DE LA PERSÉVÉRANCE REQUISE DANS LEXERCICE DE LA PRIÈRE
11 faut donc que nos prières soient humbles et confiantes ; mqiis cela ne suffit point pour -obtenir le don de la persévérance finale , ni par conséquent pour parvenir au salut. Les prières particulières pourront bien nous procurer les grâces particulières que nous demandons a Dieu ; mais si nous ne persévérons pas a prier , nous n’obtiendrons pas la persévérance finale , qui , étant le produit d’un grand nombre de grâces réunies , exige des prières multipliées et continuées jusqu’à la mort. La persévérance finale n’est pas une grâce simple et unique , cest une chaîne de grâces particulières qui toutes se rattachent et s’unissent pour former la persévérance finale; or, a
{i)Luc. il, iS.
G. MOYEN
celte chaîne de grâces doit correspondre pour ainsi dire une autre chaîne, la chaîne de nos prières : si, par notre négligence , nous rompons la chaîne de nos prières , nous rompons également la chaîne des grâces qui doivent nous conduire au salut, et nous ne nous sauverons point.
Il est vrai que la persévérance finale, ainsi que l’enseigne le saint Concile de Trente , n’est pas une chose que nous puissions mériter : Aliunde haberi non potesty nisi ah eo qui potensesty eum qui stat statuere ut perseveranter stetA Néanmoins Saint Augustin assure que nous pouvons la mériter en quelque sorte par la prière, c’està-dire, l’obtenir en priant ; Hoc Dei donum suppliciter emereri potes t."^ Et le père Suarez ajoute que , celui qui prie, l’obtient infailliblement. Mais, pour l’obtenir et se sauver, dit Saint Thomas, il faut une prière persévérante et continuelle : Post baptismum autem, necessaria est homini jugis oraiio , ad hoc quod cœlum introeat.^ C’est d’ailleurs ce que le divin Sauveur a lui-même déclaré plus d’une fois, en disant que , pour être jugé digne de comparaître avec confiance à son tribunal suprême, il faut veiller et prier sans cesse : Oportet semper orare , et non deficere.A Vigilate itaque omni tempore or antes y utdigni habeamini fugere ista omnia quœ futura sunt , et stare ante Filium hominis.^ L’Ancien Testament donne les mêmes avis : Non impediaris orare semper.^ Omni temp)ore benedic Deum y et jjete ab eo ut vias tuas dirigatJ Aussi l’Apôtre recommandait fortement aux fidèles de ne jamais cesser de prier: Sine intermissione orate.^ Orationi instate , vigilantes in ea.^ Volo ergo viros orare in
(l) Sess. 6. cap. 13. (2) De donopers. c. 6. {3j P. 3. q. 39. a. o
^4) Luc. 18. 1 ('5J Luc ^/. 36. (6; Eccli. 18.^^.
(7) Tob. 4. ^0. (8, /. Thess. o. 17. (9j Col. 4.
Omni loco.'^ Le Seigneur est tout disposé à nous donner la persévérance et la vie éternelle, mais il ne veut accorder ce bienfait, dit Saint Nil, qu’à celui qui persévère à le lui demander : Vult beneficio afficere in oratione perseveran- Beaucoup de pécheurs, aidés de la grâce, se convertissent à Dieu, et reçoivent le pardon de leurs fautes; mais ensuite , parce qu’ils négligent de demander le don de la persévérance, ils retombent et perdent tout.
Il ne suffit point , selon Bellarmin, de demander la grâce de la persévérance une fois ou quelquefois ; nous devons continuer à la demander tous les jours de notre vie jusqu’à la mort, si nous voulons l’obtenir : Quotidie petenda est, ut quotidie obtineatur. Celui qui la demande un jour, l’obtiendra pour ce jour-là; mais s’il ne la demande pas le lendemain , il tombera le lendemain. C’est ce que le Seigneur a voulu nous faire entendre dans la parabole de celui qui ne consentit à donner à son ami les pains qu’il sollicitait, qu’après avoir été importuné par des prières réitérées : Si non dabit illi sur gens eo quod amicus ejus sit, j)Topter improbitatem tamen ejus surget, et dabit illi quotquot habet necessarios.^ Si un tel ami, dit Saint Augustin , uniquement pour se délivrer des importunités, donne contre sa volonté les pains qui lui sont demandés, à combien plus forte raison Dieu , la bonté infinie , qui désire si ardemment de nous faire du bien , nous accordera-t-il ses grâces , quand nous les demanderons ! cela est d’autant plus certain qu’il nous engage lui-même à les demander, et qu’il est ofiénsé quand nous ne les demandons pas : Quanto mogis dabit [Deus) bonus, qui nos horiatur ut petamus, cui displicet si nonpetamus!^ Le Sei-
(i; /. Tim. 8.
