’agissait de tout autre ou l’on vit d’une manière

(*) En Italie, on voit souvent des prêtres qui restent dans leur famille. Le Traducteur.

DU CHOIX d’un État

relâchée, il vaudrait mieux rester dans votre maison, et tâcher d’y sauver votre âme comme vous pourriez : car, en entrant dans une communauté tombée dans le relâchement, vous vous mettriez en danger de vous perdre; fussiez-vous sincèrement résolu de vous y adonner à l’oraison et de ne vous y occuper que de Dieu, néanmoins, entraîné peu à peu par les mauvais exemples de vos confrères, vous voyant en outre tourné en dérision et même persécuté, si vous refusiez de vous conduiue à leur manière, vous finiriez par négliger toutes vos dévotions et par faire comme font les autres, ainsi que l’expérience le prouve.

Enfin, si Dieu daigne vous accorder la grâce de la vocation, soyez attentif à la conserver en vous recommandant souvent a Jésus et a Marie par de saintes prières ; et sachez que, si vous vous décidez a vous donner entièrement à Dieu, le démon redoublera d’eflbrts pour vous entraîner au péché, et surtout pour vous faire perdre votre vocation.

Je termine en vous offrant l’assurance de mes sentiments respectueux, et je prie le Seigneur de vous faire la grâce d’être tout k lui.

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