(3) Luc. IL 8.
(2) De Orat. c.
(4) Serm. 61, E. B.
gneur est donc prêt à nous accorder le salut , et toutes les grâces nécessaires pour y parvenir ; mais il exige-<jue nous les demandions sans cesse , jusqu’à l’importunité, dit Cornélius A-Lapide : Vult Deus nos in oratione esse persévérantes usque ad importunitatem.^ Les hommes ne peuvent souffrir les importuns; Dieu, au contraire, ne supporte pas seulement nos importunités, mais il désire que nous soyons importuns k solliciter ses grâces, surtout celle de la sainte persévérance. Dieu veut même, selon Saint Grégoire , que nous lui fassions violence à force de prier ; cette violence, loin de l’irriter, l’apaise : Vult Deus ro-
gari, vult cogi, vult quadam importunitate vinci Boiia
violenticiy qua Deus non offendiiur, sed placatur.^
Ainsi, pour obtenir la persévérance, il faut que nous soyons toujours attentifs 'a nous recommander a Dieu , le matin, le soir, dans la méditation , à la messe, a la communion , et en tout temps , mais principalement lorsque nous éprouvons des tentations; ne manquons pas de dire, et ne cessons pas de répéter au moment du danger : Seigneur! venez a mon secours; Seigneur! assistez-moi; protégez-moi ; ne m’abandonnez pas; ayez pitié de moi. — Y a-t-il rien de plus facile que de dire : Seigneur ! secourez-moi , aidez-moi ? — Sur ces paroles du Psalmiste : Apud me oratio Deo vitœ meœ Je puis invoquer mon Dieu ; — la Glose fait cette réflexion : Dicet quis : Xon possum jejunarey dare eleemosynas ; — si diciiur ei: Qra ; — non pofest hoc dicere : Il en est qui sont incapables de jeûner, de faire l’aumône , etc. ; mais personne ne peut dire qu’il ne saurait prier. — Rien, en effet, n’est plus aisé que la prière; mais il faut que nous ne cessions pas de prier ; il faut que , pour ainsi dire , nous fassions
[\) In Luc. 11. 8.
(2) In Ps. 6, pœnit.
[3) Ps. 41. 9.
continuellement violence a Dieu, afin qu’il nous secoure continuellement. Cette violence lui est chère et agréable , dit Tertullien : Hœc vis Deo grata est.^ Et Saint Jérôme nous assure que, plus nos sollicitations sont pressantes et importunes, plus le Seigneur est disposé a nous exaucer : Oratio , quamvis importuna, plus arnica est.^
Beatus homo qui audit me, et qui vigilat ad fores meas quotidie Heureux, dit l’Esprit-Saint , celui qui veille continuellement en priant à la porte de la divine miséricorde ! Beati omnes qui expectant eum Bienheureux ceux qui , sans se lasser de prier, attendent jusqu’à la fin le Seigneur qui doit les sauver! — C’est pourquoi Jésus- Christ nous exhorte en ces termes : Petite, et dabitur vobis; quœrite, et invenietis ; pulsate, et aperietur vobis:^ Demandez, et il vous sera donné; cherchez, et vous trouverez ; frappez , et l’on vous ouvrira. — Il suffisait de dire : Demandez ; — à quoi bon ajouter : Cherchez , et Frappez? — Mais ces paroles ne sont point superflues : le divin Rédempteur les a ajoutées pour nous faire comprendre que nous devons, en priant, imiter les pauvres qui vont mendier ; si on leur refuse l’aumône qu’ils demandent., ils persistent néanmoins a solliciter , ils font de nouvelles instances ; et lorsque le maître de la maison ne paraît pas, ils frappent a la porte au point de se rendre fort incommodes. Dieu veut que nous agissions de la même manière, que nous priions, que nous sollicitions fortement , et que nous ne cessions jamais de faire des instances, en demandant qu’il nous assiste, nous secoure, qu’il nous donne des lumières , des forces, et qu’il ne permette point que nous perdions sa grâce.
(1) Apolog. c. 59. (â) Hom. in Matth. (3) Prov. 8. 54.
(4) Is. 50. i8. (3) Luc. 4L 9.
Le savant Lessius * enseigne qu’on ne peut excuser de faute grave celui qui ne prie point étant en état de péché ou en danger de mort, ni celui qui néglige de prier pendant un temps considérable, c est-a-dire , selon lui, pendant un ou deux mois. Ceci doit s’entendre toutefois d’un temps durant lequel on n’éprouverait point de tentation dangereuse; car, lorsqu’on est fortement tenté, il est hors de doute qu’on pécherait grièvement, si l’on ne recourait pas à Dieu par la prière, en réclamant son assistance pour résister à la tentation, puisqu’on voit que, sans cela, on s’expose au danger prochain et même certain de succomber.
Pourquoi Dieu diffère de nous accorder la persévérance finale.
— Conclusion.
Mais, dira quelqu’un, puisque le Seigneur peut et veut me donner la sainte persévérance , pourquoi ne me l’accorde-t-il pas tout d’une seule fois , lorsque je la lui demande ?
Les Saints Pères en apportent plusieurs raisons :
1 . Dieu ne l’accorde pas tout d’une seule fois , et la diflere , pour mieux éprouver notre confiance.
2. C’est, dit Saint Augustin, pour nous la faire désirer avec plus d’ardeur. Les grandes grâces , ajoute-t-il , ne s’obtiennent que par un grand désir : on fait moins de cas des biens qu’on obtient promptement et facilement, que de ceux après lesquels on a longtemps soupiré : Non vult [Deus) cito dare, ut discas magna magne desiderare: diu desiderata dulcius ohtinentur ; cito autem data vilescunt.^
3. Le Seigneur nous tient dans l’attente , afin que nous ne cessions pas de penser à lui. Si nous étions sûrs de
(i ) De Jure et Just. l. S!, c. 31. d. 3. (2) Serm, 61. E. B.
notre persévérance et de notre salut, et que nous n eussions pas continuellement besoin du secours divin pour conserver la grâce et nous sauver, nous tomberions facilement dans l’oubli de Dieu. La nécessité oblige les pauvres à fréquenter les maisons des riches. C’est ainsi que le Seigneur, dit Saint Jean Chrysostôme , pour nous attirer 'a lui , et pour nous voir souvent a ses pieds, afin qu’il puisse par la nous faire plus de bien , diffère jusqu’à notre mort de nous donner la grâce complète du salut : Neque renuens nostras preces differt ; sed hac arte, sedulos nos efflciens , ad semetipsum attrahere vult.^
4. Enfin , Dieu agit ainsi afin qu’en continuant k prier , nous nous attachions plus étroitement a lui par les doux liens de l’amour. En effet, suivant le Saint Docteur que nous venons de citer : Oralio non parvum vinculum est dilectionis in Deum , quœ cum eo colloqui assuefacit Quoi de plus propre que de recourir sans cesse à Dieu par la prière et d’attendre de lui avec confiance les grâces que nous désirons, quoi de plus propre a nous embraser d’amour pour le Seigneur et 'a nous unir plus parfaitement à lui ?
Mais jusques k quand devons-nous prier ? — Toujours, répond encore Saint Jean Chrysostôme , jusqu’k ce que nous recevions la sentence favorable qui nous assure de notre salut éternel, c’est-k-dire, jusqu’k la mort : Non désistas donec accipias 11 ajoute que, si l’on se dit : Je ne cesserai pas de prier jusqu’k ce que je sois sauvé ; — il est certain qu’on se sauvera : Si dixeris : Nisi accepero, non recedarn ; — prorsus accipies. Il en est beaucoup qui courent dans l’arène, dit l’Apôtre, mais un seul remporte le prix, c’est celui qui parvient k le saisir : Nescitis quod ii
(I) In Gen. hom. 50. (2) InPs. 4, (3) In Matth. hom. ^4.
qui in stadio currunt , omnes quidem currunt , sed unus accipit bravium ? Sic currite ut comprehendatis.^ Ce n est donc pas assez de prier pour se sauver, il faut qu’on ne cesse jamais de prier jusqu’à ce qu’on reçoive la couronne que Dieu promet , et cette couronne n’est promise qu’à ceux qui persévèrent dans la prière jusqu’à la fin.
Ainsi, pour nous sauver, nous devons imiter David, qui tenait toujours ses yeux tournés vers le Seigneur , pour implorer son secours et ne point se laisser vaincre par ses ennemis : Oculi mei semper ad Dominum , quia ipse evellet de laqueo pedes meos."^ Comme le SK^mon nous tend continuellement des pièges , et cherche sans cesse à nous dévorer , suivant l’avertissement que nous donne Saint Pierre : Adversarius vester diaholus, tanquam leo rugiens, circuit quœrens quem devoret nous devons avoir continuellement les armes à la main pour nous défendre, et dire avec le Roi-Prophète : Je ne cesserai point de combattre jusqu’à ce que j’aie terrassé mes ennemis : Perse^ quar mimicos meos... , et non convertar donec depciantA Mais comment pourrons-nous remporter cette victoire qui est si importante pour nous et si difficile à gagner ? Ce ne peut être que par la prière , répond Saint Augustin, et par une prière très-persévérante : Perseverantissimis precibus. Et combien de temps nous faudra-t-il prier? Aussi longtemps que durera le combat , répond Saint Bonaventure ; et comme nous avons toujours à combattre, nous ne devons jamais cesser de demander à Dieu le secours dont nous avons besoin pour ne pas succomber : Sicut nunquam déficit pugna , sic nunquam cessemus petere misericordiamA Malheur à ceux qui, dans cette
[\ ^ 7. Cor. 9. ^4. (2) Ps. 24. 4o. (3) l. Pet. 5. 8.
(4] Ps. il . 38. (5) Deuno Conf. s. o.
guerre, sont inconstants et négligent de prier, dit le Sage : Vœ kis qui 'perdiderunt sustinentiam,^ L'Apôtre nous assure que nous ne nous sauverons qu’à cette condition ; Si fiduciam et gloriam spei, usque ad finem , fîrmam retineamus : ^ Si nous persévérons à prier avec confiance jusqu’à la mort.
Disons avec ce grand Apôtre, en nous appuyant sur la miséricorde de Dieu et sur ses promesses : Quis ergo nos separabit a charitate Christi? tribulatio? an angustia?... an periculum ? an persecutio ? an gladius ? Qui nous séparera de l’amour de Jésus-Christ ? sera-ce la tribulation? le danger de perdre les biens de la terre ? les persécutions des démons ou des hommes? la cruauté des tyrans ?... Sed in his omnibus superamus , propter eum qui dilexit nos : ^ Non , s’écrie-t-il en nous communiquant son courage , ni la- tribulation , ni les peines, ni les périls, ni la persécution, ni les tourments, ne seront jamais capables de nous séparer de l’amour de Jésus-Christ ; parce que nous vaincrons tout avec l’aide de Dieu , et en combattant pour l’amour de celui qui a donné sa vie pour nous.
Le père Hippolyte Durazzo, lorsqu’il prit la résolution de quitter la prélature romaine, pour se consacrer entièrement à Dieu en entrant dans la Compagnie de Jésus, ce qu’il fit dans la suite, craignant d’être infidèle à sa vocation à cause de sa faiblesse, parlait ainsi à Dieu : Non me deseras: Seigneur ! maintenant que je me suis donné à vous sans réserve, ayez la bonté de ne pas m’abandonner. — Mais il entendit au fond de son cœur la voix de Dieu, qui lui répondait : Tu non me deseras : C’est plutôt moi qui dois t’avertir de ne me point abandonner. — Rassuré par ce
(1) Eccli. %. iG, (2) Heb. 5^ 6. (3j ïiom. 8. SâS7.
G. MOYEN
témoignage de la bonté divine, et plein de confiance dans les secours qu’il pouvait en attendre, le serviteur de Dieu finit par dire : Ainsi , mon Dieu! vous ne m’abandonnerez pas , et je ne vous abandonnerai pas.
Concluons que , si nous voulons ne pas être abandonnés de Dieu, nous ne devons jamais cesser de le prier de ne point nous abandonner. Alors certainement il nous aidera toujours et il ne permettra point que nous le perdions en nous séparant de son saint amour. A cette fin , ayons soin de demander sans cesse, non-seulement la persévérance finale et les grâces nécessaires pour l’obtenir , mais encore et particulièrement la grâce de continuer â prier , don inestimable que le Seigneur a promis à ses élus par la bouche de son Prophète : El effundam super doinutn David et super habitatores Jérusalem spiritum gratiæ et precum.^ Oh! quelle grande grâce est l’esprit de prières, c’est-a-dire, la grâce que Dieu accorde 'a une âme de toujours prier 1 Ne nous lassons donc point de demander a Dieu cet esprit, cette grâce de toujours prier; car, si nous prions toujours, nous obtiendrons infailliblement du Seigneur la sainte persévérance , et toutes les autres faveurs que nous souhaiterons , puisqu’il ne peut manquer a la promesse qu’il a faite d’exaucer celui qui le prie. Spe enim salvi facti sumus Avec cette espérance de toujours prier, nous pouvons être sûrs de notre salut. Hujus nabis urbis pducia latum j^rœbebit ingressum Cette espérance , dit le vénérable Bède , nous introduira certainement dans la cité céleste.
(1) Zach. iO. (2) Rom. 8. ^4. l3) In Solemn. omn. SS. hom. 2.